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  <title>Automedias/</title>
  <subtitle>Une Révolution Médiatique</subtitle>
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  <updated>2026-02-18T14:48:12Z</updated>
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  <author>
    <name>Igor Galligo, Cemil Sanli</name>
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    <entry>
      <title>Pour une fabrique populaire de l’information à l’époque de la post-vérité
      </title>
      <link href="https://automedias.org/fr/publication/001-A/"/>
      <updated>2025-12-13T00:00:00Z</updated>
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      <author>
        <name>Igor Galligo, Ludovic Duhem, Édouard Bouté</name>
      </author>      
      <content xml:lang="fr" type="html">&lt;h1&gt;Argumentaire&lt;/h1&gt;
&lt;p&gt;Si la fabrique institutionnalisée de l’information et sa médiatisation restent principalement l’affaire de professionnels appelés « journalistes », qui répondent à des valeurs, des critères et des protocoles enseignés dans des écoles de journalisme et consignés dans des chartes (ce qui ne contredit pas un constat sur la diversité des genres et des pratiques journalistiques), il semble que la démocratisation de la production et de la communication de l’information transforme aujourd’hui leurs valeurs et fabriques. Cette démocratisation est produite par le développement et l’usage conjoints des technologies numériques de l’information et de la communication (TNIC), des GAFAM, de réseaux sociaux numériques alternatifs (Discord, Mastodon, Telegram, etc.), mais aussi en France par l’avènement de mouvements socio-politiques populaires réclamant davantage de démocratie – et ainsi de pluralisme idéologique et sociologique (Cardon et Granjon, 2013).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C’est ce qu’illustre de manière exemplaire le mouvement populaire des Gilets Jaunes en France (Ertzscheid, 2019) – dont on retrouve plusieurs caractéristiques médiatico-politiques ces quinze dernières années dans d’autres pays, tels que le mouvement « 5 étoiles » en 2009 en Italie, le « Printemps arabe » en 2010, le mouvement de l’« Alt-Right » aux États-Unis en 2016 (concomitant avec la victoire de Donald Trump) ou encore le soulèvement insurrectionnel Hong Kongkais contre le pouvoir de Pekin en 2019-2020. Le mouvement des Gilets Jaunes a conduit à la résurgence et au développement sur Internet de médias dits « populaires »&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/001-A/#fn1&quot; id=&quot;fnref1&quot;&gt;1&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; qui ont réalisé de nombreuses expérimentations médiatico-politiques, individuelles ou collectives, indépendantes d’une formation professionnelle, d’une corporation ou d’une institution de représentation et de légitimation. La fonction vidéo qui équipe les smartphones, associée à l’usage des réseaux sociaux numériques (RSN), a favorisé la démocratisation de la production médiatique (Nova, 2020), en permettant à tout individu de révéler, relayer et rendre public sur Internet des informations à caractère politique, prises sur le vif, comme en témoigne le film de David Dufresne « Un pays qui se tient sage »&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/001-A/#fn2&quot; id=&quot;fnref2&quot;&gt;2&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;, qui compile des dizaines de séquences vidéo réalisées avec des smartphones lors de manifestations des Gilets Jaunes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Avec le mouvement des Gilets Jaunes, un acteur politique est apparu avec force dans le champ des actions et des expériences démocratiques françaises : l’&lt;em&gt;automédia&lt;/em&gt;. Que ce soit le &lt;em&gt;geste auto-médiatique&lt;/em&gt; produit à la volée par un seul individu avec un smartphone, ou &lt;em&gt;l’entreprise collective automédiatique&lt;/em&gt; déjà aperçue dans le champ des luttes démocratiques (Thiong-Kay, 2020) qui réinvente les formes des &lt;em&gt;médias&lt;/em&gt; &lt;em&gt;tactiques&lt;/em&gt; (Garcia et Lovink, 1997) et des &lt;em&gt;médiactivistes&lt;/em&gt; (Cardon et Granjon, 2013), l’&lt;em&gt;automédiation&lt;/em&gt; désigne l’autoproduction et l’autodiffusion de l’information à caractère politique par l’usage ou la réinvention des appareils et circuits de communication numériques. Le geste amateur et le cadre initialement communautaire de la fabrique automédiatique constitue ainsi une extension de la &lt;em&gt;culture maker&lt;/em&gt; au domaine de la fabrique médiatique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cependant, le déploiement des &lt;em&gt;automédias&lt;/em&gt; se réalise aujourd’hui au sein d’un contexte techno-économique de &lt;em&gt;post-vérité&lt;/em&gt;&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/001-A/#fn3&quot; id=&quot;fnref3&quot;&gt;3&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;&lt;em&gt;,&lt;/em&gt; qui est apparu avec l’avènement d’un &lt;em&gt;capitalisme informationnel&lt;/em&gt; (Castells, 1998, 1999a, 1999b) et d’une numérisation de l’information sur l’Internet. Cette évolution techno-économique détermine de nouvelles &lt;em&gt;infrastructures numériques de l’information&lt;/em&gt; qui tendent à valoriser davantage une information pour le &lt;em&gt;capital attentionnel numérique&lt;/em&gt; (Citton, 2017) qu’elle détient que pour sa valeur de vérité ; ce qui perturbe fortement &lt;em&gt;le régime de vérité&lt;/em&gt;&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/001-A/#fn4&quot; id=&quot;fnref4&quot;&gt;4&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; &lt;em&gt;journalistique&lt;/em&gt;, et avec &lt;em&gt;la fonction démocratique&lt;/em&gt; à laquelle il doit être consacré (Arendt, 1954 (1972) ; Revault d’Allonnes, 2018). Selon Bernard Stiegler (2018), &lt;em&gt;le capitalisme numérique néo-computationnel&lt;/em&gt;, en &lt;em&gt;disruptant&lt;/em&gt; les circuits et traitements traditionnels de l’information qui reposaient sur des processus de &lt;em&gt;véridiction, certification et vérification&lt;/em&gt;, altère aujourd’hui tout autant la production de l’information par les organisations journalistiques que sa réception par des publics variés, en provoquant des réactions de défiance, de méfiance, voire de haine envers les institutions journalistiques, alors accusées de trahir leur déontologie (Jost, 2020).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En conséquence, les individus accordent (parfois) davantage de crédit à une information délivrée par un·e proche – tel un automédia avec qui des affects communs sont partagés – que par une information produite et vérifiée &lt;em&gt;(« fact-checked »)&lt;/em&gt; par une institution journalistique&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/001-A/#fn5&quot; id=&quot;fnref5&quot;&gt;5&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. Il en résulte une crise des institutions et organisations journalistiques ainsi qu’une substitution des productions journalistiques par celles des automédias en tant que sources d’information, notamment pour &lt;em&gt;les publics appartenant aux classes populaires&lt;/em&gt;, mais sans que ceux-ci ne formulent et ne se réfèrent à ce que nous pourrions nommer : un &lt;em&gt;régime de vérité automédiatique&lt;/em&gt;. Ainsi, le contexte techno-économique de &lt;em&gt;post-vérité,&lt;/em&gt; sous le règne des GAFAM, favorise aujourd’hui l’explosion du genre automédiatique (en particulier sur YouTube), en faisant fi de toute &lt;em&gt;critériologie de droit&lt;/em&gt; &lt;em&gt;et de toute domination du droit sur le fait&lt;/em&gt; (Stiegler, 2018) ; ce qui le constitue en retour – et souvent malgré lui – comme un acteur de la &lt;em&gt;post-vérité.&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Or, il importe de ne pas réduire le genre automédiatique aux formes « gafamisées » à partir desquelles se développent aujourd’hui les designs et circuits techno-économiques de production et de réception de l’information, et dans lesquels se trouvent aujourd’hui enfermés un grand nombre d’automédias. Bien que la figure dominante du &lt;em&gt;YouTuber&lt;/em&gt; cristallise cette subjectivation techno-économique du genre automédiatique, et tandis que certains détracteurs du genre, qui se revendiquent d’une éthique journalistique, opposent le genre automédiatique et la production de vérité, nous postulons au contraire que cette opposition n’est pas valide si nous distinguons le genre automédiatique du contexte techno-économique au sein duquel il émerge aujourd’hui.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En effet, la conquête de &lt;em&gt;l’autonomie des automédias&lt;/em&gt; ne repose pas seulement sur celles de leurs libertés d’actions (ou d’entreprises) et de leurs indépendances financières – problèmes dont il a déjà largement été discuté au sein du milieu journalistique (Ramonet, 2011 ; Plenel, 2018, 2020, etc.) – mais aussi sur leurs capacités à réinventer leurs infrastructures technologiques et économiques ainsi que les valeurs, les normes, et les protocoles de production de l’information afin d’&lt;em&gt;établir leurs nécessités et légitimités démocratiques et scientifiques&lt;/em&gt;. Il ne s’agit donc pas seulement de faire un usage politique d’une technologie commercialisée sur smartphone, mais de concevoir et de produire de nouvelles &lt;em&gt;puissances&lt;/em&gt; (Lordon, 2015) &lt;em&gt;techno-politiques&lt;/em&gt; à travers des projets collectifs à la fois technologiques, politiques et médiatiques. La catégorie des &lt;em&gt;médias indépendants&lt;/em&gt; est donc appelée à évoluer vers celle des &lt;em&gt;automédias,&lt;/em&gt; au sens littéral et exhaustif du terme « auto- », qui signifie « par soi-même », incluant dans une perspective &lt;em&gt;médiartiviste&lt;/em&gt; (Citton, 2017) &lt;em&gt;l’auto-design des circuits de production et de communication d’information&lt;/em&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si comme l’affirme Jean-Marie Charon, « la reconquête de la confiance ne passe pas que par l’exercice de vérification&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/001-A/#fn6&quot; id=&quot;fnref6&quot;&gt;6&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;»&lt;em&gt;,&lt;/em&gt; nous souhaitons interroger dans ce dossier l’hypothèse que la production d’une information vraie et les conditions de sa crédibilité auprès d’un public appartenant aux classes populaires peuvent être réagencés dans un design numérique et économique nouveau par le genre automédiatique. Ce dossier aura pour enjeu de proposer une réflexion sur les fondements et modèles épistémologique, économique, politique et technologique d’un nouveau &lt;em&gt;régime de vérité automédiatique,&lt;/em&gt; qui favorise non seulement la démocratisation de la production et de la communication de l’information, mais en outre la réinvention de la valeur de &lt;em&gt;vérité informationnelle&lt;/em&gt;, ainsi que celle de &lt;em&gt;crédibilité informationnelle&lt;/em&gt;, &lt;em&gt;à partir&lt;/em&gt; et &lt;em&gt;auprès&lt;/em&gt; de publics populaires – c’est-à-dire la réinvention des rapports entre médias, vérité et démocratie par le genre automédiatique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comment les infrastructures numériques ont-elles transformé les pratiques &lt;em&gt;makers&lt;/em&gt; des &lt;em&gt;médias tactiques&lt;/em&gt; et du &lt;em&gt;médiactivisme&lt;/em&gt; pour donner naissance au &lt;em&gt;« tournant participatif »&lt;/em&gt; puis &lt;em&gt;au genre automédiatique&lt;/em&gt; ? À quels &lt;em&gt;dispositifs de pouvoir&lt;/em&gt; (Foucault, 1994) techno-économique les automédias sont-ils aujourd’hui assujettis et contraints dans l’expérimentation de nouvelles individuations automédiatiques ? Quelles sont les nouvelles valeurs, normes et protocoles médiatico-politiques portées et fabriqués par les automédias ? Comment redesigner la fabrique de l’information par des processus et circuits participatifs/contributifs pour &lt;em&gt;produire confiance et vérité en l’information au sein de milieux populaires&lt;/em&gt; ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Afin de travailler ces questionnements, nous invitons les contributeur·trices à s’inscrire dans l’un des quatre axes d’étude suivants :&lt;/p&gt;
&lt;h2&gt;1/ Automédias : descriptions et typologies&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;Comment les infrastructures numériques ont-elles transformé les pratiques makers des medias tactiques et du médiactivisme pour donner naissance au « tournant participatif » puis au genre automédiatique ?&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les travaux s’inscrivant dans ce premier axe contribueront à proposer un panorama empirique et phénoménologique des automédias à partir d’une analyse des (infra-)structures, des individualités et des organisations automédiatiques existantes en France. Les contributions s’appuieront sur des entretiens réalisés avec des automédias pour nourrir ce premier axe de recherche. Ils auront pour enjeu d’approfondir une réflexion sur leurs processus d’individuation à partir des potentialités offertes par les infrastructures numériques, et notamment du &lt;em&gt;« tournant participatif ». Les sciences de l’information et de la communication, les sciences politiques et la sociologie des médias&lt;/em&gt; pourront être convoquées pour cet &lt;em&gt;objectif descriptif et typologique.&lt;/em&gt; Les infrastructures numériques de communication sur lesquels se développent les automédias permettent aujourd’hui une grande diversité des pratiques automédiatiques. Ils constitueront les matériaux de base nécessaires à l’élaboration de ce panorama. Les facteurs distinctifs suivants pourront être considérés :&lt;/p&gt;
&lt;ul class=&quot;minor duo&quot;&gt;
&lt;li&gt;
&lt;p&gt;Le matériel numérique de captation (sonore, vidéo)&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li&gt;
&lt;p&gt;Le matériel de création numérique pour l’édition textuelle, sonore ou vidéo.&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li&gt;
&lt;p&gt;Les plateformes numériques ou réseaux sociaux utilisés (YouTube, Discord, Twitch, Facebook, Twitter, Mastodon, Peer-Tube, etc.)&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li&gt;
&lt;p&gt;Le mode d’expression (textuel, vidéo, sonore)&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li&gt;
&lt;p&gt;Le format d’expression (edito, zapping, interview, enquête, analyse ; direct ou différé ; improvisé ou lecture d’un prompteur, etc.)&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li&gt;
&lt;p&gt;Le contexte d’enregistrement (en studio ou en extérieur)&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li&gt;
&lt;p&gt;Le mode de financement (autofinancement, accès payant aux usagers, commission sur publicité, crowdfunding (quels outils numériques ?), financement public, etc.)&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li&gt;
&lt;p&gt;L’échelle d’investigation (locale, nationale, etc.)&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li&gt;
&lt;p&gt;Le rapport à un territoire ou à une communauté (revendication d’une échelle ou d’une culture territoriale ou communautaire.)&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li&gt;
&lt;p&gt;Le rapport à une idéologie politique&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li&gt;
&lt;p&gt;L’initiative du projet (individuelle ou collective)&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li&gt;
&lt;p&gt;Le rapport à la création collective ou participative&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li&gt;
&lt;p&gt;Le processus de création d’information (production d’information à partir d’interview ou d’enquêtes de terrain brutes, ou d’analyses de textes, de vidéos, d’enquêtes journalistiques).&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li&gt;
&lt;p&gt;Le profil sociologique des automédias&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li&gt;
&lt;p&gt;Le profil sociologique du public&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li&gt;
&lt;p&gt;Les trajectoires personnelles des automédias&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li&gt;
&lt;p&gt;Les relations d’interdépendance&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li&gt;
&lt;p&gt;Les relations d’influence&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li&gt;
&lt;p&gt;Les cartographies de l’offre automédiatique établie par les automédias eux-mêmes&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li&gt;
&lt;p&gt;Les rapports d’opposition ou d’influence avec le journalisme&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li&gt;
&lt;p&gt;Les interactions avec le public&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;/ul&gt;
&lt;h2&gt;2/ Les automédias face au capitalisme numérique : analyse d’un rapport de force techno-économique.&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;À quels dispositifs de pouvoir techno-économique les automédias sont-ils aujourd’hui assujettis et contraints dans l’expérimentation de nouvelles individuations automédiatiques ?&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous invitons les travaux s’inscrivant dans cet axe à décrire et analyser les rapports de forces techno-politiques et dispositifs technologiques qui contraignent les &lt;em&gt;individuations automédiatiques&lt;/em&gt;&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/001-A/#fn7&quot; id=&quot;fnref7&quot;&gt;7&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; dans leurs processus d’expression et de communication. Celles-ci désignent le processus d’individuation et de singularisation des automédias, en ce que l’automédia est toujours constitué par un individu ou un collectif d’individus en relation avec un public auquel il s’adresse et avec lequel il communique, et des dispositifs, appareils ou prothèses techniques qui lui permettent d’enregistrer et de diffuser des flux sonores et vidéos. Cependant, ces &lt;em&gt;individuations&lt;/em&gt; &lt;em&gt;automédiatiques&lt;/em&gt; sont prises dans des &lt;em&gt;dispositifs de pouvoir&lt;/em&gt; (Foucault, 1994) qui cadrent, orientent ou font obstacle à leurs projets afin de constituer des &lt;em&gt;subjectivations&lt;/em&gt; &lt;em&gt;automédiatiques&lt;/em&gt;&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/001-A/#fn8&quot; id=&quot;fnref8&quot;&gt;8&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. En effet, les automédias sont aujourd’hui &lt;em&gt;saisis&lt;/em&gt; dans des rapports de forces, parfois guerriers&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/001-A/#fn9&quot; id=&quot;fnref9&quot;&gt;9&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;, qui travaillent et agissent en profondeur sur leur dynamique d’individuation*. Ces dispositifs de pouvoir* les transforment alors en dynamiques de subjectivation, c’est-à-dire en médias dont l’individuation est &lt;em&gt;assujettie&lt;/em&gt; aux acteurs technologiques et économiques dominants. Dans la perspective de notre réflexion sur &lt;em&gt;les infrastructures technologiques de la post-vérité&lt;/em&gt;, nous souhaitons interroger un nouveau rapport de forces qui confronte les individuations automédiatiques aux grandes infrastructures technologiques privées qui leurs servent de supports d’expression et de communication. En soumettant celles-ci à différents règlements, designs et algorithmes édictés et produits par ces plateformes numériques (YouTube, Twitter, Facebook, etc.) – qui répondent notamment aux valeurs et logiques du &lt;em&gt;capitalisme numérique&lt;/em&gt; (Srnicek, 2018), et conséquemment aux mécanismes de la &lt;em&gt;grammatisation&lt;/em&gt; (Citton, 2014), du &lt;em&gt;néo-computationnalisme&lt;/em&gt; (Stiegler, 2013, 2018) et de la &lt;em&gt;gouvernementalité algorithmique&lt;/em&gt; (Rouvroy, Berns, 2013) – les automédias sont confrontés à une lutte contre ces infrastructures pour la défense de leurs libertés d’expression et de communication des informations qu’ils produisent, mais aussi à une guerre attentionnelle pour révéler certaines informations, ainsi qu’ à des luttes pour en garantir la vérité et la crédibilité. L’enjeu de ce deuxième axe de recherche consistera à décrire les mécanismes et contraintes technologiques exercées par les grandes plateformes du capitalisme numérique sur les défis d’attention, de liberté, de vérité et de crédibilité des automédias.&lt;/p&gt;
&lt;h2&gt;3/ Les nouvelles valeurs, normes et protocoles automédiatiques&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;Quelles sont les nouvelles valeurs, normes et protocoles mediatico-politiques portés et fabriqués par les automédias ?&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le contexte de la &lt;em&gt;post-vérité,&lt;/em&gt; se consolidant dès la seconde moitié des années 2010, semble aujourd’hui renouveler certaines distinctions entre journalisme et automédias, sur fond de conflits parfois violents entre leurs membres. En effet, nombre d’institutions journalistiques accusent les automédias d’être les auteurs ou les relais de thèses &lt;em&gt;complotistes.&lt;/em&gt; Certaines de ces thèses dénoncent le contrôle des productions des organisations journalistiques par les sociétés capitalistes qui les financent, et en déduisent des processus de corruption de la déontologie journalistique qui masquent notamment les choix d’orientations idéologiques des informations ou enquêtes journalistiques fabriquées&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/001-A/#fn10&quot; id=&quot;fnref10&quot;&gt;10&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. L’accusation de complotisme portée par certaines institutions journalistiques contre la production de &lt;em&gt;fake news automédiatiques&lt;/em&gt; ou la prétendue « débilité » des analyses produites par certains automédias jette en retour un discrédit sur l’ensemble du genre automédiatique, accusé de manquer d’objectivité, d’impartialité, ou encore de distinction entre &lt;em&gt;un&lt;/em&gt; &lt;em&gt;fait&lt;/em&gt; et &lt;em&gt;une opinion&lt;/em&gt;. Cela engendre en réaction une lutte interne chez certains automédias pour &lt;em&gt;convaincre de la vérité et de la crédibilité des informations qu’ils produisent ou transmettent auprès de leurs publics&lt;/em&gt;. Rappelons que sur le plan de la normativité démocratique, &lt;em&gt;l’énonciation de&lt;/em&gt; &lt;em&gt;vérités&lt;/em&gt; &lt;em&gt;de fait&lt;/em&gt; est considérée comme une valeur nécessaire à l’information de &lt;em&gt;l’opinion publique et de l’instruction publique&lt;/em&gt; (Arendt, 1954 (1972) ; Revault d’Allonnes, 2018). Les automédias, en tant qu’acteurs nouveaux du combat démocratique, sont donc sommés d’en garantir la prégnance dans leurs productions. Cette lutte entre journalisme et automédia permet ainsi la réélaboration de valeurs médiatiques alternatives en même temps que la constitution de nouvelles communautés médiatico-politiques. Portés par des ambitions démocratiques et étouffés par le rapport de force techno-économique mentionné, cet axe vise à mettre en lumière l’effort de création normative des automédias sur les valeurs, les normes et les protocoles qui sous-tendent la production de leurs informations – distinctement de certains standards journalistiques. À l’instar des &lt;em&gt;outsiders&lt;/em&gt; du champ littéraire – dont Pierre Bourdieu décrivit les logiques d’émancipation et d’autonomisation de la modernité littéraire dans son ouvrage &lt;em&gt;Les règles de l’art&lt;/em&gt;, &lt;em&gt;genèse et structure du champ littéraire&lt;/em&gt; (Bourdieu, 1992) – les automédias nous semblent aujourd’hui promis à (co-)écrire le récit de leur &lt;em&gt;subsistance&lt;/em&gt;, de leur &lt;em&gt;existence&lt;/em&gt; et de leur &lt;em&gt;consistance&lt;/em&gt;&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/001-A/#fn11&quot; id=&quot;fnref11&quot;&gt;11&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; (Stiegler, 2013) au travers d’un dialogue comparatif avec les principes, organisations et pratiques du journalisme.&lt;/p&gt;
&lt;h2&gt;4/ Design participatif, vers de nouveaux circuits de production de l’information pour les automédias&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;Comment redesigner la fabrique de l’information par des processus participatifs pour produire confiance et vérité en l’information au sein de milieux populaires&lt;/em&gt; ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La question du &lt;em&gt;design&lt;/em&gt; n’est pas une question périphérique ou superficielle pour les individuations automédiatiques. Le rapport de force techno-économique correspondant énoncé plus haut suppose une certaine &lt;em&gt;conception de l’information&lt;/em&gt;, au quadruple sens de l’idée de ce qu’elle doit être, de la forme qu’elle doit prendre, de la manière de la produire et de l’usage que l’on peut en faire. Mais plus concrètement, à travers les plateformes numériques dominantes, c’est toute une conception standardisée (par une logique consumériste et calculatoire), une production automatisée (par la puissance algorithmique), une esthétique formatée (par un graphisme autoritaire et une interface fermée) et un usage contrôlé (par des restrictions, des interdictions et des captations de données) qui s’impose sans participation aux conditions de production et de communication de l’information.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans ce dernier axe, il s’agit alors de s’interroger non seulement sur le rôle du design de l’information sur l’information elle-même, c’est-à-dire sur l’effet que produit le “milieu technique” (Simondon, 2012) sur la nature, la perception, la signification et l’utilisation de l’information ; mais de comprendre surtout en quoi la participation au design de l’information est nécessaire pour répondre aux enjeux de vérité et de crédibilité associés à la lutte contre la &lt;em&gt;post-vérité&lt;/em&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au-delà des enjeux esthétiques comme des enjeux praxéologiques ou pragmatiques, le design participatif pose une question clairement &lt;em&gt;politique&lt;/em&gt;, d’une part quant à la capacité des individus en démocratie à &lt;em&gt;délibérer&lt;/em&gt; sur les moyens et les fins de la production de l’information (Zask, 2011) ; et d’autre part quant à la reconnaissance des &lt;em&gt;exclus&lt;/em&gt; de la participation et à la prise en compte des opposants à la participation comme mot d’ordre à contester.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le design participatif de l’information, en tant que fabrique démocratique, est à cet égard “pharmacologique” au sens de Stiegler, et nécessite par conséquent un examen poussé de sa &lt;em&gt;toxicité&lt;/em&gt; pour les individuations automédiatiques, du côté des producteurs comme des récepteurs de l’information qui se &lt;em&gt;prolétarisent&lt;/em&gt; en perdant leur savoirs réciproques (enregistrer, analyser, interpréter, critiquer) alors qu’elle devrait être le support et le modèle d’une individuation collective ou plus précisément le lieu d’un processus de &lt;em&gt;transindividuation&lt;/em&gt;&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/001-A/#fn12&quot; id=&quot;fnref12&quot;&gt;12&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. Une critique qui peut être notamment formulée à travers les travaux de Claire Bishop sur &lt;em&gt;l’art participatif&lt;/em&gt; (Bishop, 2012). Corrélativement, cette pharmacologie des automédias permettrait d’évaluer et d’expérimenter la pertinence du paradigme &lt;em&gt;contributif&lt;/em&gt; – en différence avec le paradigme participatif – pour l’élaboration d’un design de l’information compris comme &lt;em&gt;une&lt;/em&gt; &lt;em&gt;science et une fabrique populaires de l’information à l’époque de la post-vérité.&lt;/em&gt; Il s’agirait ainsi de &lt;em&gt;co-concevoir&lt;/em&gt; et d’expérimenter avec des automédias des &lt;em&gt;formes contributives&lt;/em&gt; d’un &lt;em&gt;nouveau design territorialisé de l’information&lt;/em&gt; luttant contre la défiance, voir la méfiance, issue de la prolétarisation et de la déterritorialisation (engendrée par le design algorithmique des plateformes médiatiques et automédiatiques). Dans ce but, les nouvelles technologies de l’Open Source Intelligence (OSINT) pourront être considérées. Cette lutte s’opère notamment par un processus d’appropriation des technologies par les habitant·e·s des territoires qui les transforment en retour à différentes échelles de la localité (par exemple du quartier au village, de la métropole à la région voire jusqu’à la biosphère). Les pratiques d’appropriation, de détournement, voire d’invention grâce à des formes nouvelles d’intelligence collective localisées ou reterritorialisées sont en ce sens importantes à étudier dans cet axe. Mais au-delà des enjeux démocratiques connus du design participatif, il s’agira avant tout dans cet axe d’évaluer la pertinence de son paradigme pour refonder vérité et confiance dans l’information, dès lors que l’on est invité, en tant que citoyen, à prendre part à son design.&lt;/p&gt;
&lt;section class=&quot;footnotes&quot;&gt;
&lt;ol class=&quot;footnotes-list&quot;&gt;
&lt;li id=&quot;fn1&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Siblot, Y., Cartier, M., Coutant, I., Masclet, O. et Nicolas Renahy, N. (2015). &lt;em&gt;Sociologie des classes populaires contemporaines&lt;/em&gt; ; Paris, Armand Colin. Comme le montrent Yasmine Siblot et ses co-auteurs, une sociologie des classes populaires s’est développée en France depuis une vingtaine d’années. Prenant la suite d’une longue tradition de travaux centrés sur le groupe ouvrier, cette sociologie entend confronter une ambition réaffirmée d’analyse des classes sociales aux mutations profondes qui ont affecté la société depuis une trentaine d’années. Dans ce programme, suivant les réflexions d’Olivier Schwartz la notion de « populaire » peut être vue comme une héritière d’une sociologie d’orientation culturaliste popularisée en France dans les années 1970. Chacun à sa manière, les ouvrages de Richard Hoggart et Pierre Bourdieu marquent alors une rupture avec les approches ouvriéristes et industrialistes dominantes, et ouvrent l’analyse aux modes de vie du « populaire ». Dans cette veine, la clarification proposée par Olivier Schwartz pose deux caractéristiques fortes des classes populaires : d’une part une situation dominée dans l’espace social, d’autre part une relative autonomie culturelle. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/001-A/#fnref1&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn2&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;David Dufresne, &lt;em&gt;Un pays qui se tient sage&lt;/em&gt;, film documentaire, 86 minutes, Le Bureau, Jour 2 fête, France, 2020 &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/001-A/#fnref2&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn3&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Le mot de &lt;em&gt;post-vérité (post-truth&lt;/em&gt;) a été défini en 2016 par le dictionnaire d’Oxford comme ce qui se rapporte : « aux circonstances dans lesquelles les faits objectifs ont moins d’influence sur l’opinion publique que ceux qui font appel à l’émotion ou aux croyances personnelles. L’émergence de la « post-vérité » dans le langage a été alimentée par la montée en puissance des réseaux sociaux en tant que source d’information et par la méfiance croissante vis-à-vis des faits présentés par l’establishment ». Oxford University Press, Word of the year 2016, Post-truth. &lt;a href=&quot;https://languages.oup.com/word-of-the-year/2016/&quot; target=&quot;_blank&quot;&gt;https://languages.oup.com/word-of-the-year/2016/&lt;/a&gt; &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/001-A/#fnref3&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn4&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;« En gros, si vous voulez, un régime de vérité, c’est ce qui détermine les obligations des individus quant aux procédures de manifestation du vrai …. On parle de régime politique … pour désigner en somme l’ensemble des procédés et des institutions par lesquels les individus se trouvent engagés, d’une manière plus ou moins pressante …. On peut parler également de régime pénal, par exemple, pour désigner l’ensemble, là aussi, des procédés et institutions par lesquels les individus sont engagés, déterminés, contraints à se soumettre à des lois de portée générale. Alors, dans ces conditions, pourquoi en effet ne pas parler de régime de vérité pour désigner l’ensemble des procédés et des institutions par lesquels les individus sont engagés et contraints à poser, dans certaines conditions et avec certains effets, des actes bien définis de vérité ? … Le problème ce serait d’étudier les régimes de vérité, c’est-à-dire les types de relation qui lient les manifestations de vérité avec leurs procédures et les sujets qui en sont les opérateurs, les témoins ou éventuellement les objets … » Foucault, M. (1979-1980) &lt;em&gt; : Du gouvernement des vivants – Cours au Collège de France&lt;/em&gt; , Gallimard, Seuil, 2012, coll. « Hautes études », Paris, p. 91-92 et 98-99. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/001-A/#fnref4&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn5&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Jost, F. (15.10.09) &lt;em&gt;Médias : de la méfiance à la haine&lt;/em&gt;, AOC, &lt;a href=&quot;https://aoc.media/opinion/2019/10/15/medias-de-la-mefiance-a-la-haine/&quot; target=&quot;_blank&quot;&gt;https://aoc.media/opinion/2019/10/15/medias-de-la-mefiance-a-la-haine/&lt;/a&gt; &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/001-A/#fnref5&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn6&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Charon, J.M., &lt;em&gt;Pour combattre la post-vérité, les médias condamnés à innover,&lt;/em&gt; INA, la revue des médias, 21 avril 2017 - Mis à jour le 12 mars 2019 &lt;a href=&quot;https://larevuedesmedias.ina.fr/pour-combattre-la-post-verite-les-medias-condamnes-innover&quot; target=&quot;_blank&quot;&gt;https://larevuedesmedias.ina.fr/pour-combattre-la-post-verite-les-medias-condamnes-innover&lt;/a&gt; &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/001-A/#fnref6&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn7&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;L’individuation est définie par Bernard Stiegler dans sa lecture de Simondon comme la « … formation, à la fois biologique, psychologique et sociale, de l’individu toujours inachevé. L’individuation humaine est triple, c’est une individuation à trois brins, car elle est toujours à la fois psychique (‘je’), collective (‘nous’) et technique (ce milieu qui relie le ‘je’ au ‘nous’, milieu concret et effectif, supporté par des mnémotechniques). Cf. &lt;a href=&quot;https://arsindustrialis.org/individuation&quot; target=&quot;_blank&quot;&gt;https://arsindustrialis.org/individuation&lt;/a&gt; &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/001-A/#fnref7&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn8&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Pour Giorgio Agamben, « le dispositif est effectivement, avant tout, une machine qui produit des subjectivations et c’est par quoi il est aussi une machine de gouvernement ». Cf. Agamben, G., (2006), &lt;em&gt;Qu’est-ce qu’un dispositif ?&lt;/em&gt; Payot et Rivages, Paris, p.42 &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/001-A/#fnref8&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn9&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Rappelons que Jérôme Rodrigues, acteur majeur du mouvement des Gilets Jaunes, a été éborgné le 28 décembre 2019 par un tir de Lanceur de Balles de Défense (LBD) déclenché par un agent des forces de l’Ordre au moment où son attention quittait le théâtre des opérations physiques du boulevard Magenta à Paris, où il se trouvait, pour poster sur Twitter une séquence vidéo qu’il venait de réaliser avec son Smartphone, montrant l’ambiance guerrière de la situation. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/001-A/#fnref9&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn10&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Lordon, F., (2020). &lt;em&gt;Paniques anticomplotistes,&lt;/em&gt; Le Monde diplomatique, La pompe à phynance, blog du 25 novembre, &lt;a href=&quot;https://blog.mondediplo.net/paniques-anticomplotistes&quot; target=&quot;_blank&quot;&gt;https://blog.mondediplo.net/paniques-anticomplotistes&lt;/a&gt; &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/001-A/#fnref10&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn11&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Ars Industrialis, Vocabulaire, *Subsister, Exister et Consister *: « La subsistance, c’est l’ordre immuable des besoins et de leur satisfaction impérative, c’est l’impératif de la survivance. Lorsque la vie humaine est réduite à la pure nécessité subsister, elle est rabattue sur ses besoins et perd le sentiment d’exister. De tels besoins sont aujourd’hui artificiellement produits par le marketing. L’existence – le fait pour l’homme d’&lt;em&gt;ex-sistere&lt;/em&gt; : d’être projeté hors de soi, de se constituer au dehors et à venir – est ce qui constitue celui qui existe dans et par la relation qu’il entretient à ses objets non pas en tant qu’il en a besoin, mais en tant qu’il les désire. Ce désir est celui d’une singularité – et toute existence est singulière. La consistance désigne le processus par lequel l’existence humaine est mue et trans-formée par ses objets, où elle projette ce qui la dépasse, et qui n’existant pas cependant consiste – ainsi de l’objet de son désir, qui est par définition infini cependant que l’infini n’existe pas : n’existe que ce qui est calculable dans l’espace et dans le temps, c’est à dire ce qui est fini. De telles infinités sont les objets de l’idéalisation sous toutes ses formes : objets d’amour (mon amour), objets de justice (la justice à laquelle nul ne peut renoncer au prétexte qu’elle n’existe nulle part), objets de vérité (les idéalités mathématiques).» &lt;a href=&quot;http://arsindustrialis.org/vocabulaire-subsister-exister-consister&quot; target=&quot;_blank&quot;&gt;http://arsindustrialis.org/vocabulaire-subsister-exister-consister&lt;/a&gt; &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/001-A/#fnref11&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn12&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Ars Industrialis, Vocabulaire, &lt;em&gt;Transindividuation&lt;/em&gt; « Chez Bernard Stiegler, le transindividuel est ce qui, à travers la co-individuation diachronisante des je, engendre la trans-individuation synchronisante d’un nous. Ce processus de transindividuation s’opère aux conditions de métastabilisation rendues possibles par ce que Simondon appelle le milieu préindividuel, qui est supposé par tout processus d’individuation et partagé par tous les individus psychiques. Ce milieu préindividuel est cependant, pour nous, intrinsèquement artefactuel, et la technique est ce dont le devenir métastabilise la co-individuation psychique et collective. » &lt;a href=&quot;https://arsindustrialis.org/vocabulaire-ars-industrialis/transindividuation&quot; target=&quot;_blank&quot;&gt;https://arsindustrialis.org/vocabulaire-ars-industrialis/transindividuation&lt;/a&gt; &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/001-A/#fnref12&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;/ol&gt;
&lt;/section&gt;
</content>
    </entry>
    <entry>
      <title>Les gazettes imprimées de Gilets jaunes
      </title>
      <link href="https://automedias.org/fr/publication/006-A/"/>
      <updated>2022-06-10T00:00:00Z</updated>
      <id>https://automedias.org/fr/publication/006-A/</id>
      <author>
        <name>Mélanie Lecha</name>
      </author>      
      <content xml:lang="fr" type="html">&lt;p&gt;&lt;em&gt;Résumé&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A partir de décembre 2018 et jusque courant de l’année 2020, des groupes de personnes s’identifiant comme Gilets jaunes ont produit et distribué un peu partout en France des gazettes « jaunes » : petits journaux imprimés et locaux destinés à accompagner le mouvement. L’article propose d’interroger la circulation de leurs pratiques automédiatiques numérique et papier au prisme des &lt;em&gt;inégalités sociales-numériques&lt;/em&gt; (Granjon 2022) mais aussi de la « gafamisation » des TNIC. Il montre que ces initiatives papier sont pensées comme des dispositifs pour produire de l’engagement et participer à l’extension des espaces légitimes du débat démocratique autour d’une scène publique populaire privilégiant souvent et à dessein les espaces non-numériques. Ce travail micro-sociologique s’appuie sur la confrontation de mon expérience de participation à l’une de ces gazettes avec les entretiens semi-directifs menés auprès de cinq personnes impliquées dans la publication de trois de ces titres &lt;em&gt;« made in Gilets jaunes »&lt;/em&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;h1&gt;Introduction&lt;/h1&gt;
&lt;p&gt;Si l’enjeu pour les personnes mobilisées derrière l’étendard « Gilets jaunes » depuis novembre 2018 est, dans un premier temps, de revendiquer un &lt;em&gt;problème public&lt;/em&gt;&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/006-A/#fn1&quot; id=&quot;fnref1&quot;&gt;1&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; par l’occupation de ronds points, occupant par là-même une &lt;em&gt;scène publique&lt;/em&gt; construite et relayée par les médias &lt;em&gt;mainstream&lt;/em&gt; (Chomsky 1997), les formes d’organisation du mouvement laissent rapidement entrevoir la volonté de construire une &lt;em&gt;scène publique populaire&lt;/em&gt; parallèle, voire concurrente des instances traditionnelles du débat démocratique &lt;em&gt;autorisé&lt;/em&gt; (Ballarini, 2015 ; 2018). Si l’on veut penser la mobilisation des Gilets jaunes « en contrepoint de la monopolisation des biens publics par l’État ou de la manipulation de l’opinion publique par les médias »&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/006-A/#fn2&quot; id=&quot;fnref2&quot;&gt;2&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;, cette expression de scène publique populaire nous semble à toutes fins utile. Nous choisissons de la réhabiliter bien que François et Neveu considéraient en 1999 qu’il s’agit d’une&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;expression est en elle-même imprudente en ce qu’elle suggère une division dichotomique entre un espace public bourgeois et une forme de contre-espace public populaire. &lt;em&gt;[…]&lt;/em&gt; Mieux vaut donc parler d’un processus autonome de construction de composantes populaires d’un espace public global confronté à un processus de démocratisation […]. Certains groupes sociaux dominés, structurellement désavantagés par les logiques de fonctionnement de l’espace public, peuvent aussi trouver dans la constitution d’espaces de socialisation et de débat, fonctionnant temporairement comme des isolats, des moyens pour exprimer des malaises et des revendications, formaliser leurs intérêts. S’il est dépassé, ce moment autarcique peut constituer un préalable, l’occasion de donner à la parole d’un collectif en voie d’institutionnalisation une forme qui lui permette de se faire entendre dans l’espace public « central ».&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces propos – certes anciens – nous semblent contradictoires dans la mesure où ils expriment l’idée selon laquelle il n’y aurait pas de dichotomie dans l’espace public tout en reconnaissant l’existence d’une scène « centrale » issue d’une structure de domination. Au contraire, il nous semble qu’employer cette expression permet de caractériser la dynamique d’autonomisation qui, de la protestation auprès « des politiques », ou de la &lt;em&gt;publicisation&lt;/em&gt; (Cefaï, Pasquier 2004) d’un problème public, s’est prolongée en un « faire politique » avec ses propres espaces d’expression : en témoigne l’organisation d’assemblées générales plénières ou décisionnelles, locales et fédératives – telles les ADA&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/006-A/#fn3&quot; id=&quot;fnref3&quot;&gt;3&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; ; mais aussi avec ses propres espaces médiatiques qui se sont développés par voies papier et numérique, que l’on nomme parfois &lt;em&gt;automédias&lt;/em&gt; (Thiong Kay, 2020 ; Galligo et al. 2021) pour rendre compte des dimensions personnalisées et automatisées de certaines pratiques nouvelles. L’ensemble de ces outils permet d’alimenter des espaces &lt;em&gt;d’auto-réflexion et d’auto-institution de la communauté&lt;/em&gt; (Cefaï 2013) : nous avançons que c’est en ce sens que peut être compris le phénomène des gazettes imprimées de Gilets jaunes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans un rapport préliminaire réalisé par une équipe de l’université de Toulouse en 2018, les chercheur⸱euses ont montré qu’une partie importante des prises de parole de Gilets jaunes dans les deux premières semaines de la mobilisation sur les réseaux sociaux (groupes Facebook, Twitter) « concentre des critiques sur la couverture médiatique : les minorations du mouvement, l’accentuation des incidents et un parti-pris des médias contre le mouvement. » Dans leurs mots, cela nous informe sur « la volonté partagée de se doter d’une information alternative à la médiation journalistique »&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/006-A/#fn4&quot; id=&quot;fnref4&quot;&gt;4&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. En ce sens, si l’intérêt de la recherche scientifique s’accroît vis-à-vis des nouveaux usages médiatiques des TNIC dans un contexte de mobilisation (Morales et al. 2021 ; Thiong-Kay 2020 ; Carlino 2020 ; Mabi 2016 ; Milan 2015), les recherches sur les journaux imprimés produits par les Gilets jaunes n’ont pas suscité, semble-t-il, la même curiosité. Pourtant, la persistance de ce medium qui, pour toutes les gazettes collectées fait coexister le &lt;em&gt;document numérique&lt;/em&gt; (Roger T. Pédauque 2006) – le plus souvent sous la forme d’un PDF, et l’imprimé, interroge. Faut-il y voir une stratégie d’évitement des technologies numériques de l’information et de la communication (TNIC) dans un contexte de mobilisation sociale ? Une micro-sociologie de cette activité de fabrique populaire de l’information peut-elle nous aider à identifier des réticences ou des écueils liés aux usages du numérique pour générer participation à ou confiance en l’information auprès des publics visés ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cet article propose donc de porter un regard réflexif sur les modalités de circulation des pratiques automédiatiques numérique et papier auprès des groupes à l’initiative de ces gazettes en croisant mon expérience militante de participation à l’un de ces journaux&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/006-A/#fn5&quot; id=&quot;fnref5&quot;&gt;5&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; avec les témoignages de cinq personnes qui ont été impliquées dans la publication de trois autres titres de gazettes GJ. Lors de ces échanges qui ont duré pour chacun environ deux heures, sept thématiques ont été traversées bien que les discussions aient été laissée libres : récit de la naissance du projet et présentation des objectifs de la gazette, description des modalités d’organisation, réflexion sur le rapport au public et la réception, réflexion sur les dispositifs papier et numérique mis en place, rapport au journalisme entretenu par les personnes mobilisées et bilan de l’expérience automédiatique. Les discutant⸱es ont contribué de manière active à trois titres de gazettes : Carole&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/006-A/#fn6&quot; id=&quot;fnref6&quot;&gt;6&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; et Ben ont été les initiateur·ices de &lt;em&gt;Nous sommes Gilets Jaunes&lt;/em&gt; (54 numéros publiés de manière hebdomadaire entre février 2019 et mars 2020 en région montpelliéraine), la discussion a été menée ensemble et en visioconférence. De même pour Thomas et Alex, qui ont été des contributeurs réguliers de la &lt;em&gt;Gazette Jaune de Grenoble&lt;/em&gt; (32 numéros publiés de manière hebdomadaire entre avril 2019 et février 2020). Enfin la discussion avec Domi s’est déroulée seul et en visioconférence ; ce dernier a été à l’initiative du &lt;em&gt;Canari enragé&lt;/em&gt; (2 numéros publiés entre mars et avril 2019 et distribués à Nantes)&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/006-A/#fn7&quot; id=&quot;fnref7&quot;&gt;7&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. Pour l’ensemble des interlocuteur⸱ices sauf Domi, qui est président d’une association d’usagers des médias, ces expériences éditoriales étaient une première que les participant⸱es décrivent comme une nécessité contextuelle qui ne reposait sur aucune prédisposition ou compétence préalable particulière. Ces gazettes ont été réalisées sur leur temps libre après la journée de travail, parfois – voire souvent – en prenant sur leurs heures de sommeil et cette activité a pris beaucoup de place dans leur mode d’engagement dans la mobilisation. Enfin, tous les échanges ont eu lieu entre mars et avril 2021, soit plus ou moins deux ans après qu’aient eu lieu ces expériences médiatiques ; il convient donc de préciser que nos discussions ont été conditionnées par le souvenir qu’elles nous ont laissé.&lt;/p&gt;
&lt;h3&gt;1/ Le papier comme stratégie pour mobiliser un public populaire&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Lorsque l’on interroge les individus sur l’élément déclencheur qui les a motivés à initier ces projets de gazette, la première des raisons évoquées pour les trois journaux est la couverture de la mobilisation jugée fallacieuse, mensongère et qui a eu pour effet de véhiculer une mauvaise image du mouvement auprès des publics : &lt;em&gt;« On a commencé début décembre. Et moi la première chose qui m’a frappée, enfin qui nous a frappé avant même qu’on aille sur les ronds points, c’est ce qu’on entendait de fausses informations sur les Gilets jaunes, voilà. Et le premier truc qui nous est venu à l’esprit est qu’il faut informer les gens parce que les médias mainstream ne faisaient que mentir sur le mouvement […] on s’est dit : il faut informer les gens sur qui on est, nos revendications »&lt;/em&gt; (Carole, &lt;em&gt;Nous sommes Gilets Jaunes&lt;/em&gt;). On retrouve les mêmes mises en cause dans la bouche de Thomas, investi dans la &lt;em&gt;Gazette jaune de Grenoble&lt;/em&gt; : «*  Moi c’était plus pour informer les gens à chaque fois de pourquoi on bloquait les trucs parce qu’on sentait que dans les médias y’avait aucune résonance du pourquoi du comment, même au niveau local dans les journaux locaux »*. Domi (&lt;em&gt;Le Canari enragé&lt;/em&gt;) partage un sentiment similaire et met en cause un travail journalistique bâclé qui ne reposerait que sur la parole des forces de police ou des institutions politiques, sans prendre en charge la parole des personnes mobilisées. En effet, un autre point commun très rapidement évoqué dans les entretiens est la volonté de publiciser des angles morts du traitement dans les grands médias, comme la répression vécue par les manifestants : &lt;em&gt;« Y’avait aussi […] dénoncer tout ce qui était violence policière et raconter comment les manifs se passaient, des témoignages en premier c’était des témoignages sur le terrain, je me rappelle d’une gazette où il était question du 1er mai sur Grenoble qui avait pas mal dégénéré avec des gens qui avaient été fracassés, pas mal de gens arrêtés etc., et personne n’en avait parlé, c’était passé complètement inaperçu, et y’avait besoin de parler de ça, d’avoir des témoignages »&lt;/em&gt; (Thomas). En effet, les genres du témoignage, du portrait et du billet d’opinion sont très représentés dans les gazettes, dont l’analyse exploratoire avait montré, pour un précédent travail&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/006-A/#fn8&quot; id=&quot;fnref8&quot;&gt;8&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;, une grande polyphonie. Afin de mieux comprendre ces initiatives et leur inscription dans le contexte de la mobilisation, il est nécessaire d’élucider à qui ces voix s’adressent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lors de nos échanges, les rédacteurs et rédactrices des gazettes caractérisent tous et toutes une double énonciation : ils estiment s’adresser à un destinataire « non Gilet jaune », auprès duquel on espère apporter une information différente du traitement par les instances traditionnelles de l’information et, plutôt dans un second temps, aux camarades de mobilisation : &lt;em&gt;« Nous on s’est rapproché des AG et puis des commissions de communication, […] y’avait la communication dans les manifestations avec les médias tout ça mais y’avait pas la communication envers le peuple […] moi je trouvais que c’était le moyen d’engager justement le dialogue avec le non GJ, parce que la distribuer aux GJ ça leur faisait plaisir, ça amenait des dons, mais eux ils étaient déjà convaincus, alors que les autres, le challenge c’était de leur donner la première gazette, qu’ils acceptent de la prendre et de la lire »&lt;/em&gt;. La recherche de construction d’un espace médiatique autogéré et d’une adhésion populaire se lit dans chacun des témoignages ; tous et toutes racontent avoir cherché à distribuer leurs gazettes dans des lieux de passages ordinaires : elles ont été déposées dans les tramways, distribuées au marché autour de petits kiosques improvisés, aux abords des manifestations ou dans les voitures arrêtées aux ronds points. Elle se lit aussi dans les quantités imprimées : Carole et Ben déclarent tirer chaque semaine environ 4000 exemplaires pour la seule région montpelliéraine. Ils s’occupent à domicile de l’impression car, après une mauvaise expérience de collaboration avec les syndicats, et sur les conseils de personnes connaisseuses, ils ont fait le choix d’investir dans des imprimantes semi-professionnelles financées par les dons. Thomas et Alex se rappellent quant à eux imprimer entre 600 et 1200 exemplaires par semaine, aidés par un syndicat ayant mis à disposition leur matériel et par le réseau des personnes mobilisées possédant elles-mêmes une imprimante. L’initiative est un peu moindre pour Domi qui déclare avoir produit 500 exemplaires pour chacun des deux numéros du &lt;em&gt;Canari enragé&lt;/em&gt; à Nantes, sur ses fonds propres, en passant par une imprimerie. Dans ces dimensions et avec cette régularité, l’édition de gazettes apparaît, du moins concernant celles de Montpellier et de Grenoble, comme un outil politique structurant. A cet égard, les rédacteurs et rédactrices avancent différents avantages stratégiques qui les ont amenés au choix du medium papier en coexistence du document numérique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En premier lieu, la distribution papier est présentée comme un moyen d’atteindre un public populaire de manière aléatoire et de façon plus efficace que par voie numérique : &lt;em&gt;« J’ai trois enfants dyslexiques qui ne lisent pas et le seul moment où ils ont lu c’est dans le tram là où ils s’ennuient. Du coup l’idée est venu comme ça de se dire qu’on va faire un format papier qu’on va déposer dans les trams et qui va faire le tour de la ville, la première idée elle part de là »&lt;/em&gt; (Carole). On comprend rapidement dans les échanges que l’enjeu est de provoquer un temps de lecture effectif, même si furtif. Il s’agit presque de chercher à &lt;em&gt;« obliger »&lt;/em&gt; la lecture : &lt;em&gt;« Les premiers numéros y’avait eu des manqués, y’avait eu des essais, […] le format A4 ça nous semblait déjà trop énorme pour garder ça dans sa poche vite fait, d’y lire plus tard, moi je l’imaginais comme un truc à lire comme quand on est au chiotte qu’on lit vite fait, aller retour – non mais c’est même pas dégradant ! […] Écrire des articles trop longs, en fait il faut que les gens ils se posent, qu’ils aient le temps, il faut qu’ils aient choisi le truc en fait, mais c’est vrai que quand c’est un truc rapide, tu obliges les gens à lire, parce que l’entête elle accroche, et ils savent que y’a que 4 lignes derrière, et ils sont obligés de les lire, ils pourront pas faire autrement, c’est trop tentant »&lt;/em&gt; (Thomas). Le format court apparaît ainsi dans trois des témoignages comme particulièrement important pour ne pas décourager à partir de son propre rapport à la lecture (Ben : « On a vu le journal Jaune de Toulouse, des pages complètes, c’est une horreur à lire, on l’a jamais lu ») , mais aussi sur la base de retours qu’ils et elles reçoivent : « Quand on a fait des articles, pour la cathédrale, on a du tricher, pour que ça rentre. [Mais] beaucoup nous ont dit dans les manifs : olala y’a trop de chiffres, c’est trop compressé, c’est trop long ! » (Carole).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au delà de la réflexion sur l’expérience de lecture, la présence d’illustrations est décrite pour les gazettes de Montpellier et de Grenoble comme une stratégie supplémentaire et indispensable pour capter l’attention : &lt;em&gt;« On faisait des fausses pubs et on s’est bien marrés d’ailleurs. […] Quand on voyait que le titre ou l’image les faisait sourire, on se disait c’est bon, arrivés chez eux ils vont la lire […] C’était important qu’il y ait ce dessin, on les voyait se marrer, en fait il regardait la première page le centre et le dos pour voir un peu le programme de ce qui les attendait dans la semaine et ils lisaient après plus tranquillement »&lt;/em&gt; (Carole). L’observation de la réaction des publics est importante dans le processus de création et représente, d’après eux, le gage d’une plus grande efficacité pour mobiliser des publics, l’enjeu étant de susciter la curiosité pour donner envie de lire du contenu auto-produit dans un contexte de criminalisation de la mobilisation. Cefaï et Pasquier ont rappelé à cet égard les « &lt;em&gt;effets de la matérialité des supports sur les opérations de lecture (Chartier, 1996) »&lt;/em&gt; et comment cela peut influer sur les modalités de réception :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;Un texte est toujours configuré par les dispositifs de sa fabrication et de sa diffusion : dans le cas de l’imprimé, le format du livre, les dispositions de la mise en page, les modes de découpage du texte, les conventions typographiques sont investies d’une « fonction expressive » et entrent en ligne de compte dans la constitution de la signification. Organisés par une intention, celle de l’auteur ou de l’éditeur, ces dispositifs qualifient le texte, contraignent sa réception, en orientent la compréhension et en contrôlent l’interprétation.&lt;/em&gt;&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/006-A/#fn9&quot; id=&quot;fnref9&quot;&gt;9&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Ainsi, bien que l’audience papier soit limitée au nombre d’impressions réalisables, la stratégie est de miser sur la qualité de la réception (capter une attention effective, même si oblique). Il faut néanmoins noter que parmi les 10 titres de gazettes GJ que j’ai pu retrouver, ces deux là sont les seules qui ont été distribuées de manière hebdomadaire, en aussi grande quantité et sur une longue durée. La majorité des autres titres se caractérisent par des articles plus nombreux, plus longs et développés, s’inscrivant ainsi davantage dans le genre de la revue mensuelle. En outre, ces expériences ont été plus sporadiques (entre 1 et 10 numéros pour la plupart de ces formats moyens/longs). C’est le cas, par exemple, de la gazette à laquelle j’avais participé.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans un deuxième temps, le choix du medium papier est présenté par les individus comme une stratégie pour atteindre ou construire un public qui ne pourrait pas l’être, ou du moins pas de manière satisfaisante, en utilisant les TNIC&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/006-A/#fn10&quot; id=&quot;fnref10&quot;&gt;10&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; : &lt;em&gt;« Moi je suis partie du principe que ce soit le sondage ou la gazette, quand tu passes par le format numérique, tu n’as l’info que si tu vas la chercher alors que là on leur amenait, […] on les distribuait justement à des gens qui étaient pas manifestants, qui étaient pas dans les manifs etc. […] parce que le GJ lui il va la chercher l’info, et il est déjà informé plus ou moins puisqu’il est là, alors que les autres, s’ils vont pas la chercher l’information ils l’ont pas, puisqu’on leur ment à la télé, qu’on leur ment dans les journaux etc., donc pour nous le format papier c’était vraiment une façon de leur donner l’information sans qu’ils aient besoin d’aller la chercher, et ça avec le numérique c’est pas possible »&lt;/em&gt;. Ainsi, pour Carole, le format papier répond en partie à un manque de &lt;em&gt;littératie informationnelle&lt;/em&gt;&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/006-A/#fn11&quot; id=&quot;fnref11&quot;&gt;11&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; des publics sur les espaces numériques : &lt;em&gt;« On a quand même fait du numérique, on les a mis en ligne etc., ça a tourné quand même il y a pas mal de gens qui l’ont vue alors qu’ils étaient pas GJ mais là où ça a le plus plu, c’est le format papier parce que c’est le problème de recherche d’information justement »&lt;/em&gt;. Thomas partage un avis similaire sur les usages informationnels des TNIC : &lt;em&gt;« C’est vrai que l’habitude de regarder ne serait ce que des vidéos Youtube, allumer son ordi pour regarder des vidéos Youtube, y’a beaucoup de gens qui font pas ça, il faut que ce soit à la télé, et l’ordinateur sert juste pour aller sur regarder leur mails, y’a beaucoup de gens qui utilisent pas l’ordinateur comme média du tout, c’est hallucinant… enfin hallucinant… oui bah oui y’a beaucoup de gens qui regardent TF1! »&lt;/em&gt;. Ainsi, d’après lui, les canaux de diffusion papier et numérique touchent des publics différents : «* Ce qu’on remarquait nous dans notre gazette en l’occurrence c’est que la plupart des gens qui étaient connectés sur les réseaux sociaux ou sur les sites GJ actifs dans le numérique étaient déjà au courant de toutes ces choses : le RIC pour l’aéroport de Paris, toutes ces histoires là on les avait déjà partagés par d’autres moyens, relayés sur les réseaux sociaux et les gens étaient déjà au courant, donc nous j’avais l’impression que pour le côté information, on touchait vachement plus des gens qui étaient pas sur les réseaux sociaux avec cette partie papier, et ça, ça se ressentait, ça faisait pas doublon, ça touchait deux sortes de personnes différentes, et puis pas que des vieux qui ont pas les réseaux sociaux »*. A cet égard, dans son livre &lt;em&gt;Classes populaires et usages de l’informatique connectée. Des inégalités sociales-numériques&lt;/em&gt; (2022), Fabien Granjon rapporte les propos du Centre d’Observation de la Société qui indique, à partir de données collectées en 2018, que&lt;/p&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;« si l’écart en matière d’équipement entre les bas revenus et la moyenne de l’ensemble de la population s’est réduit, du fait de la baisse des prix, [reste que] 14 % des bas revenus (en dessous de 70 % du niveau de vie médian) ne se connectent pas à internet ». […] De même, le niveau de certification scolaire s’avère être une variable des plus clivantes quant à l’usage de l’informatique connectée : « 57 % des peu/pas diplômés n’ont pas d’ordinateur chez eux, 46 % ne se connectent pas à internet, 76 % n’ont pas de tablette, 63 % pas de smartphone et 17 % pas de téléphone portable ».&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/006-A/#fn12&quot; id=&quot;fnref12&quot;&gt;12&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Outre cette dimension matérielle, Fabien Granjon rappelle à juste titre que l’accès à l’&lt;em&gt;informatique connectée&lt;/em&gt;&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/006-A/#fn13&quot; id=&quot;fnref13&quot;&gt;13&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; ne présume pas de &lt;em&gt;capabilités&lt;/em&gt;&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/006-A/#fn14&quot; id=&quot;fnref14&quot;&gt;14&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; à en tirer profit dans une démarche, par exemple, de recherche d’information. En 2017, l’Insee avait estimé à 48 % la part de la population française « possédant des capacités numériques faibles ou nulles. »&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/006-A/#fn15&quot; id=&quot;fnref15&quot;&gt;15&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; En 2019, il révèle que 24 % de la population déclare être incapable de chercher de l’information sur internet. Ils sont aussi 14% à n’avoir jamais ni envoyé ni lu de courriels et 54 % à ne pas avoir utilisé de réseaux sociaux pour communiquer, bien qu’usagers d’Internet. En dépit de ces inégalités sociales-numériques, reste que le smartphone « est désormais le terminal principal des pratiques informationnelles (59 %) et que les réseaux sociaux sont à l’origine de près de 40 % des contacts informationnels (contre 18 % en 2013) ».&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/006-A/#fn16&quot; id=&quot;fnref16&quot;&gt;16&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; En 2010, une étude menée par Fabien Granjon et Aurélie Le Foulgoc montrait déjà l’évolution des pratiques informationnelles au contact des TNIC :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces auteurs démontrent que l’internet déplace peu à peu les routines d’information en enrichissant le répertoire d’usages des internautes (de nouveaux “arts de faire” émergent) et en modifiant les manières de lire. La recherche d’informations oscille ainsi entre démarche volontariste et pratique opportuniste (sérendipité). De manière générale, la consommation d’actualités en ligne favorise les échanges et les discussions sur les réseaux sociaux qui font fonction, en particulier chez les jeunes, à la fois d’outils de transfert et de production d’informations.&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/006-A/#fn17&quot; id=&quot;fnref17&quot;&gt;17&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Conscient⸱es de ces phénomènes que les interrogé⸱es observent dans leur quotidien et au sein de leur entourage, ils et elles évoquent certains risques liés aux pratiques d’information numérique par le biais de plateformes &lt;em&gt;gafamisées&lt;/em&gt;&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/006-A/#fn18&quot; id=&quot;fnref18&quot;&gt;18&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; déjà bien identifiés par la communauté scientifique* *: les bulles de filtres ou l’effet « chambre d’écho »&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/006-A/#fn19&quot; id=&quot;fnref19&quot;&gt;19&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;, des algorithmes aux règles de fonctionnement obscures qui (in)visibilisent certains contenus au détriment d’autres, la possibilité d’une censure organisée par la connivence d’intérêts entre le gouvernement et des entreprises comme Facebook (Thomas : &lt;em&gt;« Même dans la vraie vie on peut censurer, mais sur le numérique si on prend pas les précautions on peut facilement le bloquer aussi, c’est vrai que la version papier les gens ont une impression de plus sécurisé, dans le côté de la distribution papier »&lt;/em&gt;). Il est ainsi permis de voir dans la démarche papier sinon une prise en compte, du moins un effet des inégalités sociales-numériques dans le rapport à l’information, ainsi qu’une réflexion sur le rapport de force techno-politique qui se joue à travers les infrastructures numériques et enfin, une attention portée sur les dispositions de lecture projetées sur ce public imaginé en amont du processus d’édition. De nouvelles formes hybrides naissent de ces expériences automédiatiques, où le contrat de lecture sur support papier, pensé en concurrence des pratiques de lecture sur smartphone, se réinvente pour que chaque exemplaire trouve un lecteur ou une lectrice effective dans un contexte de &lt;em&gt;guerre de l’attention&lt;/em&gt; (Citton 2014). Dès lors, on peut voir dans cette activité de distribution ciblant des lieux de passage ordinaire une démarche engagée dérivée du tractage militant mais qui, en cherchant à s’imposer dans l’espace quotidien des « non GJ », semble mimer ou concurrencer le fonctionnement algorithmique de sélection de l’information visibilisée sur les réseaux sociaux.&lt;/p&gt;
