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Tactical media in popular neighborhoods and shared radio narratives

Towards decentralized information production

by Louis Moreau-Avila, Nawal Hafed, Pauline Desgrandchamp

    Introduction

    Les médias tactiques dans leur appellation militante correspondent à une forme d’activisme dans les médias, critiquant l’ordre social dominant et s’opposant à toutes représentations émanant du pouvoir. Ils sont « à la fois la source de leur pouvoir (« la colère est une énergie » : John Lydon) et aussi leur plus grande limite » (Garcia et Lovink, 2008). L’ambiguïté de cette position repose effectivement sur une sorte d’hégémonisation des minorités sans pour autant leur laisser une véritable place de donner de la voix médiatique. C’est dans ce champ spécifique que l’article se situe, en proposant d’étudier le fonctionnement d’un « média de quartier » ancré à Hautepierre, à l’ouest de Strasbourg. Porté depuis 2015 par le collectif Horizome, une association cadrée par la politique de la ville, HTP radio diffuse depuis 2018 sur la plateforme htpradio.org différents formats de podcasts audio, passant de la réalisation de plateaux-radio en streaming, à la création sonore ou musicale, au documentaire-fiction ou à la chronique individuelle. La ligne éditoriale propose de partir des idées des adhérent·e·s, participant·e·s décisionnaires de la direction du média, résident·e·s de Hautepierre, pour coréaliser des podcasts créatifs. Ces derniers deviennent alors un moyen plutôt qu’un but, d’interroger des faits locaux et sociétaux, le tout de manière participative et réflexive, afin de renverser les clichés sur le quartier et sur ceux et celles qui l’habitent. En ce sens, on peut parler de HTP radio comme d’une démarche artiviste (Lemoine et Ouardi, 2010) où la pratique de design de récit (Smart Bell, 2000) est invoquée à l’ère de la post-vérité comme une alternative à la réalisation journalistique.

    Si l’idée aujourd’hui n’est plus d’assurer une information descendante, telle qu’elle avait pour habitude de se faire, alors peut-être que les arts narratifs, à la fois réalistes et sensibles, pourraient apporter quelques réponses émanant de ce monde populaire, en reliant des témoignages individuels et des imaginaires collectifs pour faire média. La dramaturgie, du grec drama qui signifie « action », se propose comme « l’art de transformer une histoire, vraie ou imaginaire, en un récit construit, comportant un ou plusieurs personnages en action »1. La construction narrative des reportages radiophoniques permet ainsi de composer avec le réel ou le fictif, voire de mélanger les genres, pour faciliter la construction d’un imaginaire réaliste et redonner confiance dans des récits médiatiques parlant cette fois des vécus d’en bas. Néanmoins, comme l’a montré Geoffroy de Lagasnerie (2020), tout créateur doit se poser la question de savoir comment ne pas être complice, volontairement ou involontairement, des systèmes de pouvoirs. Pour y parvenir, il faut mettre en place ce qu’il dénomme « un art oppositionnel » qui réfute les valeurs émancipatrices de l’art, des politiques culturelles et de l’éducation populaire. Est-ce qu’un média tel que HTP radio, parce qu’il laisse la place de fabriquer en commun les informations diffusées suffit à s’exempter du cadrage contrôlé dont il est issu ? En quoi le processus de co-création radiophonique permet de produire une information décentralisée encline à laisser la place à l’autonomie habitante dans un quartier remis à l’ordre au quotidien ?

    Pour tenter de répondre à cette question de manière complexe, nous sommes trois auteur·ice·s qui partagent, débattent et revendiquent un positionnement scientifique en lisière, mêlant ainsi une approche de recherche-action et de recherche-création (soit une recherche cré-action). Originaire de Hautepierre, Nawal Hafed est sociologue indépendante et engagée localement en tant que candidate aux élections législatives de 2022. Par une approche pragmatique et issue du champ de l’intervention sociale, elle met en exergue les types d’émancipation potentielle des jeunes hautepierrois·e·s, dans le but de déstigmatiser les images mentales véhiculées par les médias traditionnels (Hafed ; 2016, 2020). Louis Moreau-Avila est artiste issu d’une école d’art dite prestigieuse, il milite par le biais de recherches documentaires, à traiter de la division du travail pour conceptualiser une « classe créative » (Moreau-Avila, 2020). Pauline Desgrandchamp est designer sociale, scénographe sonore et chercheure en design. C’est à travers l’étude des sons et de leur mise en narration qu’elle analyse de manière réflexive les faits sociaux d’urbanité, proposant d’inverser les regards par la pratique de l’écoute (Desgrandchamp ; 2017, 2020). Chacun et chacune de nous, participons au fonctionnement associatif du collectif Horizome, Louis Moreau-Avila et Pauline Desgrandchamp au sein du comité opérationnel, et Nawal Hafed, ancienne vice-présidente, est aujourd’hui adhérente du groupe HTP radio. Notre position est résolument immersive et c’est par notre prise de recul individuelle sur les actions que l’on expérimente ensemble, qu’il devient envisageable de proposer une réflexivité partagée.

    L’objectif de cet article est double, d’un côté il va s’agir de montrer comment la banlieue est devenue un espace presque universel dans la fabrication des stigmatisations, en utilisant pour étayer notre propos des sources émanant des sciences sociales. Et de l’autre, l’hypothèse est de proposer la pratique de design de récit comme une arme légitime à la fabrication de l’information à l’ère de la post-vérité. Du point de vue méthodologique, nous nous appuyons essentiellement sur l’expérience d’une résidence de codesign menée entre 2019 et 2022 au sein de HTP radio autour de la question du travail populaire avec un groupe de différents horizons2. En tant que données analysables, nous nous servons des podcasts réalisés, d’une observation participante ainsi que d’un carnet de terrain, élaborés au fur et à mesure des temps d’expérimentation collective durant la résidence.

    Partie 1- L’apport des sciences sociales sur la fabrique des stigmatisations : contextualiser la situation de terrain pour révéler les leviers d’émancipation de la classe populaire issue des banlieues.

    L’évolution néo-libérale de la société capitaliste a nuancé la conscience des classes populaires et divisé les mouvements sociaux (Bacqué et Syntomer, 2011). Depuis les années 80, les conflits se déplacent effectivement vers de nouvelles problématiques sociales ayant pour objet l’environnement, la ville, le féminisme, la revendication identitaire et d’autres enjeux liés aux différences culturelles et à leur reconnaissance. Les mouvements sociaux actuels demeurent alors plus fragmentaires, pouvant ainsi faire passer ces derniers comme « étrangers à des projets possibles d’émancipation sociale et historique » dans le sens où leur pluralité les conduisent à s’entre-choquer (Farro, A. L., 2000). En effet, cette nouvelle classe, dite populaire, connaît un revenu faible, des statuts précaires et se trouve au sein des CSP dans une position d’ouvriers et d’employés subalternes. Cette relégation multi-factorielle va impacter leur patrimoine culturel et de la même façon leur patrimoine immobilier, les conduisant à une nouvelle ségrégation spatiale en les déportant vers les zones dites éloignées, comme les banlieues ou les zones rurales (Hafed, 2020). De cette façon, « la société a basculé d’une société où les conflits opposent ceux du haut à ceux du bas à une société où les nouveaux conflits opposent ceux du dedans et ceux du dehors » (Dubar, 2005)

    Si les déplacements des conflits et la transformation des classes sociales produisent un phénomène de ghettoïsation (Le Goaziou et Muchielli, 2007) mais aussi de racialisation du travail (Vergès, 2019), il devient pertinent de comprendre comment les personnes issues de la classe populaire, et notamment ceux et celles issues de l’immigration qui résident en périphérie de la ville, s’engagent pour faire front et tenter de s’émanciper des stigmatisations qu’ils et elles subissent. C’est ce que nous allons tenter de mettre en exergue dans cette première partie afin de mieux cerner quels sont les leviers de l’émancipation habitante au sein d’un quartier populaire. Il nous paraît effectivement nécessaire de contextualiser de manière réflexive la situation d’écoute dans laquelle nous sommes immergé·e·s comme un exemple de la fabrique des stigmatisations. Puis nous traiterons de l’ancrage du collectif Horizome dont l’objet associatif consiste à accompagner les pouvoirs d’agir habitants de Hautepierre, en se basant notamment sur le webmédia HTP radio comme un espace-temps réflexif de la fabrication de l’information à l’ère de la post-vérité.