&lt;h3&gt;2/ Espaces numériques, espaces physiques et régime(s) de confiance&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Les discutant⸱es racontent mobiliser des TNIC pour certains usages jugés mineurs tels que la recherche et la vérification d’informations, les échanges sur des plateformes de discussion pour l’organisation éditoriale (Discord, Facebook…) ainsi que pour la diffusion numérique (à travers des pages Facebook ou sur des sites Web créés pour l’occasion) pensée davantage comme une vitrine de contact et un espace d’archivage des numéros. Pour Thomas comme pour Domi, la critique du numérique intervient très vite comme celle d’un espace défaillant pour échanger de manière constructive, contrairement aux dynamiques de groupe dans des espaces physiques : &lt;em&gt;«  La demande des GJ pour nous à Grenoble, ça se résumait au kiosque du centre de Grenoble, […] en fait tout ce que les GJ à Grenoble aurait demandé c’est d’avoir ce kiosque une fois par semaine pour se réunir, ou en gros ce qui était la mairie avant, qui était censé être la mairie, ou le peuple peut venir discuter, porter des doléances, se rassembler tout simplement pour discuter politique ou pas, mais un lieu de rassemblement des gens. »&lt;/em&gt;. Dans ce contexte &lt;em&gt;d’atomisation&lt;/em&gt; (Arendt 1972) des individus issus des classes populaires&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/006-A/#fn20&quot; id=&quot;fnref20&quot;&gt;20&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;, entendu comme la désagrégation des structures ou des espaces collectifs et du lien social, le fait que la pratique du numérique émane d’une démarche individuelle amène, d’après eux, une relation plus pauvre, des débats plus stériles ou moins structurés : « *T’imagines dans une réunion quelqu’un qui se pointe, je vais à l’extrême, et qui vient nous dire que la terre est plate. Il se ferait contrer tout de suite ! Ce même mec qui a mis des trucs et qui a fini par se convaincre que la terre était plate, sur Facebook ou réseaux autres, il peut publier son truc. ». Ainsi, la gazette est finalement présentée comme l’appendice ou la matérialisation d’une parole populaire construite par le collectif : &lt;em&gt;« On aurait fait une gazette en se basant juste sur le fil Facebook des GJ de Grenoble, on aurait été mal barrés on aurait été à côté de la plaque quoi, c’est clair que y’avait absolument besoin des AG et de rencontrer les gens dans la vraie vie pour faire ça »&lt;/em&gt;. Cette impression est partagée par Carole, qui considère que le mouvement des Gilets jaunes ne peut être correctement compris en se reportant aux espaces d’expression sur les réseaux sociaux: &lt;em&gt;« Je trouve que c’est pas tellement révélateur parce que sur internet y’a des gens qui interviennent juste pour dire de la merde, juste pour casser le truc, c’est pas forcément productif ni révélateur de la vérité… »&lt;/em&gt; Dès lors, en se distinguant de la prolifération des opinions ou témoignages agrégés par la lecture sur les réseaux sociaux, la gazette apparaît comme un espace de construction autant que de négociation collective de l’identité et des débats qui animent les réseaux de sociabilité des GJ au plus près du terrain.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De fait, chez Carole, la critique de l’usage de l’informatique connectée dans une démarche informationnelle se dessine, en creux, à un second niveau. On comprend que, pour elle, la distribution papier permet d’avoir un accès immédiat à la réception des lecteurs et lectrices et ouvre la possibilité d’un échange dont la proximité physique se fait garante de la sincérité dans la démarche médiatique : &lt;em&gt;« Par exemple sur le suicide des personnes âgées, on a vu directement l’émotion que l’article avait suscité, des gens qui allaient lire à des terrasses de café qui revenaient nous parler pour dire « ça m’a énormément touché etc. »&lt;/em&gt; *et ben on a beaucoup de choses personnelles, de vécu, de moi, de Ben, de tous ceux qui ont participé, ou même de Gilets jaunes qui sont venus nous donner des témoignages, et donc on avait directement le ressenti des gens, de voir sur l’article, les dessins leur parlaient, les amusaient… ». La proximité est aussi une dimension que Thomas met en avant pour valoriser l’usage du medium papier : &lt;em&gt;« Auprès des GJ j’avais l’impression d’être reçu comme quelqu’un qui… ah enfin quelque chose qui est « made in Gilets jaunes », tamponné, c’est ce qui me vient : made in Gilets jaunes, les gens ils ont confiance, ou artisanal, ou du coin, et la réception des gens était… et même les gens bloqués dans les ronds points ! »&lt;/em&gt; Dès lors, s’il s’agit bien sûr d’informer un public, c’est aussi un certain mode d’engagement qui est recherché à travers la production et la distribution des gazettes: une adhésion susceptible de se transformer en action. Pour Carole, la récompense était de voir des « non Gilets jaunes » interpelé⸱es lors d’une précédente distribution revenir au rond point pour récupérer la gazette et partager une opinion sur un article lu : &lt;em&gt;« Même des gens qui sont des opposants aux GJ […] ce qui est fou c’est que les PME, les petits artisans qui passaient au rond point, au départ ils arrivent au rond point en disant « ouai dégagez ! » lalala, « et moi j’ai rien etc.», et la semaine d’après quand il est passé il disait « ah elle était bien la partie sur le CICE, effectivement nous on touche rien on nous le vole le CICE! » donc ils ont compris qu’on se battait pas que pour nous, pas que pour 100 balles parce qu’on était des pauvres gens au RSA […] Mais c’est ça le truc il fallait informer les gens. »&lt;/em&gt; Dès lors, la gazette papier s’affirme davantage comme un &lt;em&gt;dispositif&lt;/em&gt; pour désautomatiser le rapport à l’information, pour construire &lt;em&gt;un public médiatique&lt;/em&gt; supposé introuvable par voie numérique qui pourrait devenir un &lt;em&gt;public politique&lt;/em&gt; enclin à se mobiliser dans les nouvelles scènes publiques construites par les Gilets jaunes (AG, manifestations, actions de blocages, investissement dans les commissions…). Nous nous référons à la définition de Cefaï et Pasquier pour comprendre ce glissement de sens :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;Le public des médias, de l’art, du sport ou de la culture n’est sans doute pas totalement superposable au public politique. À ce public est assignée une place de destinataire dans un dispositif de représentation. Son exposition à l’œuvre, au spectacle ou à la partie vise à l’émouvoir, à le distraire ou à le séduire, rarement à le convaincre par l’usage de la raison. Par contre, le public politique, au sens fort, celui de Dewey, est un public associatif, enquêtant ou délibérant, visant à contrôler les conséquences d’un événement ou d’une action et à définir des modalités du bien public. Ce public n’est pas un simple destinataire d’une politique conçue ailleurs par d’autres : il cherche à prendre en main sa propre existence et son propre destin de public.&lt;/em&gt;&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/006-A/#fn21&quot; id=&quot;fnref21&quot;&gt;21&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En ce sens, et pour reprendre les mots de Laurent Thiong-Kay, « les automédias sont plus frontalement et directement investis dans le rapport de force politique enclenché par la mobilisation. »&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/006-A/#fn22&quot; id=&quot;fnref22&quot;&gt;22&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; Cet objectif prend la forme d’une recherche de restauration d’un régime de confiance populaire qui procède par la relation physique, jugée plus authentique et constructive que la relation médiée par les TNIC. Ainsi, en faisant le choix d’une diffusion limitée par les moyens matériels d’impression mais incarnée, c’est une démarche ciblée visant à désanonymiser le producteur et le récepteur de l’information qui est privilégiée, travaillant ainsi, exemplaire après exemplaire, au démantèlement de ce que le philosophe Bernard Stiegler, poursuivant les travaux de Le Bon et de Freud, nommait les « foules conventionnelles » :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;« Dans la société automatique, des réseaux numériques dits « sociaux » canalisent ces expressions en les soumettant à des protocoles obligatoires auxquels les individus psychiques se plient parce qu’ils sont attirés par ce que l’on appelle l’effet de réseau, qui devient avec le social networking un effet automatiquement grégaire, c’est à dire hautement mimétique. Ainsi se constitue une nouvelle forme de foule conventionnelle, au sens que Freud donnait à cette expression. […] Comme masses […], ces foules deviennent le mode d’être ordinaire et permanent des démocraties industrielles, lesquelles forment du même coup des télécraties industrielles. »&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/006-A/#fn23&quot; id=&quot;fnref23&quot;&gt;23&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans ces pages, Bernard Stiegler rappelle que les modalités d’interaction, d’interlocution ou d’accès à l’information sont préfigurées par le dispositif technique d’un réseau social comme Facebook de manière délétère car non collective, bien qu’il puisse exister des phénomènes d’appropriation ou de détournement des usages qui ont pu profiter, a priori, à un mouvement social comme celui des Gilets jaunes. L’expérience de ces gazettes imprimées comme objets informationnels et comme dispositifs d’engagement peut ainsi être interprétée au carrefour de deux contraintes épistémiques et techno-politiques : une carence dans l’élaboration ou l’appropriation collective de savoirs pharmacologiques&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/006-A/#fn24&quot; id=&quot;fnref24&quot;&gt;24&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; associés aux TNIC, et dans un contexte de recherche de construction de contre-pouvoirs en dehors des espaces numériques gafamisés qui contraignent l’expression libre des singularités.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La recherche de construction d’une légitimité favorable à l’instauration d’un régime de confiance se lit aussi dans l’attention portée à la vérification de l’information dont témoigne les interrogé·es, comme Carole : &lt;em&gt;«  A chaque fois, pour mes articles j’ai toujours vraiment pris soin de mettre les sources, de mettre tous les liens pour que les gens puissent retrouver l’info, et de prendre soin d’aller chercher des sources sur des sites fiables, notamment le site de l’Assemblée, pour leur dire, que Legifrance, que Reuters… Voilà l’info c’est pas une feuille de chou à la con qui raconte n’importe quoi, c’est le site du gouvernement qui lui même nous dit que c’est comme ça, et du coup forcément nos infos, vu que c’est vérifié sur des sites fiables, c’était crédible et ils en redemandaient. »&lt;/em&gt; Domi explique, à l’instar de autres, connaître les règles de déontologie journalistique et tâcher de s’en rapprocher le plus possible : &lt;em&gt;« Même si je ne suis pas journaliste, et que je me revendique pas comme étant journaliste mais usager des médias, je m’oblige à avoir une déontologie journalistique, c’est à dire recouper les sources, vérifier les informations, mettre les faits, dans tout ce que je publie. »&lt;/em&gt; Dans les discours de Carole et de Ben, on trouve l’idée de rechercher une forme de neutralité : «* Rester vraiment apartisans, ne jamais parler de ce que nous on pensait, de si on était plutôt de droite ou de gauche, ce que n’importe quel journaliste devrait faire, d’ailleurs nous on avait publié l’éthique journalistique pour rappeler aux journalistes qu’ils avaient prêté serment là dessus ! »* Thomas, lui, raconte veiller à diversifier les points de vue représentés : &lt;em&gt;« On essayait le plus souvent d’avoir des témoignages extérieurs à ceux qui rédigeaient la gazette pour pouvoir avoir un témoignage authentique, vrai et incontestable quoi… »&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un des moyens mis en avant par tous les comités de rédaction pour travailler à cette déontologie informationnelle est la dimension participative et collective dans le processus de production. Le choix des sujets, le travail d’écriture ou de relecture est une activité mise en place soit à travers des rendez vous conviviaux dans des bars, des cafés ou au domicile des participant·es, soit à travers des outils de discussion numérique comme Discord ou Facebook Messenger. Carole et Ben rapportent un épisode édifiant de cette vigilance collective autour d’un article que souhaitait écrire l’une des participantes :&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;itw&quot;&gt;&lt;strong&gt;C&lt;/strong&gt; S. notamment voulait absolument faire un article sur les suicides au sein de la police, moi à la base j’étais pas contre, mais j’ai été vérifier les chiffres, et en fait il s’avère que y’a pas plus de suicide dans la police que dans le reste de la population, et y’en a beaucoup moins que chez les infirmiers, les agriculteurs ou les personnes âgées… […] Moi je trouvais que faire sur le suicide des flics, parce que y’avait une capitaine de police qui s’était suicidée à Montpellier, pour moi c’était jeter de l’huile sur le feu c’était pas très respectueux par rapport à sa famille.&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;itw&quot;&gt;&lt;strong&gt;B&lt;/strong&gt; […] Moi j’ai dit ça peut venir de plein de choses qu’elle se suicide, c’est pas forcément du boulot, pas que !&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;itw&quot;&gt;&lt;strong&gt;C&lt;/strong&gt; Et puis surtout que là, tu vois, c’était les flics se suicident parce qu’ils en peuvent plus des GJ, pour leur dire de poser leurs armes…&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A l’issue d’un débat au sein du comité de rédaction, et pour éviter d’instrumentaliser une information, le choix a été fait d’écrire sur un autre sujet : celui du suicide chez les personnes âgées. A Grenoble, on met l’accent sur un travail minutieux de relecture collective : « &lt;em&gt;On voyait les textes à plusieurs, et du coup on arrivait à synthétiser pour garder ce qui semblait pertinent pour tout le monde, à plusieurs on arrivait à faire des super articles, vraiment »&lt;/em&gt; (Alex). En ce sens, Thomas estime que toute production automédiatique doit procéder par un travail d’équipe et souligne la qualité de la production collective : &lt;em&gt;« C’est quand même impressionnant, hallucinant comme, déjà, à 5 ou 6 ou 7 on va dire, on est capable de pondre un truc qui tient la route au niveau journalistique, […] pour ce que les politiciens pourraient estimer le « peuple », le « bas peuple », qui en fait est capable quand il se motive du même résultat que des enfants bien établis ou des gens qui ont des millions d’euros pour faire la même chose »&lt;/em&gt;. Cette réflexion fait écho à une autre idée évoquée par Ben, Carole, Thomas, Alex et Domi, auxquels je joins mon témoignage : nous mettons en avant, au-delà d’une démarche de qualité, la nécessité du travail d’équipe pour faire aboutir ces projets d’édition et les tenir dans la durée : du &lt;em&gt;je&lt;/em&gt; au &lt;em&gt;nous, un&lt;/em&gt; processus d’élévation de l’intelligence collective où chaque contribution transforme l’objet tout en transformant le groupe. J’ajoute à cette dimension collective une considération qui n’a pas encore été abordée dans l’article mais qu’on retrouve dans la plupart des entretiens : il s’agit de la notion de &lt;em&gt;plaisir&lt;/em&gt; par laquelle procèdent l’activité de création de la gazette ainsi que son partage gracieux (elles étaient distribuées gratuitement ou à prix libre). A bien des égards, cette activité a permis de (nous) donner du courage et de (nous) faire plaisir pour sublimer la frustration de notre sentiment d’impuissance ou d’injustice.&lt;/p&gt;
&lt;h1&gt;Conclusion&lt;/h1&gt;
&lt;p&gt;La confrontation entre mon expérience de participation à la publication d’une gazette imprimée pendant la mobilisation des Gilets jaunes et le témoignage de cinq autres personnes qui se sont investies dans des projets similaires a permis de mettre en évidence certaines considérations communes sur le rapport à l’information numérique ainsi que des récits et des pratiques différentes bien qu’il s’agisse toujours de prendre en charge la documentation et la publicisation des actions, des revendications ou des débats qui animaient alors ces groupes GJ. Dans le cas de &lt;em&gt;Bonheur en bas&lt;/em&gt;, la gazette a laquelle j’ai contribué, le choix de l’imprimé s’était imposé dans la mesure où nous la percevions comme un outil de structuration de la mobilisation à l’échelle de notre territoire d’action et de nos espaces physiques de sociabilités GJ (les assemblées générales des « Gilets jaune Lyon centre » à la Bourse du travail, les manifestations ou actions dans la région). Les autres discutant⸱es ont montré que leurs initiatives étaient davantage pensées comme un dispositif à destination des personnes non mobilisées considérées comme un &lt;em&gt;public médiatique&lt;/em&gt; victime de la désinformation organisée par les médias &lt;em&gt;mainstream,&lt;/em&gt; dans le but de mobiliser un &lt;em&gt;public politique&lt;/em&gt; sous la forme d’une attitude critique susceptible de se muer en adhésion ou en engagement dans la mobilisation. En ce sens, la distribution papier permet d’aller à la rencontre des autres dans les espaces du quotidien ; cette activité est perçue comme le moyen de (re)construire un régime de confiance populaire en l’information, en faisant gage de sa sincérité dans la démarche médiatique. Ces espaces de rencontres, de discussions et de débats physiques prolongés par la gazette entretiennent une scène publique populaire autonome des institutions politiques et médiatiques traditionnelles dans lesquelles les conditions de visibilité sont mieux contrôlées que par canaux de diffusion numérique. En outre, la dimension participative et collective de ces entreprises automédiatiques est pensée par ces collectifs comme indispensable pour garantir une information de qualité, d’où procède aussi la réinstauration d’un régime de confiance.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ainsi, ce travail a montré que la valorisation de la distribution de l’information à travers un dispositif papier relève moins d’une stratégie d’évitement que de contournement des TNIC, car elle est pensée en complémentarité des espaces de diffusion numérique pour atteindre des publics différents mais aussi pour engager des relations différentes où la notion de plaisir n’est pas absente. Ces projets de gazettes peuvent s’interpréter comme des objets séditieux face à l’automatisation de la médiatisation des rapports sociaux, et plus particulièrement du rapport au partage de l’information. Ils ne cherchent pas la diffusion de masse, mais au contraire une distribution ciblée, localisée et incarnée dans la lutte populaire pour l’extension des espaces légitimes du débat démocratique.&lt;/p&gt;
&lt;section class=&quot;footnotes&quot;&gt;
&lt;ol class=&quot;footnotes-list&quot;&gt;
&lt;li id=&quot;fn1&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;« Un problème public s’inscrit dans l’horizon de sa résolution par une action publique, qui échoit en général aux pouvoirs publics : il se publicise au sens où il en appelle à l’État ou à des montages institutionnels qui agissent au nom du bien public. Mais indissociablement, au sens de Joseph Gusfield (2009), un problème public se publicise en se rendant sensible, en s’inscrivant dans un espace argumentatif et en donnant lieu à différentes espèces de récits – il se donne une configuration dramatique, rhétorique et narrative (Cefaï, 1996). Un problème public se constitue enfin en constituant un public, au sens de John Dewey (2010) : ce public n’est pas le simple destinataire de messages médiatiques, mais un collectif qui se fait dans les processus d’association, de coopération et de communication qui émergent autour d’un problème. » Cefaï, D. (2013). L’expérience des publics: institution et réflexivité. EspacesTemps. net, 4. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/006-A/#fnref1&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn2&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;&lt;em&gt;Cefai D., Pasquier D., Les sens du public : Publics politiques, publics médiatiques.&lt;/em&gt; PUF, 2003. p.19 &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/006-A/#fnref2&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn3&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;ADA : Assemblées Des Assemblées de Gilets jaunes. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/006-A/#fnref3&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn4&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Sebbah B., Souillard N., Thiong-Kay L., Smyrnaios N., &lt;em&gt;Les Gilets Jaunes, des cadrages médiatiques aux paroles citoyennes&lt;/em&gt;. [Rapport de recherche] Université de Toulouse 2 Jean Jaurès. 2018. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/006-A/#fnref4&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn5&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;&lt;em&gt;Bonheur en bas sinon malheur en haut&lt;/em&gt;, 6 numéros publiés entre mars et juin 2019 et distribués en région lyonnaise. Il ne s’agit pas d’une expérience d’observation-participante mais bien d’un investissement personnel dans la mesure où je ne travaillais pas, à l’époque, dans la recherche universitaire. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/006-A/#fnref5&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn6&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Tous les prénoms présents dans l’article ont été modifiés en attendant l’accord des personnes ayant partagé leur témoignage. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/006-A/#fnref6&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn7&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Plusieurs autres collectifs à l’initiative de gazettes GJ ont été sollicités mais aucun n’a donné suite en raison peut-être de l’obsolescence des adresses mail ou des pages Facebook qui avaient été créées pour l’occasion et qui ne semblent plus être consultées à ce jour. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/006-A/#fnref7&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn8&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;&lt;em&gt;Visées discursives et profils éditoriaux dans la presse écrite des Gilets jaunes. Une analyse exploratoire outillée.&lt;/em&gt; Mémoire réalisé sous la direction de Marianne Reboul dans le cadre du M2 Humanités numériques, ENS de Lyon, année universitaire 2020-2021. J’avais fait, pour ce travail, la collecte et l’analyse exploratoire d’un corpus de 10 titres de gazettes GJ (89 numéros). &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/006-A/#fnref8&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn9&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;&lt;em&gt;Cefai D., Pasquier D., Les sens du public : Publics politiques, publics médiatiques.&lt;/em&gt; PUF, 2003, p.40. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/006-A/#fnref9&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn10&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;TNIC : Technologies numériques de l’information et de la communication. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/006-A/#fnref10&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn11&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;« L*’information literacy [peut être] définie comme la capacité individuelle à évoluer dans et à s’adapter à un environnement informationnel (médiatique, numérique) de plus en plus complexe (Le Deuff, 2009 ; Bawden, Robinson, 2002) et inflationniste. » Fabien Granjon, &lt;em&gt;Classes populaires et usages de l’informatique connectée. Des inégalités sociales-numériques&lt;/em&gt;, Paris, Presses des Mines, 2022, p.161 &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/006-A/#fnref11&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn12&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;&lt;em&gt;Ibid.&lt;/em&gt; p.18-19 &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/006-A/#fnref12&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn13&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;« Tout dispositif technique constitué, a minima, d’un système d’exploitation informatique et d’une connexion internet (smartphone, tablette, ordinateur, etc…) » &lt;em&gt;Ibid.,&lt;/em&gt; p.13 &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/006-A/#fnref13&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn14&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;&lt;em&gt;« Force est donc de reconnaître qu’il existe des différences notoires de capacité des personnes à actualiser les potentiels de l’informatique connectée, notamment selon qu’elles sont plus ou moins dotées en capital culturel et social (Faucher, 2018). Cette inégalité des capabilités qui ne peut se réduire à une simple dotation différenciée de compétences et de savoir-faire (car elle est fondamentalement dispositionnelle) se traduit en des expériences variées d’estime/mésestime de soi. »&lt;/em&gt; &lt;em&gt;Ibid&lt;/em&gt;., p. 229 &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/006-A/#fnref14&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn15&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;&lt;em&gt;Ibid&lt;/em&gt;., p.455 &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/006-A/#fnref15&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn16&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Sonet, V. « Retour critique sur une décennie d’information sur smartphone comme produit de contraste des ambitions des plateformes. » &lt;em&gt;Les Cahiers du journalisme - Recherches&lt;/em&gt;, 2021, vol. 2, n°6, p. R11-R32. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/006-A/#fnref16&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn17&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Jouët J., Rieffel R. (dir.), &lt;em&gt;S’informer à l’ère numérique&lt;/em&gt;, Presses universitaires de Rennes, coll. « Res Publica », 2013, p.18-19 &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/006-A/#fnref17&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn18&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;GAFAM est un acronyme formé à partir des cinq grandes entreprises américaines (Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft) qui reposent sur des modèles de capitalisation numérique liés principalement à la captation et à la marchandisation des données personnelles produites par les usagers. Par extension, j’utilise l’expression « plateformes &lt;em&gt;gafamisées&lt;/em&gt; » pour désigner tout service numérique qui procède selon un modèle capitalistique similaire. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/006-A/#fnref18&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn19&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;« La bulle de filtres ou bulle de filtrage (de l’anglais : filter bubble) est un concept développé par le militant d’Internet Eli Pariser. Selon Pariser, la « bulle de filtres » désigne à la fois le filtrage de l’information qui parvient à l’internaute par différents filtres ; et l’état d’« isolement intellectuel » et culturel dans lequel il se retrouve quand les informations qu’il recherche sur Internet résultent d’une personnalisation mise en place à son insu. Selon cette théorie, des algorithmes sélectionnent « discrètement » les contenus visibles par chaque internaute, en s’appuyant sur différentes données collectées sur lui. Chaque internaute accéderait à une version significativement différente du web. Il serait installé dans une « bulle » unique, optimisée pour sa personnalité supposée. Cette bulle serait in fine construite à la fois par les algorithmes et par les choix de l’internaute (« amis » sur les réseaux sociaux, sources d’informations, etc…). Article « Bulle de filtres », consulté sur Wikipedia.org le 30/05/2022. URL : https://fr.wikipedia.org/wiki/Bulle_de_filtres* &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/006-A/#fnref19&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn20&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Fabien Granjon rapporte le témoignage d’une GJ qui prolonge cette réflexion sur les espaces physiques et numériques, nous la reproduisons ci-dessous :&lt;em&gt;« Nathalie a également adhéré à plusieurs dizaines de groupes Facebook GJ « pour être informée au mieux et surtout depuis l’intérieur ! Ça, ça me fait du bien ». Toutefois, elle précise ne jamais intervenir et se contenter de lire les posts des autres, tout comme n’avoir jamais été « à la pêche aux amis » sur ces groupes : « Moi, ce qui me plait, c’est de rencontrer les gens en vrai, dans la vraie vie et de faire quelque chose avec eux, d’aller en manif et d’inventer quelque chose ensemble. Pas derrière un écran. C’est pour ça que je regrette de ne pas être allée plus sur les ronds-points. Oui, c’est un regret. Découvrir les parcours de vie. Facebook, c’est bien pour l’info, comme le web… ça c’est super, mais l’amitié, c’est autre chose, il faut qu’il y ait une vraie rencontre, une rencontre comme avec le public dans le théâtre, quand se crée quelque chose avec le public. […] L’important c’est pas ça… Donc Facebook, bavarder… mouais… moi, c’est pas ça que je cherche en premier. C’est l’action qui m’intéresse. » Ibid.,&lt;/em&gt; p. 289 &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/006-A/#fnref20&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn21&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Cefai D., Pasquier D., &lt;em&gt;Les sens du public : Publics politiques, publics médiatiques&lt;/em&gt;. PUF, p.&lt;em&gt;18-19&lt;/em&gt;, 2003. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/006-A/#fnref21&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn22&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Thiong-Kay, L. « L’automédia, objet de luttes symboliques et figure controversée. Le cas de la médiatisation de la lutte contre le barrage de Sivens (2012-2015) ». &lt;em&gt;Le Temps des médias&lt;/em&gt;, 35, 105-120, 2015. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/006-A/#fnref22&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn23&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Stiegler B. &lt;em&gt;La société automatique,&lt;/em&gt; Fayard, Paris, 2015. P. 72-74 &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/006-A/#fnref23&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn24&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;« En Grèce ancienne, le terme de &lt;em&gt;pharmakon&lt;/em&gt; désigne à la fois le &lt;em&gt;remède&lt;/em&gt;, le &lt;em&gt;poison&lt;/em&gt;, et le &lt;em&gt;bouc-émissaire. Tout objet technique est pharmacologique&lt;/em&gt; : il est à la fois poison et remède. Le &lt;em&gt;pharmakon&lt;/em&gt; est à la fois ce qui permet de prendre soin et ce dont il faut prendre soin, au sens où il faut y faire attention : c’est une puissance curative dans la mesure et la démesure où c’est une puissance destructrice. Cet &lt;em&gt;à la fois&lt;/em&gt; est ce qui caractérise la &lt;em&gt;pharmacologie&lt;/em&gt; qui tente d’appréhender &lt;em&gt;par le même geste&lt;/em&gt; le danger et ce qui sauve. &lt;em&gt;Toute&lt;/em&gt; technique est originairement et irréductiblement ambivalente : l’écriture alphabétique, par exemple, a pu et peut encore être aussi bien un instrument d’émancipation que d’aliénation. Si, pour prendre un autre exemple, le web peut être dit pharmacologique, c’est parce qu’il est à la fois un dispositif technologique associé permettant la participation &lt;em&gt;et&lt;/em&gt; un système industriel dépossédant les internautes de leurs données pour les soumettre à un marketing omniprésent et individuellement tracé et ciblé par les technologies du &lt;em&gt;user profiling. » Article « Pharmakon (pharmacologie) »,&lt;/em&gt; consulté sur &lt;a href=&quot;https://arsindustrialis.org/&quot; target=&quot;_blank&quot;&gt;&lt;span class=&quot;underline&quot;&gt;https://arsindustrialis.org&lt;/span&gt;&lt;/a&gt; le 30/05/2022. URL : https://arsindustrialis.org/pharmakon &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/006-A/#fnref24&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;/ol&gt;
&lt;/section&gt;
</content>
    </entry>
    <entry>
      <title>La réception des automédias par les Gilets jaunes
      </title>
      <link href="https://automedias.org/fr/publication/005-A/"/>
      <updated>2022-06-08T00:00:00Z</updated>
      <id>https://automedias.org/fr/publication/005-A/</id>
      <author>
        <name>Raphaël Lupovici</name>
      </author>      
      <content xml:lang="fr" type="html">&lt;p&gt;Le mouvement des Gilets jaunes s’est illustré par son rapport conflictuel aux institutions (Le Bart 2020), parmi lesquelles les médias dominants (Sebbah et al. 2018), l’inscrivant du coup dans la tradition du médiactivisme (Cardon et Granjon 2013). Les Gilets jaunes ont en effet investi ce terrain de lutte aussi bien de manière &lt;em&gt;contre-hégémonique&lt;/em&gt; en dénonçant l’activité des médias dominants, qu’&lt;em&gt;expressiviste&lt;/em&gt; par une autonomisation de ses pratiques médiatiques, notamment sous la forme d’automédias (Thiong-Kay 2020). C’est ainsi que de nombreuses contributions de formes variées se sont développées sur les réseaux socionumériques (RSN) allant du témoignage individuel via l’utilisation de smartphones jusqu’à la constitution de collectifs tendant à une professionnalisation accrue de leur activité (Ferron 2016). C’est surtout sur ces plateformes que ces initiatives se sont manifestées et ont rencontré leurs publics : ce sont ces derniers que notre recherche vise à mieux connaître.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Notre entrée se fera à travers leur réception des automédias, et la place qu’ils prennent à la fois dans leur engagement citoyen et dans leurs manières de s’informer. Nous cherchons à comprendre comment les Gilets jaunes ont pu se retrouver dans ces productions en nous intéressant à la contribution des contenus partagés et des réseaux socionumériques (RSN) à différentes dimensions de la citoyenneté. En mobilisant les travaux de Peter Dahlgren (2009) nous sommes en mesure d’identifier six dimensions de l’agentivité civique promues dans l’univers automédiatique des Gilets jaunes : les connaissances, les valeurs, les pratiques, la confiance, les espaces et les identités.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous nous appuyons sur des entretiens menés dans le cadre d’un travail de thèse en cours où nous avons interrogé des participants au mouvement sur leurs pratiques médiatiques et leur rapport aux médias et à la politique. Ces entretiens ont été menés dans sept régions[1] et révèlent des profils plutôt âges (52 ans d’âge en moyenne), ainsi qu’une diversité des parcours socio-professionnels, où se retrouvent aussi bien une précarité financière qu’un niveau de vie relativement élevé, conforme aux observations soulignant le caractère bigarré du mouvement (Collectif d’enquête sur les Gilets jaunes 2019). Cet article propose ainsi une réflexion sur les conditions sous lesquelles un public contestataire peut s’appuyer sur des initiatives médiatiques autonomes pour s’engager politiquement.&lt;/p&gt;
&lt;h1&gt;Les automédias dans l’environnement médiatique des Gilets jaunes&lt;/h1&gt;
&lt;p&gt;La place qu’occupent les automédias dans les habitudes informationnelles des Gilets jaunes va dépendre de l’environnement médiatique dans lequel ceux-ci évoluent. Notre enquête révèle une large variété de titres consultés sur des supports différents. Quoique certains continuent à lire la presse papier, quasiment tous les enquêtés s’informent désormais en ligne, que ce soit sur leur ordinateur ou sur leur smartphone. Les médias dominants ne sont pas absents des habitudes informationnelles des Gilets jaunes. Mais leur consultation se fait sous des modalités généralement critiques, comme dans le cas de Patrick qui regarde LCI dans un souci de surveillance de leurs propos :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;« Oui je regarde beaucoup plus LCI […] c’est depuis les Gilets jaunes ils ont tellement menti, tellement raconté des choses, que j’ai dit : « on va voir ce qu’ils vont nous mettre » et je me suis habitué aux chroniqueurs qui y étaient. Et je suis certains, je regarde leurs points de vue mais toujours en contre balance vu qu’on a un point de vue qui est plus objectif sur les Gilets jaunes, eux ils font une généralité. » &lt;/p&gt;&lt;figcaption&gt;Patrick, 60 ans, chauffagiste, Montescou (Pyrénées Orientales)&lt;/figcaption&gt;&lt;p&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Concernant la presse, il est intéressant de noter que les journaux consultés au format papier appartiennent fréquemment à la Presse quotidienne régionale (PQR) plutôt qu’aux grands titres nationaux tels que &lt;em&gt;Le Monde&lt;/em&gt; ou &lt;em&gt;Libération&lt;/em&gt;. Quand des articles issus de la presse nationale parviennent sous les yeux des Gilets jaunes, c’est surtout le fait d’un partage au sein des espaces d’échanges que sont les différents groupes Facebook ou fils WhatsApp et Telegram auxquels ils sont abonnés. Si la PQR bénéficie de sa proximité avec ses lecteurs et de son ancrage territorial, elle n’est nullement épargnée par la défiance des Gilets jaunes envers les médias :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Réponse&lt;/strong&gt; : c’est pas parce que je le lis [Le Télégramme] que j’adhère à ce qu’ils me disent !&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Question&lt;/strong&gt; : qu’est-ce que tu n’aimes pas ?&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Réponse&lt;/strong&gt; : je n’aime pas parce que ça m’est arrivé de témoigner, et sur mon témoignage qui faisait peut-être 5 lignes il en est ressorti une demi-ligne qui était horrible.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Question&lt;/strong&gt; : quand est-ce que c’était ?&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Réponse&lt;/strong&gt; : c’était dans le cadre des Gilets jaunes. »&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;blockquote&gt;
  &lt;figcaption&gt;Jacqueline, 64 ans, infirmière, Lannilis (Finistère)&lt;/figcaption&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Cette expérience d’un décalage entre le vécu et le discours médiatique s’avère être plus généralement le vecteur de la critique des médias des Gilets jaunes, qui vont s’appuyer sur cet écart pour ensuite s’engager dans une dénonciation du système médiatique. C’est donc un public défiant envers les médias que les automédias ont rencontré et qui, comme on le verra ensuite, ont pu alimenter cette critique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On trouve d’autre part des médias alternatifs et engagés, avant tout à gauche, comme Le Média, Le Monde diplomatique, Basta ! ou Là-bas si j’y suis. Ces productions se situent à mi-chemin entre les médias traditionnels et les automédias. Des premiers, ces médias conservent une tendance à la professionnalisation de leur activité qui va se structurer en fonction des moyens dont ils disposent, de leur ancienneté et de l’adoption de pratiques professionnelles similaires aux médias dominants (Ferron 2016). Des seconds, ils conserveront un engagement politique assumé et une activité critique de dénonciation des hégémonies (Cardon et Granjon 2013). Ces productions se révèlent différemment populaires selon le profil sociologique des enquêtés. Le Média TV fait quasiment l’unanimité auprès des personnes rencontrées tandis que d’autres comme Le Monde diplomatique seront davantage appréciées par des personnes ayant fait des études supérieures ou ayant été politisées plus tôt. Certains sont par ailleurs abonnés à ces médias en ligne, signe d’un intérêt notable :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;« C’est parce que j’achète plus de papier j’ai réservé un budget pour les médias indépendants. Donc Blast, Le Média, QG, Arrêt sur images, Là-bas si j’y suis, je vais m’abonner à Hors-Série où il y a des longs entretiens avec des intellectuels. »&lt;/p&gt;&lt;figcaption&gt;Thomas, 39 ans, illustrateur, Brest (Finistère)&lt;/figcaption&gt;&lt;p&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Cet écosystème médiatique se distingue donc par des contenus jugés plus amples et plus fouillés que les médias traditionnels, ce qui peut renseigner sur les normes implicites de qualité journalistique en vigueur au sein du mouvement des Gilets jaunes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Enfin, les automédias sont effectivement bien présents dans cet environnement médiatique. Les plus cités sont Cerveaux non disponibles, Vécu, Le Canard réfractaire ou Civicio qui reviennent très fréquemment durant les entretiens, conformément à leurs audiences plus importantes que d’autres initiatives de taille plus modeste. Ces automédias ont en commun avec les médias alternatifs leur point de vue engagé et critique, mais s’inscrivent davantage dans une logique d’accompagnement d’un mouvement social, celui des Gilets jaunes ayant été à l’origine de leur création. Plus généralement, l’automédiatisation prise au sens large se retrouve fréquemment dans les contenus publiés sur Facebook, sous la forme d’images capturées directement par des manifestants qui circuleront de partage en partage dans les différents espaces d’expression du mouvement (Bouté et Mabi 2020).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La diversité des canaux de diffusion mérite également d’être notée. Si Facebook a fait partie des réseaux emblématiques du mouvement (Jeanpierre 2019; Boyer et al. 2020), les Gilets jaunes utilisent également des applications de discussion telles que WhatsApp, Signal ou Telegram dans des groupes qui leur permettent aussi bien de se coordonner que de partager des informations. Cette dernière offre la possibilité d’avoir accès à des fils de discussions publics qui vont pleinement fonctionner comme des automédias puisqu’ils sont animés par une personne ou un groupe particulier qui peuvent ainsi fixer une politique éditoriale tout en répondant à un besoin d’information, d’efficacité et de socialisation (Lou et al. 2021). Ces comptes semblent avoir profité des mesures prises par Facebook pour lutter contre les fausses informations lors de la pandémie de COVID-19 pour contourner ces restrictions et fidéliser leur public.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Enfin, et en continuité avec notre observation sur la PQR, la dimension locale de l’environnement médiatique des Gilets jaunes dépasse le cadre des médias traditionnels. C’est ainsi que les habitudes médiatiques se ressemblent à l’intérieur des petits groupes que nous avons pu rencontrer. À titre d’exemple, les Gilets jaunes de Haute-Savoie que nous avons rencontrés étaient pour beaucoup lecteurs du journal &lt;em&gt;Informations ouvrières&lt;/em&gt;, proche de la Quatrième Internationale, et qui s’est diffusé sous l’impulsion d’un des membres qui y milite de longue date.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Deux cas de figure se présentent dans l’introduction des enquêtés aux automédias s’étant développés autour du mouvement des Gilets jaunes. Une partie des Gilets jaunes a découvert l’univers des médias alternatifs avec le mouvement tandis que l’autre était déjà familière de ce genre de productions. Concernant la première catégorie, la découverte des automédias a pu se produire de manière concomitante à la politisation déclenchée par leurs premières manifestations. Comme cela avait été noté au début du mouvement, les premiers rassemblements comptaient une moitié de primo-manifestants (Collectif d’enquête sur les Gilets jaunes 2019) qui ont donc pu découvrir les différents répertoires d’action politique, parmi lesquels le médiactivisme, dimension récurrente des mouvements sociaux contemporains. Le besoin de s’informer va donc prendre de l’importance chez certains Gilets jaunes qui se mettent à fréquenter les RSN de manière plus suivie, comme dans le cas de Béatrice qui a commencé à s’informer à partir du mouvement :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;« je n’étais pas trop sur FB, sur les réseaux à l’époque je n’avais pas tout ça, je connaissais pas WhatsApp, il y avait que FB où il y avait ma sœur […] C’est au moment des Gilets jaunes en fait, il y a un certain Éric Drouet, ça passe sur notre profil, mon mari le voit aussi, ça passe sur le réseau et on se dit « c’est quoi cette histoire », on écoute et on se dit « oh lala », on s’est dit « ça y’est c’est le moment, enfin, on va changer le monde ! », enfin bref, on est sortis le 17 novembre et voilà. Après on a commencé à vraiment suivre les réseaux, on a partagé, repartagé, on s’est invectivés. »&lt;/p&gt;&lt;figcaption&gt;Béatrice, 39 ans, commerçante, L’Aigle (Orne)&lt;/figcaption&gt;&lt;p&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;On peut supposer que l’entrée dans des espaces numériques propres au mouvement va les exposer à la circulation de publications issues d’automédias et ainsi leur en faire prendre connaissance.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une autre partie des enquêtés était déjà familière des médias alternatifs, qu’elle a commencé à consulter généralement bien avant le mouvement des Gilets jaunes, et concerne des profils politisés de plus longue date. Par exemple, Christophe a bénéficié de son adoption précoce d’internet pour consulter des informations alternatives dès la fin des années 1990 :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;« Du fait que j’ai été très rapidement sur Internet. En 96-97, j’ai eu accès très vite à toutes sortes d’informations, quelques fois loufoques, quelquefois très intéressantes, et le monde était beaucoup plus resserré à l’époque. Il y avait beaucoup moins de distractions et il y avait pas mal de personnes qui essayaient de passer des documents, des informations, etc. Et j’étais tombé sur des document un peu spéciaux, qui parlaient du groupe de Bilderberg et j’étais au courant parmi les premiers en France de l’existence de ce truc là et alors c’était mélangé avec tout un fatras de choses dignes d’un X-files. Démêler le vrai du faux, c’était compliqué, mais ça, ça avait l’air… les documents que j’avais étaient assez crédibles et du coup, je me suis dit : « tiens, je vais rechercher » du coup j’ai mené des recherches dans mon coin, à temps perdu »  &lt;/p&gt;&lt;figcaption&gt;Christophe, 45 ans, vidéaste, Montpellier (Occitanie)&lt;/figcaption&gt;&lt;p&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;L’habitude à consulter des productions médiatiques alternatives concerne généralement les profils ayant fait davantage d’études supérieures et surtout politisés depuis plus longtemps. Christophe m’a par exemple cité Indymedia qui fut un des acteurs centraux de l’écosystème médiatique du mouvement altermondialiste (Kidd 2021). À la fin des années 2000, les mouvements sociaux se tournèrent vers les RSN pour assurer le support informationnel de leur activité ce qui a entrainé le déclin des production telles qu’Indymedia (Lievrouw 2011). Ce basculement leur permit ainsi de toucher un public bien plus large, en profitant du caractère grand public de ces plateformes, qui sont maintenant populaires jusque dans les couches paupérisées de la France rurale (Pasquier 2018). Le mouvement des Gilets jaunes a donc créé des espaces numériques d’échanges au sein desquels des individus issus d’horizons politiques multiples vont pouvoir se rencontrer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le succès de médias telles que Cerveaux non disponibles ou Vécu va donc reposer sur leur capacité à proposer des contenus en mesure de satisfaire les attentes d’un public finalement diversifié, en les rassemblant autour de valeurs communes. En effet, le rôle des médias alternatifs pour les mouvements sociaux ne saurait se limiter à leur fonction logistique mais concerne également leur capacité de construction de l’identité militante (Della Porta et Mosca 2005). C’est ainsi que le contenu éditorial des automédias doit promouvoir l’engagement citoyen en rassemblant autour de valeurs communes, c’est-à-dire en offrant le « sentiment &lt;em&gt;a minima&lt;/em&gt; de posséder quelque chose en commun […] le sentiment d’une appartenance à une même entité sociale et politique, en dépit des différences » (Dahlgren 2003, p. 157).&lt;/p&gt;
&lt;h1&gt;Les automédias, ressort de l’engagement politique ?&lt;/h1&gt;
&lt;p&gt;Si les enquêtés font part d’un rejet prononcé des médias dominants, c’est avant tout car ces derniers ne parviennent pas à se conformer à leurs attentes, comme dans le cas du mouvement des Gilets jaunes qui s’est heurté à une couverture médiatique adverse, en particulier à partir de décembre quand les revendications initiales commencèrent à laisser place à une montée en généralité de leur discours politique (Siroux 2020). Au fil des actes, les dégradations lors des manifestations vont devenir l’un des angles récurrents du traitement médiatique (Moualek 2022), au grand dam de Denise par exemple, qui dénonce cette focale :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;« Je qualifierais d’odieux, de détestable, de gros menteurs mais ce qui s’est passé c’est ignoble parce que toutes ces personnes avec des mains arrachées, ces personnes éborgnées, les coups de matraques qu’on a vu sur place et qu’après on discrédite les manifestants en disant « voilà la violence des manifestants ». Quand ils filment vous voyez l’angle d’où ils filment une poubelle brulée vous en faites tout un cinéma, ça dépend de l’angle d’où vous filmez. Et tout ça, c’est déformé que ce soit Le Dauphiné, Le Messager il s’est passé quelque chose au niveau des manifestations, quand ils ont retranscrit c’était pas du tout la vérité. Depuis je n’ai plus aucune confiance. »&lt;/p&gt;&lt;figcaption&gt;Denise, 49 ans, employée administrative en reconversion, Thonon-les-Bains (Haute-Savoie)&lt;/figcaption&gt;&lt;p&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Ce propos condense l’impératif pour les mouvements sociaux de garder la main sur leur couverture médiatique (Neveu 2019; Granjon 2020), qui demeure « un point de passage obligé pour être [perçu] par le champ politique » (Champagne 1984, p. 28), à plus forte raison pour les Gilets jaunes qui ne peuvent a priori s’appuyer sur des relais institutionnels comme savent le faire les syndicats (Le Bart 2020). Cette vulnérabilité symbolique va conduire le mouvement a investir les deux volets du médiactivisme que sont la dénonciation contre-hégémonique et l’autonomisation expressiviste (Cardon et Granjon 2013). La première configuration va consister à formuler une critique de l’activité médiatique tandis que la seconde va promouvoir la production indépendante de l’information. Ces deux approches se sont complétées dans le travail des automédias, ce qui leur a permis de trouver leur public.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans un premier temps, les Gilets jaunes ont pu trouver chez les automédias une dénonciation des médias dominants en continuité avec la leur. Cette dénonciation peut se jouer aussi bien sur le mode explicite qu’implicite. Dans le premier cas, les automédias peuvent effectivement tenir un discours qui va rappeler la critique des médias qui s’était développée dans le sillage des manifestations de 1995 avec la création de l’observatoire Acrimed ou les interventions de Pierre Bourdieu (1996), soit une dénonciation des mécanismes économiques, institutionnels ou symboliques de la production de l’information (Ouardi 2010). On voit par exemple dans cette publication parue sur la page du média Vécu l’utilisation d’une cartographie de l’actionnariat médiatique établie par deux acteurs historiques de la critique des médias en France, Acrimed et Le Monde diplomatique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;img src=&quot;https://automedias.org/assets/media/publications/005-media_francais.webp&quot; alt=&quot;Cartographie des Media français&quot; /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette thématique de la connivence entre médias et pouvoirs économiques revient fréquemment dans les propos des Gilets jaunes, et les automédias ont pu contribuer à cette prise de conscience, comme dans le cas de Karine, à qui je demande comment elle s’est rendue compte des liens entre les journalistes et les pouvoirs politiques et économiques :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;« Avec les &lt;em&gt;Gilets jaunes constituants&lt;/em&gt;, etc. qui eux faisaient un travail journalistique aussi, c’est-à-dire qu’ils […] récupéraient des sources, et ils disaient « allez là, vous allez lire ça, il y a ça, il y a ça ». Il y a le « Diner du Siècle » où ils vont souvent devant, c’est des choses où c’est pas dit, pourquoi c’est pas dit dans les médias ? on pourrait être informés de ça en tant que citoyens, on nous dit pas certaines choses et on enflamme d’autres choses dont on se fout complètement. »&lt;/p&gt;&lt;figcaption&gt;Karine, 40 ans, photographe en reconversion, Saint-Maur-des-Fossés (Val-de-Marne)&lt;/figcaption&gt;&lt;p&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Ce travail qui rapproche la vision journalistique de ces automédias de celle du journalisme d’investigation va leur permettre de se distinguer des reportages des chaînes d’information en continu qui sont les plus décriés par les enquêtés. Elle rejoint ainsi l’ambition de dévoilement de la critique traditionnelle des médias, en la rendant accessibles à public populaire :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;« C’est une information qui me parait juste, qui est faite pour les gens, pour les ouvriers, on ne leur ment pas, les choses ne sont pas détournées. Au contraire, elles sont révélées, ce qui dans d’autres médias va être caché, ou au moins un peu détourné ou minimisé, pour ne pas éveiller les consciences, ou même anesthésier les consciences ! »&lt;/p&gt;&lt;figcaption&gt;Nadine, 62 ans, employée administrative, Scionzier (Haute-Savoie)&lt;/figcaption&gt;&lt;p&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;On voit ainsi comment l’automédia, par sa proximité avec un mouvement social et son autonomie vis-à-vis de référents traditionnels désavoués, va nouer un lien de confiance avec son public. Cette confiance dans des médias propres au mouvement favorisera une culture commune qui servira de ressource pour les Gilets jaunes afin de créer du lien. Non seulement l’activité se trouve en conformité avec les attentes envers l’information, mais la révélation se faisant aux dépens d’institutions rejetées va amplifier la résonance entre cette culture et les automédias.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Néanmoins, la dénonciation explicite des institutions dominantes est associée à une dénonciation implicite mettant en échec le discours médiatique par la circulation d’une contre-information de celles des grands médias. Par exemple, Ludo me raconte comment les images de blessés lors des manifestations, qui ont massivement été diffusées sur les RSN, ont suscité chez lui l’indignation tant pour leur contenu très violent, que pour leur absence prolongée dans la couverture médiatique :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;« Depuis le 1&lt;sup&gt;er&lt;/sup&gt; décembre [2018, NDLR], tous les jours, je faisais le tour des médias à la télé donc LCI, BFM, CNEWS, principalement ces médias, et puis France 2 et TF1 que j’ai fait un petit peu. Et tous les jours j’étais choqué parce qu’on parlait pas de violences policières. On voyait des choses hallucinantes sur internet, sur Facebook on voyait tout ce qui se passait en violences policières à ce moment-là, et pas un mot des médias sur ce qui se passait et ça, ça a duré 2 mois. »&lt;/p&gt;&lt;figcaption&gt;Ludo, 46 ans, maître-nageur, Ivry-sur-Seine (Val-de-Marne)&lt;/figcaption&gt;&lt;p&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Au début du mouvement, celui-ci s’astreignait donc à une veille médiatique quotidienne lors de laquelle il pouvait constater l’écart entre les images circulant dans les espaces numériques des Gilets jaunes et ce qui pouvait se dire à la télévision. En effet, les RSN ont servi à remettre en question les cadrages médiatiques officiels en permettant le partage d’images contradictoires, comme cela a pu s’observer à propos de la question des violences policières lors du mouvement (Gunthert 2020; Bouté et Mabi 2020). En s’impliquant dans cette lutte sur le cadrage médiatique, les automédias ont donc gagné la confiance des Gilets jaunes, puisqu’ils ont prolongé en ligne leur vécu des manifestations hors-ligne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au-delà de la critique contre-hégémonique, la dimension expressiviste de ces productions médiatiques déborde le rôle de dénonciation des médias dominants. Cette autonomisation a également permis d’offrir des espaces de circulation des discours qui ont permis une liberté dans la prise de parole : « les dispositifs GJ de publication en ligne, grâce à leur grande diversité, font, &lt;em&gt;volens nolens&lt;/em&gt;, exister un modèle de communication plus démocratique, en phase avec les objectifs d’émancipation sociale et de réappropriation, par les acteurs du mouvement, des outils de représentation » (Granjon 2022, p. 289). Or, l’existence d’espaces d’expression consacrés aux publics subalternes en marge de l’espace public traditionnel fait partie des conditions indispensables à l’engagement politique de ces derniers (Fraser 1993), il n’est dès lors nullement étonnant que le mouvement des Gilets jaunes, qui nourrit un sentiment d’exclusion vis-à-vis de son manque de représentation politique et médiatique, ait investi de tels espaces où il a pu construire son propre discours.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lors d’un entretien, Antigone me faisait part de son désarroi face à une couverture médiatique qui semblait ne rien entendre aux revendications martelées par le mouvement :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;« On réclamait, on en voulait trop et on voulait pas travailler, on avait qu’à vendre une voiture si on arrivait pas à payer l’essence. C’était absurde alors que nos revendications c’était toujours les mêmes on avait fait la synthèse de nos revendications : justice fiscale, justice sociale et la démocratie directe, le RIC on était tous d’accord là-dessus. Comment au bout de 3 ans on peut toujours répéter la même chose ? »&lt;/p&gt;&lt;figcaption&gt;Antigone, 51 ans, ancienne comptable, Nice (Alpes-Maritimes)&lt;/figcaption&gt;&lt;p&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;C’est en palliant cette absence d’écoute que les RSN ont laissé le mouvement investir son aspiration à la démocratie directe par la discussion et la délibération au sein de cet espace de discussion. Le mouvement a pu y construire son identité politique autour de ses propres revendications notamment la cause du Référendum d’initiative citoyenne (RIC) structurante au sein du mouvement. Comme le notent Souillard et al. (2020) : « le « RIC » apparaît dès lors comme une revendication structurante massive et argumentée de souveraineté populaire. Il est pensé, d’une part, comme un dispositif politique permettant une participation plus directe des citoyens à la décision politique […] Ce pôle de revendication atteste ainsi d’un fort attachement à l’imaginaire démocratique. » C’est donc un couplage de la théorie (ce que le RIC est censé apporter à la démocratie) à la pratique (la discussion délibérative comme horizon de la participation politique) qui va donner corps à la revendication, éprouvée par l’expérience lors des discussions en ligne.&lt;/p&gt;