    1.1 Le quartier de Hautepierre comme exemplaire de la fabrique des stigmatisations

    Dans la vague des mouvements sociaux des années 1980 et 1990, ce que l’on nomme les révoltes urbaines, comme les dites « émeutes », focalisent dès lors des paroles plurielles comprises comme un cri de la part des classes les plus jeunes issues des quartiers, qui pour reprendre de Certeau (1994) de sa nature immédiate, ne peut pas s’institutionnaliser. L’objectif de ces révoltes est alors de rendre visible les oppressions et le jeu de domination qu’ils et elles subissent de la part des forces de l’ordre et/ou du pouvoir judiciaire, premiers représentants du dogme étatique républicain. De nombreux dispositifs nés par le biais de l’invention du ministère de la Ville en 1990, vont dès lors voir le jour avec pour objectif principal d’enrayer le phénomène des « violences urbaines » dans les banlieues. Comme l’a théorisé Michel Foucault puis Giorgio Agemben, un dispositif disciplinaire s’inscrit dans une relation de pouvoir et de rapports de force « pour orienter, bloquer, stabiliser et utiliser des formations sociales prises dans les effets pragmatiques d’un discours, d’une technique, d’une idéologie » (Foucault, 1978, p. 299). Il a une fonction instrumentale et s’organise afin de répondre à une urgence sociale par le biais du contrôle, du pouvoir et de l’aliénation (Agemben, 2007). Le vocabulaire employé par la politique de la ville montre sa faculté à transformer les mots à partir de sa position descendante. C’est de cette manière que Hautepierre devient successivement dès 1996, une zone urbaine sensible (ZUS), puis à partir de 2015 un quartier prioritaire de la Ville (QPV) et depuis 2021, un quartier de reconquête républicaine (QRR). Ce qui est notable, c’est la violence des mots employés, fabriquant spécifiquement la stigmatisation des banlieues pour, à force d’être médiatiser, se perpétuer par les personnes issues de ces dernières (Bourdieu, 1979). C’est également ce que montrent Laurent Bazin et Monique Sélim, à travers une lettre ouverte de l’association des anthropologues de France sur le phénomène des émeutes de 2005, faisant lien avec l’utilisation des médias nationaux  : « Le débat médiatique s’est focalisé sur les problèmes de l’intégration qui fournissent depuis vingt‑cinq ans justement une explication passe‑partout masquant la réalité des rapports sociaux, renvoyant à une origine extérieure (l’immigration) les problèmes découlant de la condition faite aux classes laborieuses, elles‑mêmes culpabilisées (puisque ne s’assimilant pas), considérées étrangères et éloignées dans les banlieues » alors qu’il s’agit du point de vue de l’anthropologie d’y comprendre « une lutte populaire qui remet en question le dogme du modèle républicain/français d’intégration » (2007, p.108).

    Par ailleurs, afin de pallier la situation d’enclavement dans le quartier mais aussi dans une visée d’intervention sociale, un projet de réhabilitation débute en 2009 dans le cadre du programme national de rénovation urbaine (PNRU), quarante ans après sa création. Pensé en 1969 en réaction aux grands ensembles, l’urbanisme de Hautepierre est caractéristique d’une cité-jardin, composé d’un plan au sol en forme de nid d’abeille laissant en coeur de maille des espaces calmes. La politique de rénovation urbaine de 2008 intervient massivement sur le réaménagement de trois des cinq mailles résidentielles totalisées, concentrant la part la plus importante de logement social, en accompagnement du projet du tramway et de restructuration de la trame des circulations. Le plan de rénovation urbaine (PRU), piloté de manière topdown par l’agence nationale de rénovation urbaine (ANRU), a notamment transformé la configuration spatiale d’une cité-jardin en un projet sécuritaire perçant ces coeurs de maille (Morovich, 2015). En 2022, les travaux concernant le PNRU2, autour des deux mailles restantes vont débuter avec le projet de rénover 440 logements, d’en démolir 261 et d’aménager ce que l’on nomme la résidentialisation. Ainsi même si comme l’a montré Cyprien Avenel (2005), la rénovation urbaine de son aspect lié au développement durable, permet à la fois de renouveler les manières de penser l’intervention sociale et de redonner confiance aux acteur·ice·s locaux dans la capacité à refaire société, pour Vincent Veschambre (2005), il est essentiel de questionner l’appropriation des espaces urbains au sein de ce contexte de résidentialisation. Effectivement, le clivage socio-culturel entre centre-ville et périphérie insiste à montrer une différence notable de traitement appréhendant « le principe de domination au travers de la trace » (Veschambre, 2008, p.201). Au centre- ville, on parle de patrimoine urbain, alors qu’en banlieue, on emploie le concept de rénovation ; d’un côté, on essaye de conserver, de l’autre, on détruit pour oublier.

    Dans un autre champ, c’est le poids des statistiques comme dispositif sociologique qui vont nous permettre d’appuyer autrement ce que l’on nomme la fabrique des stigmatisations. En effet, ces données dites objectives mettent l’accent sur les difficultés vécues au sein de la classe populaire sans pour autant prendre en compte dans leur équation, l’action ou les parcours de vie des personnes qui y sont « classées ». De même, selon l’époque et le type de gouvernement en place, les indices de calcul évoluent, transformant leur objectivité relative. Par exemple, le taux de pauvreté monétaire utilisé en France pose des limites de calcul en fonction des évolutions du revenu médian3. Les indicateurs socio-économiques du quartier de Hautepierre révèlent ainsi des écarts importants vis-à-vis de reste de l’agglomération strasbourgeoise, un taux de chômage élevé, une forte population ouvrière et immigrée, un taux de familles nombreuses et monoparentales des plus importants4. Les publics les plus jeunes et féminins souffrent le plus de ces conditions de précarisation, parce que comme l’a montré Payet et Giuliani (2008), ce sont des personnes disqualifiées socialement et privées de reconnaissance, affaiblies par une catégorisation de l’action publique qui « naturalise leur place dans l’espace social » (2008, p. 151). Cependant, ils ont également montré qu’ilels n’en ont pas moins une capacité créatrice d’émancipation, transformant par les faits, les images que l’on veut leur coller.

    1.2 Quels leviers d’émancipation de la jeune classe populaire issue de Hautepierre ?

    Afin d’étudier les mondes sociaux peu légitimés pour reprendre les termes de Laurence Roulleau-Berger (2004), comme le contexte d’un quartier d’immigration où la part de la population qui a moins de vingt-cinq ans est des plus significatives5, il est nécessaire d’analyser la place du chercheur et/ou de l’acteur associatif qui agissent en son sein. Rappelons que la notion de « jeunesse » est d’abord un processus lié à la fois aux trajectoires de vie des groupes concernés et au sentiment d’appartenance qui structure socialement leur ancrage territorial (Gauthier & Guillaume,1999). Notre enjeu ici est de légitimer la place d’une « jeunesse de quartier » au sein d’une expérience réflexive commune de cocréation d’un média, proposant de ce fait en termes méthodologiques, une transformation dans les manières d’intervenir sur le terrain, passant d’une pratique scientifique descendante à des recherches participatives dans une logique horizontale et pragmatique**6**. Barbara Morovich (2015), anthropologue et co-fondatrice du collectif Horizome a ainsi montré comment, à partir d’expériences artistiques de co-création réalisées à Hautepierre, s’opère un travail de réinterprétation des identités symboliques en permettant aux participant·e·s de réinvestir leurs imaginaires sociaux tout en les politisant. Le collectif Horizome créé en 2008, réalise des actions inclusives dans l’espace public de Hautepierre, tentant d’inverser les rôles stratégiques décisionnels en se positionnant comme un facilitateur (hub) entre des initiatives habitantes et les pouvoirs publics. L’association dont la posture n’est pas aisée, glissant entre les volontés habitantes et les injonctions étatiques (Desgrandchamp, 2020), regroupe des designers, artistes, urbanistes, chercheurs en sciences sociales et en arts et habitants de Hautepierre qui interrogent collectivement la fabrique participative de la ville. Pour y parvenir, pas de programme pré-conçu mais une tactique systémique permettant les allers retours entre expériences, documentation de l’expérience et analyse scientifique partagée. Néanmoins, de son implication aux injonctions étatiques, notamment du fait de sa survie financière, le collectif participe sans le maîtriser à contrôler les usages populaires du quartier (Joly et Lebrou, 2021). C’est pourquoi, il est nécessaire que dans l’intervention associative, il y ait gage de réflexivité sur les jeux de ses divers·e·s acteur·ice·s, pour rendre visible les dominations des minorités auxquelles l’association contribue malgré elle (Morovich, 2017).

    Effectivement, l’appellation dite d’intervention sociale, largement usée aujourd’hui comme un dispositif d’utilité sociale, a été fondée suite à l’évolution des politiques publiques et sociales. François Dubet (2002) parle du déclin des institutions contemporaines pour définir les mutations de l’action publique institutionnelle en modèle d’intervention, marquant à la fois la possibilité de déresponsabilisation du pouvoir public vis-à-vis de la place des minorités au sein de la société et dans le même temps, la transformation du positionnement social de ces usager·e·s. On passe de l’assistanat à une vision capacitaire de l’usager amené à être accompagné par les associations locales commanditées (Tissot, 2007). Mais dans le même temps, cette possibilité d’« ouverture » permet aux individus discriminés de rendre visibles leurs conditions et de repolitiser leur place dans la société. C’est en publiant leurs récits de vie (life story by) plutôt que leur histoire vécue (life history about), qu’il est possible de leur attribuer une reconnaissance réflexive, preuve d’une autonomisation dans l’action (Harraway, 1988). C’est l’idée sous-jacente de la création du média HTP radio en 2018, porté par Horizome en collaboration avec un groupe d’habitant·e·s de Hautepierre, eux et elles-mêmes membres du conseil d’administration de l’association. En ce sens, il s’agit d’un médiactiviste (Cardon et Granjon, 2010) qui veut user de son institutionnalisation médiatique pour prêter son pouvoir de porter la voix. L’idée est alors de déplacer une position sociale et médiatique extérieure (ceux et celles dont on parle) vers une inclusion à faire media (ceux et celles que l’on écoute). La tâche n’est pas simple, HTP radio étant en partie financée par le contrat de ville et récemment, par le fonds de soutien aux « médias d’information sociale de proximité » du ministère de la Culture. Cependant, il prône, via son processus de production informationnelle « avec pour et par » ses adhérent·e·s, l’émancipation populaire dans sa lignée alternative et libertaire, l’esprit critique et la post-production collaborative devenant les gages de sa relative autonomie. Ainsi, au travers de ce que l’on nomme le design de récit comme un art dramaturgique, il s’agit de traduire collectivement des récits de vie et/ou des histoires de société en sons. Dans la deuxième partie, nous allons pouvoir mettre en exergue la singularité de ce processus médiatique et tenter de rendre visible son régime de vérité (Foucault, 1979).