&lt;h1&gt;Conclusion&lt;/h1&gt;
&lt;p&gt;Le public des automédias Gilets jaunes se caractérise par une diversité dans ses pratiques médiatiques. On constate premièrement une relation ambivalente aux médias dominants, vacillant entre recul critique et rejet radical, souvent motivé par l’expérience du mouvement. La tradition contre-hégémonique de la critique des médias a ainsi pu se voir investie par un public éloigné de ses premiers avatars qui concernait surtout des « professionnels de la critique » incarnés par des figures universitaires connue (Pierre Bourdieu, Noam Chomsky). À rebours de ces profils, les automédias Gilets jaunes ont poursuivi cette tradition en se la réappropriant, et en la diffusant dans des espaces éloignés des cercles militants traditionnels. C’est donc bel et bien l’alliage des versants contre-hégémonique et expressiviste qui est à l’œuvre sur les RSN, la question médiatique des mouvements sociaux ayant elle aussi été investie « par le bas » (Lefebvre 2019) par les Gilets jaunes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les médias numériques, dont l’importance pour le mouvement n’est plus à préciser, se sont trouvés utilisés de manière transversale, tant dans les supports que dans les pratiques. Si l’ordinateur n’a pas disparu, la place du smartphone prend une importance décisive tant dans la production que dans la réception de l’information, étapes dont la frontière se révèle de plus en plus ténue. Les médias comme Vécu, qui se sont distingués par leur immersion dans les manifestations afin de couvrir les violences policières appartiennent à une tendance contemporaine du &lt;em&gt;cop-watching&lt;/em&gt; (Bock 2016; Hermida et Hernández-Santaolalla 2018; Bouté 2021) qui sont entrées en continuité avec l’expérience des Gilets jaunes sur le terrain. Mais les effets de ce type de discours ne se caractérisent pas uniquement par leurs contenus, mais aussi par le mode de consultation qui se fait à rythme individualisé, ce qui s’accompagne d’une distanciation prise vis-à-vis des modes de légitimation médiatiques (Boczkowski, Mitchelstein et Matassi 2018).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De manière plus générale, le public des automédias Gilets jaunes a pu retrouver une conception agonistique de la pratique politique. Mouvement s’étant construit « contre » une loi, puis un gouvernement, puis même contre un monde (rappelant le slogan lors de Nuit debout : « contre la Loi travail et son monde »), sa dimension agonistique le traverse jusque dans son investissement médiatique. L’existence d’un espace public agonistique (Dahlberg 2007) a pu jouer à plein son rôle de promoteurs de l’engagement civique des Gilets jaunes en contribuant à ses différentes dimensions (Dahlgren 2009). Alors qu’il y a une décennie environ la thèse de la différenciation des effets d’internet sur la participation politique était émise (Oser, Hooghe et Marien 2013; Mabi et Theviot 2014) et semblait exclure les classes populaire, il semble que « l’internet des familles modestes » (Pasquier 2018) ait pu prendre son essor politique avec le mouvement des Gilets jaunes.&lt;/p&gt;
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      <title>Le renouveau des médias alternatifs à l’ère de Facebook
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      <link href="https://automedias.org/fr/publication/002-A/"/>
      <updated>2022-06-08T00:00:00Z</updated>
      <id>https://automedias.org/fr/publication/002-A/</id>
      <author>
        <name>Louison Suberbie</name>
      </author>      
      <content xml:lang="fr" type="html">&lt;h1&gt;Introduction&lt;/h1&gt;
&lt;p&gt;Le mouvement des Gilets Jaunes, émergé de manière soudaine le 17 novembre 2018, marque un tournant dans le développement d’automédias à caractère militant, sur les réseaux sociaux numériques et plus particulièrement sur Facebook. En effet, au cours de la dernière décennie, la plateforme s’est progressivement imposée comme un espace privilégié de diffusion pour des contenus alternatifs, parfois subversifs, à caractère politique, notamment en raison de sa grande popularité et des deux milliards d’adhérents qu’elle comptait en 2021.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces pages Facebook d’automédias, qui se développent massivement lors du mouvement Gilets Jaunes, rappellent en de nombreux aspects ce que Fabien Granjon nommait le « néo-militantisme » pour désigner le mode opératoire de militants, non affiliés à une organisation politique spécifique au cours des années 2000, qui utilisaient les outils socio-technologiques à leur disposition, afin d’offrir une visibilité à leurs causes. Les outils dont disposaient ces néo-militants étaient alors les listes de diffusion, les blogs et les sites internet, qui : « &lt;em&gt;actualisent au mieux certaines des modalités d’engagement caractéristiques de la « nouvelle » critique sociale telle que la capacité des néo-militants à faire circuler l’information, à développer des liens, à entrer en relation avec d’autres militants et à s’engager dans d’autres projets&lt;/em&gt; »&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/002-A/#fn1&quot; id=&quot;fnref1&quot;&gt;1&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. Par ailleurs, ces automédias qui se développent sur Facebook se caractérisent également par le fait qu’ils concilient la production et la diffusion d’une information alternative et un engagement énonciatif à l’encontre des conglomérats de médias traditionnels, réinvestissant ainsi ce que Dominique Cardon et Fabien Granjon&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/002-A/#fn2&quot; id=&quot;fnref2&quot;&gt;2&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; nomment la critique « expressiviste ». Jusqu’à l’avènement des réseaux sociaux numériques, internet de manière générale et par conséquent les pratiques automédiatiques, restaient réservées aux usages d’une population fortement dotée en capitaux culturels et économiques&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/002-A/#fn3&quot; id=&quot;fnref3&quot;&gt;3&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. Les réseaux sociaux numériques, et particulièrement Facebook, ont alors permit la démocratisation de la pratique. Si des automédias « néo-militants », « expressivistes » semblent se développer massivement lors du mouvement des Gilets Jaunes, la pratique existe sur Facebook depuis plusieurs années déjà. Cependant, jusqu’alors, les automédias sur la plateforme étaient principalement administrés par des individus aux profils sociologiques similaires à ceux des néo-militants sur le web participatif, à savoir des internautes particulièrement politisés, qui revendiquent une proximité idéologique avec la gauche radicale, et détiennent, eux aussi, des capitaux culturels et scolaires fortement élevés. Ces premiers automédias sur Facebook, tels que &lt;em&gt;L’Insurrection&lt;/em&gt; et &lt;em&gt;l’Information révolutionnaire&lt;/em&gt;, aux ambitions modestes, étaient héritiers des mouvements autonomes de la séquence politique 2012-2016 et des mobilisations contre les lois travail.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A travers cet article, nous nous proposons alors de décrypter le processus de massification et de démocratisation, d’automédias néo-militants sur la plateforme Facebook. L’analyse des premières formes de pages émergées sur cette plateforme (I), nous permettra d’observer le tournant majeur engendré par l’avènement du mouvement des Gilets Jaunes et la mobilisation contre les mesures sanitaires, dans l’évolution des pratiques et discours des administrateurs de ces pages Facebook (II). Ces différents contextes d’émergence donnent des éclairages sur les raisons du succès et la manière dont la plateforme Facebook a été investie par ces internautes « néo-militants », en tant qu’outil sociotechnique favorable au développement d’automédias, malgré des politiques d’utilisation contraignantes (III). Nous tâcherons ainsi de mettre en exergue la pluralité de ces automédias néo-militants, tant sur le plan politique que méthodologique, qui amène à déconstruire une lecture réductionniste et négative de ces médias.&lt;/p&gt;
&lt;h1&gt;Méthodologie&lt;/h1&gt;
&lt;p&gt;Cet écrit repose sur une enquête de neuf entretiens semi-directifs, réalisés avec des administrateurs de pages Facebook automédiatiques. Au cours des entretiens, les thèmes abordés étaient le parcours militant des administrateurs, leur rapport aux médias traditionnels, les motivations à l’origine de la création de l’automédia et la manière dont celui-ci est administré, enfin leur lien avec la plateforme Facebook par rapport aux autres réseaux sociaux numériques. Ces pages se distinguent par leur nombre d’abonnés, le contexte de leur création, leurs usages de la plateforme, à savoir le type de contenu partagé (article, live, photographies, montage vidéo), et selon si les administrateurs sont les créateurs des contenus diffusés ou s’ils sont de simples relayeurs d’informations. Deux pages créées lors de la séquence 2011-2016, comptabilisant chacune plusieurs centaines de milliers d’abonnés ont été contactées : &lt;em&gt;L’insurrection&lt;/em&gt; et &lt;em&gt;l’Information Révolutionnaire,&lt;/em&gt; cinq pages créées pendant le mouvement des Gilets Jaunes, dont trois comptant entre 50 000 et 100 000 abonnés : &lt;em&gt;Le Citoyen, L’informateur Indépendant, L’information Libérée&lt;/em&gt; et deux autres pages de moins de 20 000 abonnées : &lt;em&gt;L’information du Peuple&lt;/em&gt; et &lt;em&gt;Le média Libre.&lt;/em&gt; Enfin deux autres automédias créés pendant la crise sanitaire de Covid-19, comptabilisant de moins de 20 000 abonnées ont également été contactées : &lt;em&gt;La véritable information&lt;/em&gt; et &lt;em&gt;Actualité Populaire&lt;/em&gt; (les noms des pages ont été anonymisés)&lt;em&gt;.&lt;/em&gt; Ce travail s’appuie également sur un journal de terrain rendant compte d’observations faites en ligne hebdomadairement, entre les mois de décembre 2020 et avril 2021 sur les pages évoquées, ainsi que sur trois autres identifiées comme exerçant une influence sur la sphère automédiatique. Dans ce journal de terrain 45 publications et leurs espaces de commentaires ont été archivés.&lt;/p&gt;
&lt;h1&gt;2011-2018 : Une actualisation du « médiactivisme » à l’ère de Facebook&lt;/h1&gt;
&lt;p&gt;Une première génération des pages Facebook d’automédias néo-militants apparait en France entre 2011-2018. Au cours de cette période la pratique demeure embryonnaire, elle se limite à quelques cercles d’individus politisés revendiquant une appartenance idéologique à la gauche radicale. L’une des administratrices de la page &lt;em&gt;l’Insurrection&lt;/em&gt;, évoque ainsi l’ambition modeste des créateurs à l’origine de leur démarche :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;« &lt;em&gt;Cette page a tourné pendant des années on va dire avec 3 000 abonnés, rien de particulier, enfin pas de visées de devenir imposant ou massif, c’était vraiment de partager des liens, partager des réactions sur essentiellement l’actualité politique, économique et sociale mais voilà c’est resté une page avec une dimension modeste pendant des années.&lt;/em&gt; ».&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Comme nous l’avons mentionné en introduction, les administrateurs de ces premières pages ont, pour ceux rencontrés, une longue carrière militante et sont fortement dotés en termes de capitaux culturels et scolaires. Leur pratique automédiatique se caractérise par un usage récurrent de l’écrit. Ceux-ci publient régulièrement de longs articles ou tribunes, révélant certaines compétences rédactionnelles qui les rapprochent des journalistes de formation. L’administratrice précédemment citée, souligne dans son entretien les compétences dont disposaient antérieurement les membres de l’équipe qui alimentent aujourd’hui la page Facebook:&lt;/p&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;« &lt;em&gt;On n’a pas la prétention à aucun moment d’être des journalistes professionnels… enfin oui et non parce que d’ailleurs parmi nous maintenant il y en a, des gens qui font partie de la communication technique, peut-être avec un diplôme de journalisme, moi-même je suis pigiste depuis deux ans, je suis pigiste pour des médias, évidemment des médias indépendants, mais voilà donc oui on apprend sur le tas pour certains d’entre nous, mais pour d’autres on a déjà des compétences dès le départ quand même individuellement&lt;/em&gt; »&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Ces dispositions culturelles des administrateurs des pages Facebook à caractère automédiatique et leur proximité avec les professions journalistiques, rappellent par ailleurs le constat dressé par Aurélie Aubert dans ses travaux sur les « journalistes citoyens » sur le web participatif&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/002-A/#fn4&quot; id=&quot;fnref4&quot;&gt;4&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;, qui constatait également de telles dispositions chez ces journalistes amateurs. L’apparition de ces pages d’automédias, que l’on peut qualifier de précurseurs sur Facebook, semble dès lors être héritière de la blogosphère « médiactiviste »&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/002-A/#fn5&quot; id=&quot;fnref5&quot;&gt;5&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;, étudiée par Dominique Cardon et Fabien Granjon, en raison des caractéristiques sociodémographiques des administrateurs d’une part, et de leur engagement contre les médias traditionnels d’autre part. En effet, ces derniers reprennent volontiers les discours des tenants de la « critique expressiviste »&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/002-A/#fn6&quot; id=&quot;fnref6&quot;&gt;6&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; contre les médias traditionnels, en tentant d’imposer certains sujets à l’agenda médiatique, notamment en relayant des informations qui seraient occultées par les médias qualifiés de &lt;em&gt;mainstream,&lt;/em&gt; comme le déclarait l’une d’entre eux :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;« les médias ont des lignes éditoriales, ils vont avoir des conférences de rédac où ils vont décider de traiter tel ou tel sujet et puis tel ou tel sujet, finalement ça passe à la trappe parce que c’est pas officiel, alors que nous, ou bien d’autres pages, on trouve que symboliquement c’est hyper important, et pour le coup quand on en parle ça oblige aussi les médias à s’en saisir ».&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Par ailleurs, ces derniers revendiquent une proximité idéologique avec des courants politiques de la gauche radicale, qui fait écho, là encore, aux internautes « néo-militants » tenants de la critique « expressivistes », sur le web participatif. Un administrateur de la page Facebook &lt;em&gt;l’Information Révolutionnaire&lt;/em&gt; déclarait ainsi :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;« &lt;em&gt;on peut soutenir entre guillemets des actions dites radicales, mais voilà la radicalité peut être prise justement comme péjorative, c’est un terme qui est éminemment péjoratif quand il vient des mainstream, mais quand on voit des orga écolos comme Attac organiser des choses à la Défense nous ça nous semble refléter cette radicalité, c’est-à-dire que ce sont des actions qui vont un peu plus loin, mais pour nous c’est ça être radical&lt;/em&gt; ».&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Cet engagement des administrateurs ne se caractérise pas seulement par des prises de position dans les contenus partagés, mais également parfois par une implication directe dans des activités militantes. Ce fut notamment le cas pour certains d’entre eux, lorsque le mouvement des Gilets Jaunes a émergé, comme l’explique cet administrateur :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;« &lt;em&gt;une décision est prise par le fondateur de la page de coorganiser un événement Facebook en lien avec le collectif Adama et d’autres mais notamment le collectif Adama, alors je sais plus la première manifestation je crois que c’est l’acte 3, la première manifestation qui se disait anti-raciste essentiellement… anti violences policières et antiraciste, donc notre page s’associe à cet événement&lt;/em&gt; ».&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;De plus, cette prise de position dans les mouvements sociaux et leur proximité avec les milieux militants de gauche se traduit également par un soutien aux organisations syndicales, ce qui comme nous le verrons par la suite les distingue des automédias qui se développent lors du mouvement des Gilets Jaunes : « &lt;em&gt;quand il y a une loi comme Sécurité Globale et que les syndicats appellent à manifester on suit les syndicats, en tout cas on les soutient, on pousse au maximum&lt;/em&gt; ».&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L’émergence d’automédias sur Facebook semble ainsi apparaitre comme une actualisation de pratiques et de discours héritiers du « néo-militantisme » et de la « critique expressiviste » - qui existait sur le web participatif - sur de nouveaux espaces numériques que sont les réseaux sociaux. Un administrateur de &lt;em&gt;l’Information Révolutionnaire&lt;/em&gt; exprimait ainsi se considérer comme pionnier, puisque celui-ci raconte avoir saisi très tôt « la viralité » des réseaux sociaux numériques et les possibilités que ces plateformes offraient, par rapport à d’autres médias alternatifs en ligne qui ont longtemps refusé de s’exporter vers ces nouveaux espaces digitaux :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;« &lt;em&gt;Nous ne regrettons pas d’avoir utilisé la puissance et la viralité des réseaux sociaux à une époque où ceux-ci étaient encore boudés par la grande majorité des milieux militants. Cela nous a permis de toucher énormément de personnes qui n’auraient jamais eu accès à de tels contenus.&lt;/em&gt; ».&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;h1&gt;Le mouvement des Gilets Jaunes et la crise sanitaire de covid-19 : un second souffle dans le développement des pratiques automédiatiques sur Facebook&lt;/h1&gt;
&lt;p&gt;Au cours du mouvement des Gilets Jaunes, les pratiques automédiatiques sur Facebook se développent de manière exponentielle. L’une des raisons de ce développement soudain réside tout d’abord dans la multitude de vidéos prises par les manifestants, surpris et parfois choqués par la violence de la répression policière dont ils font l’objet lors des manifestations. Pour une grande partie d’entre eux, primo-manifestants, comme l’a montré une enquête du Collectif d’Enquête sur les Gilets jaunes&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/002-A/#fn7&quot; id=&quot;fnref7&quot;&gt;7&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;, l’usage de la violence par les forces de l’ordre apparait totalement incompréhensible. C’est notamment ce que décrit l’administrateur de la page &lt;em&gt;Le Citoyen,&lt;/em&gt; investi dans le mouvement des Gilets Jaunes, qui a commencé à filmer le déroulé des manifestations auxquelles il participait, à l’issue d’une première expérience violente :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;« &lt;em&gt;je me souviens de la première fois où j’ai respiré du gaz lacrymogène je me suis bêtement approché de la lacrymo sans savoir ce que c’était et je me suis fait mais déchirer les poumons et j’ai passé plusieurs jours comme ça et je me suis dit mais putain en fait c’est grave cette violence qu’ils envoient sur les gens et tout ! Et du coup j’ai filmé, réflexe, je filme, je veux garder une trace de ce truc-là&lt;/em&gt; ».&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Si pour certains c’est le sentiment d’injustice qui semble être à l’origine de leur démarche, pour d’autres il s’agit aussi d’une mesure pour se protéger soi-même, ainsi que l’ensemble des manifestants, comme l’explique un administrateur de la page &lt;em&gt;L’Informateur Indépendant&lt;/em&gt; :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;« &lt;em&gt;se couvrir aussi c’est très important, parce que quand tu filmes tout et que toi tu es dans la légalité et que tu as un policier qui démarre sur toi, judiciairement même avec une vidéo ils arrivent à dire que c’est quand même de ta faute, t’imagines bien que si c’est pas filmé on est foutu et c’est aussi un moyen de pression contre les policiers pour leur dire « attention ne faites pas n’importe quoi&lt;/em&gt; » ».&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Par ailleurs, le traitement médiatique particulièrement défavorable aux manifestants comme l’a montré Jean-Louis Siroux&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/002-A/#fn8&quot; id=&quot;fnref8&quot;&gt;8&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;, est également perçu comme « mensonger et stigmatisant » par les militants. Il apparait alors nécessaire pour ces derniers de rétablir leur vérité sur le déroulement des événements ainsi que sur les raisons de leur mobilisation. C’est en effet ce que souligne l’une des administratrices de &lt;em&gt;L’information Libérée&lt;/em&gt; qui dit avoir été particulièrement choquée de la couverture médiatique biaisée d’une manifestation à laquelle elle avait participé :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;« &lt;em&gt;Quand je suis rentrée à mon hôtel j’ai vu les infos et j’ai vu qu’on disait qu’il y avait 1000 /2000 vilains petits canards en noir qui avaient tout explosé dans Paris, que c’était quasiment la guerre et ça n’avait rien à voir avec ce que j’avais pu vivre de cette journée-là. Du coup je me suis dit, j’ai pas du voir les bonnes infos, j’ai regardé ailleurs, j’ai changé de chaine, c’était la même chose sur les autres médias donc bah là je me suis dit il y a un gros problème&lt;/em&gt; ».&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Un nombre important d’automédias développés par des militants Gilets Jaunes apparaissent alors au cours du mouvement. Pour certains enquêtés, leurs caractéristiques socio-démographiques se distinguent des administrateurs évoqués en première partie, issus de milieux modestes et moins dotés en termes de capitaux scolaires. Ils privilégient davantage les formats visuels (photo, vidéo, live) aux formats écrits, comme l’observait Dominique Pasquier sur les usages d’internet, et notamment de Facebook, par des individus issus de familles modestes&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/002-A/#fn9&quot; id=&quot;fnref9&quot;&gt;9&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. Par ailleurs, ces formats répondent davantage à la demande de transparence portée par les militants du mouvement, notamment avec le &lt;em&gt;live&lt;/em&gt; lors des manifestations, offrant également la possibilité aux administrateurs de s’adresser directement à leur communauté pour proposer leur vision sur l’actualité, sans passer par les canaux médiatiques traditionnels.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le mouvement des Gilets Jaunes a également pour effet de modifier considérablement l’activité des pages pionnières d’automédias sur Facebook. En effet, la violence - physique lors des manifestations et symbolique sur les plateaux de télévision - subie par les manifestants, accroit une demande importante chez les Gilets Jaunes d’informations alternatives. Les pages pionnières, dont l’existence et la renommée sont antérieures au mouvement, s’imposent dès lors comme des références et leur nombre d’abonnés croit considérablement en l’espace de quelques jours, comme l’indique l’administratrice de &lt;em&gt;l’Insurrection&lt;/em&gt; :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;« &lt;em&gt;à l’époque&lt;/em&gt; [le 17 novembre 2018] &lt;em&gt;je n’y suis pas encore&lt;/em&gt; [membre de l’équipe d’administrateur]&lt;em&gt;, j’arrive quelques semaines après, avec 2 000 personnes par jours, c’est vraiment un truc énorme, qui montre bien aussi qu’il y avait ce besoin, c’était une nécessité qu’il y ait ce positionnement clairement contre les discriminations, enfin c’était complétement relié à la question des Gilets Jaunes mais la place n’était pas vraiment prise en quelques sorte, mais c’est à ce moment-là que les choses évoluent dans ce sens-là et là bon bah ça n’a jamais cessé, c’était exponentiel&lt;/em&gt; ».&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Les militants Gilets Jaunes qui souhaitent développer leur automédia s’inspirent directement de ces pages « pionnières », comme le souligne l’un d’eux : « &lt;em&gt;L’Insurrection va dire que c’est mon exemple en fait, c’est mon exemple parce que c’est une bonne page qui font des bons trucs&lt;/em&gt; ». Plusieurs enquêtés ayant créé leur page à partir du mouvement des Gilets Jaunes décrivent un processus, qu’on pourrait qualifier de parrainage, entre des pages plus influentes et plus anciennes, avec de nouveaux administrateurs, afin de les accompagner dans le développement de leur automédia, à l’image de l’administrateur de &lt;em&gt;L’Information Libérée&lt;/em&gt; qui indique : « &lt;em&gt;En fait j’ai eu beaucoup de conseils des grands…des grosses personnes, sur des grosses pages qui m’ont donné beaucoup de conseils&lt;/em&gt; ». Des groupes de conversations privés entre administrateurs ont également été créés, sur lesquels l’ensemble des producteurs d’images peuvent partager, aux administrateurs d’autres pages, les contenus filmés lors des manifestations.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette influence des pages plus anciennes demeure cependant relative puisque les administrateurs Gilets Jaunes revendiquent un « apolitisme » strict - qui doit être entendu au sens où ils refusent tout positionnement dans un clivage politique traditionnel gauche/droite - à la différence de pages plus anciennes comme nous l’avons évoqué auparavant. Cependant, les automédias Gilets jaunes, ne s’interdisent pas &lt;em&gt;a priori&lt;/em&gt; de diffuser certaines informations au nom d’un parti-pris idéologique préalable, ce qui les conduit à développer un engagement énonciatif original, détaché de tout positionnement idéologique, laissant ainsi place à tous les discours « radicaux », qu’ils soient de gauche radicale comme d’extrême droite, occasionnant parfois des contradictions et prêtant le flanc à des accusations de confusionnisme. Derrière ces accusations, c’est bien la frontière entre amateurs et professionnels qui est mise en jeu, par des processus d’étiquetage croisés qui visent, de part et d’autre, à délégitimer la forme médiatique concurrente.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au cours du mouvement, parfois avec le soutien d’administrateurs de pages plus anciennes, un apprentissage des savoir-faire et une réappropriation critique des techniques journalistiques s’est progressivement opéré chez certains administrateurs de pages automédiatiques. Une partie des administrateurs se sont ainsi semi-professionnalisés, les formats des contenus partagés se sont diversifiés, des investissements ont été réalisés afin de se doter d’outils permettant de produire des contenus plus qualitatifs lors des manifestations et plusieurs d’entre eux ont également entrepris des démarches pour obtenir des cartes de presse. L’un d’entre eux, administrateur de la page &lt;em&gt;Le Citoyen,&lt;/em&gt; déclare par exemple travailler en partenariat avec une agence de presse afin de pouvoir vivre de son activité à plein temps :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;« &lt;em&gt;je travaille avec une agence de presse qui s’appelle Presse Libre et en fait c’est un mec, ça fait 30 ans qu’il fait ça il est sur tous les terrain il va récupérer beaucoup d’info et il vend des images sur toutes les chaines que tu connais autant sur de l’info très chaude.&lt;/em&gt; […] &lt;em&gt;C’est aussi pour une question de sécurité quand tu bosses… c’est très compliqué de faire ce travail quand tu n’as pas ce statut et tout, donc il m’a tout simplement donné la carte en fait. Il n’y a pas eu de contrepartie ou de 39 entre guillemets : « je travaille pour toi ». C’est un vrai échange aujourd’hui, moi je fais mon contenu et il n’est pas derrière moi pour me dire « est ce que tu fais ci ou est-ce que tu fais ça ?&lt;/em&gt; […] &lt;em&gt;Il y a une vraie reconnaissance de la valeur de ce contenu-là tu vois je le pense vraiment… vraiment et puis à mon avis ça va de plus en plus s’accentuer et tu vois ce mec là il est vraiment au carrefour entre le mainstream et les mecs du terrain comme moi qui proposent un contenu vraiment purement alternatif quoi&lt;/em&gt;. »&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;De manière analogue au mouvement des Gilets Jaunes, la crise sanitaire insuffle une seconde dynamique sur Facebook de création de pages automédiatiques par des individus aux caractéristiques sociologiques similaires à ceux des administrateurs Gilets Jaunes. En effet, après l’essoufflement relatif de la mobilisation des Gilets Jaunes au début de la crise sanitaire, la perspective d’un second confinement faisant suite aux multiples contradictions dans la communication gouvernementale sur la gestion de l’épidémie, accentue la crise de la représentation et la défiance envers l’information produite par les médias traditionnels. A partir de la fin de l’été 2020, l’épidémie de Covid-19 devient un sujet particulièrement abordé par les automédias sur Facebook. On voit alors émerger de nouvelles pages reprenant les discours et les pratiques des précédentes tout en revendiquant un « apolitisme Gilet Jaune ». En effet, lorsque l’hypothèse d’une seconde vague de contamination se dessine, après un été passé sans réelles mesures sanitaires, cette perspective fait ressurgir les multiples scandales qui mettent en cause la gestion de la crise sanitaire par le gouvernement lors du premier confinement. Du fait de la pénurie de masques et de respirateurs ayant rendu le travail des soignants particulièrement difficile, des débats éthiques imposés dans l’urgence à une société qui n’y était pas préparée – notamment sur le choix des personnes prioritaires dans les services de réanimation – , de l’isolement des personnes en fin de vie, parfois abandonnées dans des conditions indécentes, ou encore de l’impossibilité pour les familles d’assister à la crémation de leurs proches, les différents traumatismes du premier confinement attisent sur les espaces socio numériques une vague de contestation et de défiance envers le gouvernement.&lt;/p&gt;
&lt;h1&gt;Facebook une plateforme « idéale » malgré des politiques d’utilisations contraignantes#&lt;/h1&gt;
&lt;p&gt;Pour une majorité des administrateurs rencontrés, le choix de la plateforme Facebook comme hébergeur de leur automédia semble s’être imposé comme une évidence. La première raison évoquée par ces derniers est souvent la popularité du réseau social numérique qui permet d’espérer atteindre une audience importante, comme l’exprime l’un des administrateurs de l’automédia &lt;em&gt;Actualité populaire&lt;/em&gt; :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;« &lt;em&gt;Se priver de ça aussi c’est dommage je pense, vraiment, parce que Facebook ça reste le réseau social sur lequel il y a le plus de monde sur la planète, donc dire aujourd’hui je vais quitter Facebook c’est se priver de trois milliards de personnes quand même. C’est vrai que oui on peut critiquer la plateforme ça n’empêche que…&lt;/em&gt; »&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Cette popularité de la plateforme semble d’autant plus importante que le public ciblé par ces automédias semble être particulièrement présent sur Facebook à la différence des autres réseaux-sociaux numérique, comme le remarque l’administrateur du &lt;em&gt;Citoyen&lt;/em&gt; :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;« &lt;em&gt;je me souviens quand j’ai lancé le truc et que je voyais les gens sur le terrain&lt;/em&gt; [en manifestation]&lt;em&gt;, c’était quasiment que des gens qui étaient sur Facebook, c’était pas des gens qui regardaient des vidéos sur YouTube tu vois, c’est vraiment un profil de personne qui avait son petit profil Facebook et qui s’est rendu compte qu’il pouvait aller chercher des infos autrement et qui est parti les chercher là-dessus&lt;/em&gt; ».&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Dominique Pasquier, montrait effectivement dans ses écrits la centralité de Facebook dans l’entretien des réseaux d’interconnaissance chez les classes populaires, et l’émergence d’un registre normatif de communication sur la plateforme&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/002-A/#fn10&quot; id=&quot;fnref10&quot;&gt;10&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;, notamment à propos de la manière dont les individus expriment leurs opinions politiques. Par ailleurs, l’interface de l’outil et les fonctionnalités qu’il offre semble parfaitement correspondre aux besoins des automédias militants, comme le rapporte ce même enquêté : « &lt;em&gt;Sur Facebook, en même temps tu peux mettre des vidéos, en même temps tu peux mettre du texte, il y a ce côté un peu hybride tu vois, qui fait qu’il y a un peu du Twitter et du YouTube, on est un peu sur un entre deux avec Facebook&lt;/em&gt; ». On peut également ajouter à la liste des formats diffusables sur Facebook, le &lt;em&gt;live&lt;/em&gt;, qui comme nous l’avons mentionné s’est largement développé pendant le mouvement des Gilets Jaunes. De plus, la plateforme offre la possibilité aux abonnés d’interagir avec les administrateurs via les espaces de commentaires, ou encore les messageries instantanées permettant aux administrateurs de recourir au &lt;em&gt;crowdsourcing,&lt;/em&gt; répondant ainsi parfaitement à la demande d’horizontalité et à la démarche participative recherchées tant par les administrateurs que par les abonnés, qui se tutoient et s’invectivent régulièrement par leurs prénoms.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Enfin, la gratuité de l’outil vient également s’ajouter aux avantages de Facebook énoncés par les administrateurs, pour qui la question du financement est étroitement liée à celle de leur indépendance tant revendiquée et garante de leur légitimité : « &lt;em&gt;Pourquoi Facebook ? Parce que c’était la plateforme qui nous permettait de se développer en tout cas d’avoir une entrée en matière, c’est gratuit et jusqu’à il n’y a encore pas très longtemps on était relativement libre de nos publications&lt;/em&gt;. ».&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lorsque ce dernier évoque leur liberté de publication comme étant désormais relative, il fait référence au durcissement des politiques d’utilisation de la plateforme survenu au cours de ces dernières années. L’actualisation des politiques d’utilisation est particulièrement contraignante pour les automédias qui diffusent des contenus à caractère politique. Romain Badouard&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/002-A/#fn11&quot; id=&quot;fnref11&quot;&gt;11&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; explique que certaines pages ou contenus sont ainsi placés par les algorithmes de la plateforme dans des « zones grises », qui limitent fortement leur visibilité. L’un des administrateurs résume cette mesure avec la formule suivante : « &lt;em&gt;on ne nous dit pas « taisez-vous » mais par contre on nous dit « ne parlez pas trop fort&lt;/em&gt; ».&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette évolution de l’outil a alors remis en cause la centralité de Facebook et suscité des débats entre administrateurs sur le choix ou non de se diriger vers d’autres plateformes, perçues comme moins contraignantes, telles que le réseau social russe VK, ou encore les plateformes Mastodon et Télégram. Cependant pour une majorité d’entre eux, malgré les nombreuses restrictions, Facebook demeure une plateforme incontournable pour les automédias néo-militants.&lt;/p&gt;
&lt;h1&gt;Conclusion&lt;/h1&gt;
&lt;p&gt;La massification des pages Facebook d’automédias « néo-militants », « expressivistes » semble ainsi être le fruit d’un processus socio-historique qui trouve son origine dans le web participatif et la blogosphère. Ces discours se sont exportés sur Facebook en raison de la popularité de la plateforme, de la visibilité qu’elle offre aux administrateurs ainsi que des fonctionnalités de son interface, qui permettent d’interagir avec les abonnés mais aussi de partager une grande diversité de formats, répondant aux exigences de transparence et d’horizontalité prônées par les militants Gilets Jaunes. Le mouvement social des Gilet Jaunes puis la crise sanitaire de Covid-19 ont successivement fait émerger une multitude de nouveaux acteurs, avec des caractéristiques sociodémographiques différentes, qui se sont emparés de ces discours et ont contribué à les faire évoluer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ainsi, la critique « expressiviste » dans sa forme la plus populaire sur Facebook, est désormais « apolitique » bien qu’elle laisse parfois observer une certaine complaisance avec des discours radicaux. La radicalité est devenue un moyen d’expression normalisé sur ces espaces.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cependant, si cette forme d’expression semble parfois entretenue sur ces pages Facebook, il est important de rappeler qu’elle n’est pas la conséquence de l’outil sociotechnique, mais que Facebook est un prolongement digital de l’espace social où s’exprime la radicalité d’une population, engendrée par le mépris de la classe politique et du système médiatique. Jen Schradie rappelait à ce propose « &lt;em&gt;The ‘gilets jaunes’ movement is not a Facebook revolution&lt;/em&gt; » [le mouvement des Gilets Jaunes n’est pas une révolution par Facebook], mais simplement un canal de communication, comme la radio en fut un pour la Résistance Française, ou encore comme le courrier en fut un autre lors la Révolution de 1789&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/002-A/#fn12&quot; id=&quot;fnref12&quot;&gt;12&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. Il nous semble toutefois nécessaire de conclure en rappelant que les accusations de « réseau de désinformation », si ce n’est de « réseau complotiste », dont sont parfois les cibles les administrateurs des pages automédiatiques sur Facebook, sans prendre en considération la dimension politique de ces discours, ne permet certainement pas de comprendre la diversité des activités, des objectifs et des rigueurs avec lesquelles sont développés et entretenus ces médias.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Par ailleurs, ce réductionnisme légitime une censure arbitraire et systématique des plateformes, contreproductive car accentuant les effets de défiance du fait de son injustice et de son opacité, et donnant du crédit à toutes les théories, parfois conspirationnistes, qui ne peuvent être déconstruites sans transparence ni dialogue.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au regard de ces conclusions la massification des médias alternatifs sur les réseaux sociaux numériques semble dès lors pouvoir être interprétée comme un appel à la considération d’une population délaissée par la classe politique et occultée par le paysage médiatique, une revendication d’un droit à la vérité, en somme, en un acte politique citoyen.&lt;/p&gt;
&lt;section class=&quot;footnotes&quot;&gt;
&lt;ol class=&quot;footnotes-list&quot;&gt;
&lt;li id=&quot;fn1&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Granjon, F. (2003). Les militants-internautes. Passeurs, filtreurs et interprètes. &lt;em&gt;Communication. Information médias théories pratiques&lt;/em&gt;, Vol. 22/1, 11‑32 &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/002-A/#fnref1&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn2&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Cardon, D., Granjon, F. (2013). &lt;em&gt;Médiactivistes&lt;/em&gt;. Paris : Presses de Sciences Po. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/002-A/#fnref2&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn3&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Cardon, D. (2010). La démocratie Internet : Promesses et limites. Paris. Seuil. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/002-A/#fnref3&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn4&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Aubert, A. (2009). Le paradoxe du journalisme participatif. Terrains travaux, n° 15(1), 171‑190. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/002-A/#fnref4&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn5&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Les sociologues définissaient le terme des : &lt;em&gt;« mobilisations sociales progressistes qui orientent leur action collective vers la critique des médias dominants et/ou la mise en œuvre de dispositifs alternatifs de production d’information.&lt;/em&gt; » (p.8) Cardon, D. &amp;amp; Granjon, F. (2013), &lt;em&gt;op.cit.&lt;/em&gt; &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/002-A/#fnref5&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn6&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;La critique « expressiviste » est alors définie comme : « &lt;em&gt;la critique expressiviste dénonce quant à elle la réduction de la couverture des événements par les médias centraux aux seules activités des acteurs dominants, elle revendique alors un élargissement des droits d’expression des personnes en proposant des dispositifs de prise de parole ouverts qui doivent leur permettre de s’affranchir des contraintes imposées par les formats médiatiques professionnels.&lt;/em&gt; » (p.11) Cardon, D., Granjon, F. (2013), &lt;em&gt;op.cit&lt;/em&gt;. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/002-A/#fnref6&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn7&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;&lt;em&gt;Pour beaucoup d’enquêté.e.s, les Gilets jaunes constituent la première expérience au sein d’un mouvement social. C’est le cas de 46 % des personnes répondant sur les ronds-points, contre 29 % dans les manifestations qui sont plus fréquemment investies par des individus plus expérimentés. (p.883)&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les Gilets jaunes, C., Bedock, C., Bendali, Z., Bernard de Raymond, A., Beurier, A., Blavier, P … &amp;amp; Walker, É. (2019). Enquêter in situ par questionnaire sur une mobilisation: Une étude sur les gilets jaunes. Revue française de science politique, 69, 869-892 &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/002-A/#fnref7&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn8&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Jean-Louis Siroux. (2020) Qu’ils se servent de leurs armes. Le traitement médiatique des Gilets jaunes. Vulaines-sur-Seine, Éditions du Croquant, 162 p. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/002-A/#fnref8&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn9&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Pasquier, D. (2018). L’Internet des familles modestes : Enquête dans la France rurale. Paris. Presse des Mines. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/002-A/#fnref9&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn10&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Pasquier, D. (2018). &lt;em&gt;Op.cit.&lt;/em&gt; &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/002-A/#fnref10&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn11&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Badouard, R. (2021). Modérer la parole sur les réseaux sociaux. Reseaux, N° 225(1), 87‑120. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/002-A/#fnref11&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn12&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Schradie, J., (2018) The ‘gilets jaunes’ movement is not a Facebook revolution, in, The Conversation, [en ligne], https://theconversation.com/debate-the-gilets-jaunes-movement-is-not-a-facebookrevolution-108627 &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/002-A/#fnref12&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;/ol&gt;
&lt;/section&gt;
</content>
    </entry>
    <entry>
      <title>Tout est vrai, rien n&#39;est possible
      </title>
      <link href="https://automedias.org/fr/publication/004-A/"/>
      <updated>2022-06-07T00:00:00Z</updated>
      <id>https://automedias.org/fr/publication/004-A/</id>
      <author>
        <name>Louis Morelle</name>
      </author>      
      <content xml:lang="fr" type="html">&lt;p&gt;Le discours dit « complotiste », ou « conspirationniste », est généralement envisagé, soit dans son versant descriptif, comme éloigné de la réalité, fabriquant à partir de « noyaux de vérité »&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/004-A/#fn1&quot; id=&quot;fnref1&quot;&gt;1&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; des récits confondants d’arbitraire et de ressentiment mal déguisé ; soit, dans son versant social, comme une forme de pathologie discursive née d’un décalage entre le vécu des pratiquants et le vernis de normalité que constitue l’ordre politique majoritaire, il est interprété comme révélateur inconscient des tensions sociales, ainsi que de l’inadaptation de nos schémas mentaux aux nouveaux régimes d’information.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces deux approches ont chacune leur justesse, qu’il serait mal placé de venir interroger ici ; en tant que philosophe, dénué d’expertise en la matière, et n’ayant à apporter qu’un travail élémentaire de documentation&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/004-A/#fn2&quot; id=&quot;fnref2&quot;&gt;2&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; et  quelques analyses conceptuelles, j’essaierai seulement de me frayer un chemin herméneutique à l’intérieur du discours dit conspirationniste&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/004-A/#fn3&quot; id=&quot;fnref3&quot;&gt;3&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;, avec pour but d’articuler, depuis cet intérieur et les figures conceptuelles auxquelles il recourt, quelques dynamiques significatives qui font de l’analyse complotiste une théorie involontaire de l’ordre social dans son rapport au microcosme et au macrocosme. Le conspirationnisme n’est pas réductible à une mauvaise description du monde, ou un « récit alternatif » à son endroit, mais implique, à travers ce que l’on pourrait appeler sa part métaphysique, une théorie fonctionnelle de l’ordre cosmique qu’il est possible d’intégrer avec intérêt à nos schémas d’analyse.&lt;/p&gt;
&lt;hr /&gt;
&lt;p&gt;Analyser le complotisme par le prisme de la métaphysique apparaît aussi tentant qu’arbitraire. Au sein de la philosophie, déjà fort éloignée de toute prétention à produire un quelconque savoir sur le réel, la métaphysique est la niche la plus étrangère à l’histoire. Or c’est précisément son caractère spéculatif qui, à mon sens, engendre une affinité entre cette discipline canonique et les envolées interprétatives du complotisme contemporain, qu’il soit Qanonesque, terre-platiste ou covido-sceptique. En effet si, comme le disait E. Viveiros de Castro à propos des métaphysiques cannibales, il n’y a pas grande différence entre l’acuité ontologique d’un Yanomami et les acrobaties méditatives de Descartes&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/004-A/#fn4&quot; id=&quot;fnref4&quot;&gt;4&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;, on pourrait par extension affirmer qu’il y a, entre le meilleur des mondes de Leibniz et la démonologie de Q, une parenté à expliciter. Pour être plus précis, on pourrait ainsi affirmer que le « pathos métaphysique » dont parle l’historien des idées A. Lovejoy, soit la nécessité pour tout discours métaphysique, en tant que jamais purement descriptif, de toujours charrier une valorisation théologico-politique d’un certain versant de l’être, de présenter, en d’autres termes, un ordonnancement du monde&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/004-A/#fn5&quot; id=&quot;fnref5&quot;&gt;5&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;, se retrouve résonnant dans les discours de la conspiration.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Autrement dit, si l’on part du principe que tout discours prétendant poser un regard d’analyse et de prescription sur les sociétés humaines (ambition globale qu’on ne saurait raisonnablement dénier aux divers complotismes, au moins au niveau de leurs figures nodales, ces IHM&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/004-A/#fn6&quot; id=&quot;fnref6&quot;&gt;6&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; dont la tâche est précisément de donner une cohérence narrative au foisonnement passablement désordonné de l’activité théorisante des &lt;em&gt;boards&lt;/em&gt; et autres fils de discussion) tend, par sa systématisation quelque inchoative qu’elle soit, à toujours élaborer une interprétation distincte de l’histoire humaine en tant que révélatrice d’un sens profond du social, et de ce social comme adossé à son tour, d’une manière ou d’une autre, à un ordre cosmique, il est alors non seulement naturel, mais nécessaire, que les grandes figures de la conspiration (les Illuminati, les chemtrails, le vaccin-5G, les dissidents-sauveurs comme Trump ou Raoult) soient susceptibles d’une analyse en directe continuité avec les grands systèmes de la métaphysique : la concrétude expressive hyperboliques uns et l’affectation de neutralité spéculative des autres ne s’opposeraient alors qu’en vertu de leur ancrage envers des jeux de langages hétérogènes, mais leur structure partagée leur confère une affinité profonde, de telle sorte qu’aux « noyaux de vérité » des uns viendraient répondre les « points de folie » des autres, et permettraient de les éclairer mutuellement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L’intérêt de la démarche esquissée ici n’est pas de venir théoriser arbitrairement, pour les besoins de l’esprit, une « pensée conspirationniste » qui n’existerait que comme construction interprétative, mais seulement de ne pas refuser à un discours sa prétention propre à la vérité en tant que prétention. Discours sur la société et l’histoire, les constructions conspirationnistes ne sont pas « simplement » fausses ou erronées, mais le sont pour ainsi dire nécessairement, dans la mesure où leur fausseté est au service d’une vision plus large, qui les justifie et leur donne sens, et mérite amplement qu’on leur confère le titre de métaphysiques vernaculaires.&lt;/p&gt;
&lt;hr /&gt;
&lt;p&gt;En toute honnêteté cependant, il faut remarquer qu’il n’est pas particulièrement besoin d’une attention théorique poussée pour subodorer la présence d’une métaphysique-mythologie au sein des références complotistes communes : en se tournant vers les fils Telegram, les vidéos en ligne, les recueils de &lt;em&gt;q-drops&lt;/em&gt;, au milieu des paniques morales familières (satanisme, francs-maçons, &lt;em&gt;aliens&lt;/em&gt;, meurtres rituels issus de la tradition antisémite) se font entendre des harmoniques immédiatement reconnaissables. Qu’il s’agisse des références à la Matrice, de l’utilisation du terme d’Archontes pour nommer les puissances dirigeant le monde par-delà les gouvernants, ou de l’horizon imminent d’un passage à une 5D, ce plan d’existence supérieur libéré des contingences matérielles et de l’oppression de tous les pouvoirs, c’est à bien des égards une réactivation postmoderne du gnosticisme qui s’affirme. L’ironie n’est pas mince, que des courants se revendiquant d’un évangélisme apocalyptique comme Qanon aux États-Unis, ou d’une adaptation syncrétique des spiritualités occidentales et orientales dans ce que l’on nomme la &lt;em&gt;conspiritualité&lt;/em&gt;&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/004-A/#fn7&quot; id=&quot;fnref7&quot;&gt;7&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;, se retrouvent à reproduire involontairement les grandes figures dualistes de ces courants hérétiques et minoritaires de l’ordre chrétien.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le gnosticisme historique est, à certains égards, une création ecclésiastique héritée des premiers pères de l’Église, comme Irénée, Tertullien ou Origène, puis entérinée rétrospectivement par la tradition historiographique&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/004-A/#fn8&quot; id=&quot;fnref8&quot;&gt;8&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. Dans ses interprétations les plus récentes le gnosticisme apparaît alternativement comme le début d’une « tradition des opprimés » théologiques&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/004-A/#fn9&quot; id=&quot;fnref9&quot;&gt;9&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;, ou comme le ver dans le fruit du christianisme, déviation spirituelle à l’origine de la catastrophe de la modernité&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/004-A/#fn10&quot; id=&quot;fnref10&quot;&gt;10&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. Cette profonde incertitude quant à la réalité même du phénomène, si elle n’est pas sans poser problème du point de vue de la science historique, est presque bienvenue pour la question qui est la nôtre ici : que le gnosticisme soit une &lt;em&gt;fake news&lt;/em&gt;, une &lt;em&gt;psyop&lt;/em&gt; irénéenne devenue ensuite un composant de la conscience culturelle collective, n’en justifierait que plus une relation de contiguïté avec l’univers complotiste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ceci posé, dans sa version standardisée (et donc passablement &lt;em&gt;fake&lt;/em&gt;), le gnosticisme pose trois idées majeures : un monde faux, créé et maintenu en place par un mauvais démiurge, laissant le dieu véritable en état d’impuissance à l’égard de la création ; le caractère caché de cette vérité, de telle sorte que la prise de conscience du voile d’illusion qui recouvre l’univers ne peut émerger que dans quelques âmes élues ; enfin, le caractère libérateur de la connaissance, seul moyen d’émancipation.
Ce qui frappe ici est le mélange entre le caractère profondément moral de l’ordonnancement du monde (certes inversé par rapport au christianisme standard), et un aristocratisme très marqué : la masse est perdue, seuls ceux capables de sortir de la Matrice pour atteindre au monde véritable seront sauvés. Le gnosticisme, syncrétisme amalgamant en une dramaturgie mythologique improbable la transcendance platonicienne, le moralisme manichéen, avec l’aspiration chrétienne à la rédemption personnelle, est un réservoir comme un autre d’images et de figures, de mèmes ontologiques pour ainsi dire ; ces ressources conceptuelles ne deviennent véritablement actives qu’avec l’adjonction de la dernière des trois clauses, celle d’illumination par la connaissance : autrement dit, par une juste interprétation du monde.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C’est cette dimension qui me semble décisive, et les parallèles symboliques ou thématiques entre l’univers complotiste et la mythologie gnostique ne servent en dernière analyse que de symptômes à son égard. Un modification est cependant nécessaire pour l’éclairer : la modalité de sortie hors du commun, hors du monde de la vie fausse où nous sommes englués, ne passe pas dans la situation contemporaine par la connaissance stricto sensu, mais plutôt par l’herméneutique. Remplacez la lecture du Livre par celle des images, et vous trouvez la clé de la situation contemporaine : une lecture conspirationniste du monde ne consiste en rien d’autre, en effet, qu’en l’exercice indéfiniment recommencé de comprendre comment l’on nous ment, et par quels moyens, à travers une lecture correctement guidée des événements, une vérité à la fois sublime et terrifiante peut apparaître, qui nous fasse basculer dans un ailleurs, et nous fournisse un sentiment décisif de ressaisie de soi et du monde avec lui.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une incise, ici, sur le rapport à la vérité. On ne saurait insister assez sur le caractère inadéquat du terme, déjà passablement confus, de post-vérité&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/004-A/#fn11&quot; id=&quot;fnref11&quot;&gt;11&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; : s’il y a, assurément, dans les cercles complotistes, un accent mis sur l’égale possibilité de tous les scénarios alternatifs, leur relativité à la croyance voire la foi de chacun&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/004-A/#fn12&quot; id=&quot;fnref12&quot;&gt;12&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; ; si l’interprétation complotiste, en situation dialogique, se revendique parfois explicitement du droit à croire ce que l’on veut (selon interprétation déflationniste de la liberté d’opinion), il ne reste pas moins une ligne théorique d’ordre éthique fermement tracée entre la narration officielle, tissée par les élites et justifiant le statu quo, renvoyée sans ambages du côté du mensonge et de la dissimulation, et son opposé, le grand récit du dévoilement, qui appartient à une vérité d’ordre supérieur, quand bien même sa forme peut varier, en gros comme en détail. Bien loin de toute description réductible à du &lt;em&gt;bullshit&lt;/em&gt; (selon la terminologie d’Harry Frankfurt relancée par certains philosophes contemporains), soit, de l’indifférence cynique à l’égard de toute vérité, c’est bien une Hypervérité qui est défendue ici, une vérité caractérisée par son surmontement négatif de l’illusion &lt;em&gt;mainstream&lt;/em&gt;, qui viendrait anéantir ce néant qu’est le récit officiel ; elle autorise toutes les inexactitudes, et même les déformations effectives, précisément parce qu’elle possède le caractère d’une vérité ultime. C’est bien une Survérité dont il est question, loin d’une bien confortable post-vérité&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/004-A/#fn13&quot; id=&quot;fnref13&quot;&gt;13&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et quand bien même la vérité des énoncés ne serait au mieux qu’approximative, elle possède une charge que d’aucuns appelleraient spirituelle (nous y reviendrons), qui, à un certain niveau d’abstraction ou de métaphore, les rend véritables de par leur congruence avec l’expérience commune : décrire les élites mondialisées comme appartenant à la race des reptiliens, c’est assurément se retrouver capté par stratagèmes antisémites bien connus, mais cela ne pourrait trouver la moindre efficace en dehors des cercles apeurés de l’extrême droite si cette notion ne rentrait en consonance avec le fait, ou du moins le vécu, de la sécession géographique, éducative, et symbolique, des classes dominantes, qui mènent une vie si éloignée des repères de la majorité qu’ils pourraient tout aussi bien ne plus être humains.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tout est vrai, donc. Pas littéralement tout, mais, tout ce que vous avez toujours soupçonné ; tout ce qui a été refoulé, tout ce qui ne fait pas apparemment sens. Tout cela, à la fois, en même temps, non sans quelque contradiction, est affirmé et doit l’être, pour vaincre les seigneurs du mensonge, princes de ce monde et autres créatures à sang froid.&lt;/p&gt;
&lt;hr /&gt;
&lt;p&gt;Or, face au mensonge universel, pour l’emporter, que nous est-il proposé ? de devenir interprètes, chercheurs de vérité, décodeurs de l’ordre crypté du monde. Autrement dit, de redoubler d’effort dans notre consommation médiatique, de nous immerger dans l’océan de l’information, selon des parcours de libération profondément fléchés, pour y trouver la vérité alternative, cette fois juste. On assiste ici à une étrange sublimation de la position de spectateur : le plus grand spectacle jamais vu. Asseyez vous, et profitez du film, disait Q.