    Partie 2 - L’apport du design narratif au sein de la production de HTP radio : scénariser une éthique commune pour valoriser les paroles et réflexivités populaires

    Ce que l’on nomme le design de récit pourrait se définir comme l’art ou l’expertise de transformer la production de la narration en juxtaposant différents éléments extraits de leur contexte initial. Appellation largement utilisée dans le domaine du jeu vidéo et du marketing, il rappelle, en termes de montage, la technique musicale dite de sampling élaborée par Pierre Schaeffer dans son traité des objets musicaux (1966). Le compositeur et/ou le designer sonore se positionne ainsi comme un expert du montage. Mais si le design de récit se voit revêtir une potentialité participative, notamment par le biais de ce que Bernard Stiegler nomme l’individuation psychique (2005, p.335), le designer en tant qu’individu collectif pourrait alors devenir un facilitateur (un allié) de la mise en récit collective, écrite en aval de toute expérimentation éprouvée. C’est ce que l’on va tenter de conceptualiser dans cette partie, en proposant par la pratique du codesign, une fabrique de l’information décentralisée. Pour y parvenir, il est nécessaire de rester critique en nuançant l’hypothèse énoncée dans le sens où la participation citoyenne est surtout utilisée comme un instrument de domination par les pouvoirs publics, surtout lorsque cette dernière est invoquée dans un quartier populaire (Gintrac et Giroud, 2014). Il s’agirait effectivement de prétexter la participation alors qu’il est question de concerter les résidents d’un quartier populaire afin de leur faire accepter une proposition déjà construite en amont (Lefebvre, 1968).

    2.1 Le podcast, une pratique commune de mise en récit distribuée pour un renversement de la fabrique de l’information ?

    Depuis 2017, la pratique et la réalisation de podcasts7 produits ou autoproduits en France ne cesse de se développer, chacun et chacune y trouvant un espace qui leur permettrait de prendre le temps d’interroger une thématique issue du quotidien ou de donner la parole à des individualités ou des groupes invisibles (Goffart, 2017). Pour l’animateur de radio libre, Edgar Szoc : «  Les logiques de domination habituellement à l’œuvre dans la société y sont suspendues le temps d’un podcast, puisque c’est la personne qui parle qui est (en général) aux commandes. Ce besoin de non-mixité est généralement perçu par la société comme un repli communautaire, alors que cette méthode possède un haut potentiel émancipateur lorsqu’elle est envisagée comme un moyen (arriver à plus d’égalité et déconstruire les systèmes de domination) et non une fin » (Szoc, 2017, p.6). Le podcast peut ainsi devenir une alternative médiatique ouverte à la diversité puisqu’en non-mixité. Mais sa mise en forme du point de vue du design sonore, pose cependant la difficulté éthique de la manipulation du son (Volcler, 2017). À l’inverse des États-Unis, où il est courant d’utiliser le storytelling ; en France, il s’agit le plus souvent de discussions montées où les animateur·ices invitent des personnes qui vivent les situations de discriminations interrogées dans le podcast. Il est effectivement assez rare dans l’ensemble des chaînes actuelles de production de podcasts, de voir également ces personnes participer au questionnement de fond préparatoire, au processus de conception de l’émission ou encore à l’étape du montage ou de la diffusion du podcast. C’est aussi pourquoi au travers de cet article, il devient intéressant d’analyser le processus de co-création radiophonique qui produit une information décentralisée, parce qu’elle se conçoit depuis la périphérie de Hautepierre et ce, de manière collective et distribuée.

    La philosophie du libre et les pratiques numériques participatives qui lui sont associées telles que le pair à pair (Bauwens, 2015) ou l’ubuntu, sont invoquées ici pour nous aider à soulever la question de la domination en prenant appui sur l’inversion de la centralité (qu’elle soit numérique ou urbaine) par le biais d’un système de pensée distribué. Prenons l’exemple de Linux qui, pour composer son système d’exploitation Ubuntu, s’est basé sur la philosophie africaine du « Je par le nous » issue des langues bantoues. Cela a permis de révolutionner par la même occasion la légitimité de l’égo cartésien dans les esprits et les usages des utilisateur·ice·s. On peut y voir une manière dite radicale de contrebalancer l’élitisme du Savoir et ainsi de jouer de la contradiction et du négatif afin d’affirmer « le besoin de radicalité pour révéler et rendre intolérables toutes les dominations et les injustices » (Caillé, 2021, p.16). Dans notre cas, c’est parce que la périphérie devient notre centralité qu’il devient possible en tant que média de quartier de renverser les regards sur les stigmatisations dont souffrent les résident·e·s de Hautepierre. Effectivement, la théorisation de la ville vue d’en bas (collectif Rosa bonheur, 2019) nous permet de donner des clés de compréhension sur les usages périphériques de la ville, en proposant différents récits de transformation individuelle par le biais du hacking social organisé collectivement. Il s’agit de laisser la place et de faire confiance aux propositions populaires pour composer d’autres potentialités d’urbanités légitimes. Cette idée renvoie à bien des égards à la notion d’archipélisation conceptualisée par le philosophe décolonial Edouard Glissant (1997). En ce sens, on peut la saisir comme un système distribué dont la complexité permet de repenser le monde en en fabriquant de nouveaux (Goodman, 2006). Finalement, cette double pensée combinant philosophie du libre et archipélisation nous permet de justifier les manières de mise en récit radiophonique puisque les sujets des podcasts deviennent les acteurs de leur fabrication. L’adage du « je par le nous » de l’ubuntu est, de ce fait, proposé en expérimentation concrète par le truchement de la fabrique de l’information décentralisée réalisée via le média HTP radio. C’est ce que nous allons investiguer maintenant, en analysant un processus de fabrication spécifique issu d’une résidence de codesign menée entre 2019 et 2022 au sein de HTP radio.

    2.2 Retour d’expérience sur la fabrique de l’information décentralisée

    La résidence dénommée «Travail sur le travail » a été conçue comme un outil de design participatif (La 27ème région, 2011) permettant à un groupe hétéroclite (cf. nbp.2), d’interroger une thématique à partir des divers vécus. Partant de leur position de travaileur·euse·s précaires, tel que bénévoles, sans papiers, mères au foyer, travailleurs et travailleuses racisé·e·s, l’idée était de renverser les à priori sur leur pouvoir d’agir en partant de la philosophie féministe qui démontre que le fait de pouvoir dire est déclencheur de l’émancipation individuelle (Garcia, 2021). Une quinzaine de séances a été réalisée, chacune d’elles évoluant en fonction de celle qui la précédait (cf. tab.1 : processus résidence Travail sur le travail). Partant ainsi du processus du design test-erreur (Desgrandchamp, 2017), il s’agit dans le sens du codesign, d’écrire la méthodologie en aval de l’expérience, permettant de laisser le terrain et donc le groupe d’amateur·ice·s s’organiser. Seule la première séance a été conçue en amont afin de permettre à l’ensemble du groupe de prendre le temps de se rencontrer, de partager un repas et de se raconter les un·e·s aux autres. La dernière séance qui concernait le travail de montage et de remontage, a dû évoluer suite au contexte sanitaire, laissant la place à un·e monteur·euse spécifique par podcast réalisé. C’est par les retours de l’écoute de ces derniers que ce moment est devenu collectif, en utilisant notamment des outils numériques et certains réseaux sociaux tel que whatsapp ou signal (en fonction de leur présence sur ces types d’application).