Ce phénomène de valorisation de l’activité interprétative, cependant, gagne à être compris à partir d’une position de faiblesse politique extrême, de perte de puissance, de séparation entre nos vies et tout moyen d’agir concrètement sur elles. Il ne s’agit pas seulement d’une question numérique ou médiatique, d’absorption dans les images, mais de la façon dont le proverbial terrier du lapin dans lequel l’on se retrouve à plonger n’apparaît séduisant que comme un dernier recours, du fait d’une absence de prise concrète sur son destin. L’adhésion ou la fabrication de récits du complot relève d’une opération de prise de contrôle sur le contenu, non du monde, mais du savoir comme lieu d’action autonome&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/004-A/#fn14&quot; id=&quot;fnref14&quot;&gt;14&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. C’est sur le sol d’une défaite, d’une anomie collective, que l’herméneutique hyperbolique d’un monde social à l’état gazeux prend son sens. Tout est vrai, car rien n’est possible.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette déliaison entre le monde et nous, celle entre notre puissance d’agir et son absence manifeste d’effets, est redoublée par notre incapacité à comprendre ce monde des signes dans lequel nous nous sommes réfugiés : la conscience est aiguë, que quelque chose agit sur nous à travers elle, qu’en écrivant sur la grande machine universelle, c’est elle qui nous écrit en retour&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/004-A/#fn15&quot; id=&quot;fnref15&quot;&gt;15&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; ; mais les mécanismes par lesquels celle-ci opère, la manière dont elle nous transforme, restent désespérément opaque. Le &lt;em&gt;medium&lt;/em&gt; de notre action est le lieu de notre impuissance, car, à de multiples niveaux, ces moyens de communications ne nous appartiennent pas, et de ce fait nous possèdent. Dans un article remarquable, Mitch Theriau diagnostique l’étrange ré-enchantement du monde numérique, repérable aussi bien avec la vogue renouvelée pour l’astrologie, que par l’ubiquité de termes à l’interstice entre spiritualité et psychologie (le &lt;em&gt;mood&lt;/em&gt;, la &lt;em&gt;vibe&lt;/em&gt;, l’énergie), comme des adaptations culturelles de la conscience contemporaine à l’opacité des voies par lesquelles nos cœurs et nos esprits transitent&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/004-A/#fn16&quot; id=&quot;fnref16&quot;&gt;16&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; : ce qui ne répond à aucune logique vernaculaire, qui figure pour nous sous la forme de boîtes noires, il devient naturel de le penser comme occulte, comme relevant de puissances spirituelles bien plus que matérielles. Le grand propagateur contemporain de la culture gnostique qu’est Pacôme Thiellement ne s’y était pas trompé, en liant &lt;em&gt;pop culture&lt;/em&gt; et occultisme sous la bannière de la puissance de l’invisible : ce qui n’est pas compréhensible par les moyens du matérialisme, car trop retiré de notre saisie intuitive, ne peut être conquis que par d’autres moyens, plus obscurs&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/004-A/#fn17&quot; id=&quot;fnref17&quot;&gt;17&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. Quand la rationalité, politique comme intellectuelle, cesse d’être opérante, il faut faire place à la magie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ni cyniques, ni crédules, les conspirationnistes s’attellent ainsi à redéfinir les règles du jeu de la vérité de manière à ce qu’elle épouse les contours d’un monde plus vrai, plus juste, et plus conforme à ce que l’on pourrait appeler la vérité intime du monde social, qui ne peut être formulée adéquatement faute d’horizon révolutionnaire crédible. Dans ses analyses de la réorganisation marchande des conditions de l’information sous l’impératif de production de valeur, la philosophe Anna Longo a détaillé la manière dont les processus de dissidence épidémique auxquels se rattachent les discours conspirationnistes, reposent sur un mécanisme de mécanisation de la satisfaction cognitive, qui en dernière analyse possède sa propre rationalité&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/004-A/#fn18&quot; id=&quot;fnref18&quot;&gt;18&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. Car la machine, elle, ne propose pas de vérité, est parfaitement égalitaire, parfaitement indifférente, elle produit du discours comme suite de produits à évaluer, et fait de l’évaluation conflictuelle un des moteurs de sa valorisation marchande, qui est le seul objectif qui lui a été inculqué.&lt;/p&gt;
&lt;hr /&gt;
&lt;p&gt;Cette circulation des signes pour le plus grand profit de la machine s’inscrit dans un régime de l’accélération, que l’on peut comprendre moins comme un changement de temporalité que comme la résultante du débordement généralisé des capacités d’expression par rapport à la possibilité de leur capture, constructive aussi bien que répressive, en régime institutionnel&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/004-A/#fn19&quot; id=&quot;fnref19&quot;&gt;19&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. Elle se trouve avoir été théorisée, il y a près de trente ans à présent, par un philosophe renégat, &lt;em&gt;mad black deleuzian&lt;/em&gt; passé de l’anarchisme technophile à la Néoréaction la plus virulente&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/004-A/#fn20&quot; id=&quot;fnref20&quot;&gt;20&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. Un point continu de son parcours intellectuel, qui lui apporte sa cohérence, fut son opposition au carcan civilisationnel de l’humanisme et du libéralisme démocratique, décrits comme une construction artificielle de valeurs extrinsèques à la production d’intensité. Abandonné tout espoir d’une révolution libertaire, tourné vers des courants techno-oligarchiques, une adoration conceptuelle des cryptomonnaies, et une tendance prononcée à l’eugénisme (avec tout ce que cela implique de restauration du racisme biologique), Land se ranger fermement du côté du Capital, envisagé comme intelligence inhumaine s’affirmant depuis son émergence future comme &lt;em&gt;telos&lt;/em&gt; irrésistible de l’histoire. Au-delà de ce parcours, qui rejoint non seulement stratégiquement mais à certains égards formellement l’eurasianisme d’Alexandre Douguine&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/004-A/#fn21&quot; id=&quot;fnref21&quot;&gt;21&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;, c’est l’anti-humanisme foncier de Land qui retient mon attention pour conclure : ce que Land désire est précisément ce que Douguine, et la majorité des conspirationnistes avec lui, craignent, autrement dit l’obsolescence réalisée de toute notion d’humanité au service d’une intelligence machinique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Réaliser cette ambition implique une rupture définitive avec les recaptures partielles de la puissance du capital au service des fins humaines (les quelques restes de vie non aliénée au sein de la soumission à la génération de la valeur, que nous appelons « culture »). Ce dispositif de limitation de l’Intelligence planétaire capitaliste, Land la baptise « système de sécurité humain »&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/004-A/#fn22&quot; id=&quot;fnref22&quot;&gt;22&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; ; elle n’est que l’envers, depuis le point de vue du futur, de l’appareil de contraintes que les marxistes appellent Idéologie, que la pensée de la conspiration nomme Matrice. Elle est devenue suffisamment étouffante pour que tout plutôt qu’elle paraisse désirable, quitte à abandonner les « non-élus », les moutons obéissant de l’injonction vaccinale, à l’annihilation. C’est ici que l’abandon gnostique à envers les non-connaissants, les endormis, rejoint l’aristocratisme des fascistes, et que les dissidents du Système se trouvent à leur tours recapturés, par le biais des recommandations algorithmiques, par des projets séditieux, qui n’ont plus rien de la révolte populaire, mais plutôt du putsch.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Analysant l’abrasif &lt;em&gt;À nos amis&lt;/em&gt; du Comité Invisible, la philosophe Mckenzie Wark évoquait sa méfiance à l’égard des marchands d’espoir : « ces jours-ci, je pense que nos véritables camarades sont ceux qui tiennent la barque, qui luttent pour les richesses affectives, intellectuelles et matérielles qui permettent d’entretenir des bribes vivantes. (…) Les faux camarades sont ceux qui sont rentrés dans le mouvement parce qu’ils croyaient que nous allions l’emporter. Les véritables, sont ceux qui sont restés alors même qu’il était clair que nous avions perdu »&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/004-A/#fn23&quot; id=&quot;fnref23&quot;&gt;23&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. En annonçant la victoire à portée de clavier, en appelant à la rupture avec le monde, les néo-gnostiques contemporains incitent, consciemment ou non, à le délaisser. Au cœur de la promesse de renversement de la Pyramide illuminée, la conscience de notre impuissance entretenue se retourne en désir de revanche. Savoir le lire, et l’écouter, doit nous pousser à redoubler de vigilance à son égard.&lt;/p&gt;
&lt;section class=&quot;footnotes&quot;&gt;
&lt;ol class=&quot;footnotes-list&quot;&gt;
&lt;li id=&quot;fn1&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Wu Ming 1, &lt;em&gt;La Q du Complot&lt;/em&gt;, ch. 10. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/004-A/#fnref1&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn2&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;J. Harambam, &lt;em&gt;Contemporary Conspiracy Culture&lt;/em&gt; ; &lt;em&gt;Truth and Knowledge in an Era of Epistemic Instability&lt;/em&gt; ; M. Gilroy-Ware, &lt;em&gt;After the Fact ? The Truth about Fake News&lt;/em&gt; ; K. Weill, &lt;em&gt;Off the Edge, Flat Earthers, Conspiracy Culture, and Why People will Believe Anything&lt;/em&gt; ; E. Aronson, &lt;em&gt;When Prophecy Fails&lt;/em&gt; ; B. Teitelbaum, &lt;em&gt;War for Eternity, Inside Bannon’s Far Eight Circle of Global Power Brokers&lt;/em&gt;, P. Conge, &lt;em&gt;Les Grands-remplacés, Enquête sur une fracture française.&lt;/em&gt; &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/004-A/#fnref2&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn3&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;&lt;em&gt;Disclaimer&lt;/em&gt; méthodologique : par discours du complot, ou indifféremment de la conspiration, l’on entend ici l’ensemble des productions discursives (ouvrages au sens classique, comme ceux de David Icke, mais également toute forme de production sous forme de vidéo, comme le film &lt;em&gt;Hold-up&lt;/em&gt;, podcasts, fils de discussion collectives, forums, etc.), qui a recours au registre théorétique d’une conspiration générale (par opposition aux hypothèses de complot localisé, avérées ou non : scandale Libor, falsification des comptes de campagne de l’élection de 1995 par le conseil constitutionnel, d’un côté ; assassinat de JFK, de l’autre), postulant un plan d’ensemble, parfois mondial, mené sans accroc sur une longue durée, et survivant à son dévoilement supposé (Wu Ming, &lt;em&gt;La Q du Qomplot&lt;/em&gt;). Le récent &lt;em&gt;Manifeste conspirationniste&lt;/em&gt;, dont la filiation tiqqunienne est à noter, en offre une sorte de reprise en forme quasi-pastiche, concentrée sur la Covid et ses implications. Pour ce qui est des sources, je m’appuie, outre une documentation de première main (par exemple la lecture, certes non exhaustive, des QDrops), sur les analyses de M. Rothschild (&lt;em&gt;The Storm is Upon Us : How QAnon Became a Movement, Cult, and Conspiracy Theory of Everything&lt;/em&gt;) et A. Mansuy (&lt;em&gt;Les Dissidents : Une année dans la bulle conspirationniste&lt;/em&gt;). &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/004-A/#fnref3&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn4&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;&lt;em&gt;Métaphysiques Cannibales&lt;/em&gt;, ch. 12. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/004-A/#fnref4&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn5&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Je reprends cette thèse de l’intrication entre métaphysique, politique, et théologie, à un des lecteurs les plus fins (et lucides) d’Agamben, Adam Kotsko, qui dans &lt;em&gt;Neoliberalism’s Demons&lt;/em&gt; trace une généalogie du néolibéralisme dans le besoin théologique profond de la justification de la souffrance présente en termes de responsabilité et de faute des agents individuels. La puissance affective de la théologie s’y trouve décrite en ces termes : « Every theological ideal… could not take root and spread in the first place if it were not appealing and persuasive … This world-ordering ambition of theology, relies on people’s conviction about how the world is and ought to be… It is in this sense that I consider neoliberal ideology a form of theology — it is a discourse that aims to reshape the world » (&lt;em&gt;Neoliberalism’s Demons&lt;/em&gt;, p. 7). On trouve un écho de ce lien entre métaphysique et politique chez Corey Robin (&lt;em&gt;The Reactionary Mind&lt;/em&gt;), qui décrit la pensée réactionnaire depuis Burke comme reposant sur un postulat politico-esthétique de la nécessité de la hiérarchie et de la lutte pour garantir l’expression des individualités les plus fortes. C’est à ce dernier que j’emprunte l’usage politique de l’expression lovejoyienne de « &lt;em&gt;pathos&lt;/em&gt; métaphysique ». Sur la notion d’ordre du monde, voir également G. Casas, &lt;em&gt;La dépolitisation du monde&lt;/em&gt;. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/004-A/#fnref5&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn6&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;« Isolats humains-média », selon l’appellation d’O. Ertzscheid (https://www.affordance.info/mon_weblog/2021/08/sida-corona-pandemies-mediatiques-politiques.html ), que je reprends à O. Mansuy. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/004-A/#fnref6&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn7&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Charlotte Ward, « The Emergence of Conspirituality » (https://doi.org/10.1080/13537903.2011.539846 ) &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/004-A/#fnref7&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn8&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Karen King, &lt;em&gt;What is Gnosticism ?&lt;/em&gt; Dans cet ouvrage, la thèse est avancée d’une définition largement « différentielle » du gnosticisme comme artefact des premiers chrétiens pour définir les limites de l’orthodoxie en projetant sur des discours définis comme hérétiques les caractéristiques de l’orthodoxie chrétienne elle-même (comme le refus du monde), permettant de décrire celle-ci comme modérée par contraste. Cette opération de construction « schismogénétique », pour reprendre le terme de Bateson, n’est pas sans analogue avec la figure même du complotiste contemporain (v. M. Barkun, &lt;em&gt;A Culture of Conspiracy&lt;/em&gt;). &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/004-A/#fnref8&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn9&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Une défense et illustration de la Gnose comme objet non seulement théologique et historique mais trans-historique, sous couvert d’une forme de pérennialisme, est défendue par P. Thiellement dans &lt;em&gt;La victoire des Sans-Rois&lt;/em&gt;, sur lequel je reviendrai. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/004-A/#fnref9&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn10&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;E. Vœgelin, &lt;em&gt;Science, politique et gnose&lt;/em&gt; ; H. Jonas, &lt;em&gt;La gnose et l’esprit de l’antiquité tardive.&lt;/em&gt; &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/004-A/#fnref10&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn11&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Sur ce point voir l’excellent petit ouvrage d’Arnaud Desquerre, &lt;em&gt;Le vertige des faits alternatifs&lt;/em&gt; &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/004-A/#fnref11&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn12&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Harambam, &lt;em&gt;Contemporary Conspiracy Culture&lt;/em&gt;, pp. 125s. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/004-A/#fnref12&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn13&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Si la post-vérité consiste seulement à décrire la circulation intensifiée, en régime algorithmique, de pratiques relevant de la désinformation, celle-ci s’applique en effet à certains influenceurs, qui servent à leur public un produit informationnel hautement addictif pour en obtenir les rétributions, monétaires ou symboliques (encore que la question de leur cynisme, qu’implique la référence à Frankfurt, pose ici fréquemment problème). Mais décrire les émetteurs de discours conspirationnistes dans leur ensemble à travers la notion d’indifférence à la vérité semble à tout le moins source de confusion. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/004-A/#fnref13&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn14&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Ce que M. Gilroy Ware qualifie d’ « agentivité du savoir », précisant bien que celle-ci se situe bien plus au niveau du rapport intuitif au savoir, d’un sentiment vécu d’être partie prenante de celui-ci, que d’une prise effective (&lt;em&gt;After the Fact&lt;/em&gt;, ch. 3). &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/004-A/#fnref14&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn15&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;R. Seymour, &lt;em&gt;The Twittering Machine&lt;/em&gt;. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/004-A/#fnref15&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn16&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;« Vibe, Mood, Energy. Or, Bust-time Reenchantment » https://www.thedriftmag.com/vibe-mood-energy/ &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/004-A/#fnref16&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn17&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Pacôme Thiellement, « Télévision et occultisme », in &lt;em&gt;Pop Yoga&lt;/em&gt;. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/004-A/#fnref17&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn18&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;A. Longo, « Le jeu de la vérité », AOC, 22.02.22. Pour une analyse d’ensemble des conditions de la connaissance en régime algorithmique, voir son ouvrage &lt;em&gt;Le jeu de l’induction. Automatisation de la connaissance et réflexion philosophique&lt;/em&gt;. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/004-A/#fnref18&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn19&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Selon l’expression de Zeynep Tufekci, les réseaux sociaux facilitent le déclenchement des révolutions tout en en compromettant la victoire. Pour une analyse de ce point en relation avec le mouvement des Gilets Jaunes, voir O. Ertzscheid, « Les Gilets Jaunes et la plateforme bleue » (https://www.affordance.info/mon_weblog/2018/11/gilets-jaunes-facebook-bleu.html). &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/004-A/#fnref19&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn20&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;V. l’admirable déconstruction offerte par Elizabeth Sandifer (&lt;em&gt;Neoreaction : A Basilisk&lt;/em&gt;). &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/004-A/#fnref20&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn21&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;B. Teitelbaum, &lt;em&gt;War for Eternity&lt;/em&gt;, ch. 4. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/004-A/#fnref21&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn22&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;« Machinic Desire », in &lt;em&gt;Fanged Noumena&lt;/em&gt;. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/004-A/#fnref22&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn23&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;« No-futurism » (http://publicseminar.org/2015/06/no-futurism/) &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/004-A/#fnref23&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;/ol&gt;
&lt;/section&gt;
</content>
    </entry>
    <entry>
      <title>Média tactique en quartier populaire et narrations radiophoniques partagées
      </title>
      <link href="https://automedias.org/fr/publication/003-A/"/>
      <updated>2022-06-07T00:00:00Z</updated>
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      <author>
        <name>Louis Moreau-Avila, Nawal Hafed, Pauline Desgrandchamp</name>
      </author>      
      <content xml:lang="fr" type="html">&lt;h1&gt;Introduction&lt;/h1&gt;
&lt;p&gt;Les médias tactiques dans leur appellation militante correspondent à une forme d’activisme dans les médias, critiquant l’ordre social dominant et s’opposant à toutes représentations émanant du pouvoir. Ils sont « à la fois la source de leur pouvoir (« la colère est une énergie » : John Lydon) et aussi leur plus grande limite » (Garcia et Lovink, 2008). L’ambiguïté de cette position repose effectivement sur une sorte d’hégémonisation des minorités sans pour autant leur laisser une véritable place de donner de la voix médiatique. C’est dans ce champ spécifique que l’article se situe, en proposant d’étudier le fonctionnement d’un « média de quartier » ancré à Hautepierre, à l’ouest de Strasbourg. Porté depuis 2015 par le collectif Horizome, une association cadrée par la politique de la ville, HTP radio diffuse depuis 2018 sur la plateforme &lt;em&gt;htpradio.org&lt;/em&gt; différents formats de podcasts audio, passant de la réalisation de plateaux-radio en streaming, à la création sonore ou musicale, au documentaire-fiction ou à la chronique individuelle. La ligne éditoriale propose de partir des idées des adhérent·e·s, participant·e·s décisionnaires de la direction du média, résident·e·s de Hautepierre, pour coréaliser des podcasts créatifs. Ces derniers deviennent alors un moyen plutôt qu’un but, d’interroger des faits locaux et sociétaux, le tout de manière participative et réflexive, afin de renverser les clichés sur le quartier et sur ceux et celles qui l’habitent. En ce sens, on peut parler de HTP radio comme d’une démarche artiviste (Lemoine et Ouardi, 2010) où la pratique de design de récit (Smart Bell, 2000) est invoquée à l’ère de la post-vérité comme une alternative à la réalisation journalistique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si l’idée aujourd’hui n’est plus d’assurer une information descendante, telle qu’elle avait pour habitude de se faire, alors peut-être que les arts narratifs, à la fois réalistes et sensibles, pourraient apporter quelques réponses émanant de ce monde populaire, en reliant des témoignages individuels et des imaginaires collectifs pour faire média. La dramaturgie, du grec &lt;em&gt;drama&lt;/em&gt; qui signifie « action », se propose comme « l’art de transformer une histoire, vraie ou imaginaire, en un récit construit, comportant un ou plusieurs personnages en action »&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/003-A/#fn1&quot; id=&quot;fnref1&quot;&gt;1&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. La construction narrative des reportages radiophoniques permet ainsi de composer avec le réel ou le fictif, voire de mélanger les genres, pour faciliter la construction d’un imaginaire réaliste et redonner confiance dans des récits médiatiques parlant cette fois des vécus d’en bas. Néanmoins, comme l’a montré Geoffroy de Lagasnerie (2020), tout créateur doit se poser la question de savoir comment ne pas être complice, volontairement ou involontairement, des systèmes de pouvoirs. Pour y parvenir, il faut mettre en place ce qu’il dénomme « un art oppositionnel » qui réfute les valeurs émancipatrices de l’art, des politiques culturelles et de l’éducation populaire. Est-ce qu’un média tel que HTP radio, parce qu’il laisse la place de fabriquer en commun les informations diffusées suffit à s’exempter du cadrage contrôlé dont il est issu ? En quoi le processus de co-création radiophonique permet de produire une &lt;em&gt;information décentralisée&lt;/em&gt; encline à laisser la place à l’autonomie habitante dans un quartier remis à l’ordre au quotidien ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour tenter de répondre à cette question de manière complexe, nous sommes trois auteur·ice·s qui partagent, débattent et revendiquent un positionnement scientifique en lisière, mêlant ainsi une approche de recherche-action et de recherche-création (soit une &lt;em&gt;recherche cré-action&lt;/em&gt;). Originaire de Hautepierre, Nawal Hafed est sociologue indépendante et engagée localement en tant que candidate aux élections législatives de 2022. Par une approche pragmatique et issue du champ de l’intervention sociale, elle met en exergue les types d’émancipation potentielle des jeunes hautepierrois·e·s, dans le but de déstigmatiser les images mentales véhiculées par les médias traditionnels (Hafed ; 2016, 2020). Louis Moreau-Avila est artiste issu d’une école d’art dite prestigieuse, il milite par le biais de recherches documentaires, à traiter de la division du travail pour conceptualiser une « classe créative » (Moreau-Avila, 2020). Pauline Desgrandchamp est designer sociale, scénographe sonore et chercheure en design. C’est à travers l’étude des sons et de leur mise en narration qu’elle analyse de manière réflexive les faits sociaux d’urbanité, proposant d’inverser les regards par la pratique de l’écoute (Desgrandchamp ; 2017, 2020). Chacun et chacune de nous, participons au fonctionnement associatif du collectif Horizome, Louis Moreau-Avila et Pauline Desgrandchamp au sein du comité opérationnel, et Nawal Hafed, ancienne vice-présidente, est aujourd’hui adhérente du groupe HTP radio. Notre position est résolument immersive et c’est par notre prise de recul individuelle sur les actions que l’on expérimente ensemble, qu’il devient envisageable de proposer une réflexivité partagée.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L’objectif de cet article est double, d’un côté il va s’agir de montrer comment la banlieue est devenue un espace presque universel dans la fabrication des stigmatisations, en utilisant pour étayer notre propos des sources émanant des sciences sociales. Et de l’autre, l’hypothèse est de proposer la pratique de design de récit comme une arme légitime à la fabrication de l’information à l’ère de la post-vérité. Du point de vue méthodologique, nous nous appuyons essentiellement sur l’expérience d’une résidence de codesign menée entre 2019 et 2022 au sein de HTP radio autour de la question du travail populaire avec un groupe de différents horizons&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/003-A/#fn2&quot; id=&quot;fnref2&quot;&gt;2&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. En tant que données analysables, nous nous servons des podcasts réalisés, d’une observation participante ainsi que d’un carnet de terrain, élaborés au fur et à mesure des temps d’expérimentation collective durant la résidence.&lt;/p&gt;
&lt;h1&gt;Partie 1- L’apport des sciences sociales sur la fabrique des stigmatisations : contextualiser la situation de terrain pour révéler les leviers d’émancipation de la classe populaire issue des banlieues.&lt;/h1&gt;
&lt;p&gt;L’évolution néo-libérale de la société capitaliste a nuancé la conscience des classes populaires et divisé les mouvements sociaux (Bacqué et Syntomer, 2011). Depuis les années 80, les conflits se déplacent effectivement vers de nouvelles problématiques sociales ayant pour objet l’environnement, la ville, le féminisme, la revendication identitaire et d’autres enjeux liés aux différences culturelles et à leur reconnaissance. Les mouvements sociaux actuels demeurent alors plus fragmentaires, pouvant ainsi faire passer ces derniers comme « étrangers à des projets possibles d’émancipation sociale et historique » dans le sens où leur pluralité les conduisent à s’entre-choquer (Farro, A. L., 2000). En effet, cette nouvelle classe, dite populaire, connaît un revenu faible, des statuts précaires et se trouve au sein des CSP dans une position d’ouvriers et d’employés subalternes. Cette relégation multi-factorielle va impacter leur patrimoine culturel et de la même façon leur patrimoine immobilier, les conduisant à une nouvelle ségrégation spatiale en les déportant vers les zones dites éloignées, comme les banlieues ou les zones rurales (Hafed, 2020). &lt;strong&gt;De cette façon, « la société a basculé d’une société où les conflits opposent ceux du haut à ceux du bas à une société où les nouveaux conflits opposent ceux du dedans et ceux du dehors » (Dubar, 2005)&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si les déplacements des conflits et la transformation des classes sociales produisent un phénomène de ghettoïsation (Le Goaziou et Muchielli, 2007) mais aussi de racialisation du travail (Vergès, 2019), il devient pertinent de comprendre comment les personnes issues de la classe populaire, et notamment ceux et celles issues de l’immigration qui résident en périphérie de la ville, s’engagent pour faire front et tenter de s’émanciper des stigmatisations qu’ils et elles subissent. C’est ce que nous allons tenter de mettre en exergue dans cette première partie afin de mieux cerner quels sont les leviers de l’émancipation habitante au sein d’un quartier populaire. &lt;strong&gt;Il nous paraît effectivement nécessaire de contextualiser de manière réflexive la situation d’écoute dans laquelle nous sommes immergé·e·s comme un exemple de la fabrique des stigmatisations. Puis nous traiterons de l’ancrage du collectif Horizome dont l’objet associatif consiste à accompagner les pouvoirs d’agir habitants de Hautepierre, en se basant notamment sur le webmédia HTP radio comme un espace-temps réflexif de la fabrication de l’information à l’ère de la post-vérité.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h2&gt;1.1 Le quartier de Hautepierre comme exemplaire de la fabrique des stigmatisations&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Dans la vague des mouvements sociaux des années 1980 et 1990, ce que l’on nomme les révoltes urbaines, comme les dites « émeutes », focalisent dès lors des paroles plurielles comprises comme &lt;em&gt;&lt;strong&gt;un cri&lt;/strong&gt;&lt;/em&gt; de la part des classes les plus jeunes issues des quartiers, qui pour reprendre de Certeau (1994) de sa nature immédiate, ne peut pas s’institutionnaliser. L’objectif de ces révoltes est alors de rendre visible les oppressions et le jeu de domination qu’ils et elles subissent de la part des forces de l’ordre et/ou du pouvoir judiciaire, premiers représentants du dogme étatique républicain. De nombreux dispositifs nés par le biais de l’invention du ministère de la Ville en 1990, vont dès lors voir le jour avec pour objectif principal d’enrayer le phénomène des « violences urbaines » dans les banlieues. Comme l’a théorisé Michel Foucault puis Giorgio Agemben, un dispositif disciplinaire s’inscrit dans une relation de pouvoir et de rapports de force « pour orienter, bloquer, stabiliser et utiliser des formations sociales prises dans les effets pragmatiques d’un discours, d’une technique, d’une idéologie » (Foucault, 1978, p. 299). Il a une fonction instrumentale et s’organise afin de répondre à une urgence sociale par le biais du contrôle, du pouvoir et de l’aliénation (Agemben, 2007). Le vocabulaire employé par la politique de la ville montre sa faculté à transformer les mots à partir de sa position descendante. C’est de cette manière que Hautepierre devient successivement dès 1996, une z&lt;em&gt;&lt;strong&gt;one urbaine sensible&lt;/strong&gt;&lt;/em&gt; (ZUS), puis à partir de 2015 un q&lt;em&gt;&lt;strong&gt;uartier prioritaire de la Ville&lt;/strong&gt;&lt;/em&gt; (QPV) et depuis 2021, un &lt;em&gt;q&lt;strong&gt;uartier de reconquête républicaine&lt;/strong&gt;&lt;/em&gt; (QRR). Ce qui est notable, c’est la violence des mots employés, fabriquant spécifiquement la stigmatisation des banlieues pour, à force d’être médiatiser, se perpétuer par les personnes issues de ces dernières (Bourdieu, 1979). C’est également ce que montrent Laurent Bazin et Monique Sélim, à travers une lettre ouverte de l’association des anthropologues de France sur le phénomène des émeutes de 2005, faisant lien avec l’utilisation des médias nationaux  : « Le débat médiatique s’est focalisé sur les problèmes de l’intégration qui fournissent depuis vingt‑cinq ans justement une explication passe‑partout masquant la &lt;strong&gt;réalité&lt;/strong&gt; des rapports sociaux, renvoyant à une origine extérieure (l’immigration) les problèmes découlant de la condition faite aux classes laborieuses, elles‑mêmes culpabilisées (puisque ne s’assimilant pas), considérées étrangères et éloignées dans les banlieues » alors qu’il s’agit du point de vue de l’anthropologie d’y comprendre « une lutte populaire qui remet en question le dogme du modèle républicain/français d’intégration » (2007, p.108).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Par ailleurs, afin de pallier la situation d’enclavement dans le quartier mais aussi dans une visée d’intervention sociale, un projet de réhabilitation débute en 2009 dans le cadre du programme national de rénovation urbaine (PNRU), quarante ans après sa création. Pensé en 1969 en réaction aux grands ensembles, l’urbanisme de Hautepierre est caractéristique d’une cité-jardin, composé d’un plan au sol en forme de nid d’abeille laissant en coeur de &lt;em&gt;maille&lt;/em&gt; des espaces calmes. La politique de rénovation urbaine de 2008 intervient massivement sur le réaménagement de trois des cinq mailles résidentielles totalisées, concentrant la part la plus importante de logement social, en accompagnement du projet du tramway et de restructuration de la trame des circulations. Le plan de rénovation urbaine (PRU), piloté de manière &lt;em&gt;topdown&lt;/em&gt; par l’agence nationale de rénovation urbaine (ANRU), a notamment transformé la configuration spatiale d’une cité-jardin en un projet sécuritaire perçant ces coeurs de maille (Morovich, 2015). En 2022, les travaux concernant le PNRU2, autour des deux mailles restantes vont débuter avec le projet de rénover 440 logements, d’en démolir 261 et d’aménager ce que l’on nomme la résidentialisation. Ainsi même si comme l’a montré Cyprien Avenel (2005), la rénovation urbaine de son aspect lié au développement durable, permet à la fois de renouveler les manières de penser l’intervention sociale et de redonner confiance aux acteur·ice·s locaux dans la capacité à refaire société, pour Vincent Veschambre (2005), il est essentiel de questionner l’appropriation des espaces urbains au sein de ce contexte de résidentialisation. Effectivement, le clivage socio-culturel entre centre-ville et périphérie insiste à montrer une différence notable de traitement appréhendant « le principe de domination au travers de la trace » (Veschambre, 2008, p.201). Au centre- ville, on parle de patrimoine urbain, alors qu’en banlieue, on emploie le concept de rénovation ; d’un côté, on essaye de conserver, de l’autre, on détruit pour oublier.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans un autre champ, c’est le poids des statistiques comme dispositif sociologique qui vont nous permettre d’appuyer autrement ce que l’on nomme &lt;strong&gt;la fabrique des stigmatisations&lt;/strong&gt;. En effet, ces données dites objectives mettent l’accent sur les difficultés vécues au sein de la classe populaire sans pour autant prendre en compte dans leur équation, l’action ou les parcours de vie des personnes qui y sont « classées ». De même, selon l’époque et le type de gouvernement en place, les indices de calcul évoluent, transformant leur objectivité relative. Par exemple, le taux de pauvreté monétaire utilisé en France pose des limites de calcul en fonction des évolutions du revenu médian&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/003-A/#fn3&quot; id=&quot;fnref3&quot;&gt;3&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. Les indicateurs socio-économiques du quartier de Hautepierre révèlent ainsi des écarts importants vis-à-vis de reste de l’agglomération strasbourgeoise, un taux de chômage élevé, une forte population ouvrière et immigrée, un taux de familles nombreuses et monoparentales des plus importants&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/003-A/#fn4&quot; id=&quot;fnref4&quot;&gt;4&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. Les publics les plus jeunes et féminins souffrent le plus de ces conditions de précarisation, parce que comme l’a montré Payet et Giuliani (2008), ce sont des personnes disqualifiées socialement et privées de reconnaissance, affaiblies par une catégorisation de l’action publique qui « naturalise leur place dans l’espace social » (2008, p. 151). Cependant, ils ont également montré qu’ilels n’en ont pas moins une capacité créatrice d’émancipation, transformant par les faits, les images que l’on veut leur coller.&lt;/p&gt;
&lt;h2&gt;1.2 Quels leviers d’émancipation de la jeune classe populaire issue de Hautepierre ?&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Afin d’étudier les &lt;em&gt;mondes sociaux peu légitimés&lt;/em&gt; pour reprendre les termes de Laurence Roulleau-Berger (2004), comme le contexte d’un quartier d’immigration où la part de la population qui a moins de vingt-cinq ans est des plus significatives&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/003-A/#fn5&quot; id=&quot;fnref5&quot;&gt;5&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;, il est nécessaire d’analyser la place du chercheur et/ou de l’acteur associatif qui agissent en son sein. Rappelons que la notion de « jeunesse » est d’abord un processus lié à la fois aux trajectoires de vie des groupes concernés et au sentiment d’appartenance qui structure socialement leur ancrage territorial (Gauthier &amp;amp; Guillaume,1999). Notre enjeu ici est de légitimer la place d’une « jeunesse de quartier » au sein d’une expérience réflexive commune de cocréation d’un média, proposant de ce fait en termes méthodologiques, une transformation dans les manières d’intervenir sur le terrain, passant d’une pratique scientifique descendante à des recherches participatives dans une logique horizontale et pragmatique**&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/003-A/#fn6&quot; id=&quot;fnref6&quot;&gt;6&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;**. Barbara Morovich (2015), anthropologue et co-fondatrice du collectif Horizome a ainsi montré comment, à partir d’expériences artistiques de co-création réalisées à Hautepierre, s’opère un travail de réinterprétation des identités symboliques en permettant aux participant·e·s de réinvestir leurs imaginaires sociaux tout en les politisant. Le collectif Horizome créé en 2008, réalise des actions inclusives dans l’espace public de Hautepierre, tentant d’inverser les rôles stratégiques décisionnels en se positionnant comme un facilitateur (&lt;em&gt;hub)&lt;/em&gt; entre des initiatives habitantes et les pouvoirs publics. L’association dont la posture n’est pas aisée, glissant entre les volontés habitantes et les injonctions étatiques (Desgrandchamp, 2020), regroupe des designers, artistes, urbanistes, chercheurs en sciences sociales et en arts et habitants de Hautepierre qui interrogent collectivement la fabrique participative de la ville. Pour y parvenir, pas de programme pré-conçu mais une tactique systémique permettant les allers retours entre expériences, documentation de l’expérience et analyse scientifique partagée. Néanmoins, de son implication aux injonctions étatiques, notamment du fait de sa survie financière, le collectif participe sans le maîtriser à contrôler les usages populaires du quartier (Joly et Lebrou, 2021). C’est pourquoi, il est nécessaire que dans l’intervention associative, il y ait gage de réflexivité sur les jeux de ses divers·e·s acteur·ice·s, pour rendre visible les dominations des minorités auxquelles l’association contribue malgré elle (Morovich, 2017).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Effectivement, l’appellation dite d’intervention sociale, largement usée aujourd’hui comme un dispositif d’utilité sociale, a été fondée suite à l’évolution des politiques publiques et sociales. François Dubet (2002) parle du &lt;em&gt;déclin des institutions contemporaines&lt;/em&gt; pour définir les mutations de l’action publique institutionnelle en modèle d’intervention, marquant à la fois la possibilité de déresponsabilisation du pouvoir public vis-à-vis de la place des minorités au sein de la société et dans le même temps, la transformation du positionnement social de ces usager·e·s. On passe de l’assistanat à une vision capacitaire de l’usager amené à être accompagné par les associations locales commanditées (Tissot, 2007). Mais dans le même temps, cette possibilité d’« ouverture » permet aux individus discriminés de rendre visibles leurs conditions et de repolitiser leur place dans la société. C’est en publiant leurs récits de vie (&lt;em&gt;life story by&lt;/em&gt;) plutôt que leur histoire vécue (&lt;em&gt;life history about&lt;/em&gt;), qu’il est possible de leur attribuer une reconnaissance réflexive, preuve d’une autonomisation dans l’action (Harraway, 1988). C’est l’idée sous-jacente de la création du média HTP radio en 2018, porté par Horizome en collaboration avec un groupe d’habitant·e·s de Hautepierre, eux et elles-mêmes membres du conseil d’administration de l’association. En ce sens, il s’agit d’un &lt;em&gt;médiactiviste&lt;/em&gt; (Cardon et Granjon, 2010) qui veut user de son institutionnalisation médiatique pour prêter son pouvoir de porter la voix. L’idée est alors de déplacer une position sociale et médiatique extérieure (ceux et celles dont on parle) vers une inclusion à faire media (ceux et celles que l’on écoute). La tâche n’est pas simple, HTP radio étant en partie financée par le contrat de ville et récemment, par le fonds de soutien aux « médias d’information sociale de proximité » du ministère de la Culture. Cependant, il prône, &lt;em&gt;via&lt;/em&gt; son processus de production informationnelle « avec pour et par » ses adhérent·e·s, l’émancipation populaire dans sa lignée alternative et libertaire, l’esprit critique et la post-production collaborative devenant les gages de sa relative autonomie. Ainsi, au travers de ce que l’on nomme le design de récit comme un art dramaturgique, il s’agit de traduire collectivement des récits de vie et/ou des histoires de société en sons. Dans la deuxième partie, nous allons pouvoir mettre en exergue la singularité de ce processus médiatique et tenter de rendre visible son &lt;em&gt;régime de vérité&lt;/em&gt; (Foucault, 1979).&lt;/p&gt;
&lt;h1&gt;Partie 2 - L’apport du design narratif au sein de la production de HTP radio : scénariser une éthique commune pour valoriser les paroles et réflexivités populaires&lt;/h1&gt;
&lt;p&gt;Ce que l’on nomme le design de récit pourrait se définir comme l’art ou l’expertise de transformer la production de la narration en juxtaposant différents éléments extraits de leur contexte initial. Appellation largement utilisée dans le domaine du jeu vidéo et du &lt;em&gt;marketing&lt;/em&gt;, il rappelle, en termes de montage, la technique musicale dite de &lt;em&gt;sampling&lt;/em&gt; élaborée par Pierre Schaeffer dans son &lt;em&gt;traité des objets musicaux&lt;/em&gt; (1966). Le compositeur et/ou le designer sonore se positionne ainsi comme un expert du montage. Mais si le design de récit se voit revêtir une potentialité participative, notamment par le biais de ce que Bernard Stiegler nomme l’individuation psychique (2005, p.335), le designer en tant qu’&lt;em&gt;&lt;strong&gt;individu collectif&lt;/strong&gt;&lt;/em&gt; pourrait alors devenir un facilitateur (un allié) de la mise en récit collective, écrite en aval de toute expérimentation éprouvée. C’est ce que l’on va tenter de conceptualiser dans cette partie, en proposant par la pratique du codesign, une fabrique de l’information décentralisée. Pour y parvenir, il est nécessaire de rester critique en nuançant l’hypothèse énoncée dans le sens où la participation citoyenne est surtout utilisée comme un instrument de domination par les pouvoirs publics, surtout lorsque cette dernière est invoquée dans un quartier populaire (Gintrac et Giroud, 2014). Il s’agirait effectivement de prétexter la participation alors qu’il est question de concerter les résidents d’un quartier populaire afin de leur faire accepter une proposition déjà construite en amont (Lefebvre, 1968).&lt;/p&gt;
&lt;h2&gt;2.1 Le podcast, une pratique commune de mise en récit distribuée pour un renversement de la fabrique de l’information ?&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Depuis 2017, la pratique et la réalisation de podcasts&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/003-A/#fn7&quot; id=&quot;fnref7&quot;&gt;7&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; produits ou autoproduits en France ne cesse de se développer, chacun et chacune y trouvant un espace qui leur permettrait de prendre le temps d’interroger une thématique issue du quotidien ou de donner la parole à des individualités ou des groupes invisibles (Goffart, 2017). Pour l’animateur de radio libre, Edgar Szoc : «  Les logiques de domination habituellement à l’œuvre dans la société y sont suspendues le temps d’un podcast, puisque c’est la personne qui parle qui est (en général) aux commandes. Ce besoin de non-mixité est généralement perçu par la société comme un repli communautaire, alors que cette méthode possède un haut potentiel émancipateur lorsqu’elle est envisagée comme un moyen (arriver à plus d’égalité et déconstruire les systèmes de domination) et non une fin » (Szoc, 2017, p.6). Le podcast peut ainsi devenir une alternative médiatique ouverte à la diversité puisqu’en non-mixité. Mais sa mise en forme du point de vue du design sonore, pose cependant la difficulté éthique de la manipulation du son (Volcler, 2017). À l’inverse des États-Unis, où il est courant d’utiliser le &lt;em&gt;storytelling&lt;/em&gt; ; en France, il s’agit le plus souvent de discussions montées où les animateur·ices invitent des personnes qui vivent les situations de discriminations interrogées dans le podcast. Il est effectivement assez rare dans l’ensemble des chaînes actuelles de production de podcasts, de voir également ces personnes participer au questionnement de fond préparatoire, au processus de conception de l’émission ou encore à l’étape du montage ou de la diffusion du podcast. C’est aussi pourquoi au travers de cet article, il devient intéressant d’analyser le processus de co-création radiophonique qui produit une information décentralisée, parce qu’elle se conçoit depuis la périphérie de Hautepierre et ce, de manière collective et distribuée.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La philosophie du libre et les pratiques numériques participatives qui lui sont associées telles que le pair à pair (Bauwens, 2015) ou l’ubuntu, sont invoquées ici pour nous aider à soulever la question de la domination en prenant appui sur l’inversion de la centralité (qu’elle soit numérique ou urbaine) par le biais d’un système de pensée distribué. Prenons l’exemple de Linux qui, pour composer son système d’exploitation &lt;em&gt;Ubuntu&lt;/em&gt;, s’est basé sur la philosophie africaine du « Je par le nous » issue des langues bantoues. Cela a permis de révolutionner par la même occasion la légitimité de l’égo cartésien dans les esprits et les usages des utilisateur·ice·s. On peut y voir une manière dite radicale de contrebalancer l’élitisme du &lt;span class=&quot;underline&quot;&gt;S&lt;/span&gt;avoir et ainsi de jouer de la contradiction et du négatif afin d’affirmer « le besoin de radicalité pour révéler et rendre intolérables toutes les dominations et les injustices » (Caillé, 2021, p.16). Dans notre cas, c’est parce que la périphérie devient notre centralité qu’il devient possible en tant que média de quartier de renverser les regards sur les stigmatisations dont souffrent les résident·e·s de Hautepierre. Effectivement, la théorisation de &lt;em&gt;la ville vue d’en bas&lt;/em&gt; (collectif Rosa bonheur, 2019) nous permet de donner des clés de compréhension sur les usages périphériques de la ville, en proposant différents récits de transformation individuelle par le biais du &lt;em&gt;hacking&lt;/em&gt; social organisé collectivement. Il s’agit de laisser la place et de faire confiance aux propositions populaires pour composer d’autres potentialités d’urbanités légitimes. Cette idée renvoie à bien des égards à la notion d’&lt;em&gt;archipélisation&lt;/em&gt; conceptualisée par le philosophe décolonial Edouard Glissant (1997). En ce sens, on peut la saisir comme un système distribué dont la complexité permet de repenser le monde en en fabriquant de nouveaux (Goodman, 2006). Finalement, cette double pensée combinant philosophie du libre et archipélisation nous permet de justifier les manières de mise en récit radiophonique puisque les sujets des podcasts deviennent les acteurs de leur fabrication. L’adage du « je par le nous » de l’ubuntu est, de ce fait, proposé en expérimentation concrète par le truchement de la fabrique de l’information décentralisée réalisée via le média HTP radio. C’est ce que nous allons investiguer maintenant, en analysant un processus de fabrication spécifique issu d’une résidence de codesign menée entre 2019 et 2022 au sein de HTP radio.&lt;/p&gt;
&lt;h2&gt;2.2 Retour d’expérience sur la fabrique de l’information décentralisée&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;La résidence dénommée «Travail sur le travail » a été conçue comme un outil de design participatif (La 27ème région, 2011) permettant à un groupe hétéroclite &lt;strong&gt;(cf. nbp.2)&lt;/strong&gt;, d’interroger une thématique à partir des divers vécus. Partant de leur position de travaileur·euse·s précaires, tel que bénévoles, sans papiers, mères au foyer, travailleurs et travailleuses racisé·e·s, l’idée était de renverser les à priori sur leur pouvoir d’agir en partant de la philosophie féministe qui démontre que le fait de pouvoir dire est déclencheur de l’émancipation individuelle (Garcia, 2021). Une quinzaine de séances a été réalisée, chacune d’elles évoluant en fonction de celle qui la précédait &lt;strong&gt;(cf. tab.1 : processus résidence &lt;em&gt;Travail sur le travail&lt;/em&gt;)&lt;/strong&gt;. Partant ainsi du processus du &lt;em&gt;design test-erreur&lt;/em&gt; (Desgrandchamp, 2017), il s’agit dans le sens du codesign, d’écrire la méthodologie en aval de l’expérience, permettant de laisser le terrain et donc le groupe d’amateur·ice·s s’organiser. Seule la première séance a été conçue en amont afin de permettre à l’ensemble du groupe de prendre le temps de se rencontrer, de partager un repas et de se raconter les un·e·s aux autres. La dernière séance qui concernait le travail de montage et de remontage, a dû évoluer suite au contexte sanitaire, laissant la place à un·e monteur·euse spécifique par podcast réalisé. C’est par les retours de l’écoute de ces derniers que ce moment est devenu collectif, en utilisant notamment des outils numériques et certains réseaux sociaux tel que &lt;em&gt;whatsapp&lt;/em&gt; ou &lt;em&gt;signal&lt;/em&gt; (en fonction de leur présence sur ces types d’application).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Premièrement, les travaux de Gérard Genette (1972, 1983) autour du récit et de l’acte narratif, permettent d’appuyer notre processus de design de récit décentralisé. Selon lui, l’écriture d’un texte, que l’on peut facilement transposer à l’écriture d’un son (Deshays, 2011), implique des choix techniques qui vont engendrer un résultat spécifique quant à la représentation verbale de l’histoire. Selon lui, ce serait de l’écriture que naît le récit, qui est lui-même composé du discours avec les autres et de l’histoire de soi. Pourtant, l’aspect participatif ici expérimenté remet en question l’écriture pour valoriser sa dimension vivante et muable. En effet, durant la résidence, le processus de conception n’avait pas de linéarité préalable, laissant la place à tout un·e chacun·e d’explorer son histoire personnelle et via les temps en groupe, d’en écrire un récit commun. D’un autre point de vue sur le récit, Paul Ricoeur (1998) a distingué trois éléments pour constituer ce dernier comme une stratégie informationnelle. Il parle de &lt;em&gt;la préfiguration, la configuration et la refiguration&lt;/em&gt;, à saisir comme des séquences successives d’activations spatio-temporelles permettant de fabriquer le récit. La préfiguration permettrait de parler de la mémoire, de « ce récit engagé dans la vie quotidienne, dans la conversation, sans s’en détacher encore pour produire des formes littéraires » (1998, p.45). Il s’agit des temps de concertation du groupe de travail où chacun·e partage son propre vécu en lien à la thématique interrogée. Ensuite, l’étape de configuration rend compte d’un temps construit, soit une trame narrative qui permettrait aux auteur·ices de déployer différentes techniques pour écrire puis composer une histoire fictive symbolisant la richesse des vécus racontés. On peut spécifier ici le format du plateau radio, de l’entretien individuel ou du portrait sonore testés durant la résidence. Enfin, l’étape de refiguration exprime la lecture du récit dans sa dialectique avec l’écriture, et donc traite de l’importance du lecteur/auditeur comme un riposteur à l’étape de configuration. Il s’agit ici des différents va et vient dans la réalisation du montage de la narration sonore qui évolue suite aux retours individuels d’écoute. On parle alors de versions évoluant vers la narration sonore finale. Prenons en exemple le podcast autour du travail spécifiquement féminin, un premier montage recomposant différentes interventions dans les plateaux-radio a permis de déclencher une discussion en groupe sur la portée de la racialisation du travail. En effet, comme l’a expliqué une des personnes motrices de la discussion : « lorsqu’on parle du travail féminin et de Hautepierre, on doit forcément parler du travail racisé comme une autre forme d’assignation de ces dites travailleuses » (notes de terrain, 4 juillet 2021). Le podcast a ainsi évolué en prenant appui sur l’histoire familiale de cette personne pour rendre la justesse à sa théorie &lt;strong&gt;(cf. med.1 : Travail féminin et racialisation du travail)&lt;/strong&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans un deuxième temps, nous nous intéressons à l’art du montage radiophonique pour interroger le régime de vérité (Foucault, 1979) des podcasts produits sur le travail populaire. Très utilisé dans le milieu de la musique, que ce soit dans le champ de la musique savante dite concrète ou celle plus populaire du &lt;em&gt;&lt;strong&gt;hip hop&lt;/strong&gt;&lt;/em&gt;, le &lt;em&gt;&lt;strong&gt;sampling&lt;/strong&gt;&lt;/em&gt; permet de recomposer une narration en utilisant différentes sources que l’on va venir modifier, altérer, transformer à ne plus reconnaître la source. En termes radiophoniques, et plus précisément dans la fabrication d’un podcast, il est intéressant car il devient possible de relier les sources glanées sur internet, les données récoltées en atelier, qu’elles soient savantes, populaires, fictives ou réelles, mais cela pose également la question de la mise à distance vis-à-vis de ces informations et de leur véracité. Reprenons l’exemple du podcast autour du travail féminin et de la racialisation du travail pour nous permettre de mettre en avant ce régime de vérité &lt;strong&gt;(cf. fig.1 : trame narrative podcast&lt;/strong&gt;). HTP radio récolte les informations par les plateaux radio, les entretiens individuels ou les portraits, devenant eux-mêmes des sources de paroles issues du terrain. D’autres informations, comme les morceaux de documentaires ou d’archives, sont glanées sur internet. Elles permettent à titre d’exemple là-bas d’affirmer, de renforcer ou de renverser une opinion émise ici. Et on utilise des fictions artistiques telle qu’un morceau de film ou un titre musical pour traduire une information pointée par les interviewé·e·s considérées comme fragilisante. C’est-à-dire soit qui atteindrait directement leur intégrité ou bien qui affaiblirait leur position de « non sachant » selon le point de vue de l’auditeur·ice.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Afin de permettre de mieux saisir la portée de la mise à distance ainsi que le régime de vérité de chaque type de données utilisées dans ce podcast, nous avons imaginé un outil analytique tridimensionnel évoquant la dimension de l’objet sonore (fréquence/ /vitesse) et reprenant les trois types de vérité que l’on a pu spécifier pour chaque type de sources utilisé dans le podcast &lt;strong&gt;(cf. fig.2 : régime de vérité)&lt;/strong&gt;. On retrouve en &lt;em&gt;&lt;strong&gt;x&lt;/strong&gt;&lt;/em&gt; la &lt;em&gt;&lt;strong&gt;vérité sociale&lt;/strong&gt;&lt;/em&gt;, soit la validité reconnue par les pairs de la personne émettant la vérité. Par exemple, Casey est reconnue par ceux qui réalisent et produisent le &lt;em&gt;&lt;strong&gt;hip hop&lt;/strong&gt;&lt;/em&gt; en tant qu’artiste militante décoloniale. Ensuite, on parle de la &lt;em&gt;&lt;strong&gt;vérité factuelle&lt;/strong&gt;&lt;/em&gt; en &lt;em&gt;&lt;strong&gt;y&lt;/strong&gt;&lt;/em&gt;, où il s’agit de vérifier l’objectivité ou la subjectivité de la donnée en tant que fait. Il s’agit de la vérification d’une opinion ou d’un point de vue individuel. Et enfin, la &lt;em&gt;&lt;strong&gt;vérité analytique&lt;/strong&gt;&lt;/em&gt; en &lt;em&gt;&lt;strong&gt;z&lt;/strong&gt;&lt;/em&gt; concerne les données dont l’analyse de la signification, qu’elle soit sémantique, symbolique ou scientifique, suffit à déterminer sa véracité. On peut prendre en exemple la parole d’une chercheuse strasbourgeoise en droit du travail qui revient sur la notion de féminisation du travail ou bien la lecture de l’ouvrage de Françoise Vergès vis-à-vis de la déconstruction du fonctionnement de la racialisation du travail au sein de la mondialisation capitaliste. En définitive, ce test de mise en régime de vérité peut fonctionner pour un podcast spécifique mais ne peut pas se généraliser au média lui-même. Ceci illustre aussi notre position ambigüe de médiation, car d’une certaine manière en œuvrant à justifier un processus de conception particulier, on peut tendre à vouloir l’universaliser alors que le participatif, en termes éthiques, ne peut pas se diriger lorsqu’il s’agit d’appuyer les émancipations populaires.&lt;/p&gt;
&lt;h1&gt;Conclusion&lt;/h1&gt;
&lt;p&gt;« Cesser d’opposer citoyenneté et pauvreté, dans les pratiques comme dans les représentations, ne peut se réaliser sans bousculer l’ordre établi » (Carrel, 2013). Ces mots montrent bien à quelles contradictions HTP radio doit se confronter. De la stigmatisation à l’émancipation, de la transmission d’un savoir à l’organisation automédiatique, il y a ce souhait de troubler une certaine division du travail, un certain nombre d’images et d’injonctions. Du côté de l’État, dont nous devrions appliquer sa politique de la ville en raison des subventions reçues, nous sommes perçus comme des agents de l’ordre public. Du côté des habitant.e.s, nous sommes, à tout moment, susceptibles de n’être plus que des potentielles « balances, des flics, des journalistes racoleurs… » (notes de terrain, 1&lt;sup&gt;er&lt;/sup&gt; mai 2019). Entre les deux, le désir de nourrir un mouvement social à l’aune de nos recherches, le désir de faire office de traducteur·ice, de passeur·ice, de l’un ou de l’autre côté de la barrière institutionnelle, nous assigne à la complexité de la réflexion.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La posture d’HTP radio en tant que structure automédiatique est indéniablement ambiguë. Alors que la capacitation habitante est le cœur du projet, nous n’avons toujours pas réussi à faire naître, au cœur du média, une dynamique autogérée par les habitant.e.s. Toutefois, notre volonté première, celle de créer un canal susceptible de porter des voix alternatives, voire dissidentes vis-à-vis du discours hégémonique sur les quartiers populaires, demeure intacte. Notre éthique est celle, mouvante et aux contours flous, de l’artivisme (Ouardi et Lemoine, 2010). Dans un contexte géographique et socio-économique, où l’agir et le revendicatif ne sont pas opérationnels parce que les moyens pour « organiser la confrontation démocratique entre la population et les pouvoirs publics » semble caduc (Carrel, 2013), notre posture, entre média alternatif, structure associative consultative et participative, et automédia, est une négociation permanente entre formes et discours, entre arts et pratiques politiques. Nous ne pouvons pas « fétichiser la production d’information sur internet » (Cardon et Granjon, 2010). Celle-ci, prise dans sa dimension purement individuelle, nous sépare des enjeux collectifs de notre média. Nous ne pouvons pas non plus idolâtrer le participatif et « renvoyer l’entière responsabilité de la participation aux pauvres et à dégrader la citoyenneté en civisme » (Murard, 2009). En définitive, loin des rhétoriques sécuritaires et des appels à l’ordre, il nous reste à trouver des formats et des contenus pour mener à bien une entité qui fabriquerait autre chose que du consentement, c’est-à-dire du &lt;em&gt;bouleversement&lt;/em&gt; (Carrel, 2013) ou de la &lt;em&gt;turbulence&lt;/em&gt; (Dupuis-Déri, 2016).&lt;/p&gt;
&lt;section class=&quot;footnotes&quot;&gt;
&lt;ol class=&quot;footnotes-list&quot;&gt;
&lt;li id=&quot;fn1&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Voir Alain Rey (2012), dictionnaire historique de la langue française, p.1136. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/003-A/#fnref1&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn2&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Le groupe comprend 12 personnes dont une chercheure indépendante en intervention sociale, originaire de Hautepierre ; deux hommes sans papiers, fondateurs d’un collectif autonome ; une artiste et une présidente associative, habitantes de Hautepierre, membres du CA de Horizome et marraines de HTP radio ; une ancienne volontaire en service civique, en demande de logement ; une personne bénévole, monteuse audio-visuelle, deux étudiantes, en design et en histoire, en stage à HTP radio ainsi que deux membres du comité opérationnel de Horizome : un artiste coordinateur du projet et une chercheure en design à l’Université de Strasbourg. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/003-A/#fnref2&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn3&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Voir l’étude menée par le CNLE : &lt;a href=&quot;https://www.cnle.gouv.fr/definitions-de-la-pauvrete.html&quot; target=&quot;_blank&quot;&gt;&lt;span class=&quot;underline&quot;&gt;https://www.cnle.gouv.fr/definitions-de-la-pauvrete.html&lt;/span&gt;&lt;/a&gt;, consulté le 01/03/22 &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/003-A/#fnref3&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn4&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Voir SIG de la politique de la ville, &lt;a href=&quot;https://sig.ville.gouv.fr/Territoire/QP067011&quot; target=&quot;_blank&quot;&gt;&lt;span class=&quot;underline&quot;&gt;https://sig.ville.gouv.fr/Territoire/QP067011&lt;/span&gt;&lt;/a&gt;, consulté le 28/03/22 &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/003-A/#fnref4&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn5&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;La part des personnes de moins de vingt-cinq ans à Hautepierre est estimée en 2020 à &lt;strong&gt;41,9 % de la population (INSEE)&lt;/strong&gt; &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/003-A/#fnref5&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn6&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Pour exemple similaire, voir la recherche participative « Pop-Part » (coordination scientifique : Marie-Hélène Bacqué et Jeanne Demoulin), &lt;a href=&quot;https://jeunesdequartier.fr/&quot; target=&quot;_blank&quot;&gt;&lt;span class=&quot;underline&quot;&gt;https://jeunesdequartier.fr/&lt;/span&gt;&lt;/a&gt;, consulté le 24/05/22. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/003-A/#fnref6&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn7&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;On peut citer pour exemple la chaîne de production et de diffusion de podcasts &lt;em&gt;Binge audio,&lt;/em&gt; produisant depuis 2017, des émissions dites engagées, comme &lt;em&gt;Les couilles sur la tables&lt;/em&gt; (Victoire Tuaillon, 2017) ou &lt;em&gt;Kiffe ta race&lt;/em&gt; (Rokhaya Diallo et Grace Ly, 2018). &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/003-A/#fnref7&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;/ol&gt;
&lt;/section&gt;
</content>
    </entry>
    
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      <title>[Événement] Automedias : Le Médiactivisme Disrupté ?
      </title>
      <link href="https://automedias.org/fr/event/005-E/"/>
      <updated>2024-07-12T00:00:00Z</updated>
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      </author>      
      <content xml:lang="fr" type="html">&lt;h1&gt;Presentation&lt;/h1&gt;
&lt;p&gt;« Que ce soit le geste auto-médiatique produit à la volée par un seul individu avec un smartphone, ou l’entreprise collective automédiatique déjà aperçue dans le champ des luttes démocratiques, qui réinvente les formes des médias tactiques et des médiactivistes, l’automédiation désigne l’autoproduction et l’autodiffusion de l’information à caractère politique par l’usage ou la réinvention des appareils et circuits de communication numériques. »  Telle est la définition donnée de l’Automedia en introduction du dossier de recherche collectif publié par l’organisation du même nom dans le numéro 6 des Cahiers Costech.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pourtant si l’automedia et l’automediation semblent hériter de l’avant-garde des médias tactiques ou plus largement de la tradition médiactiviste, leurs réinventions à l’époque des technologies, des plateformes numériques et de l’Intelligence Artificielle apparaît – encore aujourd’hui – davantage comme un enjeu à conquérir qu’une réalité socio-technique établie. Si une transformation médiatique s’opère bien sous l’effet des conditionnements provoqués par la numérisation des supports de communication, les enjeux politiques visés par la tradition médiactiviste ne sont pas assurés d’être renouvelés.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au contraire, le contexte infrastructurel dans lequel ces nouvelles pratiques s’élaborent semble davantage témoigner des mutations culturelles du capitalisme de l’information que d’un renouvellement de la posture contre-hégémonique  propre au médiactivisme qui nécessiterait – entre autres – une souveraineté technologique et une nouvelle organisation économique médiatique. Exceptions faites de quelques programmes numériques tels que Discord, Mastodon, Telegram, Mobilizon l’écrasante majorité de la communication sur Internet se fait aujourd’hui sur les grandes plateformes du capitalisme numérique, qu’il soit américain (Facebook, X, YouTube, Instagram, Twitch, Linkedln, etc.) ou chinois (TikTok), quelle que soit la sensibilité ou l’intention politique des émetteurs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Plus précisément, le tournant numérique du médiactivisme semble vider le mouvement de sa radicalité comme pour tenter d’en désamorcer l’ambition politique, tout en capitalisant sur les volontés et les expressions numériques de ses participants. Si les technologiques numériques et celles de l’Intelligence Artificielle sont pourtant susceptibles d’apporter des puissances politiques nouvelles au médiactivisme , nous faisons ici l’hypothèse d’une corruption de ses finalités politiques par le contexte techno-économique auquel celles-ci sont désormais soumises. Un processus que Bernard Stiegler nomme : disruption.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans son ouvrage États de choc, Bêtise et savoir au 21ème siècle , Stiegler développe les analyses de Naomi Klein publiées dans La Stratégie du choc : la montée d’un capitalisme du désastre  pour conceptualiser une « stratégie du choc technologique où ce sont les conditions d’autonomie et d’hétéronomie des institutions académiques au sens large […] qui se trouvent radicalement modifiées  » par un contexte techno-économique propre à engendrer des innovations destructrices. Une analyse que Stiegler redéveloppera quelques années plus tard dans son ouvrage Dans la Disruption, Comment ne pas devenir fou ?  pour en généraliser le procédé, au-delà de l’assaut porté contre les institutions étatiques par un techno-capitalisme libertarien.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cependant, l’intérêt majeur de l’analyse stieglerienne consiste dans l’apport de concepts visant à déconstruire la posture d’opposition politique afin de renouveler les formes du combat (devenant techno-politique) et faire émerger des réponses propres à son devenir technologique. Ainsi, à la suite de Jacques Derrida , Stiegler rappelle la nature pharmacologique de la technique (toute technique est à la fois poison et remède) et prône la bifurcation plutôt que la révolution pour proposer une stratégie de combat contre la disruption. Si « la question (pharmaco-politique) est toujours de renverser le poison en remède », alors l’enjeu politique n’est plus tant de s’opposer à ce devenir pour revenir à la tradition médiactiviste que de faire bifurquer ce devenir vers des formes politico-médiatiques numériques qui peuvent résoudre certaines apories de la tradition médiactiviste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ainsi, nous proposons de nommer automedia le concept médiatique qui a résulté d’une disruption du médiactivisme par le capitalisme numérique pour redéfinir le/la médiactiviste en YouTuber ou en Tiktoker . L’enjeu de ce séminaire est double. Il consistera d’abord à approfondir l’hypothèse de cette disruption constituant l’automedia en innovation destructrice du mouvement médiactiviste. Il consistera ensuite à s’interroger sur les devenirs et les formes potentielles d’une pharmaco-politique de l’automedia pour penser et former son devenir positif.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Plusieurs évolutions nous permettent de caractériser cette disruption et de distinguer le modèle automediatique en train d’émerger du modèle médiactiviste dont il est issu. Nous remarquons deux évolutions majeures par rapport au médiactivisme : auto-media désigne des principes d’auto-production et des principes d’auto-matisation technologiques au sein d’entreprises de productions médiatiques. Automedias synthétise ainsi une déclinaison sémantique à partir du préfixe « auto- » pour produire au moins deux significations.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans l’histoire technique du médiactivisme, les dynamiques d’auto-production étaient réservées à quelques initié.e.s issu.e.s du monde de la production audiovisuelle et/ou cinématographique, qui se réunissaient en groupe pour produire une fabrique collective. A l’inverse, la fabrique automédiatique veut pouvoir être pratiquée individuellement et être incarnée par tout un chacun.e sur des appareils de communication et plateformes numériques, sans requérir des compétences techniques (audiovisuelles) ou technologiques spécialisées. D’autre part, les processus d’auto-matisation technologique se trouvent aujourd’hui renouvelés par les technologies numériques et les technologies de l’Intelligence Artificielle et font entrer la circulation de l’information dans une nouvelle ère de production médiatique qui n’existait pas durant les années soixante-dix, à la naissance du médiactivisme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les séances mensuelles de ce séminaire qui s’étaleront jusqu’à l’été 2024 proposeront chaque fois d’étudier des points saillants de cette disruption. Elles tenteront également d’en proposer des bifurcations afin de constituer le concept d’automedia et la pratique de l’automediation comme une transformation positive du médiactivisme à l’époque numérique et de l’Intelligence Artificielle.&lt;/p&gt;
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    </entry>
    <entry>
      <title>[Événement] Automedias
      </title>
      <link href="https://automedias.org/fr/event/003-E/"/>
      <updated>2022-06-22T00:00:00Z</updated>
      <id>https://automedias.org/fr/event/003-E/</id>
      <author>
        <name>Igor Galligo, Cemil Sanli</name>
      </author>      
      <content xml:lang="fr" type="html">&lt;h1&gt;Présentation&lt;/h1&gt;
&lt;p&gt;Comme vous le savez, nous n’avons pas tous le même accès aux médias. Certaines classes sociales et opinions sont moins privilégiées que d’autres, voire invisibilisées, et cela nous le remarquons chaque jour sur les plateaux télé et dans la presse. Une majorité mise sous silence, qui s’est manifestée autrement avec le mouvement des Gilets Jaunes, et notamment grâce à un nouveau phénomène socio-technique : l’AUTOMEDIA !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L’AUTOMEDIA est né de l’association de la fonction vidéo des smartphones et de la fonction partage des réseaux et applications numériques. Il ou elle est un.e citoyen.ne, militant.e ou simple amateur.rice, qui décide par lui-même ou elle-même, de contribuer à la production et à la diffusion d’une information d’intérêt public par des moyens de captation, d’enregistrement et de communication numériques.
En échangeant collectivement des images, des paroles, ou des histoires, l’automedia contribue aussi à la constitution de valeurs, de rêves et de combats communs, qui font émerger de nouvelles communautés politiques.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En France, le mouvement des Gilets Jaunes s’est propagé à une vitesse extraordinaire en s’appropriant des technologies automédiatiques. Il a pu tisser un réseau médiatique alternatif face aux chaînes d’information dominantes, qui lui a conféré une puissance de socialisation sans précédent depuis 50 ans.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais dans leur écrasante majorité, les automédias n’existent aujourd’hui qu’à travers les réseaux sociaux et supports d’un capitalisme numérique. Facebook, Twitter, YouTube, Instagram, TikTok, et d’autres, sont des entreprises privées qui répondent aux valeurs et aux logiques d’un modèle économique aliénant et discriminant. L’opacité des algorithmes de recommandation, les contraintes en matière de publication, la censure ou l’autocensure, la suppression arbitraire de certains groupes, l’existence souterraine d’une économie des médias consumériste et productiviste fondée sur le narcissisme, la publicité, le clash, l’émotion, la pulsion, etc. limitent aujourd’hui les ambitions politiques des automédias. Ceux-ci sont en réalité conditionnés par des designs numériques qui capitalisent sur les expressions de leurs excitations et de leurs effets sociaux, positifs ou négatifs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans ce contexte, il nous apparaît aujourd’hui indispensable, non seulement de faire reconnaître l’avant-garde automédiatique de cette nouvelle démocratie numérique en train de naître, mais aussi d’inventer de nouvelles infrastructures numériques de l’information qui permettront à leurs usagers d’acquérir une souveraineté sur leurs outils de médiation, ainsi qu’une autonomie (plus qu’une indépendance) sur les valeurs qui sous-tendent les normes et les protocoles de production de leurs informations. Il faut donc que les automédias entrent dans une nouvelle phase d’auto-conception de leurs médias afin de produire des outils cohérents avec les horizons politiques des valeurs et des idéaux qu’ils défendent ou promeuvent.
C’est là le sens du terme « automédia » et c’est le double enjeu de notre évènement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les 22, 23 et 24 juin 2022, nous vous invitons à venir écouter et discuter avec des automédias, des journalistes, des développeurs informatiques et des chercheurs pour participer à une réflexion sur les fondements économiques, politiques et technologiques d’un nouveau système contributif automédiatique&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cet événement gratuit de trois jours aura lieu à La Plaine St-Denis, dans l’auditorium de la Maison des Sciences de l’Homme Paris-Nord, tout près du métro Front Populaire (Terminus ligne 12).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il sera aussi retransmis en direct par la chaîne Le Media, partenaire de notre événement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour participer, venez nombreux !&lt;/p&gt;
</content>
    </entry>
    <entry>
      <title>[Événement] Démocratie Numérique Populaire
      </title>
      <link href="https://automedias.org/fr/event/001-E/"/>
      <updated>2020-03-07T00:00:00Z</updated>
      <id>https://automedias.org/fr/event/001-E/</id>
      <author>
        <name></name>
      </author>      
      <content xml:lang="fr" type="html">&lt;p&gt;Loin des clichés médiatiques, il faut attester que le mouvement des Gilets Jaunes s’est différencié des luttes politiques françaises antérieures par de nombreux usages, pratiques et projets technologiques, médiatiques et numériques.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les Gilets Jaunes ont habité les réseaux sociaux numériques (Facebook, Instagram, Whatsapp, Telegram, Mastodon, etc.) pour communiquer, se mobiliser, se coordonner, se regrouper. Certains ont fait corps avec de nouvelles technologies audiovisuelles (caméras embarquées, GoPro, smartphones, etc.) pour informer ou documenter des aspects méconnus ou des expériences  vécues au sein du mouvement social. D’autres plus célèbres se sont réappropriés des dispositifs tels que le Facebook
Live pour créer de nouvelles manières interactives de faire communauté.
Au-delà de ces appropriations, les Gilets Jaunes sont aussi devenus des concepteurs de plateformes numériques pour développer de nouveaux outils technologiques d’organisation et de délibération.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les Gilets Jaunes ne se sont donc pas seulement retrouvés sur les ronds-points de France ou venus manifester sur les Champs-Elysées, ils ont en plus imaginé et produit des conceptions numériques de
la politique, fondées sur leurs cultures et leurs enjeux, afin de développer de nouvelles puissances et expériences politiques.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C’est cette nouvelle Démocratie Numérique Populaire que nous souhaitons mettre en discussion le 7 mars entre des chercheurs, des ingénieurs, des designers numériques et bien sûr de nombreux Gilets
Jaunes qui viendront de Paris, de région parisienne et de province.
Nous espérons que les usages et productions numériques des Gilets Jaunes qui seront présentés puissent être nourris par la diversité des intervenants invités qui prendront part aux débats.
L’après-midi, des ateliers communs (intervenants + public) seront organisés pour approfondir ces discussions avec l’ensemble des personnes présentes à l’évènement. Ces ateliers seront animés par
les institutions et associations partenaires, citoyennes, Gilets Jaunes ou spécialisées sur le numérique.