    Premièrement, les travaux de Gérard Genette (1972, 1983) autour du récit et de l’acte narratif, permettent d’appuyer notre processus de design de récit décentralisé. Selon lui, l’écriture d’un texte, que l’on peut facilement transposer à l’écriture d’un son (Deshays, 2011), implique des choix techniques qui vont engendrer un résultat spécifique quant à la représentation verbale de l’histoire. Selon lui, ce serait de l’écriture que naît le récit, qui est lui-même composé du discours avec les autres et de l’histoire de soi. Pourtant, l’aspect participatif ici expérimenté remet en question l’écriture pour valoriser sa dimension vivante et muable. En effet, durant la résidence, le processus de conception n’avait pas de linéarité préalable, laissant la place à tout un·e chacun·e d’explorer son histoire personnelle et via les temps en groupe, d’en écrire un récit commun. D’un autre point de vue sur le récit, Paul Ricoeur (1998) a distingué trois éléments pour constituer ce dernier comme une stratégie informationnelle. Il parle de la préfiguration, la configuration et la refiguration, à saisir comme des séquences successives d’activations spatio-temporelles permettant de fabriquer le récit. La préfiguration permettrait de parler de la mémoire, de « ce récit engagé dans la vie quotidienne, dans la conversation, sans s’en détacher encore pour produire des formes littéraires » (1998, p.45). Il s’agit des temps de concertation du groupe de travail où chacun·e partage son propre vécu en lien à la thématique interrogée. Ensuite, l’étape de configuration rend compte d’un temps construit, soit une trame narrative qui permettrait aux auteur·ices de déployer différentes techniques pour écrire puis composer une histoire fictive symbolisant la richesse des vécus racontés. On peut spécifier ici le format du plateau radio, de l’entretien individuel ou du portrait sonore testés durant la résidence. Enfin, l’étape de refiguration exprime la lecture du récit dans sa dialectique avec l’écriture, et donc traite de l’importance du lecteur/auditeur comme un riposteur à l’étape de configuration. Il s’agit ici des différents va et vient dans la réalisation du montage de la narration sonore qui évolue suite aux retours individuels d’écoute. On parle alors de versions évoluant vers la narration sonore finale. Prenons en exemple le podcast autour du travail spécifiquement féminin, un premier montage recomposant différentes interventions dans les plateaux-radio a permis de déclencher une discussion en groupe sur la portée de la racialisation du travail. En effet, comme l’a expliqué une des personnes motrices de la discussion : « lorsqu’on parle du travail féminin et de Hautepierre, on doit forcément parler du travail racisé comme une autre forme d’assignation de ces dites travailleuses » (notes de terrain, 4 juillet 2021). Le podcast a ainsi évolué en prenant appui sur l’histoire familiale de cette personne pour rendre la justesse à sa théorie (cf. med.1 : Travail féminin et racialisation du travail).

    Dans un deuxième temps, nous nous intéressons à l’art du montage radiophonique pour interroger le régime de vérité (Foucault, 1979) des podcasts produits sur le travail populaire. Très utilisé dans le milieu de la musique, que ce soit dans le champ de la musique savante dite concrète ou celle plus populaire du hip hop, le sampling permet de recomposer une narration en utilisant différentes sources que l’on va venir modifier, altérer, transformer à ne plus reconnaître la source. En termes radiophoniques, et plus précisément dans la fabrication d’un podcast, il est intéressant car il devient possible de relier les sources glanées sur internet, les données récoltées en atelier, qu’elles soient savantes, populaires, fictives ou réelles, mais cela pose également la question de la mise à distance vis-à-vis de ces informations et de leur véracité. Reprenons l’exemple du podcast autour du travail féminin et de la racialisation du travail pour nous permettre de mettre en avant ce régime de vérité (cf. fig.1 : trame narrative podcast). HTP radio récolte les informations par les plateaux radio, les entretiens individuels ou les portraits, devenant eux-mêmes des sources de paroles issues du terrain. D’autres informations, comme les morceaux de documentaires ou d’archives, sont glanées sur internet. Elles permettent à titre d’exemple là-bas d’affirmer, de renforcer ou de renverser une opinion émise ici. Et on utilise des fictions artistiques telle qu’un morceau de film ou un titre musical pour traduire une information pointée par les interviewé·e·s considérées comme fragilisante. C’est-à-dire soit qui atteindrait directement leur intégrité ou bien qui affaiblirait leur position de « non sachant » selon le point de vue de l’auditeur·ice.

    Afin de permettre de mieux saisir la portée de la mise à distance ainsi que le régime de vérité de chaque type de données utilisées dans ce podcast, nous avons imaginé un outil analytique tridimensionnel évoquant la dimension de l’objet sonore (fréquence/ /vitesse) et reprenant les trois types de vérité que l’on a pu spécifier pour chaque type de sources utilisé dans le podcast (cf. fig.2 : régime de vérité). On retrouve en x la vérité sociale, soit la validité reconnue par les pairs de la personne émettant la vérité. Par exemple, Casey est reconnue par ceux qui réalisent et produisent le hip hop en tant qu’artiste militante décoloniale. Ensuite, on parle de la vérité factuelle en y, où il s’agit de vérifier l’objectivité ou la subjectivité de la donnée en tant que fait. Il s’agit de la vérification d’une opinion ou d’un point de vue individuel. Et enfin, la vérité analytique en z concerne les données dont l’analyse de la signification, qu’elle soit sémantique, symbolique ou scientifique, suffit à déterminer sa véracité. On peut prendre en exemple la parole d’une chercheuse strasbourgeoise en droit du travail qui revient sur la notion de féminisation du travail ou bien la lecture de l’ouvrage de Françoise Vergès vis-à-vis de la déconstruction du fonctionnement de la racialisation du travail au sein de la mondialisation capitaliste. En définitive, ce test de mise en régime de vérité peut fonctionner pour un podcast spécifique mais ne peut pas se généraliser au média lui-même. Ceci illustre aussi notre position ambigüe de médiation, car d’une certaine manière en œuvrant à justifier un processus de conception particulier, on peut tendre à vouloir l’universaliser alors que le participatif, en termes éthiques, ne peut pas se diriger lorsqu’il s’agit d’appuyer les émancipations populaires.