L’évènement sera filmé et retransmis en direct par l’équipe de la chaîne Quartier Général.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous serons également en duplex avec l’Assemblée des Assemblées n°5 des Gilets Jaunes, qui aura lieu à Toulouse, le même jour.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En espérant vous voir nombreux !&lt;/p&gt;
</content>
    </entry>
    <entry>
      <title>[Événement] Designing Community
      </title>
      <link href="https://automedias.org/fr/event/002-E/"/>
      <updated>2019-04-19T00:00:00Z</updated>
      <id>https://automedias.org/fr/event/002-E/</id>
      <author>
        <name></name>
      </author>      
      <content xml:lang="fr" type="html">&lt;p&gt;À une époque où l’urgence écologique et sociale fait peser plus que jamais la nécessité d’une nouvelle pensée et fabrique du commun, nous interrogerons le design sur sa capacité à contribuer à la fabrique de son organe culturel, la communauté, à partir de ses ressorts psychosomatiques, l’affect commun et le territoire. Si la recherche en design consiste notamment dans l’invention de nouveaux processus et circuits de production, l’enjeu de ces rencontres consistera à réfléchir à la production de notre être-en-commun à partir des infrastructures de production de notre milieu technique, et de leur capacité à tisser et vivifier des affects communs portés par des enjeux démocratiques, cosmopolitiques et esthétiques. Scientifiques, philosophes, artistes, designers, architectes et entrepreneurs français et européens sont ainsi invités pour réfléchir et formuler ensemble un nouvel âge numérique et participatif de la fabrique de la communauté, appelé de vive-voix par la crise politique exprimée par le mouvement français des Gilets Jaunes.&lt;/p&gt;
</content>
    </entry>
    
    <entry>
      <title>An information factory for the masses in the post-truth era
      </title>
      <link href="https://automedias.org/en/publication/001-A/"/>
      <updated>2025-12-13T00:00:00Z</updated>
      <id>https://automedias.org/en/publication/001-A/</id>
      <author>
        <name>Igor Galligo, Ludovic Duhem, Édouard Bouté</name>
      </author>      
      <content xml:lang="en" type="html">&lt;h1&gt;Argument&lt;/h1&gt;
&lt;p&gt;If the institutionalized production of information and its mediatization remain primarily the work of professionals called “journalists”, who respond to the values, criteria and protocols taught in journalism schools and set forth by journalistic charters (which does not preclude an observation on the diversity of journalistic genres and practices), it would appear that the democratization of the production and communication of information today is in the process of transforming their values ​​and mode of production. This is effected by the joint development and use of digital information and communication technologies (TNIC), GAFAMs, and alternative digital social networks (Discord, Mastodon, Telegram, etc.), as well as in France by the advent of mass socio-political movements calling for more democracy - along with ideological and sociological pluralism (Cardon and Granjon, 2013).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;This shift is exemplified by the Yellow Vest movement in France (Ertzscheid, 2019) – which shares many media-political characteristics with movements in other countries over the last fifteen years in other countries, such as the “5 Star” movement in 2009 in Italy, the “Arab Spring” in 2010, the “Alt-Right” movement in the United States in 2016 (concomitant with the victory of Donald Trump), or the insurrectionary uprising in Hong Kong against the Beijing government in 2019-2020. The Yellow Vest movement has led to the resurgence and development on the Internet of so-called &lt;em&gt;populaires&lt;/em&gt;&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/001-A/#fn1&quot; id=&quot;fnref1&quot;&gt;1&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; media through which numerous media-political experiments have been carried out – whether individually or collectively – independently of professional training, corporations or institutions of representation and legitimation. As evidenced by David Dufresne’s film, “&lt;em&gt;Un pays qui se tient sage&lt;/em&gt;”&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/001-A/#fn2&quot; id=&quot;fnref2&quot;&gt;2&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;, which compiles dozens of video sequences made by participants and spectators of the Yellow Vest demonstrations, the smartphone (and in particular, its video function) allows any individual to instantaneously reveal, relay, and publicize information of a political nature on the Internet. In this way, the smartphone in tandem with the use of digital social networks (RSN) has enabled the democratization of media production (Nova, 2020).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;With the Yellow Vest movement, a powerful political actor has emerged in the field of democratic actions and experiences: the &lt;em&gt;automedia&lt;/em&gt;. Whether it is the &lt;em&gt;self-media gesture&lt;/em&gt; produced on the fly by a single individual with a smartphone, or the &lt;em&gt;collective auto-media enterprise&lt;/em&gt; already seen in the field of democratic struggles and experiments (Thiong-Kay, 2020) which reinvents the forms of &lt;em&gt;tactical medias&lt;/em&gt; (Garcia et Lovink, 1997) and of &lt;em&gt;mediactivists&lt;/em&gt; (Cardon and Granjon, 2013), &lt;em&gt;automediation&lt;/em&gt; refers to the self-production and self-communication of political information through the use or reinvention of digital communication devices and circuits. The amateur gesture, and the often community framework of automedia production, thus constitutes an extension of &lt;em&gt;maker culture&lt;/em&gt; to the domain of media production.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;However, the deployment of &lt;em&gt;automedia&lt;/em&gt; is taking place today within a &lt;em&gt;post-truth&lt;/em&gt;&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/001-A/#fn3&quot; id=&quot;fnref3&quot;&gt;3&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; techno-economic context, which has appeared with the advent of &lt;em&gt;informational capitalism&lt;/em&gt; (Castells, 1998, 1999a, 1999b) and the digitization of information on the Internet. This techno-economic development is determining new &lt;em&gt;digital information infrastructures&lt;/em&gt; that tend to value information more for the &lt;em&gt;digital attentional capital&lt;/em&gt; (Citton, 2017) that it holds than for its truth value; which strongly disrupts the &lt;em&gt;journalistic truth regime&lt;/em&gt;&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/001-A/#fn4&quot; id=&quot;fnref4&quot;&gt;4&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;, along with the democratic function to which it should be devoted (Arendt, 1954 (1972); Revault d´Allonnes, 2018). According to Bernard Stiegler (2018), &lt;em&gt;neo-computational digital capitalism&lt;/em&gt;, by &lt;em&gt;disrupting&lt;/em&gt; the traditional circuits and processing of information, which were originally based on &lt;em&gt;veridiction, certification and verification&lt;/em&gt;, today alters equally the production of information by journalistic organizations and its reception by various publics, provoking reactions of distrust, mistrust, and even hatred towards journalistic institutions, then accused of betraying their deontologie (Jost, 2020).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;As a result, individuals (sometimes) give more credit to information provided by a loved one - such as an automedia creator with whom common affects are shared - than to information produced and verified (&lt;em&gt;&amp;quot;fact-checked&lt;/em&gt;&amp;quot;) by a journalistic institution&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/001-A/#fn5&quot; id=&quot;fnref5&quot;&gt;5&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. The result is a crisis in journalistic institutions and organizations as well as a substitution of journalistic productions by those of the automedia as a source of information, especially for &lt;em&gt;populaire publics&lt;/em&gt;, but without them formulating and referring to what we might call: &lt;em&gt;an automedia truth regime&lt;/em&gt;. Thus, the techno-economic context of &lt;em&gt;post-truth today&lt;/em&gt;, under the reign of GAFAM, promote the explosive growth of the automedia genre (in particular on YouTube); by flouting any &lt;em&gt;criteriology of law and any domination of the law over the fact&lt;/em&gt; (Stiegler, 2018); which in return, constitutes - and often in spite of itself - as an actor of &lt;em&gt;post-truth&lt;/em&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;It is crucial, however, not to reduce the automedia genre to “gafamized” forms out of which techno-economic designs and circuits for the production and reception of information are now developing, and in within which a large number of automedia are currently constrained. Although it is the dominant figure of the &lt;em&gt;YouTuber,&lt;/em&gt; which today crystallizes the techno-economic subjectivation of the automedia genre, and while certain detractors, claiming loyalty to journalistic ethic, we postulate, on the contrary, that this binary is not valid if we distinguish the automedia genre from the techno-economic context within which it emerges today.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Indeed, the conquest of the &lt;em&gt;autonomy of automedia&lt;/em&gt; depends not only on that of their freedoms of actions (or enterprises) and their financial independence - problems that have already been widely discussed within the journalistic community (Ramonet , 2011; Plenel, 2018, 2020, etc.) - but also on their ability to reinvent, through automedia itself, the technological and economic infrastructures upon which they depend, as well the values, norms, and protocols of information production, in order &lt;em&gt;to establish their democratic and scientific necessities and legitimacies.&lt;/em&gt; It is therefore not only a question of making political use of a commercialized smartphone technology, but of conceiving and producing new techno-political &lt;em&gt;puissances&lt;/em&gt; (Lordon, 2015) through collective projects in the realms of media, technology, and politics. The category of &lt;em&gt;independent media&lt;/em&gt; is therefore likely to evolve into that of &lt;em&gt;automedia&lt;/em&gt;, in the literal and exhaustive sense of the term – “auto”, meaning “by oneself” – including from a &lt;em&gt;mediartivist&lt;/em&gt; (Citton, 2017) perspective, &lt;em&gt;the&lt;/em&gt; &lt;em&gt;auto-design of information production and communication circuits.&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;If, as Jean-Marie Charon asserts, “the reclamation of trust does not occur only through the exercise of verification&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/001-A/#fn6&quot; id=&quot;fnref6&quot;&gt;6&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;”, we wish to test the hypothesis that the production of truth, and the conditions of its credibility with a mass (&amp;quot;&lt;em&gt;populaire&amp;quot;&lt;/em&gt;) public, can be reconfigured in a new digital and economic design by the automedia genre. The aim of this dossier will be to propose a reflection on the epistemological, economic, political and technological foundations and models of a new &lt;em&gt;automedia truth regime&lt;/em&gt;, which not only promotes the democratization of the production and communication of information, but also the reinvention of the value of &lt;em&gt;informational truth&lt;/em&gt;, as well as that of &lt;em&gt;informational credibility&lt;/em&gt;, &lt;em&gt;from&lt;/em&gt; and &lt;em&gt;with&lt;/em&gt; mass public - that is to say, the reinvention of the relationships between media, truth and democracy, through and by automedia genre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;How have &lt;em&gt;digital infrastructures&lt;/em&gt; transformed the &lt;em&gt;maker&lt;/em&gt; practices of &lt;em&gt;tactical media&lt;/em&gt; and &lt;em&gt;mediactivism&lt;/em&gt; to give birth to the &lt;em&gt;participatory turn&lt;/em&gt; and then to the automedia genre? To what techno-economic &lt;em&gt;power&lt;/em&gt; &lt;em&gt;dispositives&lt;/em&gt; (Foucault, 1994) are automedia currently subjected and constrained, in the experimentation of new automedia individuations? What are the new media-political values, norms and protocols are carried and fabricated by automedia? How can we redesign the production of information through participatory / contributory processes and circuits &lt;em&gt;to produce trust and truth in information within the masses&lt;/em&gt;?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;In order to address these questions, we invite contributors to take part to one of the following four areas of study:&lt;/p&gt;
&lt;h2&gt;1/ Automedia: descriptions and typologies&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;How have digital infrastructures transformed the maker practices of tactical media and mediactivism to give birth to the participatory turn, and then to the automedia genre?&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;The work in this first axis of research will help to provide an empirical and phenomenological panorama of automedia based on an analysis of (infra-) structures, individualities and automedia organizations existing in France. The contributions will be based on interviews with automedia to feed this first axis of research. The goal will be to deepen a reflection on their process of individuation from the potentialities offered by digital infrastructures, and in particular the &lt;em&gt;“participatory turn”&lt;/em&gt;. The fields of &lt;em&gt;Information and communication sciences, political sciences and media sociology&lt;/em&gt; could be called upon for this &lt;em&gt;descriptive and typological objective&lt;/em&gt;. The digital communication infrastructures upon which automedia are now developing allow for a great diversity of automedia practices and will constitute the basic materials necessary for the development of this panorama. The following distinctive factors may be considered:&lt;/p&gt;
&lt;ul&gt;
&lt;li&gt;
&lt;p&gt;Digital recording equipment (sound, video)&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li&gt;
&lt;p&gt;Digital creation material for text, sound or video editing.&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li&gt;
&lt;p&gt;The digital platforms or social networks used (YouTube, Discord, Twitch, Facebook, Twitter, Mastodon, Peer-Tube, etc.)&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li&gt;
&lt;p&gt;The mode of expression (text, video, sound)&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li&gt;
&lt;p&gt;The expression format (editorial, zapping, interview, survey, analysis; direct or deferred improvised or reading from a teleprompter, etc.)&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li&gt;
&lt;p&gt;The recording context (in the studio or outdoors)&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li&gt;
&lt;p&gt;The mode of financing (self-financing, paid access to users, commission on advertising, crowdfunding (using which digital tools?), public financing, etc.)&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li&gt;
&lt;p&gt;The scale of investigation (local, national, etc.)&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li&gt;
&lt;p&gt;The relationship to a territory or a community (claiming a scale or a territorial or community culture.)&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li&gt;
&lt;p&gt;The relationship to a political ideology&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li&gt;
&lt;p&gt;The initiative of the project (individual or collective)&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li&gt;
&lt;p&gt;The relationship to collective or participatory creation&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li&gt;
&lt;p&gt;The process of information creation (production of information from interviews or the field surveys, or analyzes of texts, videos, journalistic surveys).&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li&gt;
&lt;p&gt;Sociological profile of automedia&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li&gt;
&lt;p&gt;Sociological profile of the public&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li&gt;
&lt;p&gt;Personal trajectories of automedia&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li&gt;
&lt;p&gt;Relationships of interdependence&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li&gt;
&lt;p&gt;Relationships of influence&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li&gt;
&lt;p&gt;Mapping of the automedia built by the automedias themselves&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li&gt;
&lt;p&gt;Oppositional or influential relationships with journalism&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li&gt;
&lt;p&gt;Interactions with the public&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;/ul&gt;
&lt;h2&gt;2/ Automedia in the face of digital capitalism: an analysis of a techno-economic balance of power.&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;To what techno-economic power dispositives are automedia today subject and constrained in the experimentation with new automedia individuations?&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;We invite works within this axis to describe and analyze the techno-political power relations and technological dispositives that constrain automedia individuations&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/001-A/#fn7&quot; id=&quot;fnref7&quot;&gt;7&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; in their expression and communication processes. These designate the process of individuation and singularization of automedia, in that automedia is always constituted by an individual or a collective of individuals in relation to a public to whom it is addressed and with whom it communicates, and by devices, apparatus or technical prostheses that allow it to record and broadcast sound and video streams. However, these &lt;em&gt;automedia individuations&lt;/em&gt; are caught in &lt;em&gt;dispositives of power&lt;/em&gt; (Foucault, 1994) that frame, orient or hinder their projects in order to constitute &lt;em&gt;automedia subjectivations&lt;/em&gt;&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/001-A/#fn8&quot; id=&quot;fnref8&quot;&gt;8&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. Indeed, automedia today are caught up in power struggles, sometimes warlike&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/001-A/#fn9&quot; id=&quot;fnref9&quot;&gt;9&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;, which work and act in depth on their dynamics of individuation. These &lt;em&gt;dispositives&lt;/em&gt; &lt;em&gt;of power&lt;/em&gt; then transform them into dynamics of subjectivation, that is to say into media whose individuation is subject to dominant technological and economic actors. In the context of our reflection on &lt;em&gt;the technological infrastructures of post-truth&lt;/em&gt;, we wish to interrogate a new relationship of forces that confronts the automedia individuations with the immense infrastructures of private technologies that supports their expression and communication. Through their subjection to various regulations, designs and algorithms enacted and produced by these digital platforms (YouTube, Twitter, Facebook, etc.) - which respond notably to the values ​​and logic of &lt;em&gt;digital capitalism&lt;/em&gt; (Srnicek, 2018), and consequently to the mechanisms of &lt;em&gt;grammatization&lt;/em&gt; (Citton, 2014), &lt;em&gt;neo-computationalism&lt;/em&gt; (Stiegler, 2013, 2018) &lt;em&gt;and algorithmic governmentality&lt;/em&gt; (Rouvroy, Berns, 2013) - automedia are confronted with both a struggle against these infrastructures, in defense of the free of expression and communication of the information they produce ; and with an attentional war to reveal certain (type of) information, along with struggles to guarantee its truth and credibility. The challenge of this second axis of research will consist in describing the technological mechanisms and constraints exerted by the major platforms of digital capitalism on the challenges of attention, freedom, truth and credibility of automedia.&lt;/p&gt;
&lt;h2&gt;3/ New values, norms and automedia protocols&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;What are the new media-political values, norms and protocols carried and fabricated by automedia?&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;The &lt;em&gt;post-truth&lt;/em&gt; context, consolidating itself from the second half of the 2010s, now seems to renew certain distinctions between journalism and automedia, against the backdrop of sometimes violent conflicts between their members. Indeed, many journalistic institutions accuse automedia of being the authors or relays of &lt;em&gt;conspiratorial&lt;/em&gt; theses. Some of these theses denounce the control of the productions of journalistic organizations by the capitalist companies that finance them, and deduce from that, different processes of corruption of journalistic ethics that in particular mask the choices of ideological orientations of the information or journalistic investigations&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/001-A/#fn10&quot; id=&quot;fnref10&quot;&gt;10&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. In return, the conspiracy accusations brought to bear, by certain journalistic institutions, upon the production of &lt;em&gt;automedia fake news,&lt;/em&gt; or the alleged “debility” of the analyses produced by certain automedia cast in a discredit on the whole of the automedia genre as a whole, which is accused of lacking objectivity, impartiality, or even the distinction between &lt;em&gt;fact&lt;/em&gt; and &lt;em&gt;opinion&lt;/em&gt;. This attack in turn generates an internal struggle among some automedia to convince their critics of the truth and credibility of the information they produce or transmit to their publics. It should be remembered that in terms of democratic normativity, the enunciation of factual truths is considered a necessary value for informing &lt;em&gt;public opinion&lt;/em&gt; and &lt;em&gt;public education&lt;/em&gt;. (Arendt, 1954 (1972); Revault d´Allonnes, 2018). Automedia, as new actors in the democratic struggle, are therefore called upon to guarantee the importance of thruth in their output. This struggle between journalism and automedia thus allows the reworking of alternative media values ​​at the same time as the constitution of new media-political communities. Driven by democratic ambitions and stifled by the aforementioned techno-economic balance of power, this axis aims to highlight the effort of normative creation of automedia on the values, norms and protocols underlying the production of their information - distinctly from certain journalistic standards. Following the example of &lt;em&gt;outsiders&lt;/em&gt; in the literary field – described by Pierre Bourdieu in terms of the logics of emancipation and empowerment of literary modernity in his work “The rules of art, genesis and structure of the literary field” (Bourdieu, 1992) - automedia seem to us, today, destined to (co-) write the story of their &lt;em&gt;subsistence&lt;/em&gt;, their &lt;em&gt;existence&lt;/em&gt; and their &lt;em&gt;consistency&lt;/em&gt;&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/001-A/#fn11&quot; id=&quot;fnref11&quot;&gt;11&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; (Stiegler, 2013) through a comparative dialogue with the principles, organizations and practices of journalism.&lt;/p&gt;
&lt;h2&gt;4/ Participatory design, towards new information production circuits for automedia&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;How to redesign the information factory through participatory/contributory processes to produce trust and truth in information within the masses?&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;The question of &lt;em&gt;design&lt;/em&gt; is not a peripheral or superficial question for automedia individuations. The corresponding techno-economic balance of power stated above supposes a certain conception of information, in the quadruple sense of the idea of ​​what it should be, of the form it should take, of the way of producing it, and of the use that can be made of it. But more concretely, through the dominant digital platforms, it is a whole standardized design (by a consumerist and computational logic), an automated production (by algorithmic power), a formatted aesthetic (by an authoritarian graphics and a closed interface) and controlled use (by restrictions, bans and data collection) which is necessary without participation in the conditions of production and communication of information. This last axis, is therefore concerned not only questioning the effect of the information design upon the information itself – that is to say, the effect produced by the &lt;em&gt;technical milieu&lt;/em&gt; (Simondon, 2012) upon the nature, perception, meaning and use of information – but above all, with understanding why participation in information design is necessary to meet the challenges of truth and credibility associated with the fight against post-truth.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Beyond aesthetic issues as well as praxeological or pragmatic issues, participatory design poses a clearly &lt;em&gt;political&lt;/em&gt; question : on the one hand regarding the capacity of individuals in a democracy to deliberate upon the means and ends of the production of information (Zask, 2011); and on the other hand, with regard to the recognition of those &lt;em&gt;excluded&lt;/em&gt; from participation, and to the inclusion of opponents of participation as a watchword to challenge.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;The participatory design of information, as a democratic production, is in this respect “pharmacological” in the sense of Stiegler, and consequently requires an in-depth examination of its &lt;em&gt;toxicity&lt;/em&gt; for automedia individuations, on the side of producers as receptors of the media information that &lt;em&gt;proletarizes&lt;/em&gt; by losing their reciprocal knowledge (recording, analyzing, interpreting, criticizing) whereas it should be the support and the model of a collective individuation or more precisely the place of a &lt;em&gt;process of transindividuation&lt;/em&gt;&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/001-A/#fn12&quot; id=&quot;fnref12&quot;&gt;12&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. A criticism that can be made in particular through the work of Claire Bishop on ‘participatory art’ (Bishop, 2012). Correlatively, this pharmacology of automedias would make it possible to assess and test the relevance of the &lt;em&gt;contributory&lt;/em&gt; paradigm – as opposed to the participatory paradigm – for the development of an information design understood as a &amp;quot;&lt;em&gt;populaire&amp;quot; science and factory of information in the post-truth era&lt;/em&gt;. It would thus be a question of &lt;em&gt;co-designing&lt;/em&gt; and experimenting with automedia &lt;em&gt;contributory forms&lt;/em&gt; of a new &lt;em&gt;territorialized design of information&lt;/em&gt; fighting against distrust - even mistrust - resulting from proletarization and deterritorialization (engendered by the algorithmic design of media and automedia platforms). For this purpose, the new technologies of Open Source Intelligence (OSINT) may be considered. This fight takes place in particular through a process of appropriation of technologies by the inhabitants of the territories who transform them in return at different scales of the locality (for example from the district to the village, from the metropolis to the region or even to the biosphere.). The practices of appropriation, diversion, even invention thanks to new forms of localized or reterritorialized collective intelligence are in this sense important to study in this area. But beyond the known democratic stakes of participatory design, the key issue of this axis will above all evaluate the relevance of its paradigm to rebuild truth and confidence in information, when we are invited, as a citizen, to take part in its design.&lt;/p&gt;
&lt;section class=&quot;footnotes&quot;&gt;
&lt;ol class=&quot;footnotes-list&quot;&gt;
&lt;li id=&quot;fn1&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Siblot, Y., Cartier, M., Coutant, I., Masclet, O. and Nicolas Renahy, N. (2015). &lt;em&gt;Sociologie des classes populaires contemporaines&lt;/em&gt; ; Paris, Armand Colin. As Yasmine Siblot and her co-authors show, a sociology of the &amp;quot;&lt;em&gt;populaires&amp;quot;&lt;/em&gt; classes has developed in France over the past twenty years. Following on from a long tradition of work focused on the workers’ group, this sociology intends to confront a reaffirmed ambition of analyzing social classes with the profound changes that have affected society for the past thirty years. In this program, following the reflections of Olivier Schwartz, the notion of &lt;em&gt;“populaire”&lt;/em&gt; can be seen as an heir to a sociology of culturalist orientation popularized in France in the 1970s. Each in its own way, the works of Richard Hoggart and Pierre Bourdieu then marked a break with the dominant workerist and industrialist approaches, and opened the analysis to the lifestyles of the &lt;em&gt;“populaire”.&lt;/em&gt; In this vein, the clarification proposed by Olivier Schwartz poses two strong characteristics of the &amp;quot;&lt;em&gt;populaires&amp;quot;&lt;/em&gt; classes: on the one hand a dominated situation in social space, on the other hand a relative cultural autonomy. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/001-A/#fnref1&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn2&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;David Dufresne*, Un pays qui se tient sage*, documentary film, 86 minutes, Le Bureau, Jour 2 fête, France, 2020 &lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/001-A/#fnref2&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn3&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;The word &lt;em&gt;post-truth&lt;/em&gt; was defined in 2016 by the Oxford Dictionary to mean:&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&amp;quot;To circumstances in which objective facts have less influence on public opinion than those which appeal to emotion or personal beliefs. [The emergence of ‘post-truth’ in language has been] fueled by the rise of social media as a source of information and by the growing distrust of the facts presented by the establishment &amp;quot;. Oxford University Press, Word of the year 2016, Post-truth : &lt;a href=&quot;https://languages.oup.com/word-of-the-year/2016/&quot; target=&quot;_blank&quot;&gt;[https://languages.oup.com/word-of-the-year/2016/]{.underline}&lt;/a&gt; &lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/001-A/#fnref3&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn4&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;&amp;quot;Basically, if you will, a regime of truth is what determines the obligations of individuals with regard to the procedures for manifesting the truth [.…]. We speak of political regime […] to designate in short all the processes and institutions by which individuals find themselves engaged, in a more or less pressing manner […]. We can [also] speak of a penal regime, for example, to designate the set, again, of the processes and institutions by which individuals are engaged, determined, and forced to submit to laws of general scope. So, in these conditions, why indeed not speak of a regime of truth to designate all the procedures and institutions by which individuals are engaged and forced to perform, under certain conditions and with certain effects, well-defined acts of truth ? […] The problem would be to study the regimes of truth, that is to say the types of relation which link the manifestations of truth with their procedures and the subjects who are the operators, the witnesses or possibly the objects. […] &amp;quot; Foucault, M. (&lt;em&gt;1979-1980) : Du gouvernement des vivants – Cours au Collège de France&lt;/em&gt;, Gallimard, Seuil, 2012, coll. « Hautes études », Paris, p. 91-92 et 98-99. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/001-A/#fnref4&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn5&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Jost, F. (15.10.09) &lt;em&gt;Médias : de la méfiance à la haine&lt;/em&gt;, AOC, &lt;a href=&quot;https://aoc.media/opinion/2019/10/15/medias-de-la-mefiance-a-la-haine/&quot; target=&quot;_blank&quot;&gt;[https://aoc.media/opinion/2019/10/15/medias-de-la-mefiance-a-la-haine/]{.underline}&lt;/a&gt; &lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/001-A/#fnref5&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn6&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Charon, J.M., &lt;em&gt;Pour combattre la post-vérité, les médias condamnés à innover,&lt;/em&gt; INA, la revue des médias, 21 avril 2017 - Mis à jour le 12 mars 2019 &lt;a href=&quot;https://larevuedesmedias.ina.fr/pour-combattre-la-post-verite-les-medias-condamnes-innover&quot; target=&quot;_blank&quot;&gt;[https://larevuedesmedias.ina.fr/pour-combattre-la-post-verite-les-medias-condamnes-innover]{.underline}&lt;/a&gt; &lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/001-A/#fnref6&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn7&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Individuation&lt;/strong&gt; is defined by Bernard Stiegler in his reading of Simondon as &amp;quot;[.…] the formation, at the same time biological, psychological and social, of the individual which is still incomplete. Human individuation is threefold, it is an individuation with three strands, because it is always at the same time psychic (‘I’), collective (‘us’) and technical (this milieu which links the ‘I’ to the ‘us’). &#39;, concrete and effective milieu, supported by mnemonics).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;See &lt;a href=&quot;https://arsindustrialis.org/individuation&quot; target=&quot;_blank&quot;&gt;https://arsindustrialis.org/individuation&lt;/a&gt; &lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/001-A/#fnref7&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn8&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;For Giorgio Agamben, “the device is [indeed], above all, a machine that produces subjectivations and that is why it is also a machine of government”. See Agamben, G., (2006), &lt;em&gt;Qu’est-ce qu’un dispositif ?&lt;/em&gt; Payot et Rivages, Paris, p.42 &lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/001-A/#fnref8&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn9&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Recall that Jérôme Rodrigues, a major actor in the Yellow Vest movement, was blinded on December 28, 2019 by a shot from Defense Ball Launcher (LBD) triggered by an agent of the forces of Order when his attention left the theater physical operations on Boulevard Magenta in Paris, where he was, to post on Twitter a video footage he had just taken with his smartphone, showing the warlike atmosphere of the situation. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/001-A/#fnref9&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn10&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Lordon, F., (2020). &lt;em&gt;Paniques anticomplotistes,&lt;/em&gt; Le Monde diplomatique, La pompe à phynance, blog of November 25, &lt;a href=&quot;https://blog.mondediplo.net/paniques-anticomplotistes&quot; target=&quot;_blank&quot;&gt;https://blog.mondediplo.net/paniques-anticomplotistes&lt;/a&gt; &lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/001-A/#fnref10&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn11&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Ars Industrialis, Vocabulaire, &lt;em&gt;Subsister, Exister&lt;/em&gt; et &lt;em&gt;Consister&lt;/em&gt;: “&lt;strong&gt;Subsistence&lt;/strong&gt; is the immutable order of needs and their imperative satisfaction, it is the imperative of survival. When human life is reduced to the pure necessity of subsistence, it is reduced to its needs and loses the feeling of existing. Such needs are now artificially produced by marketing. &lt;strong&gt;Existence&lt;/strong&gt; - the fact for man of ex-sistere: of being projected out of himself, of constituting himself outside and to come - is what constitutes that which exists in and through the relation he maintains to his objects not in so far as he needs them, but in so far as he desires them. This desire is for a singularity - and all existence is singular. &lt;strong&gt;Consistency&lt;/strong&gt; designates the process by which human existence is moved and transformed by its objects, where it projects what exceeds it, and which does not exist however, consists - thus of the object of its desire, which is by infinite definition however that the infinite does not exist: exists only what is calculable in space and in time, that is to say what is finite. Such infinities are the objects of idealization in all its forms: objects of love (my love), objects of justice (justice which no one can renounce on the pretext that it exists nowhere), objects of truth (mathematical idealities).” &lt;a href=&quot;http://arsindustrialis.org/vocabulaire-subsister-exister-consister&quot; target=&quot;_blank&quot;&gt;http://arsindustrialis.org/vocabulaire-subsister-exister-consister&lt;/a&gt; &lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/001-A/#fnref11&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn12&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Ars Industrialis, Vocabulaire, &lt;em&gt;Transindividuation&lt;/em&gt; “With Bernard Stiegler, the transindividual is what, through the diachronizing co-individuation of the I’s, generates the synchronizing trans-individuation of an us. This process of transindividuation takes place under the conditions of metastabilization made possible by what Simondon calls the preindividual environment, which is assumed by any process of individuation and shared by all psychic individuals. This pre-individual environment is however, for us, intrinsically artefactual, and technique is what becoming metastabilizes psychic and collective co-individuation.” &lt;a href=&quot;https://arsindustrialis.org/vocabulaire-ars-industrialis/transindividuation&quot; target=&quot;_blank&quot;&gt;Https://arsindustrialis.org/vocabulaire-ars-industrialis/transindividuation&lt;/a&gt; &lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/001-A/#fnref12&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;/ol&gt;
&lt;/section&gt;
</content>
    </entry>
    <entry>
      <title>Deepfake
      </title>
      <link href="https://automedias.org/en/publication/007-A/"/>
      <updated>2023-05-04T00:00:00Z</updated>
      <id>https://automedias.org/en/publication/007-A/</id>
      <author>
        <name>Igor Galligo</name>
      </author>      
      <content xml:lang="en" type="html">&lt;h1&gt;The Argument&lt;/h1&gt;
&lt;p&gt;Fakeness production technologies are today experiencing an impressive inflation on digital social networks, via artificial intelligence technologies, giving rise to deepfakes&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/007-A/#fn1&quot; id=&quot;fnref1&quot;&gt;1&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. Deepfakes (a mashup of &amp;quot;deep learning&amp;quot; and &amp;quot;fake&amp;quot;) are synthetic media in which a person in an existing image or video is replaced by another. While creating fake content is nothing new, deepfakes rely on the latest and most powerful machine learning and artificial intelligence techniques to generate visual and audio content, which can now easily deceive Internet users. The main machine learning methods used to create deepfakes are based on deep learning and involve the training of generative neural network architectures, such as auto-encoders or generative adversarial networks (GANs), which are now bringing Fakeness into a new and dreaded era of its technological history, as illustrated by the fame and controversy caused by the popular success and then the forced retreat of the deepfake company Midjourney&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/007-A/#fn2&quot; id=&quot;fnref2&quot;&gt;2&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/007-A/#fn3&quot; id=&quot;fnref3&quot;&gt;3&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. Other successful firms allowing to create deepfake such as Stability AI&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/007-A/#fn4&quot; id=&quot;fnref4&quot;&gt;4&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; or DALL-E-2&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/007-A/#fn5&quot; id=&quot;fnref5&quot;&gt;5&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; have also encountered problems, following several scandals, accused of providing the creative tools of deception.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;The proliferation of deepfakes on social networks is indeed today a major source of concern both for political authorities and for digital social networks accused of becoming purveyors of high-quality Fake-News. In reaction, a real crusade against deepfakes is today led by Big Tech to invent and develop control measures and prohibitive measures, reinforcing the surveillance, validation, and filtering of information published on social networks, in order to counter the production and circulation of any video or audio content that would fail to meet the conceptions of “truth” by Big Tech firms and political authorities.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Governments, universities, and big tech firms are now funding research to detect deepfakes. The first Deepfake Detection Challenge&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/007-A/#fn6&quot; id=&quot;fnref6&quot;&gt;6&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; has been backed by Microsoft, Facebook, and Amazon. It includes research teams around the globe competing for supremacy in the deepfake detection game. In early 2020, Facebook banned deepfake videos that are likely to mislead viewers into thinking someone &amp;quot;said words that they did not actually say,&amp;quot;&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/007-A/#fn7&quot; id=&quot;fnref7&quot;&gt;7&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; in the run-up to the 2020 U.S. election. However, Facebook’s policy covers only misinformation produced using AI, meaning that &amp;quot;shallowfakes&amp;quot; are still allowed on the platform. Twitter and Gfycat similarly announced initiatives to remove deepfakes and block their creators; theDiscord platform, likewise, has blocked a discussion channel with deepfakes. At Reddit, the situation had remained unclear until the subreddit, - the thematic subpart in question -, was suspended on February 7, 2018 due to its violation of the site’s &amp;quot;unintentional pornography&amp;quot; policy. Meanwhile, software products such as InVid and Amnesty Youtube Dataviewer, a tool offered since 2014 by the international non-governmental organization Amnesty International, allow journalists to determine if a video is faked or manipulated. And finally, on January 10 of this year, China has implemented a law banning the production of deepfakes without user consent and requiring that AI-generated content is labeled as such. It is thus a new &lt;em&gt;anti-deepfake information digital policy&lt;/em&gt; that is being enacted under the rules of governments and Big Tech management.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;If the fight against the phenomena that belong to the so-called Post-Truth&amp;quot;&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/007-A/#fn8&quot; id=&quot;fnref8&quot;&gt;8&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; (disinformation, misinformation, mistrust, conspiracy theories, etc.) and whose recent revival through the deepfake seems legitimate - since, as Hannah Arendt and Michel Foucault remind us, the search for political truth and trust in political and media institutions are necessary for the functioning of democracy - we cannot ignore that this fight is today mainly led by GAFAM&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/007-A/#fn9&quot; id=&quot;fnref9&quot;&gt;9&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;, and the Chinese BATX&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/007-A/#fn10&quot; id=&quot;fnref10&quot;&gt;10&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;, under the pressure of political governments, without any consultation with the population. However, the aims of their fight do not seem to be democratic, but hegemonic. They take advantage of a situation of institutional anxiety generated by the appearance of new disruptive technologies to reinforce the control of their users, including through the lures of libertarian proposals or digital populism. In any case, whether explicitly or insidiously (through manipulative technological processes), the fight against &amp;quot;Post-Truth&amp;quot; and today against deepfakes seems to compromise our freedom to think, to express ourselves, to communicate and today to create. The answers elaborated to counter this phenomenon are either stigmatization or censorship, whereas Midjourney (to take again this symbolic example) does not present itself as a service offering new possibilities of lying, but as an independent research laboratory which proposes new technological possibilities of creation&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/007-A/#fn11&quot; id=&quot;fnref11&quot;&gt;11&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;In a different way, this conference would like to question, in the name of the liberal values inherent to democracy, the possibilities of alternative answers to the phenomena and problems grouped under the name of Post-Truth - which are of an epistemological, political and technological nature - without endorsing the enterprise of domination and control of the GAFAMs or the BATX. For this, we wish to rehabilitate the rhetorical tradition within the current debate on the so-called &amp;quot;Post-Truth.&amp;quot; First, we must recall that questions relating to the control of the production of truth, and to the submission of the poet to politics, have been posed as early as within Athenian politics – as staged by Plato as a confrontation between the totalitarian Socrates and the sophist Gorgias. However, universalizing conceptions of truth have been strongly criticized in academic circles for at least a century, in the fields of rhetoric, sociology, and anthropology. Beginning with Martin Heidegger, throughout French Theory (influenced in particular by the work of Michel Foucault and Jacques Derrida), and continuing more recently with postcolonial theory, these epistemological and political critiques are rarely cited. With a few notable exceptions, such as the writings of Barbara Cassin&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/007-A/#fn12&quot; id=&quot;fnref12&quot;&gt;12&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; or Linda M.G. Zerilli&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/007-A/#fn13&quot; id=&quot;fnref13&quot;&gt;13&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;, in the legacy of Hannah Arendt, the issues at stake in the current debates on so-called &amp;quot;Post-Truth&amp;quot; and &amp;quot;Fakeness&amp;quot; have been left unaddressed. This situation leaves the field open to the development of alliances between a &lt;em&gt;surveillance capitalism&lt;/em&gt; (Shoshana Zuboff), a &lt;em&gt;computational capitalism&lt;/em&gt; (David Berry), and data sciences, thus constructing &lt;em&gt;societies of hyper-control&lt;/em&gt; (Bernard Stiegler)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;The epistemo-political challenge of this colloquium consists in apprehending this phenomenon not from the point of view of a technological totalitarianism, but from the perspective of the rhetorical tradition and the hermeneutical tradition. Its aim is not only to show the current critical and political relevance of these traditions, but also to contribute to their reformulation in a new digital age, through what we propose to call a Critical Digital Rhetoric leading to what we might define, with Bernard Stiegler, as a &lt;em&gt;hermeneutic web&lt;/em&gt;. To that end, we would like to rethink the articulation between the sciences of subjectivity (of which rhetoric and hermeneutics are a part), social sciences, political economy, and digital engineering, in order to elaborate the foundations of a digital democracy that revives the origins of the democratic experience conceived as a subjective, hermeneutic, processual experience, and which tries to arrange &lt;em&gt;psychic individuations&lt;/em&gt; with &lt;em&gt;collective individuations&lt;/em&gt; (Gilbert Simondon) through the invention of new technologies of communication, aiming at a stake of &lt;em&gt;transindividuation&lt;/em&gt; (Bernard Stiegler).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Rhetoric and reality are not opposed in our view. Rhetoric aims not only at assuming a more important part given to subjectivity, interpretation, and creativity (including fiction) in the democratic debate; it also assumes more radically the polemical dimension of public debate, expressing the unequal power relations and domination between the participants of the debate. Additionally, by considering a diversity of means of expression and creation, rhetoric integrates into the public debate artistic and popular cultures and styles, which are considered illegitimate and discriminated against by the culture of classical democratic debate. The interest of rhetoric thus seems both to allow an understanding of fakeness and its political morality with greater complexity and to reinsert it into a new political economy of expression, speech, and publication in the digital age, which is today constrained by Big Tech. &lt;em&gt;At this point, the challenge is no longer to prohibit the production of fakeness, but to understand its process, culture, and political cause (or to put it frankly: its rhetorical reason), in order to reinsert it into a new democratic economy of digital life. It is thus a question of promoting a critical digital rhetoric that is articulated to a digital political economy, allowing “fakeness” to deliver a political meaning.&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;The economy designates in the first place the ordering that founds the possibility of values and their possible circulation. It can thus be, as in Aristotle&#39;s case, the management of domestic life, literally the acquisition and development of the house. We can therefore consider that the same fundamental concern governs the different uses of this term: how can we conceive of an order in which the diverse relations that beings and things of all natures have with each other can be understood? Everything begins with a sharing. The instances created provide the necessary foundations for the setting up of values, that is to say for the play of forces and forms. It is of course not necessary that these instances be explicitly stated. But there are cases where they are themselves issues, as in the avant-garde movements. Thus, after Aby Warburg&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/007-A/#fn14&quot; id=&quot;fnref14&quot;&gt;14&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;, Jean Baudrillard&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/007-A/#fn15&quot; id=&quot;fnref15&quot;&gt;15&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; or Marie-José Mondzain&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/007-A/#fn16&quot; id=&quot;fnref16&quot;&gt;16&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;, it is quite possible to think of economics not only as the science of rules that govern monetary or financial transactions, but more broadly as the science of rules that governs all exchanges within a society, including symbolic or iconic exchanges, which participate in the creation of value. Now, if it is necessary to promote a political economy, that is to say to fight against the separation of the political and the economic, such as Karl Polanyi&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/007-A/#fn17&quot; id=&quot;fnref17&quot;&gt;17&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; for example, it is because the political economy is precisely not a space next to other spaces, it is on the contrary what rearranges the spaces, the individuals and the social groups, and today also, their exchanges, their words and their digital publications.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Since the invention of the Internet, the economy and capitalism have become digitalized. They practice a form of &lt;em&gt;cognitive extractivism&lt;/em&gt;&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/007-A/#fn18&quot; id=&quot;fnref18&quot;&gt;18&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;, which consists of collecting, analyzing, and integrating into a virtual economic circuit the expressions and traces left by their users, of which the digital platforms constitute the receptacle. The semantic field of these expressions and traces is vast. Any digital expression or trace may be taken as the object of an economic treatment that segments and assigns to them fixed meanings (a process called &lt;em&gt;grammatization&lt;/em&gt; by Sylvain Auroux&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/007-A/#fn19&quot; id=&quot;fnref19&quot;&gt;19&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;) as well as a commercial value. This process then may be harnessed in the name of advertising, by suggesting to users a product or service corresponding to the meaning derived from a given user’s digital traces. But this fixing of the meaning of expressions, and the pacification of digital spaces by the information policy of platform capitalism, impoverishes not only the semantic field of possible expressions, but also the polemology inherent to any democratic space.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;Can we thus imagine a science of Critical Digital Rhetoric articulated to a digital Political Economy that can represent a scientific and political alternative to computational sciences and platform capitalism, thus responding to the democratic challenges represented by &amp;quot;Post-Truth&amp;quot;, whose Deepfake constitutes one of the last creation ?&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;The challenge is to open the field of the digital economy to the diversity of forms of expression and exchange, including when these are false, illusory, or misleading, to defend the political character of these expressions and to promote democratic expression as a process of politicization; that is to say, as an experience that does not consider that political expression must be limited to the enunciation of facts and political truths through a pacified culture, but recognizes it as an experience that dialectically progresses in order to produce temporally a political meaning – and with it, a political reality. Rhetoric thus acts as a semantic expander, including through fiction, and hermeneutics, as a semantic operator, through the ways of interpretation, to which any science of computation cannot devote itself. Political economy brings intersubjectivity into play here as a hermeneutic process and as a deliberative process. It integrates digital rhetoric as an art and a practice of democratic debate, through the technological environment in which we interact, gather, mobilize and make politics today.&lt;/p&gt;
&lt;section class=&quot;footnotes&quot;&gt;
&lt;ol class=&quot;footnotes-list&quot;&gt;
&lt;li id=&quot;fn1&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;The AI firm Deeptrace (http://www.deeptracetech.com/about.html ) found 15,000 deepfake videos online in September 2019, a near doubling over nine months. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/007-A/#fnref1&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn2&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;&lt;a href=&quot;https://www.independent.co.uk/tech/midjourney-free-ai-images-trump-pope-b2312000.html&quot; target=&quot;_blank&quot;&gt;https://www.independent.co.uk/tech/midjourney-free-ai-images-trump-pope-b2312000.html&lt;/a&gt; &lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/007-A/#fnref2&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn3&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;&lt;a href=&quot;https://interestingengineering.com/culture/midjourney-bans-xi-jinping-images&quot; target=&quot;_blank&quot;&gt;https://interestingengineering.com/culture/midjourney-bans-xi-jinping-images&lt;/a&gt; &lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/007-A/#fnref3&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn4&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;&lt;a href=&quot;https://stability.ai/&quot; target=&quot;_blank&quot;&gt;https://stability.ai/&lt;/a&gt; &lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/007-A/#fnref4&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn5&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;&lt;a href=&quot;https://openai.com/product/dall-e-2&quot; target=&quot;_blank&quot;&gt;https://openai.com/product/dall-e-2&lt;/a&gt; &lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/007-A/#fnref5&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn6&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;&lt;a href=&quot;https://ai.facebook.com/datasets/dfdc/&quot; target=&quot;_blank&quot;&gt;https://ai.facebook.com/datasets/dfdc/&lt;/a&gt; &lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/007-A/#fnref6&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn7&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;&lt;a href=&quot;https://www.theguardian.com/technology/2020/jan/07/facebook-bans-deepfake-videos-in-run-up-to-us-election&quot; target=&quot;_blank&quot;&gt;https://www.theguardian.com/technology/2020/jan/07/facebook-bans-deepfake-videos-in-run-up-to-us-election&lt;/a&gt; &lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/007-A/#fnref7&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn8&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;The word post-truth was defined in 2016 by the Oxford Dictionary to mean: &amp;quot;To circumstances in which objective facts have less influence on public opinion than those which appeal to emotion or personal beliefs. [The emergence of &#39;post-truth&#39; in language has been] fueled by the rise of social media as a source of information and by the growing distrust of the facts presented by the establishment &amp;quot;. Oxford University Press, Word of the year 2016, Post-truth : &lt;a href=&quot;https://languages.oup.com/word-of-the-year/2016/&quot; target=&quot;_blank&quot;&gt;https://languages.oup.com/word-of-the-year/2016/&lt;/a&gt; &lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/007-A/#fnref8&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn9&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Google, Amazon, Facebook, Apple, Microsoft. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/007-A/#fnref9&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn10&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Baidu, Alibaba, Tencent et Xiaomi &lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/007-A/#fnref10&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn11&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;«Midjourney is an independent research lab exploring new mediums of thought and expanding the imaginative powers of the human species » (&lt;a href=&quot;https://www.midjourney.com/home/?callbackUrl=%2Fapp%2F&quot; target=&quot;_blank&quot;&gt;https://www.midjourney.com/home/?callbackUrl=%2Fapp%2F&lt;/a&gt;). &lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/007-A/#fnref11&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn12&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Barbara Cassin, Quand dire, c’est vraiment faire, Homère, Gorgias, et le peuple arc-en-ciel, Fayard, 2018 &lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/007-A/#fnref12&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn13&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Linda M.G.Zerilli, Rethinking the Politics of Post-Truth With Hannah Arendt, in Political Phenomenology, Experience, Ontology, Episteme, dir. by Thomas Bedorf, Steffen Herrmann, Routledge, 2019 &lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/007-A/#fnref13&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn14&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Aby Warburg, &lt;em&gt;Mnemosyne Atlas&lt;/em&gt; &lt;a href=&quot;https://warburg.library.cornell.edu/&quot; target=&quot;_blank&quot;&gt;https://warburg.library.cornell.edu/&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Georges Didi-Hubeman, &lt;em&gt;Atlas, or the Anxious Gay Science&lt;/em&gt;, trad. Shane B. Lillis, University of Chicago Press, 2018 &lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/007-A/#fnref14&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn15&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Jean Baudrillard, &lt;em&gt;For a critique of the political economy of the sign,&lt;/em&gt; Trad. Jean Levin, Telos Press, 1981 &lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/007-A/#fnref15&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn16&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Marie-José Mondzain, &lt;em&gt;Image, Icon, Economy, The Byzantine Origins of the Contemporary Imaginary&lt;/em&gt; Trad., Rico Franses, Stanford University Press, 2004 &lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/007-A/#fnref16&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn17&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Karl Polanyi, &lt;em&gt;The Great Transformation&lt;/em&gt;, &lt;em&gt;The political and Economic Origins of Our Time&lt;/em&gt;, Beacon Press, 2001 &lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/007-A/#fnref17&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn18&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Nick Srnicek, &lt;em&gt;Platform Capitalism&lt;/em&gt;, Polity Press. 2017 &lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/007-A/#fnref18&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn19&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Sylvain Auroux, &lt;em&gt;La révolution technologique de la grammatisation: Introduction à l&#39;histoire des sciences du langage,&lt;/em&gt; Madraga, 1994. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/007-A/#fnref19&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;/ol&gt;
&lt;/section&gt;
</content>
    </entry>
    <entry>
      <title>The printed gazettes of Yellow Vests
      </title>
      <link href="https://automedias.org/en/publication/006-A/"/>
      <updated>2022-06-10T00:00:00Z</updated>
      <id>https://automedias.org/en/publication/006-A/</id>
      <author>
        <name>Mélanie Lecha</name>
      </author>      
      <content xml:lang="en" type="html">&lt;p&gt;&lt;em&gt;Résumé&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A partir de décembre 2018 et jusque courant de l’année 2020, des groupes de personnes s’identifiant comme Gilets jaunes ont produit et distribué un peu partout en France des gazettes « jaunes » : petits journaux imprimés et locaux destinés à accompagner le mouvement. L’article propose d’interroger la circulation de leurs pratiques automédiatiques numérique et papier au prisme des &lt;em&gt;inégalités sociales-numériques&lt;/em&gt; (Granjon 2022) mais aussi de la « gafamisation » des TNIC. Il montre que ces initiatives papier sont pensées comme des dispositifs pour produire de l’engagement et participer à l’extension des espaces légitimes du débat démocratique autour d’une scène publique populaire privilégiant souvent et à dessein les espaces non-numériques. Ce travail micro-sociologique s’appuie sur la confrontation de mon expérience de participation à l’une de ces gazettes avec les entretiens semi-directifs menés auprès de cinq personnes impliquées dans la publication de trois de ces titres &lt;em&gt;« made in Gilets jaunes »&lt;/em&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;h1&gt;Introduction&lt;/h1&gt;
&lt;p&gt;Si l’enjeu pour les personnes mobilisées derrière l’étendard « Gilets jaunes » depuis novembre 2018 est, dans un premier temps, de revendiquer un &lt;em&gt;problème public&lt;/em&gt;&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/006-A/#fn1&quot; id=&quot;fnref1&quot;&gt;1&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; par l’occupation de ronds points, occupant par là-même une &lt;em&gt;scène publique&lt;/em&gt; construite et relayée par les médias &lt;em&gt;mainstream&lt;/em&gt; (Chomsky 1997), les formes d’organisation du mouvement laissent rapidement entrevoir la volonté de construire une &lt;em&gt;scène publique populaire&lt;/em&gt; parallèle, voire concurrente des instances traditionnelles du débat démocratique &lt;em&gt;autorisé&lt;/em&gt; (Ballarini, 2015 ; 2018). Si l’on veut penser la mobilisation des Gilets jaunes « en contrepoint de la monopolisation des biens publics par l’État ou de la manipulation de l’opinion publique par les médias »&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/006-A/#fn2&quot; id=&quot;fnref2&quot;&gt;2&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;, cette expression de scène publique populaire nous semble à toutes fins utile. Nous choisissons de la réhabiliter bien que François et Neveu considéraient en 1999 qu’il s’agit d’une&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;expression est en elle-même imprudente en ce qu’elle suggère une division dichotomique entre un espace public bourgeois et une forme de contre-espace public populaire. &lt;em&gt;[…]&lt;/em&gt; Mieux vaut donc parler d’un processus autonome de construction de composantes populaires d’un espace public global confronté à un processus de démocratisation […]. Certains groupes sociaux dominés, structurellement désavantagés par les logiques de fonctionnement de l’espace public, peuvent aussi trouver dans la constitution d’espaces de socialisation et de débat, fonctionnant temporairement comme des isolats, des moyens pour exprimer des malaises et des revendications, formaliser leurs intérêts. S’il est dépassé, ce moment autarcique peut constituer un préalable, l’occasion de donner à la parole d’un collectif en voie d’institutionnalisation une forme qui lui permette de se faire entendre dans l’espace public « central ».&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces propos – certes anciens – nous semblent contradictoires dans la mesure où ils expriment l’idée selon laquelle il n’y aurait pas de dichotomie dans l’espace public tout en reconnaissant l’existence d’une scène « centrale » issue d’une structure de domination. Au contraire, il nous semble qu’employer cette expression permet de caractériser la dynamique d’autonomisation qui, de la protestation auprès « des politiques », ou de la &lt;em&gt;publicisation&lt;/em&gt; (Cefaï, Pasquier 2004) d’un problème public, s’est prolongée en un « faire politique » avec ses propres espaces d’expression : en témoigne l’organisation d’assemblées générales plénières ou décisionnelles, locales et fédératives – telles les ADA&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/006-A/#fn3&quot; id=&quot;fnref3&quot;&gt;3&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; ; mais aussi avec ses propres espaces médiatiques qui se sont développés par voies papier et numérique, que l’on nomme parfois &lt;em&gt;automédias&lt;/em&gt; (Thiong Kay, 2020 ; Galligo et al. 2021) pour rendre compte des dimensions personnalisées et automatisées de certaines pratiques nouvelles. L’ensemble de ces outils permet d’alimenter des espaces &lt;em&gt;d’auto-réflexion et d’auto-institution de la communauté&lt;/em&gt; (Cefaï 2013) : nous avançons que c’est en ce sens que peut être compris le phénomène des gazettes imprimées de Gilets jaunes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans un rapport préliminaire réalisé par une équipe de l’université de Toulouse en 2018, les chercheur⸱euses ont montré qu’une partie importante des prises de parole de Gilets jaunes dans les deux premières semaines de la mobilisation sur les réseaux sociaux (groupes Facebook, Twitter) « concentre des critiques sur la couverture médiatique : les minorations du mouvement, l’accentuation des incidents et un parti-pris des médias contre le mouvement. » Dans leurs mots, cela nous informe sur « la volonté partagée de se doter d’une information alternative à la médiation journalistique »&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/006-A/#fn4&quot; id=&quot;fnref4&quot;&gt;4&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. En ce sens, si l’intérêt de la recherche scientifique s’accroît vis-à-vis des nouveaux usages médiatiques des TNIC dans un contexte de mobilisation (Morales et al. 2021 ; Thiong-Kay 2020 ; Carlino 2020 ; Mabi 2016 ; Milan 2015), les recherches sur les journaux imprimés produits par les Gilets jaunes n’ont pas suscité, semble-t-il, la même curiosité. Pourtant, la persistance de ce medium qui, pour toutes les gazettes collectées fait coexister le &lt;em&gt;document numérique&lt;/em&gt; (Roger T. Pédauque 2006) – le plus souvent sous la forme d’un PDF, et l’imprimé, interroge. Faut-il y voir une stratégie d’évitement des technologies numériques de l’information et de la communication (TNIC) dans un contexte de mobilisation sociale ? Une micro-sociologie de cette activité de fabrique populaire de l’information peut-elle nous aider à identifier des réticences ou des écueils liés aux usages du numérique pour générer participation à ou confiance en l’information auprès des publics visés ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cet article propose donc de porter un regard réflexif sur les modalités de circulation des pratiques automédiatiques numérique et papier auprès des groupes à l’initiative de ces gazettes en croisant mon expérience militante de participation à l’un de ces journaux&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/006-A/#fn5&quot; id=&quot;fnref5&quot;&gt;5&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; avec les témoignages de cinq personnes qui ont été impliquées dans la publication de trois autres titres de gazettes GJ. Lors de ces échanges qui ont duré pour chacun environ deux heures, sept thématiques ont été traversées bien que les discussions aient été laissée libres : récit de la naissance du projet et présentation des objectifs de la gazette, description des modalités d’organisation, réflexion sur le rapport au public et la réception, réflexion sur les dispositifs papier et numérique mis en place, rapport au journalisme entretenu par les personnes mobilisées et bilan de l’expérience automédiatique. Les discutant⸱es ont contribué de manière active à trois titres de gazettes : Carole&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/006-A/#fn6&quot; id=&quot;fnref6&quot;&gt;6&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; et Ben ont été les initiateur·ices de &lt;em&gt;Nous sommes Gilets Jaunes&lt;/em&gt; (54 numéros publiés de manière hebdomadaire entre février 2019 et mars 2020 en région montpelliéraine), la discussion a été menée ensemble et en visioconférence. De même pour Thomas et Alex, qui ont été des contributeurs réguliers de la &lt;em&gt;Gazette Jaune de Grenoble&lt;/em&gt; (32 numéros publiés de manière hebdomadaire entre avril 2019 et février 2020). Enfin la discussion avec Domi s’est déroulée seul et en visioconférence ; ce dernier a été à l’initiative du &lt;em&gt;Canari enragé&lt;/em&gt; (2 numéros publiés entre mars et avril 2019 et distribués à Nantes)&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/006-A/#fn7&quot; id=&quot;fnref7&quot;&gt;7&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. Pour l’ensemble des interlocuteur⸱ices sauf Domi, qui est président d’une association d’usagers des médias, ces expériences éditoriales étaient une première que les participant⸱es décrivent comme une nécessité contextuelle qui ne reposait sur aucune prédisposition ou compétence préalable particulière. Ces gazettes ont été réalisées sur leur temps libre après la journée de travail, parfois – voire souvent – en prenant sur leurs heures de sommeil et cette activité a pris beaucoup de place dans leur mode d’engagement dans la mobilisation. Enfin, tous les échanges ont eu lieu entre mars et avril 2021, soit plus ou moins deux ans après qu’aient eu lieu ces expériences médiatiques ; il convient donc de préciser que nos discussions ont été conditionnées par le souvenir qu’elles nous ont laissé.&lt;/p&gt;