    Conclusion

    « Cesser d’opposer citoyenneté et pauvreté, dans les pratiques comme dans les représentations, ne peut se réaliser sans bousculer l’ordre établi » (Carrel, 2013). Ces mots montrent bien à quelles contradictions HTP radio doit se confronter. De la stigmatisation à l’émancipation, de la transmission d’un savoir à l’organisation automédiatique, il y a ce souhait de troubler une certaine division du travail, un certain nombre d’images et d’injonctions. Du côté de l’État, dont nous devrions appliquer sa politique de la ville en raison des subventions reçues, nous sommes perçus comme des agents de l’ordre public. Du côté des habitant.e.s, nous sommes, à tout moment, susceptibles de n’être plus que des potentielles « balances, des flics, des journalistes racoleurs… » (notes de terrain, 1er mai 2019). Entre les deux, le désir de nourrir un mouvement social à l’aune de nos recherches, le désir de faire office de traducteur·ice, de passeur·ice, de l’un ou de l’autre côté de la barrière institutionnelle, nous assigne à la complexité de la réflexion.

    La posture d’HTP radio en tant que structure automédiatique est indéniablement ambiguë. Alors que la capacitation habitante est le cœur du projet, nous n’avons toujours pas réussi à faire naître, au cœur du média, une dynamique autogérée par les habitant.e.s. Toutefois, notre volonté première, celle de créer un canal susceptible de porter des voix alternatives, voire dissidentes vis-à-vis du discours hégémonique sur les quartiers populaires, demeure intacte. Notre éthique est celle, mouvante et aux contours flous, de l’artivisme (Ouardi et Lemoine, 2010). Dans un contexte géographique et socio-économique, où l’agir et le revendicatif ne sont pas opérationnels parce que les moyens pour « organiser la confrontation démocratique entre la population et les pouvoirs publics » semble caduc (Carrel, 2013), notre posture, entre média alternatif, structure associative consultative et participative, et automédia, est une négociation permanente entre formes et discours, entre arts et pratiques politiques. Nous ne pouvons pas « fétichiser la production d’information sur internet » (Cardon et Granjon, 2010). Celle-ci, prise dans sa dimension purement individuelle, nous sépare des enjeux collectifs de notre média. Nous ne pouvons pas non plus idolâtrer le participatif et « renvoyer l’entière responsabilité de la participation aux pauvres et à dégrader la citoyenneté en civisme » (Murard, 2009). En définitive, loin des rhétoriques sécuritaires et des appels à l’ordre, il nous reste à trouver des formats et des contenus pour mener à bien une entité qui fabriquerait autre chose que du consentement, c’est-à-dire du bouleversement (Carrel, 2013) ou de la turbulence (Dupuis-Déri, 2016).

    1. Voir Alain Rey (2012), dictionnaire historique de la langue française, p.1136. ↩︎

    2. Le groupe comprend 12 personnes dont une chercheure indépendante en intervention sociale, originaire de Hautepierre ; deux hommes sans papiers, fondateurs d’un collectif autonome ; une artiste et une présidente associative, habitantes de Hautepierre, membres du CA de Horizome et marraines de HTP radio ; une ancienne volontaire en service civique, en demande de logement ; une personne bénévole, monteuse audio-visuelle, deux étudiantes, en design et en histoire, en stage à HTP radio ainsi que deux membres du comité opérationnel de Horizome : un artiste coordinateur du projet et une chercheure en design à l’Université de Strasbourg. ↩︎

    3. Voir l’étude menée par le CNLE : https://www.cnle.gouv.fr/definitions-de-la-pauvrete.html, consulté le 01/03/22 ↩︎

    4. Voir SIG de la politique de la ville, https://sig.ville.gouv.fr/Territoire/QP067011, consulté le 28/03/22 ↩︎

    5. La part des personnes de moins de vingt-cinq ans à Hautepierre est estimée en 2020 à 41,9 % de la population (INSEE) ↩︎

    6. Pour exemple similaire, voir la recherche participative « Pop-Part » (coordination scientifique : Marie-Hélène Bacqué et Jeanne Demoulin), https://jeunesdequartier.fr/, consulté le 24/05/22. ↩︎

    7. On peut citer pour exemple la chaîne de production et de diffusion de podcasts Binge audio, produisant depuis 2017, des émissions dites engagées, comme Les couilles sur la tables (Victoire Tuaillon, 2017) ou Kiffe ta race (Rokhaya Diallo et Grace Ly, 2018). ↩︎

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