&lt;h3&gt;1/ Le papier comme stratégie pour mobiliser un public populaire&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Lorsque l’on interroge les individus sur l’élément déclencheur qui les a motivés à initier ces projets de gazette, la première des raisons évoquées pour les trois journaux est la couverture de la mobilisation jugée fallacieuse, mensongère et qui a eu pour effet de véhiculer une mauvaise image du mouvement auprès des publics : &lt;em&gt;« On a commencé début décembre. Et moi la première chose qui m’a frappée, enfin qui nous a frappé avant même qu’on aille sur les ronds points, c’est ce qu’on entendait de fausses informations sur les Gilets jaunes, voilà. Et le premier truc qui nous est venu à l’esprit est qu’il faut informer les gens parce que les médias mainstream ne faisaient que mentir sur le mouvement […] on s’est dit : il faut informer les gens sur qui on est, nos revendications »&lt;/em&gt; (Carole, &lt;em&gt;Nous sommes Gilets Jaunes&lt;/em&gt;). On retrouve les mêmes mises en cause dans la bouche de Thomas, investi dans la &lt;em&gt;Gazette jaune de Grenoble&lt;/em&gt; : «*  Moi c’était plus pour informer les gens à chaque fois de pourquoi on bloquait les trucs parce qu’on sentait que dans les médias y’avait aucune résonance du pourquoi du comment, même au niveau local dans les journaux locaux »*. Domi (&lt;em&gt;Le Canari enragé&lt;/em&gt;) partage un sentiment similaire et met en cause un travail journalistique bâclé qui ne reposerait que sur la parole des forces de police ou des institutions politiques, sans prendre en charge la parole des personnes mobilisées. En effet, un autre point commun très rapidement évoqué dans les entretiens est la volonté de publiciser des angles morts du traitement dans les grands médias, comme la répression vécue par les manifestants : &lt;em&gt;« Y’avait aussi […] dénoncer tout ce qui était violence policière et raconter comment les manifs se passaient, des témoignages en premier c’était des témoignages sur le terrain, je me rappelle d’une gazette où il était question du 1er mai sur Grenoble qui avait pas mal dégénéré avec des gens qui avaient été fracassés, pas mal de gens arrêtés etc., et personne n’en avait parlé, c’était passé complètement inaperçu, et y’avait besoin de parler de ça, d’avoir des témoignages »&lt;/em&gt; (Thomas). En effet, les genres du témoignage, du portrait et du billet d’opinion sont très représentés dans les gazettes, dont l’analyse exploratoire avait montré, pour un précédent travail&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/006-A/#fn8&quot; id=&quot;fnref8&quot;&gt;8&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;, une grande polyphonie. Afin de mieux comprendre ces initiatives et leur inscription dans le contexte de la mobilisation, il est nécessaire d’élucider à qui ces voix s’adressent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lors de nos échanges, les rédacteurs et rédactrices des gazettes caractérisent tous et toutes une double énonciation : ils estiment s’adresser à un destinataire « non Gilet jaune », auprès duquel on espère apporter une information différente du traitement par les instances traditionnelles de l’information et, plutôt dans un second temps, aux camarades de mobilisation : &lt;em&gt;« Nous on s’est rapproché des AG et puis des commissions de communication, […] y’avait la communication dans les manifestations avec les médias tout ça mais y’avait pas la communication envers le peuple […] moi je trouvais que c’était le moyen d’engager justement le dialogue avec le non GJ, parce que la distribuer aux GJ ça leur faisait plaisir, ça amenait des dons, mais eux ils étaient déjà convaincus, alors que les autres, le challenge c’était de leur donner la première gazette, qu’ils acceptent de la prendre et de la lire »&lt;/em&gt;. La recherche de construction d’un espace médiatique autogéré et d’une adhésion populaire se lit dans chacun des témoignages ; tous et toutes racontent avoir cherché à distribuer leurs gazettes dans des lieux de passages ordinaires : elles ont été déposées dans les tramways, distribuées au marché autour de petits kiosques improvisés, aux abords des manifestations ou dans les voitures arrêtées aux ronds points. Elle se lit aussi dans les quantités imprimées : Carole et Ben déclarent tirer chaque semaine environ 4000 exemplaires pour la seule région montpelliéraine. Ils s’occupent à domicile de l’impression car, après une mauvaise expérience de collaboration avec les syndicats, et sur les conseils de personnes connaisseuses, ils ont fait le choix d’investir dans des imprimantes semi-professionnelles financées par les dons. Thomas et Alex se rappellent quant à eux imprimer entre 600 et 1200 exemplaires par semaine, aidés par un syndicat ayant mis à disposition leur matériel et par le réseau des personnes mobilisées possédant elles-mêmes une imprimante. L’initiative est un peu moindre pour Domi qui déclare avoir produit 500 exemplaires pour chacun des deux numéros du &lt;em&gt;Canari enragé&lt;/em&gt; à Nantes, sur ses fonds propres, en passant par une imprimerie. Dans ces dimensions et avec cette régularité, l’édition de gazettes apparaît, du moins concernant celles de Montpellier et de Grenoble, comme un outil politique structurant. A cet égard, les rédacteurs et rédactrices avancent différents avantages stratégiques qui les ont amenés au choix du medium papier en coexistence du document numérique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En premier lieu, la distribution papier est présentée comme un moyen d’atteindre un public populaire de manière aléatoire et de façon plus efficace que par voie numérique : &lt;em&gt;« J’ai trois enfants dyslexiques qui ne lisent pas et le seul moment où ils ont lu c’est dans le tram là où ils s’ennuient. Du coup l’idée est venu comme ça de se dire qu’on va faire un format papier qu’on va déposer dans les trams et qui va faire le tour de la ville, la première idée elle part de là »&lt;/em&gt; (Carole). On comprend rapidement dans les échanges que l’enjeu est de provoquer un temps de lecture effectif, même si furtif. Il s’agit presque de chercher à &lt;em&gt;« obliger »&lt;/em&gt; la lecture : &lt;em&gt;« Les premiers numéros y’avait eu des manqués, y’avait eu des essais, […] le format A4 ça nous semblait déjà trop énorme pour garder ça dans sa poche vite fait, d’y lire plus tard, moi je l’imaginais comme un truc à lire comme quand on est au chiotte qu’on lit vite fait, aller retour – non mais c’est même pas dégradant ! […] Écrire des articles trop longs, en fait il faut que les gens ils se posent, qu’ils aient le temps, il faut qu’ils aient choisi le truc en fait, mais c’est vrai que quand c’est un truc rapide, tu obliges les gens à lire, parce que l’entête elle accroche, et ils savent que y’a que 4 lignes derrière, et ils sont obligés de les lire, ils pourront pas faire autrement, c’est trop tentant »&lt;/em&gt; (Thomas). Le format court apparaît ainsi dans trois des témoignages comme particulièrement important pour ne pas décourager à partir de son propre rapport à la lecture (Ben : « On a vu le journal Jaune de Toulouse, des pages complètes, c’est une horreur à lire, on l’a jamais lu ») , mais aussi sur la base de retours qu’ils et elles reçoivent : « Quand on a fait des articles, pour la cathédrale, on a du tricher, pour que ça rentre. [Mais] beaucoup nous ont dit dans les manifs : olala y’a trop de chiffres, c’est trop compressé, c’est trop long ! » (Carole).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au delà de la réflexion sur l’expérience de lecture, la présence d’illustrations est décrite pour les gazettes de Montpellier et de Grenoble comme une stratégie supplémentaire et indispensable pour capter l’attention : &lt;em&gt;« On faisait des fausses pubs et on s’est bien marrés d’ailleurs. […] Quand on voyait que le titre ou l’image les faisait sourire, on se disait c’est bon, arrivés chez eux ils vont la lire […] C’était important qu’il y ait ce dessin, on les voyait se marrer, en fait il regardait la première page le centre et le dos pour voir un peu le programme de ce qui les attendait dans la semaine et ils lisaient après plus tranquillement »&lt;/em&gt; (Carole). L’observation de la réaction des publics est importante dans le processus de création et représente, d’après eux, le gage d’une plus grande efficacité pour mobiliser des publics, l’enjeu étant de susciter la curiosité pour donner envie de lire du contenu auto-produit dans un contexte de criminalisation de la mobilisation. Cefaï et Pasquier ont rappelé à cet égard les « &lt;em&gt;effets de la matérialité des supports sur les opérations de lecture (Chartier, 1996) »&lt;/em&gt; et comment cela peut influer sur les modalités de réception :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;Un texte est toujours configuré par les dispositifs de sa fabrication et de sa diffusion : dans le cas de l’imprimé, le format du livre, les dispositions de la mise en page, les modes de découpage du texte, les conventions typographiques sont investies d’une « fonction expressive » et entrent en ligne de compte dans la constitution de la signification. Organisés par une intention, celle de l’auteur ou de l’éditeur, ces dispositifs qualifient le texte, contraignent sa réception, en orientent la compréhension et en contrôlent l’interprétation.&lt;/em&gt;&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/006-A/#fn9&quot; id=&quot;fnref9&quot;&gt;9&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Ainsi, bien que l’audience papier soit limitée au nombre d’impressions réalisables, la stratégie est de miser sur la qualité de la réception (capter une attention effective, même si oblique). Il faut néanmoins noter que parmi les 10 titres de gazettes GJ que j’ai pu retrouver, ces deux là sont les seules qui ont été distribuées de manière hebdomadaire, en aussi grande quantité et sur une longue durée. La majorité des autres titres se caractérisent par des articles plus nombreux, plus longs et développés, s’inscrivant ainsi davantage dans le genre de la revue mensuelle. En outre, ces expériences ont été plus sporadiques (entre 1 et 10 numéros pour la plupart de ces formats moyens/longs). C’est le cas, par exemple, de la gazette à laquelle j’avais participé.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans un deuxième temps, le choix du medium papier est présenté par les individus comme une stratégie pour atteindre ou construire un public qui ne pourrait pas l’être, ou du moins pas de manière satisfaisante, en utilisant les TNIC&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/006-A/#fn10&quot; id=&quot;fnref10&quot;&gt;10&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; : &lt;em&gt;« Moi je suis partie du principe que ce soit le sondage ou la gazette, quand tu passes par le format numérique, tu n’as l’info que si tu vas la chercher alors que là on leur amenait, […] on les distribuait justement à des gens qui étaient pas manifestants, qui étaient pas dans les manifs etc. […] parce que le GJ lui il va la chercher l’info, et il est déjà informé plus ou moins puisqu’il est là, alors que les autres, s’ils vont pas la chercher l’information ils l’ont pas, puisqu’on leur ment à la télé, qu’on leur ment dans les journaux etc., donc pour nous le format papier c’était vraiment une façon de leur donner l’information sans qu’ils aient besoin d’aller la chercher, et ça avec le numérique c’est pas possible »&lt;/em&gt;. Ainsi, pour Carole, le format papier répond en partie à un manque de &lt;em&gt;littératie informationnelle&lt;/em&gt;&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/006-A/#fn11&quot; id=&quot;fnref11&quot;&gt;11&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; des publics sur les espaces numériques : &lt;em&gt;« On a quand même fait du numérique, on les a mis en ligne etc., ça a tourné quand même il y a pas mal de gens qui l’ont vue alors qu’ils étaient pas GJ mais là où ça a le plus plu, c’est le format papier parce que c’est le problème de recherche d’information justement »&lt;/em&gt;. Thomas partage un avis similaire sur les usages informationnels des TNIC : &lt;em&gt;« C’est vrai que l’habitude de regarder ne serait ce que des vidéos Youtube, allumer son ordi pour regarder des vidéos Youtube, y’a beaucoup de gens qui font pas ça, il faut que ce soit à la télé, et l’ordinateur sert juste pour aller sur regarder leur mails, y’a beaucoup de gens qui utilisent pas l’ordinateur comme média du tout, c’est hallucinant… enfin hallucinant… oui bah oui y’a beaucoup de gens qui regardent TF1! »&lt;/em&gt;. Ainsi, d’après lui, les canaux de diffusion papier et numérique touchent des publics différents : «* Ce qu’on remarquait nous dans notre gazette en l’occurrence c’est que la plupart des gens qui étaient connectés sur les réseaux sociaux ou sur les sites GJ actifs dans le numérique étaient déjà au courant de toutes ces choses : le RIC pour l’aéroport de Paris, toutes ces histoires là on les avait déjà partagés par d’autres moyens, relayés sur les réseaux sociaux et les gens étaient déjà au courant, donc nous j’avais l’impression que pour le côté information, on touchait vachement plus des gens qui étaient pas sur les réseaux sociaux avec cette partie papier, et ça, ça se ressentait, ça faisait pas doublon, ça touchait deux sortes de personnes différentes, et puis pas que des vieux qui ont pas les réseaux sociaux »*. A cet égard, dans son livre &lt;em&gt;Classes populaires et usages de l’informatique connectée. Des inégalités sociales-numériques&lt;/em&gt; (2022), Fabien Granjon rapporte les propos du Centre d’Observation de la Société qui indique, à partir de données collectées en 2018, que&lt;/p&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;« si l’écart en matière d’équipement entre les bas revenus et la moyenne de l’ensemble de la population s’est réduit, du fait de la baisse des prix, [reste que] 14 % des bas revenus (en dessous de 70 % du niveau de vie médian) ne se connectent pas à internet ». […] De même, le niveau de certification scolaire s’avère être une variable des plus clivantes quant à l’usage de l’informatique connectée : « 57 % des peu/pas diplômés n’ont pas d’ordinateur chez eux, 46 % ne se connectent pas à internet, 76 % n’ont pas de tablette, 63 % pas de smartphone et 17 % pas de téléphone portable ».&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/006-A/#fn12&quot; id=&quot;fnref12&quot;&gt;12&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Outre cette dimension matérielle, Fabien Granjon rappelle à juste titre que l’accès à l’&lt;em&gt;informatique connectée&lt;/em&gt;&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/006-A/#fn13&quot; id=&quot;fnref13&quot;&gt;13&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; ne présume pas de &lt;em&gt;capabilités&lt;/em&gt;&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/006-A/#fn14&quot; id=&quot;fnref14&quot;&gt;14&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; à en tirer profit dans une démarche, par exemple, de recherche d’information. En 2017, l’Insee avait estimé à 48 % la part de la population française « possédant des capacités numériques faibles ou nulles. »&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/006-A/#fn15&quot; id=&quot;fnref15&quot;&gt;15&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; En 2019, il révèle que 24 % de la population déclare être incapable de chercher de l’information sur internet. Ils sont aussi 14% à n’avoir jamais ni envoyé ni lu de courriels et 54 % à ne pas avoir utilisé de réseaux sociaux pour communiquer, bien qu’usagers d’Internet. En dépit de ces inégalités sociales-numériques, reste que le smartphone « est désormais le terminal principal des pratiques informationnelles (59 %) et que les réseaux sociaux sont à l’origine de près de 40 % des contacts informationnels (contre 18 % en 2013) ».&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/006-A/#fn16&quot; id=&quot;fnref16&quot;&gt;16&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; En 2010, une étude menée par Fabien Granjon et Aurélie Le Foulgoc montrait déjà l’évolution des pratiques informationnelles au contact des TNIC :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces auteurs démontrent que l’internet déplace peu à peu les routines d’information en enrichissant le répertoire d’usages des internautes (de nouveaux “arts de faire” émergent) et en modifiant les manières de lire. La recherche d’informations oscille ainsi entre démarche volontariste et pratique opportuniste (sérendipité). De manière générale, la consommation d’actualités en ligne favorise les échanges et les discussions sur les réseaux sociaux qui font fonction, en particulier chez les jeunes, à la fois d’outils de transfert et de production d’informations.&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/006-A/#fn17&quot; id=&quot;fnref17&quot;&gt;17&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Conscient⸱es de ces phénomènes que les interrogé⸱es observent dans leur quotidien et au sein de leur entourage, ils et elles évoquent certains risques liés aux pratiques d’information numérique par le biais de plateformes &lt;em&gt;gafamisées&lt;/em&gt;&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/006-A/#fn18&quot; id=&quot;fnref18&quot;&gt;18&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; déjà bien identifiés par la communauté scientifique* *: les bulles de filtres ou l’effet « chambre d’écho »&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/006-A/#fn19&quot; id=&quot;fnref19&quot;&gt;19&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;, des algorithmes aux règles de fonctionnement obscures qui (in)visibilisent certains contenus au détriment d’autres, la possibilité d’une censure organisée par la connivence d’intérêts entre le gouvernement et des entreprises comme Facebook (Thomas : &lt;em&gt;« Même dans la vraie vie on peut censurer, mais sur le numérique si on prend pas les précautions on peut facilement le bloquer aussi, c’est vrai que la version papier les gens ont une impression de plus sécurisé, dans le côté de la distribution papier »&lt;/em&gt;). Il est ainsi permis de voir dans la démarche papier sinon une prise en compte, du moins un effet des inégalités sociales-numériques dans le rapport à l’information, ainsi qu’une réflexion sur le rapport de force techno-politique qui se joue à travers les infrastructures numériques et enfin, une attention portée sur les dispositions de lecture projetées sur ce public imaginé en amont du processus d’édition. De nouvelles formes hybrides naissent de ces expériences automédiatiques, où le contrat de lecture sur support papier, pensé en concurrence des pratiques de lecture sur smartphone, se réinvente pour que chaque exemplaire trouve un lecteur ou une lectrice effective dans un contexte de &lt;em&gt;guerre de l’attention&lt;/em&gt; (Citton 2014). Dès lors, on peut voir dans cette activité de distribution ciblant des lieux de passage ordinaire une démarche engagée dérivée du tractage militant mais qui, en cherchant à s’imposer dans l’espace quotidien des « non GJ », semble mimer ou concurrencer le fonctionnement algorithmique de sélection de l’information visibilisée sur les réseaux sociaux.&lt;/p&gt;
&lt;h3&gt;2/ Espaces numériques, espaces physiques et régime(s) de confiance&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Les discutant⸱es racontent mobiliser des TNIC pour certains usages jugés mineurs tels que la recherche et la vérification d’informations, les échanges sur des plateformes de discussion pour l’organisation éditoriale (Discord, Facebook…) ainsi que pour la diffusion numérique (à travers des pages Facebook ou sur des sites Web créés pour l’occasion) pensée davantage comme une vitrine de contact et un espace d’archivage des numéros. Pour Thomas comme pour Domi, la critique du numérique intervient très vite comme celle d’un espace défaillant pour échanger de manière constructive, contrairement aux dynamiques de groupe dans des espaces physiques : &lt;em&gt;«  La demande des GJ pour nous à Grenoble, ça se résumait au kiosque du centre de Grenoble, […] en fait tout ce que les GJ à Grenoble aurait demandé c’est d’avoir ce kiosque une fois par semaine pour se réunir, ou en gros ce qui était la mairie avant, qui était censé être la mairie, ou le peuple peut venir discuter, porter des doléances, se rassembler tout simplement pour discuter politique ou pas, mais un lieu de rassemblement des gens. »&lt;/em&gt;. Dans ce contexte &lt;em&gt;d’atomisation&lt;/em&gt; (Arendt 1972) des individus issus des classes populaires&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/006-A/#fn20&quot; id=&quot;fnref20&quot;&gt;20&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;, entendu comme la désagrégation des structures ou des espaces collectifs et du lien social, le fait que la pratique du numérique émane d’une démarche individuelle amène, d’après eux, une relation plus pauvre, des débats plus stériles ou moins structurés : « *T’imagines dans une réunion quelqu’un qui se pointe, je vais à l’extrême, et qui vient nous dire que la terre est plate. Il se ferait contrer tout de suite ! Ce même mec qui a mis des trucs et qui a fini par se convaincre que la terre était plate, sur Facebook ou réseaux autres, il peut publier son truc. ». Ainsi, la gazette est finalement présentée comme l’appendice ou la matérialisation d’une parole populaire construite par le collectif : &lt;em&gt;« On aurait fait une gazette en se basant juste sur le fil Facebook des GJ de Grenoble, on aurait été mal barrés on aurait été à côté de la plaque quoi, c’est clair que y’avait absolument besoin des AG et de rencontrer les gens dans la vraie vie pour faire ça »&lt;/em&gt;. Cette impression est partagée par Carole, qui considère que le mouvement des Gilets jaunes ne peut être correctement compris en se reportant aux espaces d’expression sur les réseaux sociaux: &lt;em&gt;« Je trouve que c’est pas tellement révélateur parce que sur internet y’a des gens qui interviennent juste pour dire de la merde, juste pour casser le truc, c’est pas forcément productif ni révélateur de la vérité… »&lt;/em&gt; Dès lors, en se distinguant de la prolifération des opinions ou témoignages agrégés par la lecture sur les réseaux sociaux, la gazette apparaît comme un espace de construction autant que de négociation collective de l’identité et des débats qui animent les réseaux de sociabilité des GJ au plus près du terrain.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De fait, chez Carole, la critique de l’usage de l’informatique connectée dans une démarche informationnelle se dessine, en creux, à un second niveau. On comprend que, pour elle, la distribution papier permet d’avoir un accès immédiat à la réception des lecteurs et lectrices et ouvre la possibilité d’un échange dont la proximité physique se fait garante de la sincérité dans la démarche médiatique : &lt;em&gt;« Par exemple sur le suicide des personnes âgées, on a vu directement l’émotion que l’article avait suscité, des gens qui allaient lire à des terrasses de café qui revenaient nous parler pour dire « ça m’a énormément touché etc. »&lt;/em&gt; *et ben on a beaucoup de choses personnelles, de vécu, de moi, de Ben, de tous ceux qui ont participé, ou même de Gilets jaunes qui sont venus nous donner des témoignages, et donc on avait directement le ressenti des gens, de voir sur l’article, les dessins leur parlaient, les amusaient… ». La proximité est aussi une dimension que Thomas met en avant pour valoriser l’usage du medium papier : &lt;em&gt;« Auprès des GJ j’avais l’impression d’être reçu comme quelqu’un qui… ah enfin quelque chose qui est « made in Gilets jaunes », tamponné, c’est ce qui me vient : made in Gilets jaunes, les gens ils ont confiance, ou artisanal, ou du coin, et la réception des gens était… et même les gens bloqués dans les ronds points ! »&lt;/em&gt; Dès lors, s’il s’agit bien sûr d’informer un public, c’est aussi un certain mode d’engagement qui est recherché à travers la production et la distribution des gazettes: une adhésion susceptible de se transformer en action. Pour Carole, la récompense était de voir des « non Gilets jaunes » interpelé⸱es lors d’une précédente distribution revenir au rond point pour récupérer la gazette et partager une opinion sur un article lu : &lt;em&gt;« Même des gens qui sont des opposants aux GJ […] ce qui est fou c’est que les PME, les petits artisans qui passaient au rond point, au départ ils arrivent au rond point en disant « ouai dégagez ! » lalala, « et moi j’ai rien etc.», et la semaine d’après quand il est passé il disait « ah elle était bien la partie sur le CICE, effectivement nous on touche rien on nous le vole le CICE! » donc ils ont compris qu’on se battait pas que pour nous, pas que pour 100 balles parce qu’on était des pauvres gens au RSA […] Mais c’est ça le truc il fallait informer les gens. »&lt;/em&gt; Dès lors, la gazette papier s’affirme davantage comme un &lt;em&gt;dispositif&lt;/em&gt; pour désautomatiser le rapport à l’information, pour construire &lt;em&gt;un public médiatique&lt;/em&gt; supposé introuvable par voie numérique qui pourrait devenir un &lt;em&gt;public politique&lt;/em&gt; enclin à se mobiliser dans les nouvelles scènes publiques construites par les Gilets jaunes (AG, manifestations, actions de blocages, investissement dans les commissions…). Nous nous référons à la définition de Cefaï et Pasquier pour comprendre ce glissement de sens :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;Le public des médias, de l’art, du sport ou de la culture n’est sans doute pas totalement superposable au public politique. À ce public est assignée une place de destinataire dans un dispositif de représentation. Son exposition à l’œuvre, au spectacle ou à la partie vise à l’émouvoir, à le distraire ou à le séduire, rarement à le convaincre par l’usage de la raison. Par contre, le public politique, au sens fort, celui de Dewey, est un public associatif, enquêtant ou délibérant, visant à contrôler les conséquences d’un événement ou d’une action et à définir des modalités du bien public. Ce public n’est pas un simple destinataire d’une politique conçue ailleurs par d’autres : il cherche à prendre en main sa propre existence et son propre destin de public.&lt;/em&gt;&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/006-A/#fn21&quot; id=&quot;fnref21&quot;&gt;21&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En ce sens, et pour reprendre les mots de Laurent Thiong-Kay, « les automédias sont plus frontalement et directement investis dans le rapport de force politique enclenché par la mobilisation. »&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/006-A/#fn22&quot; id=&quot;fnref22&quot;&gt;22&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; Cet objectif prend la forme d’une recherche de restauration d’un régime de confiance populaire qui procède par la relation physique, jugée plus authentique et constructive que la relation médiée par les TNIC. Ainsi, en faisant le choix d’une diffusion limitée par les moyens matériels d’impression mais incarnée, c’est une démarche ciblée visant à désanonymiser le producteur et le récepteur de l’information qui est privilégiée, travaillant ainsi, exemplaire après exemplaire, au démantèlement de ce que le philosophe Bernard Stiegler, poursuivant les travaux de Le Bon et de Freud, nommait les « foules conventionnelles » :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;« Dans la société automatique, des réseaux numériques dits « sociaux » canalisent ces expressions en les soumettant à des protocoles obligatoires auxquels les individus psychiques se plient parce qu’ils sont attirés par ce que l’on appelle l’effet de réseau, qui devient avec le social networking un effet automatiquement grégaire, c’est à dire hautement mimétique. Ainsi se constitue une nouvelle forme de foule conventionnelle, au sens que Freud donnait à cette expression. […] Comme masses […], ces foules deviennent le mode d’être ordinaire et permanent des démocraties industrielles, lesquelles forment du même coup des télécraties industrielles. »&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/006-A/#fn23&quot; id=&quot;fnref23&quot;&gt;23&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans ces pages, Bernard Stiegler rappelle que les modalités d’interaction, d’interlocution ou d’accès à l’information sont préfigurées par le dispositif technique d’un réseau social comme Facebook de manière délétère car non collective, bien qu’il puisse exister des phénomènes d’appropriation ou de détournement des usages qui ont pu profiter, a priori, à un mouvement social comme celui des Gilets jaunes. L’expérience de ces gazettes imprimées comme objets informationnels et comme dispositifs d’engagement peut ainsi être interprétée au carrefour de deux contraintes épistémiques et techno-politiques : une carence dans l’élaboration ou l’appropriation collective de savoirs pharmacologiques&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/006-A/#fn24&quot; id=&quot;fnref24&quot;&gt;24&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; associés aux TNIC, et dans un contexte de recherche de construction de contre-pouvoirs en dehors des espaces numériques gafamisés qui contraignent l’expression libre des singularités.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La recherche de construction d’une légitimité favorable à l’instauration d’un régime de confiance se lit aussi dans l’attention portée à la vérification de l’information dont témoigne les interrogé·es, comme Carole : &lt;em&gt;«  A chaque fois, pour mes articles j’ai toujours vraiment pris soin de mettre les sources, de mettre tous les liens pour que les gens puissent retrouver l’info, et de prendre soin d’aller chercher des sources sur des sites fiables, notamment le site de l’Assemblée, pour leur dire, que Legifrance, que Reuters… Voilà l’info c’est pas une feuille de chou à la con qui raconte n’importe quoi, c’est le site du gouvernement qui lui même nous dit que c’est comme ça, et du coup forcément nos infos, vu que c’est vérifié sur des sites fiables, c’était crédible et ils en redemandaient. »&lt;/em&gt; Domi explique, à l’instar de autres, connaître les règles de déontologie journalistique et tâcher de s’en rapprocher le plus possible : &lt;em&gt;« Même si je ne suis pas journaliste, et que je me revendique pas comme étant journaliste mais usager des médias, je m’oblige à avoir une déontologie journalistique, c’est à dire recouper les sources, vérifier les informations, mettre les faits, dans tout ce que je publie. »&lt;/em&gt; Dans les discours de Carole et de Ben, on trouve l’idée de rechercher une forme de neutralité : «* Rester vraiment apartisans, ne jamais parler de ce que nous on pensait, de si on était plutôt de droite ou de gauche, ce que n’importe quel journaliste devrait faire, d’ailleurs nous on avait publié l’éthique journalistique pour rappeler aux journalistes qu’ils avaient prêté serment là dessus ! »* Thomas, lui, raconte veiller à diversifier les points de vue représentés : &lt;em&gt;« On essayait le plus souvent d’avoir des témoignages extérieurs à ceux qui rédigeaient la gazette pour pouvoir avoir un témoignage authentique, vrai et incontestable quoi… »&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un des moyens mis en avant par tous les comités de rédaction pour travailler à cette déontologie informationnelle est la dimension participative et collective dans le processus de production. Le choix des sujets, le travail d’écriture ou de relecture est une activité mise en place soit à travers des rendez vous conviviaux dans des bars, des cafés ou au domicile des participant·es, soit à travers des outils de discussion numérique comme Discord ou Facebook Messenger. Carole et Ben rapportent un épisode édifiant de cette vigilance collective autour d’un article que souhaitait écrire l’une des participantes :&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;itw&quot;&gt;&lt;strong&gt;C&lt;/strong&gt; S. notamment voulait absolument faire un article sur les suicides au sein de la police, moi à la base j’étais pas contre, mais j’ai été vérifier les chiffres, et en fait il s’avère que y’a pas plus de suicide dans la police que dans le reste de la population, et y’en a beaucoup moins que chez les infirmiers, les agriculteurs ou les personnes âgées… […] Moi je trouvais que faire sur le suicide des flics, parce que y’avait une capitaine de police qui s’était suicidée à Montpellier, pour moi c’était jeter de l’huile sur le feu c’était pas très respectueux par rapport à sa famille.&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;itw&quot;&gt;&lt;strong&gt;B&lt;/strong&gt; […] Moi j’ai dit ça peut venir de plein de choses qu’elle se suicide, c’est pas forcément du boulot, pas que !&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;itw&quot;&gt;&lt;strong&gt;C&lt;/strong&gt; Et puis surtout que là, tu vois, c’était les flics se suicident parce qu’ils en peuvent plus des GJ, pour leur dire de poser leurs armes…&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A l’issue d’un débat au sein du comité de rédaction, et pour éviter d’instrumentaliser une information, le choix a été fait d’écrire sur un autre sujet : celui du suicide chez les personnes âgées. A Grenoble, on met l’accent sur un travail minutieux de relecture collective : « &lt;em&gt;On voyait les textes à plusieurs, et du coup on arrivait à synthétiser pour garder ce qui semblait pertinent pour tout le monde, à plusieurs on arrivait à faire des super articles, vraiment »&lt;/em&gt; (Alex). En ce sens, Thomas estime que toute production automédiatique doit procéder par un travail d’équipe et souligne la qualité de la production collective : &lt;em&gt;« C’est quand même impressionnant, hallucinant comme, déjà, à 5 ou 6 ou 7 on va dire, on est capable de pondre un truc qui tient la route au niveau journalistique, […] pour ce que les politiciens pourraient estimer le « peuple », le « bas peuple », qui en fait est capable quand il se motive du même résultat que des enfants bien établis ou des gens qui ont des millions d’euros pour faire la même chose »&lt;/em&gt;. Cette réflexion fait écho à une autre idée évoquée par Ben, Carole, Thomas, Alex et Domi, auxquels je joins mon témoignage : nous mettons en avant, au-delà d’une démarche de qualité, la nécessité du travail d’équipe pour faire aboutir ces projets d’édition et les tenir dans la durée : du &lt;em&gt;je&lt;/em&gt; au &lt;em&gt;nous, un&lt;/em&gt; processus d’élévation de l’intelligence collective où chaque contribution transforme l’objet tout en transformant le groupe. J’ajoute à cette dimension collective une considération qui n’a pas encore été abordée dans l’article mais qu’on retrouve dans la plupart des entretiens : il s’agit de la notion de &lt;em&gt;plaisir&lt;/em&gt; par laquelle procèdent l’activité de création de la gazette ainsi que son partage gracieux (elles étaient distribuées gratuitement ou à prix libre). A bien des égards, cette activité a permis de (nous) donner du courage et de (nous) faire plaisir pour sublimer la frustration de notre sentiment d’impuissance ou d’injustice.&lt;/p&gt;
&lt;h1&gt;Conclusion&lt;/h1&gt;
&lt;p&gt;La confrontation entre mon expérience de participation à la publication d’une gazette imprimée pendant la mobilisation des Gilets jaunes et le témoignage de cinq autres personnes qui se sont investies dans des projets similaires a permis de mettre en évidence certaines considérations communes sur le rapport à l’information numérique ainsi que des récits et des pratiques différentes bien qu’il s’agisse toujours de prendre en charge la documentation et la publicisation des actions, des revendications ou des débats qui animaient alors ces groupes GJ. Dans le cas de &lt;em&gt;Bonheur en bas&lt;/em&gt;, la gazette a laquelle j’ai contribué, le choix de l’imprimé s’était imposé dans la mesure où nous la percevions comme un outil de structuration de la mobilisation à l’échelle de notre territoire d’action et de nos espaces physiques de sociabilités GJ (les assemblées générales des « Gilets jaune Lyon centre » à la Bourse du travail, les manifestations ou actions dans la région). Les autres discutant⸱es ont montré que leurs initiatives étaient davantage pensées comme un dispositif à destination des personnes non mobilisées considérées comme un &lt;em&gt;public médiatique&lt;/em&gt; victime de la désinformation organisée par les médias &lt;em&gt;mainstream,&lt;/em&gt; dans le but de mobiliser un &lt;em&gt;public politique&lt;/em&gt; sous la forme d’une attitude critique susceptible de se muer en adhésion ou en engagement dans la mobilisation. En ce sens, la distribution papier permet d’aller à la rencontre des autres dans les espaces du quotidien ; cette activité est perçue comme le moyen de (re)construire un régime de confiance populaire en l’information, en faisant gage de sa sincérité dans la démarche médiatique. Ces espaces de rencontres, de discussions et de débats physiques prolongés par la gazette entretiennent une scène publique populaire autonome des institutions politiques et médiatiques traditionnelles dans lesquelles les conditions de visibilité sont mieux contrôlées que par canaux de diffusion numérique. En outre, la dimension participative et collective de ces entreprises automédiatiques est pensée par ces collectifs comme indispensable pour garantir une information de qualité, d’où procède aussi la réinstauration d’un régime de confiance.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ainsi, ce travail a montré que la valorisation de la distribution de l’information à travers un dispositif papier relève moins d’une stratégie d’évitement que de contournement des TNIC, car elle est pensée en complémentarité des espaces de diffusion numérique pour atteindre des publics différents mais aussi pour engager des relations différentes où la notion de plaisir n’est pas absente. Ces projets de gazettes peuvent s’interpréter comme des objets séditieux face à l’automatisation de la médiatisation des rapports sociaux, et plus particulièrement du rapport au partage de l’information. Ils ne cherchent pas la diffusion de masse, mais au contraire une distribution ciblée, localisée et incarnée dans la lutte populaire pour l’extension des espaces légitimes du débat démocratique.&lt;/p&gt;
&lt;section class=&quot;footnotes&quot;&gt;
&lt;ol class=&quot;footnotes-list&quot;&gt;
&lt;li id=&quot;fn1&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;« Un problème public s’inscrit dans l’horizon de sa résolution par une action publique, qui échoit en général aux pouvoirs publics : il se publicise au sens où il en appelle à l’État ou à des montages institutionnels qui agissent au nom du bien public. Mais indissociablement, au sens de Joseph Gusfield (2009), un problème public se publicise en se rendant sensible, en s’inscrivant dans un espace argumentatif et en donnant lieu à différentes espèces de récits – il se donne une configuration dramatique, rhétorique et narrative (Cefaï, 1996). Un problème public se constitue enfin en constituant un public, au sens de John Dewey (2010) : ce public n’est pas le simple destinataire de messages médiatiques, mais un collectif qui se fait dans les processus d’association, de coopération et de communication qui émergent autour d’un problème. » Cefaï, D. (2013). L’expérience des publics: institution et réflexivité. EspacesTemps. net, 4. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/006-A/#fnref1&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn2&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;&lt;em&gt;Cefai D., Pasquier D., Les sens du public : Publics politiques, publics médiatiques.&lt;/em&gt; PUF, 2003. p.19 &lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/006-A/#fnref2&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn3&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;ADA : Assemblées Des Assemblées de Gilets jaunes. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/006-A/#fnref3&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn4&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Sebbah B., Souillard N., Thiong-Kay L., Smyrnaios N., &lt;em&gt;Les Gilets Jaunes, des cadrages médiatiques aux paroles citoyennes&lt;/em&gt;. [Rapport de recherche] Université de Toulouse 2 Jean Jaurès. 2018. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/006-A/#fnref4&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn5&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;&lt;em&gt;Bonheur en bas sinon malheur en haut&lt;/em&gt;, 6 numéros publiés entre mars et juin 2019 et distribués en région lyonnaise. Il ne s’agit pas d’une expérience d’observation-participante mais bien d’un investissement personnel dans la mesure où je ne travaillais pas, à l’époque, dans la recherche universitaire. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/006-A/#fnref5&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn6&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Tous les prénoms présents dans l’article ont été modifiés en attendant l’accord des personnes ayant partagé leur témoignage. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/006-A/#fnref6&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn7&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Plusieurs autres collectifs à l’initiative de gazettes GJ ont été sollicités mais aucun n’a donné suite en raison peut-être de l’obsolescence des adresses mail ou des pages Facebook qui avaient été créées pour l’occasion et qui ne semblent plus être consultées à ce jour. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/006-A/#fnref7&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn8&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;&lt;em&gt;Visées discursives et profils éditoriaux dans la presse écrite des Gilets jaunes. Une analyse exploratoire outillée.&lt;/em&gt; Mémoire réalisé sous la direction de Marianne Reboul dans le cadre du M2 Humanités numériques, ENS de Lyon, année universitaire 2020-2021. J’avais fait, pour ce travail, la collecte et l’analyse exploratoire d’un corpus de 10 titres de gazettes GJ (89 numéros). &lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/006-A/#fnref8&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn9&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;&lt;em&gt;Cefai D., Pasquier D., Les sens du public : Publics politiques, publics médiatiques.&lt;/em&gt; PUF, 2003, p.40. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/006-A/#fnref9&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn10&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;TNIC : Technologies numériques de l’information et de la communication. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/006-A/#fnref10&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn11&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;« L*’information literacy [peut être] définie comme la capacité individuelle à évoluer dans et à s’adapter à un environnement informationnel (médiatique, numérique) de plus en plus complexe (Le Deuff, 2009 ; Bawden, Robinson, 2002) et inflationniste. » Fabien Granjon, &lt;em&gt;Classes populaires et usages de l’informatique connectée. Des inégalités sociales-numériques&lt;/em&gt;, Paris, Presses des Mines, 2022, p.161 &lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/006-A/#fnref11&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn12&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;&lt;em&gt;Ibid.&lt;/em&gt; p.18-19 &lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/006-A/#fnref12&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn13&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;« Tout dispositif technique constitué, a minima, d’un système d’exploitation informatique et d’une connexion internet (smartphone, tablette, ordinateur, etc…) » &lt;em&gt;Ibid.,&lt;/em&gt; p.13 &lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/006-A/#fnref13&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn14&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;&lt;em&gt;« Force est donc de reconnaître qu’il existe des différences notoires de capacité des personnes à actualiser les potentiels de l’informatique connectée, notamment selon qu’elles sont plus ou moins dotées en capital culturel et social (Faucher, 2018). Cette inégalité des capabilités qui ne peut se réduire à une simple dotation différenciée de compétences et de savoir-faire (car elle est fondamentalement dispositionnelle) se traduit en des expériences variées d’estime/mésestime de soi. »&lt;/em&gt; &lt;em&gt;Ibid&lt;/em&gt;., p. 229 &lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/006-A/#fnref14&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn15&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;&lt;em&gt;Ibid&lt;/em&gt;., p.455 &lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/006-A/#fnref15&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn16&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Sonet, V. « Retour critique sur une décennie d’information sur smartphone comme produit de contraste des ambitions des plateformes. » &lt;em&gt;Les Cahiers du journalisme - Recherches&lt;/em&gt;, 2021, vol. 2, n°6, p. R11-R32. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/006-A/#fnref16&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn17&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Jouët J., Rieffel R. (dir.), &lt;em&gt;S’informer à l’ère numérique&lt;/em&gt;, Presses universitaires de Rennes, coll. « Res Publica », 2013, p.18-19 &lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/006-A/#fnref17&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn18&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;GAFAM est un acronyme formé à partir des cinq grandes entreprises américaines (Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft) qui reposent sur des modèles de capitalisation numérique liés principalement à la captation et à la marchandisation des données personnelles produites par les usagers. Par extension, j’utilise l’expression « plateformes &lt;em&gt;gafamisées&lt;/em&gt; » pour désigner tout service numérique qui procède selon un modèle capitalistique similaire. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/006-A/#fnref18&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn19&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;« La bulle de filtres ou bulle de filtrage (de l’anglais : filter bubble) est un concept développé par le militant d’Internet Eli Pariser. Selon Pariser, la « bulle de filtres » désigne à la fois le filtrage de l’information qui parvient à l’internaute par différents filtres ; et l’état d’« isolement intellectuel » et culturel dans lequel il se retrouve quand les informations qu’il recherche sur Internet résultent d’une personnalisation mise en place à son insu. Selon cette théorie, des algorithmes sélectionnent « discrètement » les contenus visibles par chaque internaute, en s’appuyant sur différentes données collectées sur lui. Chaque internaute accéderait à une version significativement différente du web. Il serait installé dans une « bulle » unique, optimisée pour sa personnalité supposée. Cette bulle serait in fine construite à la fois par les algorithmes et par les choix de l’internaute (« amis » sur les réseaux sociaux, sources d’informations, etc…). Article « Bulle de filtres », consulté sur Wikipedia.org le 30/05/2022. URL : https://fr.wikipedia.org/wiki/Bulle_de_filtres* &lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/006-A/#fnref19&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn20&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Fabien Granjon rapporte le témoignage d’une GJ qui prolonge cette réflexion sur les espaces physiques et numériques, nous la reproduisons ci-dessous :&lt;em&gt;« Nathalie a également adhéré à plusieurs dizaines de groupes Facebook GJ « pour être informée au mieux et surtout depuis l’intérieur ! Ça, ça me fait du bien ». Toutefois, elle précise ne jamais intervenir et se contenter de lire les posts des autres, tout comme n’avoir jamais été « à la pêche aux amis » sur ces groupes : « Moi, ce qui me plait, c’est de rencontrer les gens en vrai, dans la vraie vie et de faire quelque chose avec eux, d’aller en manif et d’inventer quelque chose ensemble. Pas derrière un écran. C’est pour ça que je regrette de ne pas être allée plus sur les ronds-points. Oui, c’est un regret. Découvrir les parcours de vie. Facebook, c’est bien pour l’info, comme le web… ça c’est super, mais l’amitié, c’est autre chose, il faut qu’il y ait une vraie rencontre, une rencontre comme avec le public dans le théâtre, quand se crée quelque chose avec le public. […] L’important c’est pas ça… Donc Facebook, bavarder… mouais… moi, c’est pas ça que je cherche en premier. C’est l’action qui m’intéresse. » Ibid.,&lt;/em&gt; p. 289 &lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/006-A/#fnref20&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn21&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Cefai D., Pasquier D., &lt;em&gt;Les sens du public : Publics politiques, publics médiatiques&lt;/em&gt;. PUF, p.&lt;em&gt;18-19&lt;/em&gt;, 2003. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/006-A/#fnref21&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn22&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Thiong-Kay, L. « L’automédia, objet de luttes symboliques et figure controversée. Le cas de la médiatisation de la lutte contre le barrage de Sivens (2012-2015) ». &lt;em&gt;Le Temps des médias&lt;/em&gt;, 35, 105-120, 2015. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/006-A/#fnref22&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn23&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Stiegler B. &lt;em&gt;La société automatique,&lt;/em&gt; Fayard, Paris, 2015. P. 72-74 &lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/006-A/#fnref23&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn24&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;« En Grèce ancienne, le terme de &lt;em&gt;pharmakon&lt;/em&gt; désigne à la fois le &lt;em&gt;remède&lt;/em&gt;, le &lt;em&gt;poison&lt;/em&gt;, et le &lt;em&gt;bouc-émissaire. Tout objet technique est pharmacologique&lt;/em&gt; : il est à la fois poison et remède. Le &lt;em&gt;pharmakon&lt;/em&gt; est à la fois ce qui permet de prendre soin et ce dont il faut prendre soin, au sens où il faut y faire attention : c’est une puissance curative dans la mesure et la démesure où c’est une puissance destructrice. Cet &lt;em&gt;à la fois&lt;/em&gt; est ce qui caractérise la &lt;em&gt;pharmacologie&lt;/em&gt; qui tente d’appréhender &lt;em&gt;par le même geste&lt;/em&gt; le danger et ce qui sauve. &lt;em&gt;Toute&lt;/em&gt; technique est originairement et irréductiblement ambivalente : l’écriture alphabétique, par exemple, a pu et peut encore être aussi bien un instrument d’émancipation que d’aliénation. Si, pour prendre un autre exemple, le web peut être dit pharmacologique, c’est parce qu’il est à la fois un dispositif technologique associé permettant la participation &lt;em&gt;et&lt;/em&gt; un système industriel dépossédant les internautes de leurs données pour les soumettre à un marketing omniprésent et individuellement tracé et ciblé par les technologies du &lt;em&gt;user profiling. » Article « Pharmakon (pharmacologie) »,&lt;/em&gt; consulté sur &lt;a href=&quot;https://arsindustrialis.org/&quot; target=&quot;_blank&quot;&gt;&lt;span class=&quot;underline&quot;&gt;https://arsindustrialis.org&lt;/span&gt;&lt;/a&gt; le 30/05/2022. URL : https://arsindustrialis.org/pharmakon &lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/006-A/#fnref24&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;/ol&gt;
&lt;/section&gt;
</content>
    </entry>
    <entry>
      <title>The reception of automedia by the Yellow Vests
      </title>
      <link href="https://automedias.org/en/publication/005-A/"/>
      <updated>2022-06-08T00:00:00Z</updated>
      <id>https://automedias.org/en/publication/005-A/</id>
      <author>
        <name>Raphaël Lupovici</name>
      </author>      
      <content xml:lang="en" type="html">&lt;p&gt;Le mouvement des Gilets jaunes s’est illustré par son rapport conflictuel aux institutions (Le Bart 2020), parmi lesquelles les médias dominants (Sebbah et al. 2018), l’inscrivant du coup dans la tradition du médiactivisme (Cardon et Granjon 2013). Les Gilets jaunes ont en effet investi ce terrain de lutte aussi bien de manière &lt;em&gt;contre-hégémonique&lt;/em&gt; en dénonçant l’activité des médias dominants, qu’&lt;em&gt;expressiviste&lt;/em&gt; par une autonomisation de ses pratiques médiatiques, notamment sous la forme d’automédias (Thiong-Kay 2020). C’est ainsi que de nombreuses contributions de formes variées se sont développées sur les réseaux socionumériques (RSN) allant du témoignage individuel via l’utilisation de smartphones jusqu’à la constitution de collectifs tendant à une professionnalisation accrue de leur activité (Ferron 2016). C’est surtout sur ces plateformes que ces initiatives se sont manifestées et ont rencontré leurs publics : ce sont ces derniers que notre recherche vise à mieux connaître.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Notre entrée se fera à travers leur réception des automédias, et la place qu’ils prennent à la fois dans leur engagement citoyen et dans leurs manières de s’informer. Nous cherchons à comprendre comment les Gilets jaunes ont pu se retrouver dans ces productions en nous intéressant à la contribution des contenus partagés et des réseaux socionumériques (RSN) à différentes dimensions de la citoyenneté. En mobilisant les travaux de Peter Dahlgren (2009) nous sommes en mesure d’identifier six dimensions de l’agentivité civique promues dans l’univers automédiatique des Gilets jaunes : les connaissances, les valeurs, les pratiques, la confiance, les espaces et les identités.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous nous appuyons sur des entretiens menés dans le cadre d’un travail de thèse en cours où nous avons interrogé des participants au mouvement sur leurs pratiques médiatiques et leur rapport aux médias et à la politique. Ces entretiens ont été menés dans sept régions[^1] et révèlent des profils plutôt âges (52 ans d’âge en moyenne), ainsi qu’une diversité des parcours socio-professionnels, où se retrouvent aussi bien une précarité financière qu’un niveau de vie relativement élevé, conforme aux observations soulignant le caractère bigarré du mouvement (Collectif d’enquête sur les Gilets jaunes 2019). Cet article propose ainsi une réflexion sur les conditions sous lesquelles un public contestataire peut s’appuyer sur des initiatives médiatiques autonomes pour s’engager politiquement.&lt;/p&gt;
&lt;h1&gt;Les automédias dans l’environnement médiatique des Gilets jaunes&lt;/h1&gt;
&lt;p&gt;La place qu’occupent les automédias dans les habitudes informationnelles des Gilets jaunes va dépendre de l’environnement médiatique dans lequel ceux-ci évoluent. Notre enquête révèle une large variété de titres consultés sur des supports différents. Quoique certains continuent à lire la presse papier, quasiment tous les enquêtés s’informent désormais en ligne, que ce soit sur leur ordinateur ou sur leur smartphone. Les médias dominants ne sont pas absents des habitudes informationnelles des Gilets jaunes. Mais leur consultation se fait sous des modalités généralement critiques, comme dans le cas de Patrick qui regarde LCI dans un souci de surveillance de leurs propos :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;« Oui je regarde beaucoup plus LCI […] c’est depuis les Gilets jaunes ils ont tellement menti, tellement raconté des choses, que j’ai dit : « on va voir ce qu’ils vont nous mettre » et je me suis habitué aux chroniqueurs qui y étaient. Et je suis certains, je regarde leurs points de vue mais toujours en contre balance vu qu’on a un point de vue qui est plus objectif sur les Gilets jaunes, eux ils font une généralité. » &lt;/p&gt;&lt;figcaption&gt;Patrick, 60 ans, chauffagiste, Montescou (Pyrénées Orientales)&lt;/figcaption&gt;&lt;p&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Concernant la presse, il est intéressant de noter que les journaux consultés au format papier appartiennent fréquemment à la Presse quotidienne régionale (PQR) plutôt qu’aux grands titres nationaux tels que &lt;em&gt;Le Monde&lt;/em&gt; ou &lt;em&gt;Libération&lt;/em&gt;. Quand des articles issus de la presse nationale parviennent sous les yeux des Gilets jaunes, c’est surtout le fait d’un partage au sein des espaces d’échanges que sont les différents groupes Facebook ou fils WhatsApp et Telegram auxquels ils sont abonnés. Si la PQR bénéficie de sa proximité avec ses lecteurs et de son ancrage territorial, elle n’est nullement épargnée par la défiance des Gilets jaunes envers les médias :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Réponse&lt;/strong&gt; : c’est pas parce que je le lis [Le Télégramme] que j’adhère à ce qu’ils me disent !&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Question&lt;/strong&gt; : qu’est-ce que tu n’aimes pas ?&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Réponse&lt;/strong&gt; : je n’aime pas parce que ça m’est arrivé de témoigner, et sur mon témoignage qui faisait peut-être 5 lignes il en est ressorti une demi-ligne qui était horrible.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Question&lt;/strong&gt; : quand est-ce que c’était ?&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Réponse&lt;/strong&gt; : c’était dans le cadre des Gilets jaunes. »&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;blockquote&gt;
  &lt;figcaption&gt;Jacqueline, 64 ans, infirmière, Lannilis (Finistère)&lt;/figcaption&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Cette expérience d’un décalage entre le vécu et le discours médiatique s’avère être plus généralement le vecteur de la critique des médias des Gilets jaunes, qui vont s’appuyer sur cet écart pour ensuite s’engager dans une dénonciation du système médiatique. C’est donc un public défiant envers les médias que les automédias ont rencontré et qui, comme on le verra ensuite, ont pu alimenter cette critique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On trouve d’autre part des médias alternatifs et engagés, avant tout à gauche, comme Le Média, Le Monde diplomatique, Basta ! ou Là-bas si j’y suis. Ces productions se situent à mi-chemin entre les médias traditionnels et les automédias. Des premiers, ces médias conservent une tendance à la professionnalisation de leur activité qui va se structurer en fonction des moyens dont ils disposent, de leur ancienneté et de l’adoption de pratiques professionnelles similaires aux médias dominants (Ferron 2016). Des seconds, ils conserveront un engagement politique assumé et une activité critique de dénonciation des hégémonies (Cardon et Granjon 2013). Ces productions se révèlent différemment populaires selon le profil sociologique des enquêtés. Le Média TV fait quasiment l’unanimité auprès des personnes rencontrées tandis que d’autres comme Le Monde diplomatique seront davantage appréciées par des personnes ayant fait des études supérieures ou ayant été politisées plus tôt. Certains sont par ailleurs abonnés à ces médias en ligne, signe d’un intérêt notable :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;« C’est parce que j’achète plus de papier j’ai réservé un budget pour les médias indépendants. Donc Blast, Le Média, QG, Arrêt sur images, Là-bas si j’y suis, je vais m’abonner à Hors-Série où il y a des longs entretiens avec des intellectuels. »&lt;/p&gt;&lt;figcaption&gt;Thomas, 39 ans, illustrateur, Brest (Finistère)&lt;/figcaption&gt;&lt;p&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Cet écosystème médiatique se distingue donc par des contenus jugés plus amples et plus fouillés que les médias traditionnels, ce qui peut renseigner sur les normes implicites de qualité journalistique en vigueur au sein du mouvement des Gilets jaunes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Enfin, les automédias sont effectivement bien présents dans cet environnement médiatique. Les plus cités sont Cerveaux non disponibles, Vécu, Le Canard réfractaire ou Civicio qui reviennent très fréquemment durant les entretiens, conformément à leurs audiences plus importantes que d’autres initiatives de taille plus modeste. Ces automédias ont en commun avec les médias alternatifs leur point de vue engagé et critique, mais s’inscrivent davantage dans une logique d’accompagnement d’un mouvement social, celui des Gilets jaunes ayant été à l’origine de leur création. Plus généralement, l’automédiatisation prise au sens large se retrouve fréquemment dans les contenus publiés sur Facebook, sous la forme d’images capturées directement par des manifestants qui circuleront de partage en partage dans les différents espaces d’expression du mouvement (Bouté et Mabi 2020).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La diversité des canaux de diffusion mérite également d’être notée. Si Facebook a fait partie des réseaux emblématiques du mouvement (Jeanpierre 2019; Boyer et al. 2020), les Gilets jaunes utilisent également des applications de discussion telles que WhatsApp, Signal ou Telegram dans des groupes qui leur permettent aussi bien de se coordonner que de partager des informations. Cette dernière offre la possibilité d’avoir accès à des fils de discussions publics qui vont pleinement fonctionner comme des automédias puisqu’ils sont animés par une personne ou un groupe particulier qui peuvent ainsi fixer une politique éditoriale tout en répondant à un besoin d’information, d’efficacité et de socialisation (Lou et al. 2021). Ces comptes semblent avoir profité des mesures prises par Facebook pour lutter contre les fausses informations lors de la pandémie de COVID-19 pour contourner ces restrictions et fidéliser leur public.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Enfin, et en continuité avec notre observation sur la PQR, la dimension locale de l’environnement médiatique des Gilets jaunes dépasse le cadre des médias traditionnels. C’est ainsi que les habitudes médiatiques se ressemblent à l’intérieur des petits groupes que nous avons pu rencontrer. À titre d’exemple, les Gilets jaunes de Haute-Savoie que nous avons rencontrés étaient pour beaucoup lecteurs du journal &lt;em&gt;Informations ouvrières&lt;/em&gt;, proche de la Quatrième Internationale, et qui s’est diffusé sous l’impulsion d’un des membres qui y milite de longue date.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Deux cas de figure se présentent dans l’introduction des enquêtés aux automédias s’étant développés autour du mouvement des Gilets jaunes. Une partie des Gilets jaunes a découvert l’univers des médias alternatifs avec le mouvement tandis que l’autre était déjà familière de ce genre de productions. Concernant la première catégorie, la découverte des automédias a pu se produire de manière concomitante à la politisation déclenchée par leurs premières manifestations. Comme cela avait été noté au début du mouvement, les premiers rassemblements comptaient une moitié de primo-manifestants (Collectif d’enquête sur les Gilets jaunes 2019) qui ont donc pu découvrir les différents répertoires d’action politique, parmi lesquels le médiactivisme, dimension récurrente des mouvements sociaux contemporains. Le besoin de s’informer va donc prendre de l’importance chez certains Gilets jaunes qui se mettent à fréquenter les RSN de manière plus suivie, comme dans le cas de Béatrice qui a commencé à s’informer à partir du mouvement :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;« je n’étais pas trop sur FB, sur les réseaux à l’époque je n’avais pas tout ça, je connaissais pas WhatsApp, il y avait que FB où il y avait ma sœur […] C’est au moment des Gilets jaunes en fait, il y a un certain Éric Drouet, ça passe sur notre profil, mon mari le voit aussi, ça passe sur le réseau et on se dit « c’est quoi cette histoire », on écoute et on se dit « oh lala », on s’est dit « ça y’est c’est le moment, enfin, on va changer le monde ! », enfin bref, on est sortis le 17 novembre et voilà. Après on a commencé à vraiment suivre les réseaux, on a partagé, repartagé, on s’est invectivés. »&lt;/p&gt;&lt;figcaption&gt;Béatrice, 39 ans, commerçante, L’Aigle (Orne)&lt;/figcaption&gt;&lt;p&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;On peut supposer que l’entrée dans des espaces numériques propres au mouvement va les exposer à la circulation de publications issues d’automédias et ainsi leur en faire prendre connaissance.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une autre partie des enquêtés était déjà familière des médias alternatifs, qu’elle a commencé à consulter généralement bien avant le mouvement des Gilets jaunes, et concerne des profils politisés de plus longue date. Par exemple, Christophe a bénéficié de son adoption précoce d’internet pour consulter des informations alternatives dès la fin des années 1990 :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;« Du fait que j’ai été très rapidement sur Internet. En 96-97, j’ai eu accès très vite à toutes sortes d’informations, quelques fois loufoques, quelquefois très intéressantes, et le monde était beaucoup plus resserré à l’époque. Il y avait beaucoup moins de distractions et il y avait pas mal de personnes qui essayaient de passer des documents, des informations, etc. Et j’étais tombé sur des document un peu spéciaux, qui parlaient du groupe de Bilderberg et j’étais au courant parmi les premiers en France de l’existence de ce truc là et alors c’était mélangé avec tout un fatras de choses dignes d’un X-files. Démêler le vrai du faux, c’était compliqué, mais ça, ça avait l’air… les documents que j’avais étaient assez crédibles et du coup, je me suis dit : « tiens, je vais rechercher » du coup j’ai mené des recherches dans mon coin, à temps perdu »  &lt;/p&gt;&lt;figcaption&gt;Christophe, 45 ans, vidéaste, Montpellier (Occitanie)&lt;/figcaption&gt;&lt;p&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;L’habitude à consulter des productions médiatiques alternatives concerne généralement les profils ayant fait davantage d’études supérieures et surtout politisés depuis plus longtemps. Christophe m’a par exemple cité Indymedia qui fut un des acteurs centraux de l’écosystème médiatique du mouvement altermondialiste (Kidd 2021). À la fin des années 2000, les mouvements sociaux se tournèrent vers les RSN pour assurer le support informationnel de leur activité ce qui a entrainé le déclin des production telles qu’Indymedia (Lievrouw 2011). Ce basculement leur permit ainsi de toucher un public bien plus large, en profitant du caractère grand public de ces plateformes, qui sont maintenant populaires jusque dans les couches paupérisées de la France rurale (Pasquier 2018). Le mouvement des Gilets jaunes a donc créé des espaces numériques d’échanges au sein desquels des individus issus d’horizons politiques multiples vont pouvoir se rencontrer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le succès de médias telles que Cerveaux non disponibles ou Vécu va donc reposer sur leur capacité à proposer des contenus en mesure de satisfaire les attentes d’un public finalement diversifié, en les rassemblant autour de valeurs communes. En effet, le rôle des médias alternatifs pour les mouvements sociaux ne saurait se limiter à leur fonction logistique mais concerne également leur capacité de construction de l’identité militante (Della Porta et Mosca 2005). C’est ainsi que le contenu éditorial des automédias doit promouvoir l’engagement citoyen en rassemblant autour de valeurs communes, c’est-à-dire en offrant le « sentiment &lt;em&gt;a minima&lt;/em&gt; de posséder quelque chose en commun […] le sentiment d’une appartenance à une même entité sociale et politique, en dépit des différences » (Dahlgren 2003, p. 157).&lt;/p&gt;
&lt;h1&gt;Les automédias, ressort de l’engagement politique ?&lt;/h1&gt;
&lt;p&gt;Si les enquêtés font part d’un rejet prononcé des médias dominants, c’est avant tout car ces derniers ne parviennent pas à se conformer à leurs attentes, comme dans le cas du mouvement des Gilets jaunes qui s’est heurté à une couverture médiatique adverse, en particulier à partir de décembre quand les revendications initiales commencèrent à laisser place à une montée en généralité de leur discours politique (Siroux 2020). Au fil des actes, les dégradations lors des manifestations vont devenir l’un des angles récurrents du traitement médiatique (Moualek 2022), au grand dam de Denise par exemple, qui dénonce cette focale :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;« Je qualifierais d’odieux, de détestable, de gros menteurs mais ce qui s’est passé c’est ignoble parce que toutes ces personnes avec des mains arrachées, ces personnes éborgnées, les coups de matraques qu’on a vu sur place et qu’après on discrédite les manifestants en disant « voilà la violence des manifestants ». Quand ils filment vous voyez l’angle d’où ils filment une poubelle brulée vous en faites tout un cinéma, ça dépend de l’angle d’où vous filmez. Et tout ça, c’est déformé que ce soit Le Dauphiné, Le Messager il s’est passé quelque chose au niveau des manifestations, quand ils ont retranscrit c’était pas du tout la vérité. Depuis je n’ai plus aucune confiance. »&lt;/p&gt;&lt;figcaption&gt;Denise, 49 ans, employée administrative en reconversion, Thonon-les-Bains (Haute-Savoie)&lt;/figcaption&gt;&lt;p&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Ce propos condense l’impératif pour les mouvements sociaux de garder la main sur leur couverture médiatique (Neveu 2019; Granjon 2020), qui demeure « un point de passage obligé pour être [perçu] par le champ politique » (Champagne 1984, p. 28), à plus forte raison pour les Gilets jaunes qui ne peuvent a priori s’appuyer sur des relais institutionnels comme savent le faire les syndicats (Le Bart 2020). Cette vulnérabilité symbolique va conduire le mouvement a investir les deux volets du médiactivisme que sont la dénonciation contre-hégémonique et l’autonomisation expressiviste (Cardon et Granjon 2013). La première configuration va consister à formuler une critique de l’activité médiatique tandis que la seconde va promouvoir la production indépendante de l’information. Ces deux approches se sont complétées dans le travail des automédias, ce qui leur a permis de trouver leur public.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans un premier temps, les Gilets jaunes ont pu trouver chez les automédias une dénonciation des médias dominants en continuité avec la leur. Cette dénonciation peut se jouer aussi bien sur le mode explicite qu’implicite. Dans le premier cas, les automédias peuvent effectivement tenir un discours qui va rappeler la critique des médias qui s’était développée dans le sillage des manifestations de 1995 avec la création de l’observatoire Acrimed ou les interventions de Pierre Bourdieu (1996), soit une dénonciation des mécanismes économiques, institutionnels ou symboliques de la production de l’information (Ouardi 2010). On voit par exemple dans cette publication parue sur la page du média Vécu l’utilisation d’une cartographie de l’actionnariat médiatique établie par deux acteurs historiques de la critique des médias en France, Acrimed et Le Monde diplomatique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;img src=&quot;https://automedias.org/assets/media/publications/005-media_francais.webp&quot; alt=&quot;Cartographie des Media français&quot; /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette thématique de la connivence entre médias et pouvoirs économiques revient fréquemment dans les propos des Gilets jaunes, et les automédias ont pu contribuer à cette prise de conscience, comme dans le cas de Karine, à qui je demande comment elle s’est rendue compte des liens entre les journalistes et les pouvoirs politiques et économiques :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;« Avec les &lt;em&gt;Gilets jaunes constituants&lt;/em&gt;, etc. qui eux faisaient un travail journalistique aussi, c’est-à-dire qu’ils […] récupéraient des sources, et ils disaient « allez là, vous allez lire ça, il y a ça, il y a ça ». Il y a le « Diner du Siècle » où ils vont souvent devant, c’est des choses où c’est pas dit, pourquoi c’est pas dit dans les médias ? on pourrait être informés de ça en tant que citoyens, on nous dit pas certaines choses et on enflamme d’autres choses dont on se fout complètement. »&lt;/p&gt;&lt;figcaption&gt;Karine, 40 ans, photographe en reconversion, Saint-Maur-des-Fossés (Val-de-Marne)&lt;/figcaption&gt;&lt;p&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Ce travail qui rapproche la vision journalistique de ces automédias de celle du journalisme d’investigation va leur permettre de se distinguer des reportages des chaînes d’information en continu qui sont les plus décriés par les enquêtés. Elle rejoint ainsi l’ambition de dévoilement de la critique traditionnelle des médias, en la rendant accessibles à public populaire :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;« C’est une information qui me parait juste, qui est faite pour les gens, pour les ouvriers, on ne leur ment pas, les choses ne sont pas détournées. Au contraire, elles sont révélées, ce qui dans d’autres médias va être caché, ou au moins un peu détourné ou minimisé, pour ne pas éveiller les consciences, ou même anesthésier les consciences ! »&lt;/p&gt;&lt;figcaption&gt;Nadine, 62 ans, employée administrative, Scionzier (Haute-Savoie)&lt;/figcaption&gt;&lt;p&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;On voit ainsi comment l’automédia, par sa proximité avec un mouvement social et son autonomie vis-à-vis de référents traditionnels désavoués, va nouer un lien de confiance avec son public. Cette confiance dans des médias propres au mouvement favorisera une culture commune qui servira de ressource pour les Gilets jaunes afin de créer du lien. Non seulement l’activité se trouve en conformité avec les attentes envers l’information, mais la révélation se faisant aux dépens d’institutions rejetées va amplifier la résonance entre cette culture et les automédias.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Néanmoins, la dénonciation explicite des institutions dominantes est associée à une dénonciation implicite mettant en échec le discours médiatique par la circulation d’une contre-information de celles des grands médias. Par exemple, Ludo me raconte comment les images de blessés lors des manifestations, qui ont massivement été diffusées sur les RSN, ont suscité chez lui l’indignation tant pour leur contenu très violent, que pour leur absence prolongée dans la couverture médiatique :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;« Depuis le 1&lt;sup&gt;er&lt;/sup&gt; décembre [2018, NDLR], tous les jours, je faisais le tour des médias à la télé donc LCI, BFM, CNEWS, principalement ces médias, et puis France 2 et TF1 que j’ai fait un petit peu. Et tous les jours j’étais choqué parce qu’on parlait pas de violences policières. On voyait des choses hallucinantes sur internet, sur Facebook on voyait tout ce qui se passait en violences policières à ce moment-là, et pas un mot des médias sur ce qui se passait et ça, ça a duré 2 mois. »&lt;/p&gt;&lt;figcaption&gt;Ludo, 46 ans, maître-nageur, Ivry-sur-Seine (Val-de-Marne)&lt;/figcaption&gt;&lt;p&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Au début du mouvement, celui-ci s’astreignait donc à une veille médiatique quotidienne lors de laquelle il pouvait constater l’écart entre les images circulant dans les espaces numériques des Gilets jaunes et ce qui pouvait se dire à la télévision. En effet, les RSN ont servi à remettre en question les cadrages médiatiques officiels en permettant le partage d’images contradictoires, comme cela a pu s’observer à propos de la question des violences policières lors du mouvement (Gunthert 2020; Bouté et Mabi 2020). En s’impliquant dans cette lutte sur le cadrage médiatique, les automédias ont donc gagné la confiance des Gilets jaunes, puisqu’ils ont prolongé en ligne leur vécu des manifestations hors-ligne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au-delà de la critique contre-hégémonique, la dimension expressiviste de ces productions médiatiques déborde le rôle de dénonciation des médias dominants. Cette autonomisation a également permis d’offrir des espaces de circulation des discours qui ont permis une liberté dans la prise de parole : « les dispositifs GJ de publication en ligne, grâce à leur grande diversité, font, &lt;em&gt;volens nolens&lt;/em&gt;, exister un modèle de communication plus démocratique, en phase avec les objectifs d’émancipation sociale et de réappropriation, par les acteurs du mouvement, des outils de représentation » (Granjon 2022, p. 289). Or, l’existence d’espaces d’expression consacrés aux publics subalternes en marge de l’espace public traditionnel fait partie des conditions indispensables à l’engagement politique de ces derniers (Fraser 1993), il n’est dès lors nullement étonnant que le mouvement des Gilets jaunes, qui nourrit un sentiment d’exclusion vis-à-vis de son manque de représentation politique et médiatique, ait investi de tels espaces où il a pu construire son propre discours.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lors d’un entretien, Antigone me faisait part de son désarroi face à une couverture médiatique qui semblait ne rien entendre aux revendications martelées par le mouvement :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;« On réclamait, on en voulait trop et on voulait pas travailler, on avait qu’à vendre une voiture si on arrivait pas à payer l’essence. C’était absurde alors que nos revendications c’était toujours les mêmes on avait fait la synthèse de nos revendications : justice fiscale, justice sociale et la démocratie directe, le RIC on était tous d’accord là-dessus. Comment au bout de 3 ans on peut toujours répéter la même chose ? »&lt;/p&gt;&lt;figcaption&gt;Antigone, 51 ans, ancienne comptable, Nice (Alpes-Maritimes)&lt;/figcaption&gt;&lt;p&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;C’est en palliant cette absence d’écoute que les RSN ont laissé le mouvement investir son aspiration à la démocratie directe par la discussion et la délibération au sein de cet espace de discussion. Le mouvement a pu y construire son identité politique autour de ses propres revendications notamment la cause du Référendum d’initiative citoyenne (RIC) structurante au sein du mouvement. Comme le notent Souillard et al. (2020) : « le « RIC » apparaît dès lors comme une revendication structurante massive et argumentée de souveraineté populaire. Il est pensé, d’une part, comme un dispositif politique permettant une participation plus directe des citoyens à la décision politique […] Ce pôle de revendication atteste ainsi d’un fort attachement à l’imaginaire démocratique. » C’est donc un couplage de la théorie (ce que le RIC est censé apporter à la démocratie) à la pratique (la discussion délibérative comme horizon de la participation politique) qui va donner corps à la revendication, éprouvée par l’expérience lors des discussions en ligne.&lt;/p&gt;
&lt;h1&gt;Conclusion&lt;/h1&gt;
&lt;p&gt;Le public des automédias Gilets jaunes se caractérise par une diversité dans ses pratiques médiatiques. On constate premièrement une relation ambivalente aux médias dominants, vacillant entre recul critique et rejet radical, souvent motivé par l’expérience du mouvement. La tradition contre-hégémonique de la critique des médias a ainsi pu se voir investie par un public éloigné de ses premiers avatars qui concernait surtout des « professionnels de la critique » incarnés par des figures universitaires connue (Pierre Bourdieu, Noam Chomsky). À rebours de ces profils, les automédias Gilets jaunes ont poursuivi cette tradition en se la réappropriant, et en la diffusant dans des espaces éloignés des cercles militants traditionnels. C’est donc bel et bien l’alliage des versants contre-hégémonique et expressiviste qui est à l’œuvre sur les RSN, la question médiatique des mouvements sociaux ayant elle aussi été investie « par le bas » (Lefebvre 2019) par les Gilets jaunes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les médias numériques, dont l’importance pour le mouvement n’est plus à préciser, se sont trouvés utilisés de manière transversale, tant dans les supports que dans les pratiques. Si l’ordinateur n’a pas disparu, la place du smartphone prend une importance décisive tant dans la production que dans la réception de l’information, étapes dont la frontière se révèle de plus en plus ténue. Les médias comme Vécu, qui se sont distingués par leur immersion dans les manifestations afin de couvrir les violences policières appartiennent à une tendance contemporaine du &lt;em&gt;cop-watching&lt;/em&gt; (Bock 2016; Hermida et Hernández-Santaolalla 2018; Bouté 2021) qui sont entrées en continuité avec l’expérience des Gilets jaunes sur le terrain. Mais les effets de ce type de discours ne se caractérisent pas uniquement par leurs contenus, mais aussi par le mode de consultation qui se fait à rythme individualisé, ce qui s’accompagne d’une distanciation prise vis-à-vis des modes de légitimation médiatiques (Boczkowski, Mitchelstein et Matassi 2018).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De manière plus générale, le public des automédias Gilets jaunes a pu retrouver une conception agonistique de la pratique politique. Mouvement s’étant construit « contre » une loi, puis un gouvernement, puis même contre un monde (rappelant le slogan lors de Nuit debout : « contre la Loi travail et son monde »), sa dimension agonistique le traverse jusque dans son investissement médiatique. L’existence d’un espace public agonistique (Dahlberg 2007) a pu jouer à plein son rôle de promoteurs de l’engagement civique des Gilets jaunes en contribuant à ses différentes dimensions (Dahlgren 2009). Alors qu’il y a une décennie environ la thèse de la différenciation des effets d’internet sur la participation politique était émise (Oser, Hooghe et Marien 2013; Mabi et Theviot 2014) et semblait exclure les classes populaire, il semble que « l’internet des familles modestes » (Pasquier 2018) ait pu prendre son essor politique avec le mouvement des Gilets jaunes.&lt;/p&gt;
</content>
    </entry>
    <entry>
      <title>The revival of alternative media in the age of Facebook
      </title>
      <link href="https://automedias.org/en/publication/002-A/"/>
      <updated>2022-06-08T00:00:00Z</updated>
      <id>https://automedias.org/en/publication/002-A/</id>
      <author>
        <name>Louison Suberbie</name>
      </author>      
      <content xml:lang="en" type="html">&lt;h1&gt;Introduction&lt;/h1&gt;
&lt;p&gt;Le mouvement des Gilets Jaunes, émergé de manière soudaine le 17 novembre 2018, marque un tournant dans le développement d’automédias à caractère militant, sur les réseaux sociaux numériques et plus particulièrement sur Facebook. En effet, au cours de la dernière décennie, la plateforme s’est progressivement imposée comme un espace privilégié de diffusion pour des contenus alternatifs, parfois subversifs, à caractère politique, notamment en raison de sa grande popularité et des deux milliards d’adhérents qu’elle comptait en 2021.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces pages Facebook d’automédias, qui se développent massivement lors du mouvement Gilets Jaunes, rappellent en de nombreux aspects ce que Fabien Granjon nommait le « néo-militantisme » pour désigner le mode opératoire de militants, non affiliés à une organisation politique spécifique au cours des années 2000, qui utilisaient les outils socio-technologiques à leur disposition, afin d’offrir une visibilité à leurs causes. Les outils dont disposaient ces néo-militants étaient alors les listes de diffusion, les blogs et les sites internet, qui : « &lt;em&gt;actualisent au mieux certaines des modalités d’engagement caractéristiques de la « nouvelle » critique sociale telle que la capacité des néo-militants à faire circuler l’information, à développer des liens, à entrer en relation avec d’autres militants et à s’engager dans d’autres projets&lt;/em&gt; »&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/002-A/#fn1&quot; id=&quot;fnref1&quot;&gt;1&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. Par ailleurs, ces automédias qui se développent sur Facebook se caractérisent également par le fait qu’ils concilient la production et la diffusion d’une information alternative et un engagement énonciatif à l’encontre des conglomérats de médias traditionnels, réinvestissant ainsi ce que Dominique Cardon et Fabien Granjon&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/002-A/#fn2&quot; id=&quot;fnref2&quot;&gt;2&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; nomment la critique « expressiviste ». Jusqu’à l’avènement des réseaux sociaux numériques, internet de manière générale et par conséquent les pratiques automédiatiques, restaient réservées aux usages d’une population fortement dotée en capitaux culturels et économiques&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/002-A/#fn3&quot; id=&quot;fnref3&quot;&gt;3&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. Les réseaux sociaux numériques, et particulièrement Facebook, ont alors permit la démocratisation de la pratique. Si des automédias « néo-militants », « expressivistes » semblent se développer massivement lors du mouvement des Gilets Jaunes, la pratique existe sur Facebook depuis plusieurs années déjà. Cependant, jusqu’alors, les automédias sur la plateforme étaient principalement administrés par des individus aux profils sociologiques similaires à ceux des néo-militants sur le web participatif, à savoir des internautes particulièrement politisés, qui revendiquent une proximité idéologique avec la gauche radicale, et détiennent, eux aussi, des capitaux culturels et scolaires fortement élevés. Ces premiers automédias sur Facebook, tels que &lt;em&gt;L’Insurrection&lt;/em&gt; et &lt;em&gt;l’Information révolutionnaire&lt;/em&gt;, aux ambitions modestes, étaient héritiers des mouvements autonomes de la séquence politique 2012-2016 et des mobilisations contre les lois travail.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A travers cet article, nous nous proposons alors de décrypter le processus de massification et de démocratisation, d’automédias néo-militants sur la plateforme Facebook. L’analyse des premières formes de pages émergées sur cette plateforme (I), nous permettra d’observer le tournant majeur engendré par l’avènement du mouvement des Gilets Jaunes et la mobilisation contre les mesures sanitaires, dans l’évolution des pratiques et discours des administrateurs de ces pages Facebook (II). Ces différents contextes d’émergence donnent des éclairages sur les raisons du succès et la manière dont la plateforme Facebook a été investie par ces internautes « néo-militants », en tant qu’outil sociotechnique favorable au développement d’automédias, malgré des politiques d’utilisation contraignantes (III). Nous tâcherons ainsi de mettre en exergue la pluralité de ces automédias néo-militants, tant sur le plan politique que méthodologique, qui amène à déconstruire une lecture réductionniste et négative de ces médias.&lt;/p&gt;
&lt;h1&gt;Méthodologie&lt;/h1&gt;
&lt;p&gt;Cet écrit repose sur une enquête de neuf entretiens semi-directifs, réalisés avec des administrateurs de pages Facebook automédiatiques. Au cours des entretiens, les thèmes abordés étaient le parcours militant des administrateurs, leur rapport aux médias traditionnels, les motivations à l’origine de la création de l’automédia et la manière dont celui-ci est administré, enfin leur lien avec la plateforme Facebook par rapport aux autres réseaux sociaux numériques. Ces pages se distinguent par leur nombre d’abonnés, le contexte de leur création, leurs usages de la plateforme, à savoir le type de contenu partagé (article, live, photographies, montage vidéo), et selon si les administrateurs sont les créateurs des contenus diffusés ou s’ils sont de simples relayeurs d’informations. Deux pages créées lors de la séquence 2011-2016, comptabilisant chacune plusieurs centaines de milliers d’abonnés ont été contactées : &lt;em&gt;L’insurrection&lt;/em&gt; et &lt;em&gt;l’Information Révolutionnaire,&lt;/em&gt; cinq pages créées pendant le mouvement des Gilets Jaunes, dont trois comptant entre 50 000 et 100 000 abonnés : &lt;em&gt;Le Citoyen, L’informateur Indépendant, L’information Libérée&lt;/em&gt; et deux autres pages de moins de 20 000 abonnées : &lt;em&gt;L’information du Peuple&lt;/em&gt; et &lt;em&gt;Le média Libre.&lt;/em&gt; Enfin deux autres automédias créés pendant la crise sanitaire de Covid-19, comptabilisant de moins de 20 000 abonnées ont également été contactées : &lt;em&gt;La véritable information&lt;/em&gt; et &lt;em&gt;Actualité Populaire&lt;/em&gt; (les noms des pages ont été anonymisés)&lt;em&gt;.&lt;/em&gt; Ce travail s’appuie également sur un journal de terrain rendant compte d’observations faites en ligne hebdomadairement, entre les mois de décembre 2020 et avril 2021 sur les pages évoquées, ainsi que sur trois autres identifiées comme exerçant une influence sur la sphère automédiatique. Dans ce journal de terrain 45 publications et leurs espaces de commentaires ont été archivés.&lt;/p&gt;
&lt;h1&gt;2011-2018 : Une actualisation du « médiactivisme » à l’ère de Facebook&lt;/h1&gt;
&lt;p&gt;Une première génération des pages Facebook d’automédias néo-militants apparait en France entre 2011-2018. Au cours de cette période la pratique demeure embryonnaire, elle se limite à quelques cercles d’individus politisés revendiquant une appartenance idéologique à la gauche radicale. L’une des administratrices de la page &lt;em&gt;l’Insurrection&lt;/em&gt;, évoque ainsi l’ambition modeste des créateurs à l’origine de leur démarche :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;« &lt;em&gt;Cette page a tourné pendant des années on va dire avec 3 000 abonnés, rien de particulier, enfin pas de visées de devenir imposant ou massif, c’était vraiment de partager des liens, partager des réactions sur essentiellement l’actualité politique, économique et sociale mais voilà c’est resté une page avec une dimension modeste pendant des années.&lt;/em&gt; ».&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Comme nous l’avons mentionné en introduction, les administrateurs de ces premières pages ont, pour ceux rencontrés, une longue carrière militante et sont fortement dotés en termes de capitaux culturels et scolaires. Leur pratique automédiatique se caractérise par un usage récurrent de l’écrit. Ceux-ci publient régulièrement de longs articles ou tribunes, révélant certaines compétences rédactionnelles qui les rapprochent des journalistes de formation. L’administratrice précédemment citée, souligne dans son entretien les compétences dont disposaient antérieurement les membres de l’équipe qui alimentent aujourd’hui la page Facebook:&lt;/p&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;« &lt;em&gt;On n’a pas la prétention à aucun moment d’être des journalistes professionnels… enfin oui et non parce que d’ailleurs parmi nous maintenant il y en a, des gens qui font partie de la communication technique, peut-être avec un diplôme de journalisme, moi-même je suis pigiste depuis deux ans, je suis pigiste pour des médias, évidemment des médias indépendants, mais voilà donc oui on apprend sur le tas pour certains d’entre nous, mais pour d’autres on a déjà des compétences dès le départ quand même individuellement&lt;/em&gt; »&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Ces dispositions culturelles des administrateurs des pages Facebook à caractère automédiatique et leur proximité avec les professions journalistiques, rappellent par ailleurs le constat dressé par Aurélie Aubert dans ses travaux sur les « journalistes citoyens » sur le web participatif&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/002-A/#fn4&quot; id=&quot;fnref4&quot;&gt;4&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;, qui constatait également de telles dispositions chez ces journalistes amateurs. L’apparition de ces pages d’automédias, que l’on peut qualifier de précurseurs sur Facebook, semble dès lors être héritière de la blogosphère « médiactiviste »&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/002-A/#fn5&quot; id=&quot;fnref5&quot;&gt;5&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;, étudiée par Dominique Cardon et Fabien Granjon, en raison des caractéristiques sociodémographiques des administrateurs d’une part, et de leur engagement contre les médias traditionnels d’autre part. En effet, ces derniers reprennent volontiers les discours des tenants de la « critique expressiviste »&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/002-A/#fn6&quot; id=&quot;fnref6&quot;&gt;6&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; contre les médias traditionnels, en tentant d’imposer certains sujets à l’agenda médiatique, notamment en relayant des informations qui seraient occultées par les médias qualifiés de &lt;em&gt;mainstream,&lt;/em&gt; comme le déclarait l’une d’entre eux :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;« les médias ont des lignes éditoriales, ils vont avoir des conférences de rédac où ils vont décider de traiter tel ou tel sujet et puis tel ou tel sujet, finalement ça passe à la trappe parce que c’est pas officiel, alors que nous, ou bien d’autres pages, on trouve que symboliquement c’est hyper important, et pour le coup quand on en parle ça oblige aussi les médias à s’en saisir ».&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Par ailleurs, ces derniers revendiquent une proximité idéologique avec des courants politiques de la gauche radicale, qui fait écho, là encore, aux internautes « néo-militants » tenants de la critique « expressivistes », sur le web participatif. Un administrateur de la page Facebook &lt;em&gt;l’Information Révolutionnaire&lt;/em&gt; déclarait ainsi :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;« &lt;em&gt;on peut soutenir entre guillemets des actions dites radicales, mais voilà la radicalité peut être prise justement comme péjorative, c’est un terme qui est éminemment péjoratif quand il vient des mainstream, mais quand on voit des orga écolos comme Attac organiser des choses à la Défense nous ça nous semble refléter cette radicalité, c’est-à-dire que ce sont des actions qui vont un peu plus loin, mais pour nous c’est ça être radical&lt;/em&gt; ».&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Cet engagement des administrateurs ne se caractérise pas seulement par des prises de position dans les contenus partagés, mais également parfois par une implication directe dans des activités militantes. Ce fut notamment le cas pour certains d’entre eux, lorsque le mouvement des Gilets Jaunes a émergé, comme l’explique cet administrateur :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;« &lt;em&gt;une décision est prise par le fondateur de la page de coorganiser un événement Facebook en lien avec le collectif Adama et d’autres mais notamment le collectif Adama, alors je sais plus la première manifestation je crois que c’est l’acte 3, la première manifestation qui se disait anti-raciste essentiellement… anti violences policières et antiraciste, donc notre page s’associe à cet événement&lt;/em&gt; ».&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;De plus, cette prise de position dans les mouvements sociaux et leur proximité avec les milieux militants de gauche se traduit également par un soutien aux organisations syndicales, ce qui comme nous le verrons par la suite les distingue des automédias qui se développent lors du mouvement des Gilets Jaunes : « &lt;em&gt;quand il y a une loi comme Sécurité Globale et que les syndicats appellent à manifester on suit les syndicats, en tout cas on les soutient, on pousse au maximum&lt;/em&gt; ».&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L’émergence d’automédias sur Facebook semble ainsi apparaitre comme une actualisation de pratiques et de discours héritiers du « néo-militantisme » et de la « critique expressiviste » - qui existait sur le web participatif - sur de nouveaux espaces numériques que sont les réseaux sociaux. Un administrateur de &lt;em&gt;l’Information Révolutionnaire&lt;/em&gt; exprimait ainsi se considérer comme pionnier, puisque celui-ci raconte avoir saisi très tôt « la viralité » des réseaux sociaux numériques et les possibilités que ces plateformes offraient, par rapport à d’autres médias alternatifs en ligne qui ont longtemps refusé de s’exporter vers ces nouveaux espaces digitaux :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;« &lt;em&gt;Nous ne regrettons pas d’avoir utilisé la puissance et la viralité des réseaux sociaux à une époque où ceux-ci étaient encore boudés par la grande majorité des milieux militants. Cela nous a permis de toucher énormément de personnes qui n’auraient jamais eu accès à de tels contenus.&lt;/em&gt; ».&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;h1&gt;Le mouvement des Gilets Jaunes et la crise sanitaire de covid-19 : un second souffle dans le développement des pratiques automédiatiques sur Facebook&lt;/h1&gt;
&lt;p&gt;Au cours du mouvement des Gilets Jaunes, les pratiques automédiatiques sur Facebook se développent de manière exponentielle. L’une des raisons de ce développement soudain réside tout d’abord dans la multitude de vidéos prises par les manifestants, surpris et parfois choqués par la violence de la répression policière dont ils font l’objet lors des manifestations. Pour une grande partie d’entre eux, primo-manifestants, comme l’a montré une enquête du Collectif d’Enquête sur les Gilets jaunes&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/002-A/#fn7&quot; id=&quot;fnref7&quot;&gt;7&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;, l’usage de la violence par les forces de l’ordre apparait totalement incompréhensible. C’est notamment ce que décrit l’administrateur de la page &lt;em&gt;Le Citoyen,&lt;/em&gt; investi dans le mouvement des Gilets Jaunes, qui a commencé à filmer le déroulé des manifestations auxquelles il participait, à l’issue d’une première expérience violente :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;« &lt;em&gt;je me souviens de la première fois où j’ai respiré du gaz lacrymogène je me suis bêtement approché de la lacrymo sans savoir ce que c’était et je me suis fait mais déchirer les poumons et j’ai passé plusieurs jours comme ça et je me suis dit mais putain en fait c’est grave cette violence qu’ils envoient sur les gens et tout ! Et du coup j’ai filmé, réflexe, je filme, je veux garder une trace de ce truc-là&lt;/em&gt; ».&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Si pour certains c’est le sentiment d’injustice qui semble être à l’origine de leur démarche, pour d’autres il s’agit aussi d’une mesure pour se protéger soi-même, ainsi que l’ensemble des manifestants, comme l’explique un administrateur de la page &lt;em&gt;L’Informateur Indépendant&lt;/em&gt; :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;« &lt;em&gt;se couvrir aussi c’est très important, parce que quand tu filmes tout et que toi tu es dans la légalité et que tu as un policier qui démarre sur toi, judiciairement même avec une vidéo ils arrivent à dire que c’est quand même de ta faute, t’imagines bien que si c’est pas filmé on est foutu et c’est aussi un moyen de pression contre les policiers pour leur dire « attention ne faites pas n’importe quoi&lt;/em&gt; » ».&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Par ailleurs, le traitement médiatique particulièrement défavorable aux manifestants comme l’a montré Jean-Louis Siroux&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/002-A/#fn8&quot; id=&quot;fnref8&quot;&gt;8&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;, est également perçu comme « mensonger et stigmatisant » par les militants. Il apparait alors nécessaire pour ces derniers de rétablir leur vérité sur le déroulement des événements ainsi que sur les raisons de leur mobilisation. C’est en effet ce que souligne l’une des administratrices de &lt;em&gt;L’information Libérée&lt;/em&gt; qui dit avoir été particulièrement choquée de la couverture médiatique biaisée d’une manifestation à laquelle elle avait participé :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;« &lt;em&gt;Quand je suis rentrée à mon hôtel j’ai vu les infos et j’ai vu qu’on disait qu’il y avait 1000 /2000 vilains petits canards en noir qui avaient tout explosé dans Paris, que c’était quasiment la guerre et ça n’avait rien à voir avec ce que j’avais pu vivre de cette journée-là. Du coup je me suis dit, j’ai pas du voir les bonnes infos, j’ai regardé ailleurs, j’ai changé de chaine, c’était la même chose sur les autres médias donc bah là je me suis dit il y a un gros problème&lt;/em&gt; ».&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Un nombre important d’automédias développés par des militants Gilets Jaunes apparaissent alors au cours du mouvement. Pour certains enquêtés, leurs caractéristiques socio-démographiques se distinguent des administrateurs évoqués en première partie, issus de milieux modestes et moins dotés en termes de capitaux scolaires. Ils privilégient davantage les formats visuels (photo, vidéo, live) aux formats écrits, comme l’observait Dominique Pasquier sur les usages d’internet, et notamment de Facebook, par des individus issus de familles modestes&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/002-A/#fn9&quot; id=&quot;fnref9&quot;&gt;9&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. Par ailleurs, ces formats répondent davantage à la demande de transparence portée par les militants du mouvement, notamment avec le &lt;em&gt;live&lt;/em&gt; lors des manifestations, offrant également la possibilité aux administrateurs de s’adresser directement à leur communauté pour proposer leur vision sur l’actualité, sans passer par les canaux médiatiques traditionnels.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le mouvement des Gilets Jaunes a également pour effet de modifier considérablement l’activité des pages pionnières d’automédias sur Facebook. En effet, la violence - physique lors des manifestations et symbolique sur les plateaux de télévision - subie par les manifestants, accroit une demande importante chez les Gilets Jaunes d’informations alternatives. Les pages pionnières, dont l’existence et la renommée sont antérieures au mouvement, s’imposent dès lors comme des références et leur nombre d’abonnés croit considérablement en l’espace de quelques jours, comme l’indique l’administratrice de &lt;em&gt;l’Insurrection&lt;/em&gt; :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;« &lt;em&gt;à l’époque&lt;/em&gt; [le 17 novembre 2018] &lt;em&gt;je n’y suis pas encore&lt;/em&gt; [membre de l’équipe d’administrateur]&lt;em&gt;, j’arrive quelques semaines après, avec 2 000 personnes par jours, c’est vraiment un truc énorme, qui montre bien aussi qu’il y avait ce besoin, c’était une nécessité qu’il y ait ce positionnement clairement contre les discriminations, enfin c’était complétement relié à la question des Gilets Jaunes mais la place n’était pas vraiment prise en quelques sorte, mais c’est à ce moment-là que les choses évoluent dans ce sens-là et là bon bah ça n’a jamais cessé, c’était exponentiel&lt;/em&gt; ».&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Les militants Gilets Jaunes qui souhaitent développer leur automédia s’inspirent directement de ces pages « pionnières », comme le souligne l’un d’eux : « &lt;em&gt;L’Insurrection va dire que c’est mon exemple en fait, c’est mon exemple parce que c’est une bonne page qui font des bons trucs&lt;/em&gt; ». Plusieurs enquêtés ayant créé leur page à partir du mouvement des Gilets Jaunes décrivent un processus, qu’on pourrait qualifier de parrainage, entre des pages plus influentes et plus anciennes, avec de nouveaux administrateurs, afin de les accompagner dans le développement de leur automédia, à l’image de l’administrateur de &lt;em&gt;L’Information Libérée&lt;/em&gt; qui indique : « &lt;em&gt;En fait j’ai eu beaucoup de conseils des grands…des grosses personnes, sur des grosses pages qui m’ont donné beaucoup de conseils&lt;/em&gt; ». Des groupes de conversations privés entre administrateurs ont également été créés, sur lesquels l’ensemble des producteurs d’images peuvent partager, aux administrateurs d’autres pages, les contenus filmés lors des manifestations.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette influence des pages plus anciennes demeure cependant relative puisque les administrateurs Gilets Jaunes revendiquent un « apolitisme » strict - qui doit être entendu au sens où ils refusent tout positionnement dans un clivage politique traditionnel gauche/droite - à la différence de pages plus anciennes comme nous l’avons évoqué auparavant. Cependant, les automédias Gilets jaunes, ne s’interdisent pas &lt;em&gt;a priori&lt;/em&gt; de diffuser certaines informations au nom d’un parti-pris idéologique préalable, ce qui les conduit à développer un engagement énonciatif original, détaché de tout positionnement idéologique, laissant ainsi place à tous les discours « radicaux », qu’ils soient de gauche radicale comme d’extrême droite, occasionnant parfois des contradictions et prêtant le flanc à des accusations de confusionnisme. Derrière ces accusations, c’est bien la frontière entre amateurs et professionnels qui est mise en jeu, par des processus d’étiquetage croisés qui visent, de part et d’autre, à délégitimer la forme médiatique concurrente.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au cours du mouvement, parfois avec le soutien d’administrateurs de pages plus anciennes, un apprentissage des savoir-faire et une réappropriation critique des techniques journalistiques s’est progressivement opéré chez certains administrateurs de pages automédiatiques. Une partie des administrateurs se sont ainsi semi-professionnalisés, les formats des contenus partagés se sont diversifiés, des investissements ont été réalisés afin de se doter d’outils permettant de produire des contenus plus qualitatifs lors des manifestations et plusieurs d’entre eux ont également entrepris des démarches pour obtenir des cartes de presse. L’un d’entre eux, administrateur de la page &lt;em&gt;Le Citoyen,&lt;/em&gt; déclare par exemple travailler en partenariat avec une agence de presse afin de pouvoir vivre de son activité à plein temps :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;« &lt;em&gt;je travaille avec une agence de presse qui s’appelle Presse Libre et en fait c’est un mec, ça fait 30 ans qu’il fait ça il est sur tous les terrain il va récupérer beaucoup d’info et il vend des images sur toutes les chaines que tu connais autant sur de l’info très chaude.&lt;/em&gt; […] &lt;em&gt;C’est aussi pour une question de sécurité quand tu bosses… c’est très compliqué de faire ce travail quand tu n’as pas ce statut et tout, donc il m’a tout simplement donné la carte en fait. Il n’y a pas eu de contrepartie ou de 39 entre guillemets : « je travaille pour toi ». C’est un vrai échange aujourd’hui, moi je fais mon contenu et il n’est pas derrière moi pour me dire « est ce que tu fais ci ou est-ce que tu fais ça ?&lt;/em&gt; […] &lt;em&gt;Il y a une vraie reconnaissance de la valeur de ce contenu-là tu vois je le pense vraiment… vraiment et puis à mon avis ça va de plus en plus s’accentuer et tu vois ce mec là il est vraiment au carrefour entre le mainstream et les mecs du terrain comme moi qui proposent un contenu vraiment purement alternatif quoi&lt;/em&gt;. »&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;De manière analogue au mouvement des Gilets Jaunes, la crise sanitaire insuffle une seconde dynamique sur Facebook de création de pages automédiatiques par des individus aux caractéristiques sociologiques similaires à ceux des administrateurs Gilets Jaunes. En effet, après l’essoufflement relatif de la mobilisation des Gilets Jaunes au début de la crise sanitaire, la perspective d’un second confinement faisant suite aux multiples contradictions dans la communication gouvernementale sur la gestion de l’épidémie, accentue la crise de la représentation et la défiance envers l’information produite par les médias traditionnels. A partir de la fin de l’été 2020, l’épidémie de Covid-19 devient un sujet particulièrement abordé par les automédias sur Facebook. On voit alors émerger de nouvelles pages reprenant les discours et les pratiques des précédentes tout en revendiquant un « apolitisme Gilet Jaune ». En effet, lorsque l’hypothèse d’une seconde vague de contamination se dessine, après un été passé sans réelles mesures sanitaires, cette perspective fait ressurgir les multiples scandales qui mettent en cause la gestion de la crise sanitaire par le gouvernement lors du premier confinement. Du fait de la pénurie de masques et de respirateurs ayant rendu le travail des soignants particulièrement difficile, des débats éthiques imposés dans l’urgence à une société qui n’y était pas préparée – notamment sur le choix des personnes prioritaires dans les services de réanimation – , de l’isolement des personnes en fin de vie, parfois abandonnées dans des conditions indécentes, ou encore de l’impossibilité pour les familles d’assister à la crémation de leurs proches, les différents traumatismes du premier confinement attisent sur les espaces socio numériques une vague de contestation et de défiance envers le gouvernement.&lt;/p&gt;
&lt;h1&gt;Facebook une plateforme « idéale » malgré des politiques d’utilisations contraignantes#&lt;/h1&gt;
&lt;p&gt;Pour une majorité des administrateurs rencontrés, le choix de la plateforme Facebook comme hébergeur de leur automédia semble s’être imposé comme une évidence. La première raison évoquée par ces derniers est souvent la popularité du réseau social numérique qui permet d’espérer atteindre une audience importante, comme l’exprime l’un des administrateurs de l’automédia &lt;em&gt;Actualité populaire&lt;/em&gt; :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;« &lt;em&gt;Se priver de ça aussi c’est dommage je pense, vraiment, parce que Facebook ça reste le réseau social sur lequel il y a le plus de monde sur la planète, donc dire aujourd’hui je vais quitter Facebook c’est se priver de trois milliards de personnes quand même. C’est vrai que oui on peut critiquer la plateforme ça n’empêche que…&lt;/em&gt; »&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Cette popularité de la plateforme semble d’autant plus importante que le public ciblé par ces automédias semble être particulièrement présent sur Facebook à la différence des autres réseaux-sociaux numérique, comme le remarque l’administrateur du &lt;em&gt;Citoyen&lt;/em&gt; :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;« &lt;em&gt;je me souviens quand j’ai lancé le truc et que je voyais les gens sur le terrain&lt;/em&gt; [en manifestation]&lt;em&gt;, c’était quasiment que des gens qui étaient sur Facebook, c’était pas des gens qui regardaient des vidéos sur YouTube tu vois, c’est vraiment un profil de personne qui avait son petit profil Facebook et qui s’est rendu compte qu’il pouvait aller chercher des infos autrement et qui est parti les chercher là-dessus&lt;/em&gt; ».&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Dominique Pasquier, montrait effectivement dans ses écrits la centralité de Facebook dans l’entretien des réseaux d’interconnaissance chez les classes populaires, et l’émergence d’un registre normatif de communication sur la plateforme&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/002-A/#fn10&quot; id=&quot;fnref10&quot;&gt;10&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;, notamment à propos de la manière dont les individus expriment leurs opinions politiques. Par ailleurs, l’interface de l’outil et les fonctionnalités qu’il offre semble parfaitement correspondre aux besoins des automédias militants, comme le rapporte ce même enquêté : « &lt;em&gt;Sur Facebook, en même temps tu peux mettre des vidéos, en même temps tu peux mettre du texte, il y a ce côté un peu hybride tu vois, qui fait qu’il y a un peu du Twitter et du YouTube, on est un peu sur un entre deux avec Facebook&lt;/em&gt; ». On peut également ajouter à la liste des formats diffusables sur Facebook, le &lt;em&gt;live&lt;/em&gt;, qui comme nous l’avons mentionné s’est largement développé pendant le mouvement des Gilets Jaunes. De plus, la plateforme offre la possibilité aux abonnés d’interagir avec les administrateurs via les espaces de commentaires, ou encore les messageries instantanées permettant aux administrateurs de recourir au &lt;em&gt;crowdsourcing,&lt;/em&gt; répondant ainsi parfaitement à la demande d’horizontalité et à la démarche participative recherchées tant par les administrateurs que par les abonnés, qui se tutoient et s’invectivent régulièrement par leurs prénoms.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Enfin, la gratuité de l’outil vient également s’ajouter aux avantages de Facebook énoncés par les administrateurs, pour qui la question du financement est étroitement liée à celle de leur indépendance tant revendiquée et garante de leur légitimité : « &lt;em&gt;Pourquoi Facebook ? Parce que c’était la plateforme qui nous permettait de se développer en tout cas d’avoir une entrée en matière, c’est gratuit et jusqu’à il n’y a encore pas très longtemps on était relativement libre de nos publications&lt;/em&gt;. ».&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lorsque ce dernier évoque leur liberté de publication comme étant désormais relative, il fait référence au durcissement des politiques d’utilisation de la plateforme survenu au cours de ces dernières années. L’actualisation des politiques d’utilisation est particulièrement contraignante pour les automédias qui diffusent des contenus à caractère politique. Romain Badouard&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/002-A/#fn11&quot; id=&quot;fnref11&quot;&gt;11&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; explique que certaines pages ou contenus sont ainsi placés par les algorithmes de la plateforme dans des « zones grises », qui limitent fortement leur visibilité. L’un des administrateurs résume cette mesure avec la formule suivante : « &lt;em&gt;on ne nous dit pas « taisez-vous » mais par contre on nous dit « ne parlez pas trop fort&lt;/em&gt; ».&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette évolution de l’outil a alors remis en cause la centralité de Facebook et suscité des débats entre administrateurs sur le choix ou non de se diriger vers d’autres plateformes, perçues comme moins contraignantes, telles que le réseau social russe VK, ou encore les plateformes Mastodon et Télégram. Cependant pour une majorité d’entre eux, malgré les nombreuses restrictions, Facebook demeure une plateforme incontournable pour les automédias néo-militants.&lt;/p&gt;
&lt;h1&gt;Conclusion&lt;/h1&gt;
&lt;p&gt;La massification des pages Facebook d’automédias « néo-militants », « expressivistes » semble ainsi être le fruit d’un processus socio-historique qui trouve son origine dans le web participatif et la blogosphère. Ces discours se sont exportés sur Facebook en raison de la popularité de la plateforme, de la visibilité qu’elle offre aux administrateurs ainsi que des fonctionnalités de son interface, qui permettent d’interagir avec les abonnés mais aussi de partager une grande diversité de formats, répondant aux exigences de transparence et d’horizontalité prônées par les militants Gilets Jaunes. Le mouvement social des Gilet Jaunes puis la crise sanitaire de Covid-19 ont successivement fait émerger une multitude de nouveaux acteurs, avec des caractéristiques sociodémographiques différentes, qui se sont emparés de ces discours et ont contribué à les faire évoluer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ainsi, la critique « expressiviste » dans sa forme la plus populaire sur Facebook, est désormais « apolitique » bien qu’elle laisse parfois observer une certaine complaisance avec des discours radicaux. La radicalité est devenue un moyen d’expression normalisé sur ces espaces.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cependant, si cette forme d’expression semble parfois entretenue sur ces pages Facebook, il est important de rappeler qu’elle n’est pas la conséquence de l’outil sociotechnique, mais que Facebook est un prolongement digital de l’espace social où s’exprime la radicalité d’une population, engendrée par le mépris de la classe politique et du système médiatique. Jen Schradie rappelait à ce propose « &lt;em&gt;The ‘gilets jaunes’ movement is not a Facebook revolution&lt;/em&gt; » [le mouvement des Gilets Jaunes n’est pas une révolution par Facebook], mais simplement un canal de communication, comme la radio en fut un pour la Résistance Française, ou encore comme le courrier en fut un autre lors la Révolution de 1789&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/002-A/#fn12&quot; id=&quot;fnref12&quot;&gt;12&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. Il nous semble toutefois nécessaire de conclure en rappelant que les accusations de « réseau de désinformation », si ce n’est de « réseau complotiste », dont sont parfois les cibles les administrateurs des pages automédiatiques sur Facebook, sans prendre en considération la dimension politique de ces discours, ne permet certainement pas de comprendre la diversité des activités, des objectifs et des rigueurs avec lesquelles sont développés et entretenus ces médias.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Par ailleurs, ce réductionnisme légitime une censure arbitraire et systématique des plateformes, contreproductive car accentuant les effets de défiance du fait de son injustice et de son opacité, et donnant du crédit à toutes les théories, parfois conspirationnistes, qui ne peuvent être déconstruites sans transparence ni dialogue.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au regard de ces conclusions la massification des médias alternatifs sur les réseaux sociaux numériques semble dès lors pouvoir être interprétée comme un appel à la considération d’une population délaissée par la classe politique et occultée par le paysage médiatique, une revendication d’un droit à la vérité, en somme, en un acte politique citoyen.&lt;/p&gt;
&lt;section class=&quot;footnotes&quot;&gt;
&lt;ol class=&quot;footnotes-list&quot;&gt;
&lt;li id=&quot;fn1&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Granjon, F. (2003). Les militants-internautes. Passeurs, filtreurs et interprètes. &lt;em&gt;Communication. Information médias théories pratiques&lt;/em&gt;, Vol. 22/1, 11‑32 &lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/002-A/#fnref1&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn2&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Cardon, D., Granjon, F. (2013). &lt;em&gt;Médiactivistes&lt;/em&gt;. Paris : Presses de Sciences Po. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/002-A/#fnref2&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn3&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Cardon, D. (2010). La démocratie Internet : Promesses et limites. Paris. Seuil. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/002-A/#fnref3&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn4&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Aubert, A. (2009). Le paradoxe du journalisme participatif. Terrains travaux, n° 15(1), 171‑190. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/002-A/#fnref4&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn5&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Les sociologues définissaient le terme des : &lt;em&gt;« mobilisations sociales progressistes qui orientent leur action collective vers la critique des médias dominants et/ou la mise en œuvre de dispositifs alternatifs de production d’information.&lt;/em&gt; » (p.8) Cardon, D. &amp;amp; Granjon, F. (2013), &lt;em&gt;op.cit.&lt;/em&gt; &lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/002-A/#fnref5&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn6&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;La critique « expressiviste » est alors définie comme : « &lt;em&gt;la critique expressiviste dénonce quant à elle la réduction de la couverture des événements par les médias centraux aux seules activités des acteurs dominants, elle revendique alors un élargissement des droits d’expression des personnes en proposant des dispositifs de prise de parole ouverts qui doivent leur permettre de s’affranchir des contraintes imposées par les formats médiatiques professionnels.&lt;/em&gt; » (p.11) Cardon, D., Granjon, F. (2013), &lt;em&gt;op.cit&lt;/em&gt;. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/002-A/#fnref6&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn7&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;&lt;em&gt;Pour beaucoup d’enquêté.e.s, les Gilets jaunes constituent la première expérience au sein d’un mouvement social. C’est le cas de 46 % des personnes répondant sur les ronds-points, contre 29 % dans les manifestations qui sont plus fréquemment investies par des individus plus expérimentés. (p.883)&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les Gilets jaunes, C., Bedock, C., Bendali, Z., Bernard de Raymond, A., Beurier, A., Blavier, P … &amp;amp; Walker, É. (2019). Enquêter in situ par questionnaire sur une mobilisation: Une étude sur les gilets jaunes. Revue française de science politique, 69, 869-892 &lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/002-A/#fnref7&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn8&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Jean-Louis Siroux. (2020) Qu’ils se servent de leurs armes. Le traitement médiatique des Gilets jaunes. Vulaines-sur-Seine, Éditions du Croquant, 162 p. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/002-A/#fnref8&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn9&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Pasquier, D. (2018). L’Internet des familles modestes : Enquête dans la France rurale. Paris. Presse des Mines. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/002-A/#fnref9&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn10&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Pasquier, D. (2018). &lt;em&gt;Op.cit.&lt;/em&gt; &lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/002-A/#fnref10&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn11&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Badouard, R. (2021). Modérer la parole sur les réseaux sociaux. Reseaux, N° 225(1), 87‑120. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/002-A/#fnref11&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn12&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Schradie, J., (2018) The ‘gilets jaunes’ movement is not a Facebook revolution, in, The Conversation, [en ligne], https://theconversation.com/debate-the-gilets-jaunes-movement-is-not-a-facebookrevolution-108627 &lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/002-A/#fnref12&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;/ol&gt;
&lt;/section&gt;
</content>
    </entry>
    <entry>
      <title>Everything is true, nothing is possible
      </title>
      <link href="https://automedias.org/en/publication/004-A/"/>
      <updated>2022-06-07T00:00:00Z</updated>
      <id>https://automedias.org/en/publication/004-A/</id>
      <author>
        <name>Louis Morelle</name>
      </author>      
      <content xml:lang="en" type="html">&lt;p&gt;Le discours dit « complotiste », ou « conspirationniste », est généralement envisagé, soit dans son versant descriptif, comme éloigné de la réalité, fabriquant à partir de « noyaux de vérité »&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/004-A/#fn1&quot; id=&quot;fnref1&quot;&gt;1&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; des récits confondants d’arbitraire et de ressentiment mal déguisé ; soit, dans son versant social, comme une forme de pathologie discursive née d’un décalage entre le vécu des pratiquants et le vernis de normalité que constitue l’ordre politique majoritaire, un révélateur inconscient des tensions sociales aussi bien que de l’inadaptation de nos schémas mentaux à de nouveaux régimes d’information.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces deux approches ont pour elles une vérité indéniable, et je ne chercherai pas à y trouver à redire ; dénué d’expertise propre, n’ayant à apporter qu’un travail ordinaire de documentation&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/004-A/#fn2&quot; id=&quot;fnref2&quot;&gt;2&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; et quelques analyses conceptuelles, j’essaierai seulement de me frayer un chemin de l’intérieur du discours dit conspirationniste&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/004-A/#fn3&quot; id=&quot;fnref3&quot;&gt;3&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;, avec pour but d’articuler, depuis cet intérieur et les figures conceptuelles auxquelles il recourt, quelques dynamiques significatives qui font de l’analyse complotiste une théorie involontaire de l’ordre social dans son rapport au microcosme et au macrocosme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mon travail relève, au sein de la caste des philosophes, déjà fort éloignée de toute prétention à produire un quelconque savoir sur le réel, de sa niche écologique la plus insubstantielle, à savoir la métaphysique. Peut-être est-ce cependant l’exercice passablement stérile de la spéculation, dans son attrait (avec le recul critique nécessaire, certes), qui conféra aux envolées interprétatives du complotisme contemporain (Qanoniens, Terre-platistes, covido-sceptiques et autres russo-paranoïaques) un air passablement familier : si, comme le disait E. Viveiros de Castro à propos des métaphysiques cannibales, il n’y avait pas tant de différence entre l’acuité ontologique d’un Yanomami et les acrobaties méditatives de Descartes, on pourrait dire également qu’il y a, entre le meilleur des mondes de Leibniz et la démonologie de Q, une étrange parenté. Du moins, pour être plus précis, que le &lt;em&gt;pathos métaphysique&lt;/em&gt;, dont parle l’historien des idées A. Lovejoy, cette nécessité pour tout discours métaphysique, en tant que jamais purement descriptif, de toujours charrier une valorisation théologico-politique d’un certain versant de l’être, un ordonnancement du monde&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/004-A/#fn4&quot; id=&quot;fnref4&quot;&gt;4&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;, se retrouve résonnant dans les discours de la conspiration.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Autrement dit, si l’on part du principe que tout discours prétendant poser un regard d’analyse et de prescription sur les sociétés humaines (ambition globale qu’on ne saurait raisonnablement dénier aux divers complotistes, au moins au niveau des IHM&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/004-A/#fn5&quot; id=&quot;fnref5&quot;&gt;5&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;, influenceurs dont la tâche est précisément de donner une cohérence narrative au foisonnement passablement désordonné de l’activité théorisante des &lt;em&gt;boards&lt;/em&gt; et autres fils de discussion) tend, dans sa systématisation quelque inchoative qu’elle soit, à conférer une certaine interprétation de l’histoire humaine comme révélatrice d’un sens profond du social, et ce social comme adossé, d’une manière ou d’une autre, à un ordre cosmique , il est non seulement naturel, mais nécessaire, que les grandes figures de la conspiration (les Illuminati, le vaccin-5G, les dissidents-sauveurs comme Trump ou Raoult) soit susceptible d’une analyse en directe continuité avec les grands systèmes de la métaphysique : la concrétude expressive hyperbolique que l’on voudrait opposer à l’affectation de neutralité spéculative ne relèvent de ce point de vue que d’une dépendance envers des jeux de langages hétérogènes, qui n’empêchent pas des croisements de courbes frappants, les « noyaux de vérité » des uns répondant ici aux récurrents « points de folie » des autres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L’intérêt d’une telle démarche n’est pas de venir théoriser arbitrairement, pour les besoins de l’esprit, une « pensée conspirationniste » qui n’existerait que comme construction interprétative, mais seulement de ne pas refuser à un discours sa prétention descriptive. En tant que discours sur la société et l’histoire, les constructions conspirationnistes ne sont pas « simplement » fausses ou erronées, mais le sont nécessairement, dans la mesure où leur fausseté est au service d’une vision plus large, qui les justifie et leur donne sens, et mérite amplement le titre de métaphysique vernaculaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En toute honnêteté cependant, il faut remarquer qu’il n’est pas particulièrement besoin d’études théoriques poussées pour subodorer la présence d’une métaphysique-mythologie au sein des références complotistes communes : en se tournant vers les fils Telegram, les vidéos en ligne, les recueils de &lt;em&gt;q-drops&lt;/em&gt;, à travers les paniques morales familières (francs-maçons, &lt;em&gt;aliens&lt;/em&gt;, meurtres rituels issus de la tradition antisémite, cinquième colonne), se font entendre des harmoniques immédiatement reconnaissables. Qu’il s’agisse des références à la &lt;em&gt;Matrice&lt;/em&gt;, de l’utilisation du terme d’Archontes pour nommer les puissances dirigeant le monde par-delà les gouvernants, ou de l’horizon imminent d’un passage à une 5D, plan d’existence supérieur libéré des contingences matérielles et de l’oppression de tous les pouvoirs, c’est à une réactivation postmoderne du gnosticisme à laquelle nous sommes confrontés. L’ironie n’est pas mince, que des courants se revendiquant d’un évangélisme apocalyptique comme Qanon aux États-Unis, ou d’une adaptation syncrétique des spiritualités occidentales et orientales dans ce que l’on nomme la &lt;em&gt;conspiritualité&lt;/em&gt;&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/004-A/#fn6&quot; id=&quot;fnref6&quot;&gt;6&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;, se retrouvent à reproduire involontairement les grandes figures dualistes de ces courants hérétiques et minoritaires de l’ordre chrétien.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le gnosticisme historique est, à certains égards, une création ecclésiastique héritée d’Irénée, puis entérinée par une tradition historiographie et politique&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/004-A/#fn7&quot; id=&quot;fnref7&quot;&gt;7&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; relativement récente, jusque certains interprètes contemporains&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/004-A/#fn8&quot; id=&quot;fnref8&quot;&gt;8&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;, les uns y voyant le début d’une « tradition des opprimés » théologiques, les autres le ver dans le fruit pur du christianisme à l’origine de la catastrophe de la modernité&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/004-A/#fn9&quot; id=&quot;fnref9&quot;&gt;9&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. Cette profonde incertitude quant à la réalité même d’un phénomène auquel l’on ne cesse de faire référence, si elle n’est pas sans poser problème du point de vue de la science historique, est presque bienvenue pour la question qui est la nôtre ici : que le gnosticisme soit une &lt;em&gt;fake news&lt;/em&gt;, un artefact rétrospective de la conscience culturelle collective, n’en justifierait que plus une relation de contiguïté avec les discours complotistes contemporains.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ceci posé, dans sa version standardisée (et donc passablement &lt;em&gt;fake&lt;/em&gt;), le gnosticisme repose sur trois éléments centraux : un &lt;em&gt;monde faux&lt;/em&gt;, créé et maintenu en place par un &lt;em&gt;mauvais démiurge&lt;/em&gt; ; un &lt;em&gt;dieu véritable mais impuissant&lt;/em&gt;, qui ne peut que laisser émerger dans quelques âmes choisies la prise de conscience du voile d’illusion qui recouvre l’univers ; enfin, le caractère libérateur de la connaissance, moyen d’émancipation intérieure. Ce qui frappe est le mélange entre le caractère profondément moral de l’ordonnancement du monde (certes inversé par rapport au christianisme traditionnel), et l’aristocratisme foncier de cette conception : la masse est perdue, seuls ceux qui sont capables de sortir de la Matrice pour atteindre au monde véritable seront sauvés.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C’est cette dernière dimension qui me semble décisive, pour laquelle les parallèles symboliques ou thématiques ne servent en dernière analyse que de symptômes. Le gnosticisme, comme syncrétique amalgamant, sur le mode mythologique et dramatique, la transcendance platonicienne, le moralisme manichéen, avec l’aspiration chrétienne à la rédemption personnelle, est réservoir d’images et de figures, qui ne deviennent actives qu’avec l’adjonction de cette clause d’illumination par la connaissance, par la juste interprétation du monde. Cette modalité de sortie hors du commun, du monde de la vie fausse où nous sommes englués, ne passe pas, dans la situation contemporaine, par la connaissance, mais par l’herméneutique. Remplacez la lecture des Livres par celle des images, et vous trouvez la clé de la situation contemporaine : une lecture conspirationniste du monde ne consiste en rien d’autre, en effet, qu’en l’exercice indéfiniment recommandé de comprendre comment l’on nous ment, et par quels moyens, à travers une lecture correctement guidée des événements, une vérité à la fois sublime et terrifiante peut apparaître, qui nous fasse basculer dans un ailleurs, et nous fournisse un sentiment décisif de ressaisie de soi et du monde avec lui.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une incise, ici, sur le rapport à la vérité. On ne saurait insister assez sur le caractère inadéquat du terme, déjà passablement confus&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/004-A/#fn10&quot; id=&quot;fnref10&quot;&gt;10&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;, de post-vérité : s’il y a, assurément, dans les cercles complotistes, un accent mis sur l’égale possibilité de tous les scénarios alternatifs, leur relativité à la croyance voire la foi de chacun ; si l’interprétation complotiste, en situation dialogique, se revendique parfois explicitement du droit à croire ce que l’on veut (selon interprétation ingénieuse de la liberté de penser), il ne reste pas moins une ligne fermement tracée entre la narration officielle, tissée par les élites et justifiant le &lt;em&gt;statu quo&lt;/em&gt;, renvoyée sans ambages du côté du mensonge et de la dissimulation, et son opposé, le grand récit du dévoilement, qui appartient à une vérité d’ordre supérieur, quand bien même sa forme peut varier, en gros comme en détail. Bien loin de toute description réductible à du &lt;em&gt;bullshit&lt;/em&gt; (selon la terminologie d’Harry Frankfurt relancée par certains philosophes contemporains), soit, de l’indifférence cynique à l’égard de toute vérité, c’est bien une Hypervérité qui est défendue ici, une vérité caractérisée par son surmontement négatif de l’illusion &lt;em&gt;mainstream&lt;/em&gt;, qui viendrait anéantir ce néant qu’est le récit officiel ; elle autorise toutes les inexactitudes, et même les déformations effectives, précisément parce qu’elle possède le caractère d’une vérité ultime. C’est bien une Survérité dont il est question, loin d’une bien confortable post-vérité&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/004-A/#fn11&quot; id=&quot;fnref11&quot;&gt;11&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et quand bien même la vérité des énoncés ne serait au mieux qu’approximative, elle possède une charge que d’aucuns appelleraient spirituelle (nous y reviendrons), qui, à un certain niveau d’abstraction ou de métaphore, les rend véritables de par leur congruence avec l’expérience commune : décrire les élites mondialisées comme appartenant à la race des reptiliens, c’est assurément se retrouver capté par stratagèmes antisémites bien connus, mais cela ne pourrait trouver la moindre efficace en dehors des cercles apeurés de l’extrême droite si cette notion ne rentrait en consonance avec le fait, amplement documenté, de la sécession géographique, éducative, et symbolique, des classes dominantes, qui mènent une vie si éloignée des repères de la majorité qu’ils pourraient tout aussi bien ne plus être humains.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;Tout est vrai&lt;/em&gt;, donc. Pas &lt;em&gt;littéralement&lt;/em&gt; tout, mais, tout ce que vous avez toujours soupçonné ; tout ce qui a été refoulé, tout ce qui ne fait pas apparemment sens. Tout cela, à la fois, en même temps, non sans quelque contradiction, est affirmé et doit l’être, pour vaincre les seigneurs du mensonge, princes de ce monde et autres créatures à sang froid. Face au mensonge universel, pour l’emporter, que nous est-il proposé ? de devenir des interprètes, des &lt;em&gt;chercheurs&lt;/em&gt;, des décodeurs de l’ordre crypté du monde. Autrement dit, de redoubler d’effort dans notre consommation médiatique, de nous immerger dans l’océan de l’information, selon des parcours de libération profondément fléchés, pour y trouver la vérité alternative, cette fois juste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On assiste ici à une étrange sublimation de la position de spectateur : &lt;em&gt;le plus grand spectacle jamais vu. Asseyez vous, et profitez du film&lt;/em&gt;, disait Q. Ce phénomène de valorisation de l’activité interprétative, cependant, ne peut être comprise qu’à partir d’une position de faiblesse extrême, de perte de puissance, de séparation entre nos vies et tout moyen d’agir concrètement sur elles. Il ne s’agit pas seulement d’une question numérique ou médiatique, d’absorption dans les images, mais de la façon dont le proverbial &lt;em&gt;terrier du lapin&lt;/em&gt; dans lequel l’on se retrouve à plonger n’apparaît séduisant que comme un dernier recours, du fait d’une absence de prise concrète sur notre destin. Il n’y a de complot possible qu’à partir, non seulement d’une défiance envers les pouvoirs, mais de désespoir quant à l’existence de tout contre-pouvoir. C’est sur le sol d’une défaite, d’une anomie collective, que l’herméneutique hyperbolique d’un monde social à l’état gazeux prend son sens. Tout est vrai, &lt;em&gt;car rien n’est possible&lt;/em&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette déliaison entre le monde et nous, celle entre notre puissance d’agir et son absence manifeste d’effets, est redoublée par notre incapacité à comprendre ce monde des signes dans lequel nous nous sommes réfugiés : la conscience est aiguë, que quelque chose agit sur nous à travers elle, qu’en écrivant sur la grande machine universelle, c’est elle qui nous écrit en retour&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/004-A/#fn12&quot; id=&quot;fnref12&quot;&gt;12&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; ; mais les mécanismes par lesquels celle-ci opère, la manière dont elle nous transforme, restent désespérément opaque. Le &lt;em&gt;medium&lt;/em&gt; de notre action est le lieu de notre impuissance, car, à de multiples niveaux, ces moyens de communications ne nous appartiennent pas, et de ce fait nous possèdent. Dans un article remarquable, Mitch Theriau diagnostique l’étrange ré-enchantement du monde numérique, repérable aussi bien avec la vogue renouvelée pour l’astrologie, que par l’ubiquité de termes à l’interstice entre spiritualité et psychologie (le &lt;em&gt;mood&lt;/em&gt;, la &lt;em&gt;vibe&lt;/em&gt;, l’énergie), comme des adaptations culturelles de la conscience contemporaine à l’opacité des voies par lesquelles nos cœurs et nos esprits transitent&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/004-A/#fn13&quot; id=&quot;fnref13&quot;&gt;13&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; : ce qui ne répond à aucune logique vernaculaire, qui figure pour nous sous la forme de boîtes noires, il devient naturel, pour ainsi dire, de le penser comme occulte, comme relevant de puissances spirituelles bien plus que matérielles. Le grand propagateur contemporain de la culture gnostique qu’est Pacôme Thiellement ne s’y était pas trompé, liant &lt;em&gt;pop culture&lt;/em&gt; et occultisme sous la bannière de la puissance de l’invisible : ce qui n’est pas compréhensible par les moyens du matérialisme, car trop retiré de notre saisie intuitive, ne peut être conquis que par d’autres moyens, plus obscurs&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/004-A/#fn14&quot; id=&quot;fnref14&quot;&gt;14&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. Quand la rationalité, politique comme intellectuelle, cesse d’être opérante, il faut faire place à la magie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ni cyniques, ni crédules, les conspirationnistes s’attellent ainsi à redéfinir les règles du jeu de la vérité de manière à ce qu’elle épouse les contours d’un monde plus vrai, plus juste, et plus conforme à ce que l’on pourrait appeler la vérité intime du monde social, qui ne peut être formulée adéquatement faute d’horizon révolutionnaire crédible. Dans ses analyses de la réorganisation marchande des conditions de l’information sous l’impératif de production de valeur, la philosophe Anna Longo a élégamment détaillé la manière dont les processus de dissidence épidémique auxquels se rattachent les discours conspirationnistes, reposent sur un mécanisme de mécanisation de la satisfaction cognitive, qui en dernière analyse possède sa propre rationalité&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/004-A/#fn15&quot; id=&quot;fnref15&quot;&gt;15&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. Car la machine, elle, ne propose pas de vérité, est parfaitement égalitaire, parfaitement indifférente, elle produit du discours comme produit à évaluer, et fait de l’évaluation conflictuelle un des moteurs de sa valorisation marchande, seul objectif qui lui a été inculqué.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette circulation des signes pour le plus grand profit de la machine s’inscrit dans un régime de l’&lt;em&gt;accélération&lt;/em&gt;, que l’on peut comprendre moins comme un changement de temporalité que comme la résultante du débordement généralisé des capacités d’expression par rapport à la possibilité de leur capture, constructive aussi bien que répressive, en régime institutionnel&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/004-A/#fn16&quot; id=&quot;fnref16&quot;&gt;16&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. Elle se trouve avoir été théorisée, il y a près de trente ans à présent, par un philosophe renégat, &lt;em&gt;mad black deleuzian&lt;/em&gt; passé de l’anarchisme technophile à la Néoréaction la plus virulente&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/004-A/#fn17&quot; id=&quot;fnref17&quot;&gt;17&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. Un point continu de son parcours intellectuel, qui lui apporte sa cohérence, fut son opposition au carcan civilisationnel de l’humanisme et du libéralisme démocratique, décrits comme une construction artificielle de valeurs extrinsèques à la production d’intensité. Abandonné tout espoir d’une révolution libertaire, tourné vers des courants techno-oligarchiques, une adoration conceptuelle des cryptomonnaies, et une tendance prononcée à l’eugénisme (avec tout ce que cela implique de restauration du racisme biologique), Land se ranger fermement du côté du Capital, envisagé comme intelligence inhumaine s’affirmant depuis son émergence future comme &lt;em&gt;telos&lt;/em&gt; irrésistible de l’histoire. Au-delà de ce parcours, qui rejoint non seulement stratégiquement mais à certains égards formellement l’eurasianisme d’Alexandre Douguine&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/004-A/#fn18&quot; id=&quot;fnref18&quot;&gt;18&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;, c’est l’anti-humanisme foncier de Land qui retient mon attention pour conclure : ce que Land désire est précisément ce que Douguine, et la majorité des conspirationnistes avec lui, craignent, autrement dit l’obsolescence réalisée de toute notion d’humanité au service d’une intelligence machinique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Réaliser cette ambition implique une rupture définitive avec les recaptures partielles de la puissance du capital au service des fins humaines (les quelques restes de vie non aliénée au sein de la soumission à la génération de la valeur, que nous appelons « culture »). Ce dispositif de limitation de l’Intelligence planétaire capitaliste, Land la baptise « système de sécurité humain »&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/004-A/#fn19&quot; id=&quot;fnref19&quot;&gt;19&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; ; elle n’est que l’envers, depuis le point de vue du futur, de l’appareil de contraintes que les marxistes appellent Idéologie, que la pensée de la conspiration nomme Matrice. Elle est devenue suffisamment étouffante pour que tout plutôt qu’elle paraisse désirable, quitte à abandonner les « non-élus », les moutons obéissant de l’injonction vaccinale, à l’annihilation. C’est ici que l’abandon gnostique à envers les non-connaissants, les endormis, rejoint l’aristocratisme des fascistes, et que les dissidents du Système se trouvent à leur tours recapturés, par le biais des recommandations algorithmiques, par des projets séditieux, qui n’ont plus rien de la révolte populaire, mais plutôt du putsch.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Analysant l’abrasif &lt;em&gt;À nos amis&lt;/em&gt; du Comité Invisible, la philosophe Mckenzie Wark évoquait sa méfiance à l’égard des marchands d’espoir : « ces jours-ci, je pense que nos véritables camarades sont ceux qui tiennent la barque, qui luttent &lt;em&gt;pour&lt;/em&gt; les richesses affectives, intellectuelles et matérielles qui permettent d’entretenir des bribes vivantes. (…) Les faux camarades sont ceux qui sont rentrés dans le mouvement parce qu’ils croyaient que nous allions l’emporter. Les véritables, sont ceux qui sont restés alors même qu’il était clair que nous avions perdu »&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/004-A/#fn20&quot; id=&quot;fnref20&quot;&gt;20&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. En annonçant la victoire à portée de clavier, en appelant à la rupture avec le monde, les néo-gnostiques contemporains incitent, consciemment ou non, à le délaisser. Au cœur de la promesse de renversement de la Pyramide illuminée, la conscience de notre impuissance entretenue se retourne en désir de revanche. Savoir le lire, et l’écouter, doit nous pousser à redoubler de vigilance à son égard.&lt;/p&gt;
&lt;section class=&quot;footnotes&quot;&gt;
&lt;ol class=&quot;footnotes-list&quot;&gt;
&lt;li id=&quot;fn1&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;R. Bui, &lt;em&gt;La Q di Complotto&lt;/em&gt;, ch. 10 &lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/004-A/#fnref1&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn2&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;M. Gilroy-Ware, &lt;em&gt;After the Fact ? The Truth about Fake&lt;/em&gt; News ; K. Weill, &lt;em&gt;Off the Edge, Flat Earthers, Conspiracy Culture, and Why People will Believe Anything &lt;/em&gt;; E. Aronson, &lt;em&gt;When Prophecy Fails &lt;/em&gt;; B. Teitelbaum, &lt;em&gt;War for Eternity, Inside Bannon’s Far Eight Circle of Global Power Brokers,&lt;/em&gt; P. Conge, &lt;em&gt;Les Grands-remplacés, Enquête sur une fracture française.&lt;/em&gt; &lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/004-A/#fnref2&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn3&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;&lt;em&gt;Disclaimer&lt;/em&gt; méthodologique : par discours du complot, ou de la conspiration, l’on entend ici l’ensemble des productions discursives (ouvrages au sens classique, comme ceux de David Icke, mais également toute forme de production sous forme de vidéo, comme le film &lt;em&gt;Hold-up&lt;/em&gt;, podcasts, fils de discussion collectives, forums, etc.), qui a recours au registre théorétique d’une conspiration générale (par opposition aux hypothèses de complot localisé, avérées ou non : scandale Libor, falsification des comptes de campagne de l’élection de 1995 par le conseil constitutionnel, d’un côté ; assassinat de JFK, de l’autre), postulant un plan d’ensemble, parfois mondial, mené sans accroc sur une longue durée, et survivant à son dévoilement supposé (R. Bui, &lt;em&gt;La Q di Qomplotto,&lt;/em&gt; ch. 8, cité par A. Mansuy, &lt;em&gt;Les Dissidents&lt;/em&gt;, pp. 123-4). Le récent &lt;em&gt;Manifeste conspirationniste&lt;/em&gt;, dont la filiation tiqqunienne est à noter, en offre une sorte de reprise en forme quasi-pastiche, concentrée sur la Covid et ses implications. Pour ce qui est des sources, je m’appuie, outre une documentation de première main (par exemple la lecture, certes non exhaustive, des QDrops), sur les analyses de M. Rothschild (&lt;em&gt;The Storm is Upon Us : How QAnon Became a Movement, Cult, and Conspiracy Theory of Everything&lt;/em&gt;) et A. Mansuy (&lt;em&gt;Les Dissidents : Une année dans la bulle conspirationniste&lt;/em&gt;). &lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/004-A/#fnref3&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn4&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Je reprends cette thèse de l’intrication entre métaphysique, politique, et théologie, à un des lecteurs les plus fins (et lucides) d’Agamben, Adam Kotsko, qui dans &lt;em&gt;Neoliberalism’s Demons&lt;/em&gt; trace une généalogie du néolibéralisme dans le besoin théologique profond de la justification de la souffrance présente en termes de responsabilité et de faute des agents individuels. La puissance affective de la théologie s’y trouve décrite en ces termes : « &lt;em&gt;Every theological ideal… could not take root and spread in the first place if it were not appealing and persuasive … This world-ordering ambition of theology, relies on people’s conviction about how the world is and ought to be… It is in this sense that I consider neoliberal ideology a form of theology — it is a discourse that aims to reshape the world &lt;/em&gt;» (&lt;em&gt;Neoliberalism’s Demons&lt;/em&gt;, p. 7). On trouve un écho de ce lien entre métaphysique et politique chez Corey Robin (&lt;em&gt;The Reactionary Mind&lt;/em&gt;), qui décrit la pensée réactionnaire depuis Burke comme reposant sur un postulat politico-esthétique de la nécessité de la hiérarchie et de la lutte pour garantir l’expression des individualités les plus fortes. C’est à ce dernier que j’emprunte l’usage politique de l’expression lovejoyienne de « &lt;em&gt;pathos&lt;/em&gt; métaphysique ». &lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/004-A/#fnref4&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn5&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;« Isolats humains-média », selon l’appellation d’O. Ertzscheid (&lt;a href=&quot;https://www.affordance.info/mon_weblog/2021/08/sida-corona-pandemies-mediatiques-politiques.html&quot; target=&quot;_blank&quot;&gt;https://www.affordance.info/mon_weblog/2021/08/sida-corona-pandemies-mediatiques-politiques.html&lt;/a&gt; ), que je reprends à O. Mansuy. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/004-A/#fnref5&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn6&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Charlotte Ward, « The Emergence of Conspirituality » (&lt;a href=&quot;https://doi.org/10.1080/13537903.2011.539846&quot; target=&quot;_blank&quot;&gt;https://doi.org/10.1080/13537903.2011.539846&lt;/a&gt; ) &lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/004-A/#fnref6&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn7&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Karen King, &lt;em&gt;What is Gnosticism ?&lt;/em&gt; Dans cet ouvrage, la thèse est avancée d’une définition largement « différentielle » du gnosticisme comme artefact des premiers chrétiens pour définir les limites de l’orthodoxie en projetant sur des discours définis comme hérétiques les caractéristiques de l’orthodoxie chrétienne elle-même (comme le refus du monde), permettant de décrire celle-ci comme modérée par contraste. Cette opération de construction « schismogénétique », pour reprendre le terme de Bateson, n’est pas sans analogue avec la figure même du complotiste contemporain (. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/004-A/#fnref7&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn8&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Une défense et illustration de la Gnose comme objet non seulement théologique et historique mais trans-historique, sous couvert d’une forme de pérennialisme, est défendue par P. Thiellement dans &lt;em&gt;La victoire des Sans-Rois,&lt;/em&gt; sur lequel je reviendrai. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/004-A/#fnref8&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn9&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;E. Vœgelin, &lt;em&gt;Science, politique et gnose&lt;/em&gt; ; H. Jonas, &lt;em&gt;La gnose et l’esprit de l’antiquité tardive.&lt;/em&gt; &lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/004-A/#fnref9&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn10&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Sur ce point voir l’excellent petit ouvrage d’Arnaud Desquerre, &lt;em&gt;Le vertige des faits alternatifs&lt;/em&gt; &lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/004-A/#fnref10&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn11&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Si la post-vérité consiste seulement à décrire la circulation intensifiée, en régime algorithmique, de pratiques relevant de la désinformation, celle-ci s’applique en effet à certains influenceurs, qui servent à leur public un produit informationnel hautement addictif pour en obtenir les rétributions, monétaires ou symboliques (encore que la question de leur cynisme, qu’implique la référence à Frankfurt, pose ici fréquemment problème). Mais qualifier les émetteurs des discours conspirationnistes dans leur ensemble d’indifférence à la vérité semble à tout le moins source de confusion. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/004-A/#fnref11&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn12&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;R. Seymour, &lt;em&gt;The Twittering Machine&lt;/em&gt;. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/004-A/#fnref12&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn13&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;« Vibe, Mood, Energy. Or, Bust-time Reenchantment » https://www.thedriftmag.com/vibe-mood-energy/ &lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/004-A/#fnref13&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn14&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Pacôme Thiellement, « Télévision et occultisme », &lt;em&gt;in Pop Yoga&lt;/em&gt;. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/004-A/#fnref14&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn15&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;A. Longo, « Le jeu de la vérité », AOC, 22.02.22. Pour une analyse d’ensemble des conditions de la connaissance en régime algorithmique, voir son ouvrage &lt;em&gt;Le jeu de l’induction. Automatisation de la connaissance et réflexion philosophique&lt;/em&gt;. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/004-A/#fnref15&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn16&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Selon l’expression de Zeynep Tufekci, les réseaux sociaux facilitent le déclenchement des révolutions tout en en compromettant la victoire. Pour une analyse de ce point en relation avec le mouvement des Gilets Jaunes, voir O. Ertzscheid, « Les Gilets Jaunes et la plateforme bleue » (&lt;a href=&quot;https://www.affordance.info/mon_weblog/2018/11/gilets-jaunes-facebook-bleu.html&quot; target=&quot;_blank&quot;&gt;https://www.affordance.info/mon_weblog/2018/11/gilets-jaunes-facebook-bleu.html&lt;/a&gt;). &lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/004-A/#fnref16&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn17&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;V. l’admirable décontraction offerte par Elizabeth Sandifer (&lt;em&gt;Neoreaction : A Basilisk&lt;/em&gt;). &lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/004-A/#fnref17&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn18&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;B. Teitelbaum, &lt;em&gt;Xar for Eternity&lt;/em&gt;, ch. 4. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/004-A/#fnref18&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn19&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;« Machinic Desire », &lt;em&gt;in Fanged Noumena.&lt;/em&gt; &lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/004-A/#fnref19&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn20&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;« No-futurism » (&lt;a href=&quot;http://publicseminar.org/2015/06/no-futurism/&quot; target=&quot;_blank&quot;&gt;http://publicseminar.org/2015/06/no-futurism/&lt;/a&gt;) &lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/004-A/#fnref20&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;/ol&gt;
&lt;/section&gt;
</content>
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    <entry>
      <title>Tactical media in popular neighborhoods and shared radio narratives
      </title>
      <link href="https://automedias.org/en/publication/003-A/"/>
      <updated>2022-06-07T00:00:00Z</updated>
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      <author>
        <name>Louis Moreau-Avila, Nawal Hafed, Pauline Desgrandchamp</name>
      </author>      
      <content xml:lang="en" type="html">&lt;h1&gt;Introduction&lt;/h1&gt;
&lt;p&gt;Les médias tactiques dans leur appellation militante correspondent à une forme d’activisme dans les médias, critiquant l’ordre social dominant et s’opposant à toutes représentations émanant du pouvoir. Ils sont « à la fois la source de leur pouvoir (« la colère est une énergie » : John Lydon) et aussi leur plus grande limite » (Garcia et Lovink, 2008). L’ambiguïté de cette position repose effectivement sur une sorte d’hégémonisation des minorités sans pour autant leur laisser une véritable place de donner de la voix médiatique. C’est dans ce champ spécifique que l’article se situe, en proposant d’étudier le fonctionnement d’un « média de quartier » ancré à Hautepierre, à l’ouest de Strasbourg. Porté depuis 2015 par le collectif Horizome, une association cadrée par la politique de la ville, HTP radio diffuse depuis 2018 sur la plateforme &lt;em&gt;htpradio.org&lt;/em&gt; différents formats de podcasts audio, passant de la réalisation de plateaux-radio en streaming, à la création sonore ou musicale, au documentaire-fiction ou à la chronique individuelle. La ligne éditoriale propose de partir des idées des adhérent·e·s, participant·e·s décisionnaires de la direction du média, résident·e·s de Hautepierre, pour coréaliser des podcasts créatifs. Ces derniers deviennent alors un moyen plutôt qu’un but, d’interroger des faits locaux et sociétaux, le tout de manière participative et réflexive, afin de renverser les clichés sur le quartier et sur ceux et celles qui l’habitent. En ce sens, on peut parler de HTP radio comme d’une démarche artiviste (Lemoine et Ouardi, 2010) où la pratique de design de récit (Smart Bell, 2000) est invoquée à l’ère de la post-vérité comme une alternative à la réalisation journalistique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si l’idée aujourd’hui n’est plus d’assurer une information descendante, telle qu’elle avait pour habitude de se faire, alors peut-être que les arts narratifs, à la fois réalistes et sensibles, pourraient apporter quelques réponses émanant de ce monde populaire, en reliant des témoignages individuels et des imaginaires collectifs pour faire média. La dramaturgie, du grec &lt;em&gt;drama&lt;/em&gt; qui signifie « action », se propose comme « l’art de transformer une histoire, vraie ou imaginaire, en un récit construit, comportant un ou plusieurs personnages en action »&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/003-A/#fn1&quot; id=&quot;fnref1&quot;&gt;1&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. La construction narrative des reportages radiophoniques permet ainsi de composer avec le réel ou le fictif, voire de mélanger les genres, pour faciliter la construction d’un imaginaire réaliste et redonner confiance dans des récits médiatiques parlant cette fois des vécus d’en bas. Néanmoins, comme l’a montré Geoffroy de Lagasnerie (2020), tout créateur doit se poser la question de savoir comment ne pas être complice, volontairement ou involontairement, des systèmes de pouvoirs. Pour y parvenir, il faut mettre en place ce qu’il dénomme « un art oppositionnel » qui réfute les valeurs émancipatrices de l’art, des politiques culturelles et de l’éducation populaire. Est-ce qu’un média tel que HTP radio, parce qu’il laisse la place de fabriquer en commun les informations diffusées suffit à s’exempter du cadrage contrôlé dont il est issu ? En quoi le processus de co-création radiophonique permet de produire une &lt;em&gt;information décentralisée&lt;/em&gt; encline à laisser la place à l’autonomie habitante dans un quartier remis à l’ordre au quotidien ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour tenter de répondre à cette question de manière complexe, nous sommes trois auteur·ice·s qui partagent, débattent et revendiquent un positionnement scientifique en lisière, mêlant ainsi une approche de recherche-action et de recherche-création (soit une &lt;em&gt;recherche cré-action&lt;/em&gt;). Originaire de Hautepierre, Nawal Hafed est sociologue indépendante et engagée localement en tant que candidate aux élections législatives de 2022. Par une approche pragmatique et issue du champ de l’intervention sociale, elle met en exergue les types d’émancipation potentielle des jeunes hautepierrois·e·s, dans le but de déstigmatiser les images mentales véhiculées par les médias traditionnels (Hafed ; 2016, 2020). Louis Moreau-Avila est artiste issu d’une école d’art dite prestigieuse, il milite par le biais de recherches documentaires, à traiter de la division du travail pour conceptualiser une « classe créative » (Moreau-Avila, 2020). Pauline Desgrandchamp est designer sociale, scénographe sonore et chercheure en design. C’est à travers l’étude des sons et de leur mise en narration qu’elle analyse de manière réflexive les faits sociaux d’urbanité, proposant d’inverser les regards par la pratique de l’écoute (Desgrandchamp ; 2017, 2020). Chacun et chacune de nous, participons au fonctionnement associatif du collectif Horizome, Louis Moreau-Avila et Pauline Desgrandchamp au sein du comité opérationnel, et Nawal Hafed, ancienne vice-présidente, est aujourd’hui adhérente du groupe HTP radio. Notre position est résolument immersive et c’est par notre prise de recul individuelle sur les actions que l’on expérimente ensemble, qu’il devient envisageable de proposer une réflexivité partagée.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L’objectif de cet article est double, d’un côté il va s’agir de montrer comment la banlieue est devenue un espace presque universel dans la fabrication des stigmatisations, en utilisant pour étayer notre propos des sources émanant des sciences sociales. Et de l’autre, l’hypothèse est de proposer la pratique de design de récit comme une arme légitime à la fabrication de l’information à l’ère de la post-vérité. Du point de vue méthodologique, nous nous appuyons essentiellement sur l’expérience d’une résidence de codesign menée entre 2019 et 2022 au sein de HTP radio autour de la question du travail populaire avec un groupe de différents horizons&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/003-A/#fn2&quot; id=&quot;fnref2&quot;&gt;2&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. En tant que données analysables, nous nous servons des podcasts réalisés, d’une observation participante ainsi que d’un carnet de terrain, élaborés au fur et à mesure des temps d’expérimentation collective durant la résidence.&lt;/p&gt;
&lt;h1&gt;Partie 1- L’apport des sciences sociales sur la fabrique des stigmatisations : contextualiser la situation de terrain pour révéler les leviers d’émancipation de la classe populaire issue des banlieues.&lt;/h1&gt;
&lt;p&gt;L’évolution néo-libérale de la société capitaliste a nuancé la conscience des classes populaires et divisé les mouvements sociaux (Bacqué et Syntomer, 2011). Depuis les années 80, les conflits se déplacent effectivement vers de nouvelles problématiques sociales ayant pour objet l’environnement, la ville, le féminisme, la revendication identitaire et d’autres enjeux liés aux différences culturelles et à leur reconnaissance. Les mouvements sociaux actuels demeurent alors plus fragmentaires, pouvant ainsi faire passer ces derniers comme « étrangers à des projets possibles d’émancipation sociale et historique » dans le sens où leur pluralité les conduisent à s’entre-choquer (Farro, A. L., 2000). En effet, cette nouvelle classe, dite populaire, connaît un revenu faible, des statuts précaires et se trouve au sein des CSP dans une position d’ouvriers et d’employés subalternes. Cette relégation multi-factorielle va impacter leur patrimoine culturel et de la même façon leur patrimoine immobilier, les conduisant à une nouvelle ségrégation spatiale en les déportant vers les zones dites éloignées, comme les banlieues ou les zones rurales (Hafed, 2020). &lt;strong&gt;De cette façon, « la société a basculé d’une société où les conflits opposent ceux du haut à ceux du bas à une société où les nouveaux conflits opposent ceux du dedans et ceux du dehors » (Dubar, 2005)&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si les déplacements des conflits et la transformation des classes sociales produisent un phénomène de ghettoïsation (Le Goaziou et Muchielli, 2007) mais aussi de racialisation du travail (Vergès, 2019), il devient pertinent de comprendre comment les personnes issues de la classe populaire, et notamment ceux et celles issues de l’immigration qui résident en périphérie de la ville, s’engagent pour faire front et tenter de s’émanciper des stigmatisations qu’ils et elles subissent. C’est ce que nous allons tenter de mettre en exergue dans cette première partie afin de mieux cerner quels sont les leviers de l’émancipation habitante au sein d’un quartier populaire. &lt;strong&gt;Il nous paraît effectivement nécessaire de contextualiser de manière réflexive la situation d’écoute dans laquelle nous sommes immergé·e·s comme un exemple de la fabrique des stigmatisations. Puis nous traiterons de l’ancrage du collectif Horizome dont l’objet associatif consiste à accompagner les pouvoirs d’agir habitants de Hautepierre, en se basant notamment sur le webmédia HTP radio comme un espace-temps réflexif de la fabrication de l’information à l’ère de la post-vérité.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h2&gt;1.1 Le quartier de Hautepierre comme exemplaire de la fabrique des stigmatisations&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Dans la vague des mouvements sociaux des années 1980 et 1990, ce que l’on nomme les révoltes urbaines, comme les dites « émeutes », focalisent dès lors des paroles plurielles comprises comme &lt;em&gt;&lt;strong&gt;un cri&lt;/strong&gt;&lt;/em&gt; de la part des classes les plus jeunes issues des quartiers, qui pour reprendre de Certeau (1994) de sa nature immédiate, ne peut pas s’institutionnaliser. L’objectif de ces révoltes est alors de rendre visible les oppressions et le jeu de domination qu’ils et elles subissent de la part des forces de l’ordre et/ou du pouvoir judiciaire, premiers représentants du dogme étatique républicain. De nombreux dispositifs nés par le biais de l’invention du ministère de la Ville en 1990, vont dès lors voir le jour avec pour objectif principal d’enrayer le phénomène des « violences urbaines » dans les banlieues. Comme l’a théorisé Michel Foucault puis Giorgio Agemben, un dispositif disciplinaire s’inscrit dans une relation de pouvoir et de rapports de force « pour orienter, bloquer, stabiliser et utiliser des formations sociales prises dans les effets pragmatiques d’un discours, d’une technique, d’une idéologie » (Foucault, 1978, p. 299). Il a une fonction instrumentale et s’organise afin de répondre à une urgence sociale par le biais du contrôle, du pouvoir et de l’aliénation (Agemben, 2007). Le vocabulaire employé par la politique de la ville montre sa faculté à transformer les mots à partir de sa position descendante. C’est de cette manière que Hautepierre devient successivement dès 1996, une z&lt;em&gt;&lt;strong&gt;one urbaine sensible&lt;/strong&gt;&lt;/em&gt; (ZUS), puis à partir de 2015 un q&lt;em&gt;&lt;strong&gt;uartier prioritaire de la Ville&lt;/strong&gt;&lt;/em&gt; (QPV) et depuis 2021, un &lt;em&gt;q&lt;strong&gt;uartier de reconquête républicaine&lt;/strong&gt;&lt;/em&gt; (QRR). Ce qui est notable, c’est la violence des mots employés, fabriquant spécifiquement la stigmatisation des banlieues pour, à force d’être médiatiser, se perpétuer par les personnes issues de ces dernières (Bourdieu, 1979). C’est également ce que montrent Laurent Bazin et Monique Sélim, à travers une lettre ouverte de l’association des anthropologues de France sur le phénomène des émeutes de 2005, faisant lien avec l’utilisation des médias nationaux  : « Le débat médiatique s’est focalisé sur les problèmes de l’intégration qui fournissent depuis vingt‑cinq ans justement une explication passe‑partout masquant la &lt;strong&gt;réalité&lt;/strong&gt; des rapports sociaux, renvoyant à une origine extérieure (l’immigration) les problèmes découlant de la condition faite aux classes laborieuses, elles‑mêmes culpabilisées (puisque ne s’assimilant pas), considérées étrangères et éloignées dans les banlieues » alors qu’il s’agit du point de vue de l’anthropologie d’y comprendre « une lutte populaire qui remet en question le dogme du modèle républicain/français d’intégration » (2007, p.108).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Par ailleurs, afin de pallier la situation d’enclavement dans le quartier mais aussi dans une visée d’intervention sociale, un projet de réhabilitation débute en 2009 dans le cadre du programme national de rénovation urbaine (PNRU), quarante ans après sa création. Pensé en 1969 en réaction aux grands ensembles, l’urbanisme de Hautepierre est caractéristique d’une cité-jardin, composé d’un plan au sol en forme de nid d’abeille laissant en coeur de &lt;em&gt;maille&lt;/em&gt; des espaces calmes. La politique de rénovation urbaine de 2008 intervient massivement sur le réaménagement de trois des cinq mailles résidentielles totalisées, concentrant la part la plus importante de logement social, en accompagnement du projet du tramway et de restructuration de la trame des circulations. Le plan de rénovation urbaine (PRU), piloté de manière &lt;em&gt;topdown&lt;/em&gt; par l’agence nationale de rénovation urbaine (ANRU), a notamment transformé la configuration spatiale d’une cité-jardin en un projet sécuritaire perçant ces coeurs de maille (Morovich, 2015). En 2022, les travaux concernant le PNRU2, autour des deux mailles restantes vont débuter avec le projet de rénover 440 logements, d’en démolir 261 et d’aménager ce que l’on nomme la résidentialisation. Ainsi même si comme l’a montré Cyprien Avenel (2005), la rénovation urbaine de son aspect lié au développement durable, permet à la fois de renouveler les manières de penser l’intervention sociale et de redonner confiance aux acteur·ice·s locaux dans la capacité à refaire société, pour Vincent Veschambre (2005), il est essentiel de questionner l’appropriation des espaces urbains au sein de ce contexte de résidentialisation. Effectivement, le clivage socio-culturel entre centre-ville et périphérie insiste à montrer une différence notable de traitement appréhendant « le principe de domination au travers de la trace » (Veschambre, 2008, p.201). Au centre- ville, on parle de patrimoine urbain, alors qu’en banlieue, on emploie le concept de rénovation ; d’un côté, on essaye de conserver, de l’autre, on détruit pour oublier.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans un autre champ, c’est le poids des statistiques comme dispositif sociologique qui vont nous permettre d’appuyer autrement ce que l’on nomme &lt;strong&gt;la fabrique des stigmatisations&lt;/strong&gt;. En effet, ces données dites objectives mettent l’accent sur les difficultés vécues au sein de la classe populaire sans pour autant prendre en compte dans leur équation, l’action ou les parcours de vie des personnes qui y sont « classées ». De même, selon l’époque et le type de gouvernement en place, les indices de calcul évoluent, transformant leur objectivité relative. Par exemple, le taux de pauvreté monétaire utilisé en France pose des limites de calcul en fonction des évolutions du revenu médian&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/003-A/#fn3&quot; id=&quot;fnref3&quot;&gt;3&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. Les indicateurs socio-économiques du quartier de Hautepierre révèlent ainsi des écarts importants vis-à-vis de reste de l’agglomération strasbourgeoise, un taux de chômage élevé, une forte population ouvrière et immigrée, un taux de familles nombreuses et monoparentales des plus importants&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/003-A/#fn4&quot; id=&quot;fnref4&quot;&gt;4&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. Les publics les plus jeunes et féminins souffrent le plus de ces conditions de précarisation, parce que comme l’a montré Payet et Giuliani (2008), ce sont des personnes disqualifiées socialement et privées de reconnaissance, affaiblies par une catégorisation de l’action publique qui « naturalise leur place dans l’espace social » (2008, p. 151). Cependant, ils ont également montré qu’ilels n’en ont pas moins une capacité créatrice d’émancipation, transformant par les faits, les images que l’on veut leur coller.&lt;/p&gt;
&lt;h2&gt;1.2 Quels leviers d’émancipation de la jeune classe populaire issue de Hautepierre ?&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Afin d’étudier les &lt;em&gt;mondes sociaux peu légitimés&lt;/em&gt; pour reprendre les termes de Laurence Roulleau-Berger (2004), comme le contexte d’un quartier d’immigration où la part de la population qui a moins de vingt-cinq ans est des plus significatives&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/003-A/#fn5&quot; id=&quot;fnref5&quot;&gt;5&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;, il est nécessaire d’analyser la place du chercheur et/ou de l’acteur associatif qui agissent en son sein. Rappelons que la notion de « jeunesse » est d’abord un processus lié à la fois aux trajectoires de vie des groupes concernés et au sentiment d’appartenance qui structure socialement leur ancrage territorial (Gauthier &amp;amp; Guillaume,1999). Notre enjeu ici est de légitimer la place d’une « jeunesse de quartier » au sein d’une expérience réflexive commune de cocréation d’un média, proposant de ce fait en termes méthodologiques, une transformation dans les manières d’intervenir sur le terrain, passant d’une pratique scientifique descendante à des recherches participatives dans une logique horizontale et pragmatique**&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/003-A/#fn6&quot; id=&quot;fnref6&quot;&gt;6&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;**. Barbara Morovich (2015), anthropologue et co-fondatrice du collectif Horizome a ainsi montré comment, à partir d’expériences artistiques de co-création réalisées à Hautepierre, s’opère un travail de réinterprétation des identités symboliques en permettant aux participant·e·s de réinvestir leurs imaginaires sociaux tout en les politisant. Le collectif Horizome créé en 2008, réalise des actions inclusives dans l’espace public de Hautepierre, tentant d’inverser les rôles stratégiques décisionnels en se positionnant comme un facilitateur (&lt;em&gt;hub)&lt;/em&gt; entre des initiatives habitantes et les pouvoirs publics. L’association dont la posture n’est pas aisée, glissant entre les volontés habitantes et les injonctions étatiques (Desgrandchamp, 2020), regroupe des designers, artistes, urbanistes, chercheurs en sciences sociales et en arts et habitants de Hautepierre qui interrogent collectivement la fabrique participative de la ville. Pour y parvenir, pas de programme pré-conçu mais une tactique systémique permettant les allers retours entre expériences, documentation de l’expérience et analyse scientifique partagée. Néanmoins, de son implication aux injonctions étatiques, notamment du fait de sa survie financière, le collectif participe sans le maîtriser à contrôler les usages populaires du quartier (Joly et Lebrou, 2021). C’est pourquoi, il est nécessaire que dans l’intervention associative, il y ait gage de réflexivité sur les jeux de ses divers·e·s acteur·ice·s, pour rendre visible les dominations des minorités auxquelles l’association contribue malgré elle (Morovich, 2017).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Effectivement, l’appellation dite d’intervention sociale, largement usée aujourd’hui comme un dispositif d’utilité sociale, a été fondée suite à l’évolution des politiques publiques et sociales. François Dubet (2002) parle du &lt;em&gt;déclin des institutions contemporaines&lt;/em&gt; pour définir les mutations de l’action publique institutionnelle en modèle d’intervention, marquant à la fois la possibilité de déresponsabilisation du pouvoir public vis-à-vis de la place des minorités au sein de la société et dans le même temps, la transformation du positionnement social de ces usager·e·s. On passe de l’assistanat à une vision capacitaire de l’usager amené à être accompagné par les associations locales commanditées (Tissot, 2007). Mais dans le même temps, cette possibilité d’« ouverture » permet aux individus discriminés de rendre visibles leurs conditions et de repolitiser leur place dans la société. C’est en publiant leurs récits de vie (&lt;em&gt;life story by&lt;/em&gt;) plutôt que leur histoire vécue (&lt;em&gt;life history about&lt;/em&gt;), qu’il est possible de leur attribuer une reconnaissance réflexive, preuve d’une autonomisation dans l’action (Harraway, 1988). C’est l’idée sous-jacente de la création du média HTP radio en 2018, porté par Horizome en collaboration avec un groupe d’habitant·e·s de Hautepierre, eux et elles-mêmes membres du conseil d’administration de l’association. En ce sens, il s’agit d’un &lt;em&gt;médiactiviste&lt;/em&gt; (Cardon et Granjon, 2010) qui veut user de son institutionnalisation médiatique pour prêter son pouvoir de porter la voix. L’idée est alors de déplacer une position sociale et médiatique extérieure (ceux et celles dont on parle) vers une inclusion à faire media (ceux et celles que l’on écoute). La tâche n’est pas simple, HTP radio étant en partie financée par le contrat de ville et récemment, par le fonds de soutien aux « médias d’information sociale de proximité » du ministère de la Culture. Cependant, il prône, &lt;em&gt;via&lt;/em&gt; son processus de production informationnelle « avec pour et par » ses adhérent·e·s, l’émancipation populaire dans sa lignée alternative et libertaire, l’esprit critique et la post-production collaborative devenant les gages de sa relative autonomie. Ainsi, au travers de ce que l’on nomme le design de récit comme un art dramaturgique, il s’agit de traduire collectivement des récits de vie et/ou des histoires de société en sons. Dans la deuxième partie, nous allons pouvoir mettre en exergue la singularité de ce processus médiatique et tenter de rendre visible son &lt;em&gt;régime de vérité&lt;/em&gt; (Foucault, 1979).&lt;/p&gt;
&lt;h1&gt;Partie 2 - L’apport du design narratif au sein de la production de HTP radio : scénariser une éthique commune pour valoriser les paroles et réflexivités populaires&lt;/h1&gt;
&lt;p&gt;Ce que l’on nomme le design de récit pourrait se définir comme l’art ou l’expertise de transformer la production de la narration en juxtaposant différents éléments extraits de leur contexte initial. Appellation largement utilisée dans le domaine du jeu vidéo et du &lt;em&gt;marketing&lt;/em&gt;, il rappelle, en termes de montage, la technique musicale dite de &lt;em&gt;sampling&lt;/em&gt; élaborée par Pierre Schaeffer dans son &lt;em&gt;traité des objets musicaux&lt;/em&gt; (1966). Le compositeur et/ou le designer sonore se positionne ainsi comme un expert du montage. Mais si le design de récit se voit revêtir une potentialité participative, notamment par le biais de ce que Bernard Stiegler nomme l’individuation psychique (2005, p.335), le designer en tant qu’&lt;em&gt;&lt;strong&gt;individu collectif&lt;/strong&gt;&lt;/em&gt; pourrait alors devenir un facilitateur (un allié) de la mise en récit collective, écrite en aval de toute expérimentation éprouvée. C’est ce que l’on va tenter de conceptualiser dans cette partie, en proposant par la pratique du codesign, une fabrique de l’information décentralisée. Pour y parvenir, il est nécessaire de rester critique en nuançant l’hypothèse énoncée dans le sens où la participation citoyenne est surtout utilisée comme un instrument de domination par les pouvoirs publics, surtout lorsque cette dernière est invoquée dans un quartier populaire (Gintrac et Giroud, 2014). Il s’agirait effectivement de prétexter la participation alors qu’il est question de concerter les résidents d’un quartier populaire afin de leur faire accepter une proposition déjà construite en amont (Lefebvre, 1968).&lt;/p&gt;
&lt;h2&gt;2.1 Le podcast, une pratique commune de mise en récit distribuée pour un renversement de la fabrique de l’information ?&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Depuis 2017, la pratique et la réalisation de podcasts&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/003-A/#fn7&quot; id=&quot;fnref7&quot;&gt;7&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; produits ou autoproduits en France ne cesse de se développer, chacun et chacune y trouvant un espace qui leur permettrait de prendre le temps d’interroger une thématique issue du quotidien ou de donner la parole à des individualités ou des groupes invisibles (Goffart, 2017). Pour l’animateur de radio libre, Edgar Szoc : «  Les logiques de domination habituellement à l’œuvre dans la société y sont suspendues le temps d’un podcast, puisque c’est la personne qui parle qui est (en général) aux commandes. Ce besoin de non-mixité est généralement perçu par la société comme un repli communautaire, alors que cette méthode possède un haut potentiel émancipateur lorsqu’elle est envisagée comme un moyen (arriver à plus d’égalité et déconstruire les systèmes de domination) et non une fin » (Szoc, 2017, p.6). Le podcast peut ainsi devenir une alternative médiatique ouverte à la diversité puisqu’en non-mixité. Mais sa mise en forme du point de vue du design sonore, pose cependant la difficulté éthique de la manipulation du son (Volcler, 2017). À l’inverse des États-Unis, où il est courant d’utiliser le &lt;em&gt;storytelling&lt;/em&gt; ; en France, il s’agit le plus souvent de discussions montées où les animateur·ices invitent des personnes qui vivent les situations de discriminations interrogées dans le podcast. Il est effectivement assez rare dans l’ensemble des chaînes actuelles de production de podcasts, de voir également ces personnes participer au questionnement de fond préparatoire, au processus de conception de l’émission ou encore à l’étape du montage ou de la diffusion du podcast. C’est aussi pourquoi au travers de cet article, il devient intéressant d’analyser le processus de co-création radiophonique qui produit une information décentralisée, parce qu’elle se conçoit depuis la périphérie de Hautepierre et ce, de manière collective et distribuée.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La philosophie du libre et les pratiques numériques participatives qui lui sont associées telles que le pair à pair (Bauwens, 2015) ou l’ubuntu, sont invoquées ici pour nous aider à soulever la question de la domination en prenant appui sur l’inversion de la centralité (qu’elle soit numérique ou urbaine) par le biais d’un système de pensée distribué. Prenons l’exemple de Linux qui, pour composer son système d’exploitation &lt;em&gt;Ubuntu&lt;/em&gt;, s’est basé sur la philosophie africaine du « Je par le nous » issue des langues bantoues. Cela a permis de révolutionner par la même occasion la légitimité de l’égo cartésien dans les esprits et les usages des utilisateur·ice·s. On peut y voir une manière dite radicale de contrebalancer l’élitisme du &lt;span class=&quot;underline&quot;&gt;S&lt;/span&gt;avoir et ainsi de jouer de la contradiction et du négatif afin d’affirmer « le besoin de radicalité pour révéler et rendre intolérables toutes les dominations et les injustices » (Caillé, 2021, p.16). Dans notre cas, c’est parce que la périphérie devient notre centralité qu’il devient possible en tant que média de quartier de renverser les regards sur les stigmatisations dont souffrent les résident·e·s de Hautepierre. Effectivement, la théorisation de &lt;em&gt;la ville vue d’en bas&lt;/em&gt; (collectif Rosa bonheur, 2019) nous permet de donner des clés de compréhension sur les usages périphériques de la ville, en proposant différents récits de transformation individuelle par le biais du &lt;em&gt;hacking&lt;/em&gt; social organisé collectivement. Il s’agit de laisser la place et de faire confiance aux propositions populaires pour composer d’autres potentialités d’urbanités légitimes. Cette idée renvoie à bien des égards à la notion d’&lt;em&gt;archipélisation&lt;/em&gt; conceptualisée par le philosophe décolonial Edouard Glissant (1997). En ce sens, on peut la saisir comme un système distribué dont la complexité permet de repenser le monde en en fabriquant de nouveaux (Goodman, 2006). Finalement, cette double pensée combinant philosophie du libre et archipélisation nous permet de justifier les manières de mise en récit radiophonique puisque les sujets des podcasts deviennent les acteurs de leur fabrication. L’adage du « je par le nous » de l’ubuntu est, de ce fait, proposé en expérimentation concrète par le truchement de la fabrique de l’information décentralisée réalisée via le média HTP radio. C’est ce que nous allons investiguer maintenant, en analysant un processus de fabrication spécifique issu d’une résidence de codesign menée entre 2019 et 2022 au sein de HTP radio.&lt;/p&gt;
&lt;h2&gt;2.2 Retour d’expérience sur la fabrique de l’information décentralisée&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;La résidence dénommée «Travail sur le travail » a été conçue comme un outil de design participatif (La 27ème région, 2011) permettant à un groupe hétéroclite &lt;strong&gt;(cf. nbp.2)&lt;/strong&gt;, d’interroger une thématique à partir des divers vécus. Partant de leur position de travaileur·euse·s précaires, tel que bénévoles, sans papiers, mères au foyer, travailleurs et travailleuses racisé·e·s, l’idée était de renverser les à priori sur leur pouvoir d’agir en partant de la philosophie féministe qui démontre que le fait de pouvoir dire est déclencheur de l’émancipation individuelle (Garcia, 2021). Une quinzaine de séances a été réalisée, chacune d’elles évoluant en fonction de celle qui la précédait &lt;strong&gt;(cf. tab.1 : processus résidence &lt;em&gt;Travail sur le travail&lt;/em&gt;)&lt;/strong&gt;. Partant ainsi du processus du &lt;em&gt;design test-erreur&lt;/em&gt; (Desgrandchamp, 2017), il s’agit dans le sens du codesign, d’écrire la méthodologie en aval de l’expérience, permettant de laisser le terrain et donc le groupe d’amateur·ice·s s’organiser. Seule la première séance a été conçue en amont afin de permettre à l’ensemble du groupe de prendre le temps de se rencontrer, de partager un repas et de se raconter les un·e·s aux autres. La dernière séance qui concernait le travail de montage et de remontage, a dû évoluer suite au contexte sanitaire, laissant la place à un·e monteur·euse spécifique par podcast réalisé. C’est par les retours de l’écoute de ces derniers que ce moment est devenu collectif, en utilisant notamment des outils numériques et certains réseaux sociaux tel que &lt;em&gt;whatsapp&lt;/em&gt; ou &lt;em&gt;signal&lt;/em&gt; (en fonction de leur présence sur ces types d’application).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Premièrement, les travaux de Gérard Genette (1972, 1983) autour du récit et de l’acte narratif, permettent d’appuyer notre processus de design de récit décentralisé. Selon lui, l’écriture d’un texte, que l’on peut facilement transposer à l’écriture d’un son (Deshays, 2011), implique des choix techniques qui vont engendrer un résultat spécifique quant à la représentation verbale de l’histoire. Selon lui, ce serait de l’écriture que naît le récit, qui est lui-même composé du discours avec les autres et de l’histoire de soi. Pourtant, l’aspect participatif ici expérimenté remet en question l’écriture pour valoriser sa dimension vivante et muable. En effet, durant la résidence, le processus de conception n’avait pas de linéarité préalable, laissant la place à tout un·e chacun·e d’explorer son histoire personnelle et via les temps en groupe, d’en écrire un récit commun. D’un autre point de vue sur le récit, Paul Ricoeur (1998) a distingué trois éléments pour constituer ce dernier comme une stratégie informationnelle. Il parle de &lt;em&gt;la préfiguration, la configuration et la refiguration&lt;/em&gt;, à saisir comme des séquences successives d’activations spatio-temporelles permettant de fabriquer le récit. La préfiguration permettrait de parler de la mémoire, de « ce récit engagé dans la vie quotidienne, dans la conversation, sans s’en détacher encore pour produire des formes littéraires » (1998, p.45). Il s’agit des temps de concertation du groupe de travail où chacun·e partage son propre vécu en lien à la thématique interrogée. Ensuite, l’étape de configuration rend compte d’un temps construit, soit une trame narrative qui permettrait aux auteur·ices de déployer différentes techniques pour écrire puis composer une histoire fictive symbolisant la richesse des vécus racontés. On peut spécifier ici le format du plateau radio, de l’entretien individuel ou du portrait sonore testés durant la résidence. Enfin, l’étape de refiguration exprime la lecture du récit dans sa dialectique avec l’écriture, et donc traite de l’importance du lecteur/auditeur comme un riposteur à l’étape de configuration. Il s’agit ici des différents va et vient dans la réalisation du montage de la narration sonore qui évolue suite aux retours individuels d’écoute. On parle alors de versions évoluant vers la narration sonore finale. Prenons en exemple le podcast autour du travail spécifiquement féminin, un premier montage recomposant différentes interventions dans les plateaux-radio a permis de déclencher une discussion en groupe sur la portée de la racialisation du travail. En effet, comme l’a expliqué une des personnes motrices de la discussion : « lorsqu’on parle du travail féminin et de Hautepierre, on doit forcément parler du travail racisé comme une autre forme d’assignation de ces dites travailleuses » (notes de terrain, 4 juillet 2021). Le podcast a ainsi évolué en prenant appui sur l’histoire familiale de cette personne pour rendre la justesse à sa théorie &lt;strong&gt;(cf. med.1 : Travail féminin et racialisation du travail)&lt;/strong&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans un deuxième temps, nous nous intéressons à l’art du montage radiophonique pour interroger le régime de vérité (Foucault, 1979) des podcasts produits sur le travail populaire. Très utilisé dans le milieu de la musique, que ce soit dans le champ de la musique savante dite concrète ou celle plus populaire du &lt;em&gt;&lt;strong&gt;hip hop&lt;/strong&gt;&lt;/em&gt;, le &lt;em&gt;&lt;strong&gt;sampling&lt;/strong&gt;&lt;/em&gt; permet de recomposer une narration en utilisant différentes sources que l’on va venir modifier, altérer, transformer à ne plus reconnaître la source. En termes radiophoniques, et plus précisément dans la fabrication d’un podcast, il est intéressant car il devient possible de relier les sources glanées sur internet, les données récoltées en atelier, qu’elles soient savantes, populaires, fictives ou réelles, mais cela pose également la question de la mise à distance vis-à-vis de ces informations et de leur véracité. Reprenons l’exemple du podcast autour du travail féminin et de la racialisation du travail pour nous permettre de mettre en avant ce régime de vérité &lt;strong&gt;(cf. fig.1 : trame narrative podcast&lt;/strong&gt;). HTP radio récolte les informations par les plateaux radio, les entretiens individuels ou les portraits, devenant eux-mêmes des sources de paroles issues du terrain. D’autres informations, comme les morceaux de documentaires ou d’archives, sont glanées sur internet. Elles permettent à titre d’exemple là-bas d’affirmer, de renforcer ou de renverser une opinion émise ici. Et on utilise des fictions artistiques telle qu’un morceau de film ou un titre musical pour traduire une information pointée par les interviewé·e·s considérées comme fragilisante. C’est-à-dire soit qui atteindrait directement leur intégrité ou bien qui affaiblirait leur position de « non sachant » selon le point de vue de l’auditeur·ice.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Afin de permettre de mieux saisir la portée de la mise à distance ainsi que le régime de vérité de chaque type de données utilisées dans ce podcast, nous avons imaginé un outil analytique tridimensionnel évoquant la dimension de l’objet sonore (fréquence/ /vitesse) et reprenant les trois types de vérité que l’on a pu spécifier pour chaque type de sources utilisé dans le podcast &lt;strong&gt;(cf. fig.2 : régime de vérité)&lt;/strong&gt;. On retrouve en &lt;em&gt;&lt;strong&gt;x&lt;/strong&gt;&lt;/em&gt; la &lt;em&gt;&lt;strong&gt;vérité sociale&lt;/strong&gt;&lt;/em&gt;, soit la validité reconnue par les pairs de la personne émettant la vérité. Par exemple, Casey est reconnue par ceux qui réalisent et produisent le &lt;em&gt;&lt;strong&gt;hip hop&lt;/strong&gt;&lt;/em&gt; en tant qu’artiste militante décoloniale. Ensuite, on parle de la &lt;em&gt;&lt;strong&gt;vérité factuelle&lt;/strong&gt;&lt;/em&gt; en &lt;em&gt;&lt;strong&gt;y&lt;/strong&gt;&lt;/em&gt;, où il s’agit de vérifier l’objectivité ou la subjectivité de la donnée en tant que fait. Il s’agit de la vérification d’une opinion ou d’un point de vue individuel. Et enfin, la &lt;em&gt;&lt;strong&gt;vérité analytique&lt;/strong&gt;&lt;/em&gt; en &lt;em&gt;&lt;strong&gt;z&lt;/strong&gt;&lt;/em&gt; concerne les données dont l’analyse de la signification, qu’elle soit sémantique, symbolique ou scientifique, suffit à déterminer sa véracité. On peut prendre en exemple la parole d’une chercheuse strasbourgeoise en droit du travail qui revient sur la notion de féminisation du travail ou bien la lecture de l’ouvrage de Françoise Vergès vis-à-vis de la déconstruction du fonctionnement de la racialisation du travail au sein de la mondialisation capitaliste. En définitive, ce test de mise en régime de vérité peut fonctionner pour un podcast spécifique mais ne peut pas se généraliser au média lui-même. Ceci illustre aussi notre position ambigüe de médiation, car d’une certaine manière en œuvrant à justifier un processus de conception particulier, on peut tendre à vouloir l’universaliser alors que le participatif, en termes éthiques, ne peut pas se diriger lorsqu’il s’agit d’appuyer les émancipations populaires.&lt;/p&gt;
&lt;h1&gt;Conclusion&lt;/h1&gt;
&lt;p&gt;« Cesser d’opposer citoyenneté et pauvreté, dans les pratiques comme dans les représentations, ne peut se réaliser sans bousculer l’ordre établi » (Carrel, 2013). Ces mots montrent bien à quelles contradictions HTP radio doit se confronter. De la stigmatisation à l’émancipation, de la transmission d’un savoir à l’organisation automédiatique, il y a ce souhait de troubler une certaine division du travail, un certain nombre d’images et d’injonctions. Du côté de l’État, dont nous devrions appliquer sa politique de la ville en raison des subventions reçues, nous sommes perçus comme des agents de l’ordre public. Du côté des habitant.e.s, nous sommes, à tout moment, susceptibles de n’être plus que des potentielles « balances, des flics, des journalistes racoleurs… » (notes de terrain, 1&lt;sup&gt;er&lt;/sup&gt; mai 2019). Entre les deux, le désir de nourrir un mouvement social à l’aune de nos recherches, le désir de faire office de traducteur·ice, de passeur·ice, de l’un ou de l’autre côté de la barrière institutionnelle, nous assigne à la complexité de la réflexion.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La posture d’HTP radio en tant que structure automédiatique est indéniablement ambiguë. Alors que la capacitation habitante est le cœur du projet, nous n’avons toujours pas réussi à faire naître, au cœur du média, une dynamique autogérée par les habitant.e.s. Toutefois, notre volonté première, celle de créer un canal susceptible de porter des voix alternatives, voire dissidentes vis-à-vis du discours hégémonique sur les quartiers populaires, demeure intacte. Notre éthique est celle, mouvante et aux contours flous, de l’artivisme (Ouardi et Lemoine, 2010). Dans un contexte géographique et socio-économique, où l’agir et le revendicatif ne sont pas opérationnels parce que les moyens pour « organiser la confrontation démocratique entre la population et les pouvoirs publics » semble caduc (Carrel, 2013), notre posture, entre média alternatif, structure associative consultative et participative, et automédia, est une négociation permanente entre formes et discours, entre arts et pratiques politiques. Nous ne pouvons pas « fétichiser la production d’information sur internet » (Cardon et Granjon, 2010). Celle-ci, prise dans sa dimension purement individuelle, nous sépare des enjeux collectifs de notre média. Nous ne pouvons pas non plus idolâtrer le participatif et « renvoyer l’entière responsabilité de la participation aux pauvres et à dégrader la citoyenneté en civisme » (Murard, 2009). En définitive, loin des rhétoriques sécuritaires et des appels à l’ordre, il nous reste à trouver des formats et des contenus pour mener à bien une entité qui fabriquerait autre chose que du consentement, c’est-à-dire du &lt;em&gt;bouleversement&lt;/em&gt; (Carrel, 2013) ou de la &lt;em&gt;turbulence&lt;/em&gt; (Dupuis-Déri, 2016).&lt;/p&gt;
&lt;section class=&quot;footnotes&quot;&gt;
&lt;ol class=&quot;footnotes-list&quot;&gt;
&lt;li id=&quot;fn1&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Voir Alain Rey (2012), dictionnaire historique de la langue française, p.1136. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/003-A/#fnref1&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn2&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Le groupe comprend 12 personnes dont une chercheure indépendante en intervention sociale, originaire de Hautepierre ; deux hommes sans papiers, fondateurs d’un collectif autonome ; une artiste et une présidente associative, habitantes de Hautepierre, membres du CA de Horizome et marraines de HTP radio ; une ancienne volontaire en service civique, en demande de logement ; une personne bénévole, monteuse audio-visuelle, deux étudiantes, en design et en histoire, en stage à HTP radio ainsi que deux membres du comité opérationnel de Horizome : un artiste coordinateur du projet et une chercheure en design à l’Université de Strasbourg. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/003-A/#fnref2&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn3&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Voir l’étude menée par le CNLE : &lt;a href=&quot;https://www.cnle.gouv.fr/definitions-de-la-pauvrete.html&quot; target=&quot;_blank&quot;&gt;&lt;span class=&quot;underline&quot;&gt;https://www.cnle.gouv.fr/definitions-de-la-pauvrete.html&lt;/span&gt;&lt;/a&gt;, consulté le 01/03/22 &lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/003-A/#fnref3&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn4&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Voir SIG de la politique de la ville, &lt;a href=&quot;https://sig.ville.gouv.fr/Territoire/QP067011&quot; target=&quot;_blank&quot;&gt;&lt;span class=&quot;underline&quot;&gt;https://sig.ville.gouv.fr/Territoire/QP067011&lt;/span&gt;&lt;/a&gt;, consulté le 28/03/22 &lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/003-A/#fnref4&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn5&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;La part des personnes de moins de vingt-cinq ans à Hautepierre est estimée en 2020 à &lt;strong&gt;41,9 % de la population (INSEE)&lt;/strong&gt; &lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/003-A/#fnref5&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn6&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Pour exemple similaire, voir la recherche participative « Pop-Part » (coordination scientifique : Marie-Hélène Bacqué et Jeanne Demoulin), &lt;a href=&quot;https://jeunesdequartier.fr/&quot; target=&quot;_blank&quot;&gt;&lt;span class=&quot;underline&quot;&gt;https://jeunesdequartier.fr/&lt;/span&gt;&lt;/a&gt;, consulté le 24/05/22. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/003-A/#fnref6&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn7&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;On peut citer pour exemple la chaîne de production et de diffusion de podcasts &lt;em&gt;Binge audio,&lt;/em&gt; produisant depuis 2017, des émissions dites engagées, comme &lt;em&gt;Les couilles sur la tables&lt;/em&gt; (Victoire Tuaillon, 2017) ou &lt;em&gt;Kiffe ta race&lt;/em&gt; (Rokhaya Diallo et Grace Ly, 2018). &lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/003-A/#fnref7&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;/ol&gt;
&lt;/section&gt;
</content>
    </entry>
    
    <entry>
      <title>[Event] Automedias : Mediactivism Disrupted ?
      </title>
      <link href="https://automedias.org/en/event/005-E/"/>
      <updated>2024-07-12T00:00:00Z</updated>
      <id>https://automedias.org/en/event/005-E/</id>
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      </author>      
      <content xml:lang="en" type="html">&lt;h1&gt;Presentation&lt;/h1&gt;
&lt;p&gt;“Whether it is the self-media gesture produced on the fly by a single individual with a smartphone, or the collective auto-media enterprise already seen in the field of democratic struggles and experiments, which reinvents the forms of tactical media and of mediactivists, automediation refers to the self-production and self-communication of political information through the use or reinvention of digital communication devices and circuits.”  This is the definition of Automedia given in the introduction to the collective research dossier published by the organization of the same name in issue 6 of Les Cahiers Costech.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Yet if automedia and automediation seem to have inherited the avant-garde of tactical media — or, more broadly, of the mediactivist tradition — their reinvention in the age of technology, digital platforms, and Artificial Intelligence appears, even today, rather an issue to be conquered than an established socio-technical reality. While a media transformation is indeed underway as a result of the conditioning brought about by the digitization of communication media, this does not guarantee a renewal of the political issues targeted by the mediactivist tradition.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On the contrary, the infrastructural context in which these new practices are developing seems to bear witness more to the cultural mutations of information capitalism than to a renewal of the counter-hegemonic posture  proper to mediactivism, which would require — among other things — technological sovereignty and a new media economic organization. With the exception of a few digital programs (such as Discord, Mastodon, Telegram or Mobilizon), communication on the Internet today takes place primarily on the major platforms of digital capitalism, whether American (Facebook, X, YouTube, Instagram, Twitch, Linkedln, etc.) or Chinese (TikTok). This applies to the vast majority of information disseminated online, irrespective of the political leaning or intent of its source.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;More precisely, the digital turn of mediactivism seems to empty the movement of its radicality, as if in an attempt to defuse its political ambition, while capitalizing on the digital wills and expressions of its participants. While mediactivism are likely to glean new political potential from digital technologies and Artificial Intelligence , we hypothesize here that its political aims are being corrupted by the techno-economic context to which they are now subject — a process that Bernard Stiegler calls disruption.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;In his book États de choc, Bêtise et savoir au 21ème siècle , Stiegler develops Naomi Klein’s analyses published in La Stratégie du choc:la montée d’un capitalisme du désastre  to conceptualize a &amp;quot;strategy of technological shock in which it is the conditions of autonomy and heteronomy of academic institutions in the broadest sense […] that are radically modified &amp;quot; by a techno-economic context conducive to destructive innovation. Stiegler later redeveloped this analysis in Dans la Disruption, Comment ne pas devenir fou?  to generalize this process beyond the assault on state institutions by libertarian techno-capitalism.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;However, the major interest of Stieglerian analysis lies in concepts aimed at deconstructing the posture of political opposition in order to renew forms of combat (becoming techno-political) and to elicit responses specific to its technological devenir. Following in the footsteps of Jacques Derrida , Stiegler recalls the pharmacological nature of technology (that all technology is both poison and remedy) and advocates bifurcation rather than revolution as a strategy for combating disruption. If “the [pharmaco-political] question is always to turn poison into remedy”, then the political challenge is no longer so much to oppose this process of transformation, in order to return to the mediactivist tradition, as to bifurcate it towards digital politico-media forms that can resolve certain aporias of the mediactivist tradition.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Thus, we propose the term automedia to describe the media concept that has emerged      from the disruption of mediactivism by digital capitalism, redefining the mediactivist as YouTuber or TikToker . The stakes of this seminar are twofold. Firstly, it will explore the hypothesis of this disruption, which constitutes automedia as a destructive innovation of the mediactivist movement. Secondly, it will examine the devenir and potential forms of a pharmaco-politics of automedia, in order to conceptualize and shape its positive devenir .&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Several developments allow us to characterize this disruption and to distinguish the automedia model that is emerging from the mediactivist model from which it originated. We note two major evolutions in relation to mediactivism:auto-media implicates principles of both self-production and technological auto-mation within media production companies. The term thus synthesizes a semantic declension from the prefix “auto-” to produce at least two meanings.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;In the technical history of mediactivism, the dynamics of self-production were reserved for a few initiates from the world of audiovisual and/or film production, who came together in groups to form a collective factory. In contrast, the automediated factory lends itself to individual practice and embodiment by any user of digital communication devices and platforms, without requiring specialized technical (audiovisual) or technological skills. Furthermore, the processes of technological auto-mation are today being renewed by the digital technologies and Artificial Intelligence of today are now  bringing the circulation of information into a new era of media production that did not exist at the birth of mediactivism half a century ago.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;The monthly sessions of this seminar, which will run until the summer of 2024, will each examine some of the salient points of this disruption. They will also attempt to propose bifurcations in order to constitute the concept of automedia and the practice of automediation as a positive transformation of mediactivism in the digital age and Artificial Intelligence.&lt;/p&gt;
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      <title>[Event] Deepfake
      </title>
      <link href="https://automedias.org/en/event/004-E/"/>
      <updated>2023-05-10T00:00:00Z</updated>
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      <author>
        <name></name>
      </author>      
      <content xml:lang="en" type="html">&lt;h1&gt;Presentation&lt;/h1&gt;
&lt;p&gt;Since Greek antiquity, the rhetorical tradition has proposed to conceive and apprehend the search for truth differently from the Western philosophical tradition that was born with Plato. Platonic politics wished to control the city by subjecting political expression to the philosophical concept, whereas rhetoric opposed the logocratic and universal claim of philosophy, in the name of the diversity of subjectivities and forms of life that composed the demos, and justified democratic deliberation as a form and process of agreement and democratic agency.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;This symposium aims to develop a critique of the current debates against Post-Truth and fakeness, led today by Big Tech in an effort to ensure its hegemony on the process of subjectivation  and to control the political expression of the demos through the control of the digital economy, which today includes the economy of creation and economy of imagination. In addition to the critical force of the rhetoric that we wish to rehabilitate, in order to denounce the illusion of a digital democracy through the current platforms of digital capitalism, this colloquium would like to suggest a different approach to the problems related to the deepfake by proposing an articulation between a Critical Digital Rhetoric and a Digital Political Economy.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Rather than censoring the new combination of Fakeness and Artificial Intelligence, called the deepfake, as Big Tech is doing today, we wish to reintegrate the production of deepfake in a new digital political economy, which would exploit the rhetorical potential of deepfake in a new economy of digital democracy. The latter would face the challenge of revealing the democratic value of the deepfake through the possibility of a circulation and a reappropriation of symbolic images as well as a digital hermeneutic. It is thus a new rhetorical paradigm of digital democracy that we wish to promote as an alternative to the alienating alliance of surveillance capitalism, computational capitalism, computational sciences, and data sciences.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/007-A/&quot; target=&quot;_blank&quot;&gt;Read the argument&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
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      <title>[Event] Automedias
      </title>
      <link href="https://automedias.org/en/event/003-E/"/>
      <updated>2022-06-22T00:00:00Z</updated>
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      <author>
        <name>Igor Galligo, Cemil Sanli</name>
      </author>      
      <content xml:lang="en" type="html">&lt;h1&gt;Présentation&lt;/h1&gt;
&lt;p&gt;Comme vous le savez, nous n’avons pas tous le même accès aux médias. Certaines classes sociales et opinions sont moins privilégiées que d’autres, voire invisibilisées, et cela nous le remarquons chaque jour sur les plateaux télé et dans la presse. Une majorité mise sous silence, qui s’est manifestée autrement avec le mouvement des Gilets Jaunes, et notamment grâce à un nouveau phénomène socio-technique : l’AUTOMEDIA !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L’AUTOMEDIA est né de l’association de la fonction vidéo des smartphones et de la fonction partage des réseaux et applications numériques. Il ou elle est un.e citoyen.ne, militant.e ou simple amateur.rice, qui décide par lui-même ou elle-même, de contribuer à la production et à la diffusion d’une information d’intérêt public par des moyens de captation, d’enregistrement et de communication numériques.
En échangeant collectivement des images, des paroles, ou des histoires, l’automedia contribue aussi à la constitution de valeurs, de rêves et de combats communs, qui font émerger de nouvelles communautés politiques.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En France, le mouvement des Gilets Jaunes s’est propagé à une vitesse extraordinaire en s’appropriant des technologies automédiatiques. Il a pu tisser un réseau médiatique alternatif face aux chaînes d’information dominantes, qui lui a conféré une puissance de socialisation sans précédent depuis 50 ans.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais dans leur écrasante majorité, les automédias n’existent aujourd’hui qu’à travers les réseaux sociaux et supports d’un capitalisme numérique. Facebook, Twitter, YouTube, Instagram, TikTok, et d’autres, sont des entreprises privées qui répondent aux valeurs et aux logiques d’un modèle économique aliénant et discriminant. L’opacité des algorithmes de recommandation, les contraintes en matière de publication, la censure ou l’autocensure, la suppression arbitraire de certains groupes, l’existence souterraine d’une économie des médias consumériste et productiviste fondée sur le narcissisme, la publicité, le clash, l’émotion, la pulsion, etc. limitent aujourd’hui les ambitions politiques des automédias. Ceux-ci sont en réalité conditionnés par des designs numériques qui capitalisent sur les expressions de leurs excitations et de leurs effets sociaux, positifs ou négatifs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans ce contexte, il nous apparaît aujourd’hui indispensable, non seulement de faire reconnaître l’avant-garde automédiatique de cette nouvelle démocratie numérique en train de naître, mais aussi d’inventer de nouvelles infrastructures numériques de l’information qui permettront à leurs usagers d’acquérir une souveraineté sur leurs outils de médiation, ainsi qu’une autonomie (plus qu’une indépendance) sur les valeurs qui sous-tendent les normes et les protocoles de production de leurs informations. Il faut donc que les automédias entrent dans une nouvelle phase d’auto-conception de leurs médias afin de produire des outils cohérents avec les horizons politiques des valeurs et des idéaux qu’ils défendent ou promeuvent.
C’est là le sens du terme « automédia » et c’est le double enjeu de notre évènement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les 22, 23 et 24 juin 2022, nous vous invitons à venir écouter et discuter avec des automédias, des journalistes, des développeurs informatiques et des chercheurs pour participer à une réflexion sur les fondements économiques, politiques et technologiques d’un nouveau système contributif automédiatique&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cet événement gratuit de trois jours aura lieu à La Plaine St-Denis, dans l’auditorium de la Maison des Sciences de l’Homme Paris-Nord, tout près du métro Front Populaire (Terminus ligne 12).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il sera aussi retransmis en direct par la chaîne Le Media, partenaire de notre événement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour participer, venez nombreux !&lt;/p&gt;
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      <title>[Event] Digital Grassroots Democracy
      </title>
      <link href="https://automedias.org/en/event/001-E/"/>
      <updated>2020-03-07T00:00:00Z</updated>
      <id>https://automedias.org/en/event/001-E/</id>
      <author>
        <name></name>
      </author>      
      <content xml:lang="en" type="html">&lt;p&gt;Loin des clichés médiatiques, il faut attester que le mouvement des Gilets Jaunes s’est différencié des luttes politiques françaises antérieures par de nombreux usages, pratiques et projets technologiques, médiatiques et numériques.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les Gilets Jaunes ont habité les réseaux sociaux numériques (Facebook, Instagram, Whatsapp, Telegram, Mastodon, etc.) pour communiquer, se mobiliser, se coordonner, se regrouper. Certains ont fait corps avec de nouvelles technologies audiovisuelles (caméras embarquées, GoPro, smartphones, etc.) pour informer ou documenter des aspects méconnus ou des expériences  vécues au sein du mouvement social. D’autres plus célèbres se sont réappropriés des dispositifs tels que le Facebook
Live pour créer de nouvelles manières interactives de faire communauté.
Au-delà de ces appropriations, les Gilets Jaunes sont aussi devenus des concepteurs de plateformes numériques pour développer de nouveaux outils technologiques d’organisation et de délibération.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les Gilets Jaunes ne se sont donc pas seulement retrouvés sur les ronds-points de France ou venus manifester sur les Champs-Elysées, ils ont en plus imaginé et produit des conceptions numériques de
la politique, fondées sur leurs cultures et leurs enjeux, afin de développer de nouvelles puissances et expériences politiques.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C’est cette nouvelle Démocratie Numérique Populaire que nous souhaitons mettre en discussion le 7 mars entre des chercheurs, des ingénieurs, des designers numériques et bien sûr de nombreux Gilets
Jaunes qui viendront de Paris, de région parisienne et de province.
Nous espérons que les usages et productions numériques des Gilets Jaunes qui seront présentés puissent être nourris par la diversité des intervenants invités qui prendront part aux débats.
L’après-midi, des ateliers communs (intervenants + public) seront organisés pour approfondir ces discussions avec l’ensemble des personnes présentes à l’évènement. Ces ateliers seront animés par
les institutions et associations partenaires, citoyennes, Gilets Jaunes ou spécialisées sur le numérique.
L’évènement sera filmé et retransmis en direct par l’équipe de la chaîne Quartier Général.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous serons également en duplex avec l’Assemblée des Assemblées n°5 des Gilets Jaunes, qui aura lieu à Toulouse, le même jour.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En espérant vous voir nombreux !&lt;/p&gt;
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      <title>[Event] Designing Community
      </title>
      <link href="https://automedias.org/en/event/002-E/"/>
      <updated>2019-04-19T00:00:00Z</updated>
      <id>https://automedias.org/en/event/002-E/</id>
      <author>
        <name></name>
      </author>      
      <content xml:lang="en" type="html">&lt;p&gt;À une époque où l’urgence écologique et sociale fait peser plus que jamais la nécessité d’une nouvelle pensée et fabrique du commun, nous interrogerons le design sur sa capacité à contribuer à la fabrique de son organe culturel, la communauté, à partir de ses ressorts psychosomatiques, l’affect commun et le territoire. Si la recherche en design consiste notamment dans l’invention de nouveaux processus et circuits de production, l’enjeu de ces rencontres consistera à réfléchir à la production de notre être-en-commun à partir des infrastructures de production de notre milieu technique, et de leur capacité à tisser et vivifier des affects communs portés par des enjeux démocratiques, cosmopolitiques et esthétiques. Scientifiques, philosophes, artistes, designers, architectes et entrepreneurs français et européens sont ainsi invités pour réfléchir et formuler ensemble un nouvel âge numérique et participatif de la fabrique de la communauté, appelé de vive-voix par la crise politique exprimée par le mouvement français des Gilets Jaunes.&lt;/p&gt;
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