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  <title>Automedias/</title>
  <subtitle>Une Révolution Médiatique</subtitle>
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  <updated>2026-06-09T20:17:38Z</updated>
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  <author>
    <name>Igor Galligo, Cemil Sanli</name>
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    <entry>
      <title>Pour une fabrique populaire de l’information à l’époque de la post-vérité
      </title>
      <link href="https://automedias.org/fr/publication/001-A/"/>
      <updated>2025-12-13T00:00:00Z</updated>
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      <author>
        <name>Igor Galligo, Ludovic Duhem, Édouard Bouté</name>
      </author>      
      <content xml:lang="fr" type="html">&lt;h1&gt;Argumentaire&lt;/h1&gt;
&lt;p&gt;Si la fabrique institutionnalisée de l’information et sa médiatisation restent principalement l’affaire de professionnels appelés « journalistes », qui répondent à des valeurs, des critères et des protocoles enseignés dans des écoles de journalisme et consignés dans des chartes (ce qui ne contredit pas un constat sur la diversité des genres et des pratiques journalistiques), il semble que la démocratisation de la production et de la communication de l’information transforme aujourd’hui leurs valeurs et fabriques. Cette démocratisation est produite par le développement et l’usage conjoints des technologies numériques de l’information et de la communication (TNIC), des GAFAM, de réseaux sociaux numériques alternatifs (Discord, Mastodon, Telegram, etc.), mais aussi en France par l’avènement de mouvements socio-politiques populaires réclamant davantage de démocratie – et ainsi de pluralisme idéologique et sociologique (Cardon et Granjon, 2013).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C’est ce qu’illustre de manière exemplaire le mouvement populaire des Gilets Jaunes en France (Ertzscheid, 2019) – dont on retrouve plusieurs caractéristiques médiatico-politiques ces quinze dernières années dans d’autres pays, tels que le mouvement « 5 étoiles » en 2009 en Italie, le « Printemps arabe » en 2010, le mouvement de l’« Alt-Right » aux États-Unis en 2016 (concomitant avec la victoire de Donald Trump) ou encore le soulèvement insurrectionnel Hong Kongkais contre le pouvoir de Pekin en 2019-2020. Le mouvement des Gilets Jaunes a conduit à la résurgence et au développement sur Internet de médias dits « populaires »&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/001-A/#fn1&quot; id=&quot;fnref1&quot;&gt;1&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; qui ont réalisé de nombreuses expérimentations médiatico-politiques, individuelles ou collectives, indépendantes d’une formation professionnelle, d’une corporation ou d’une institution de représentation et de légitimation. La fonction vidéo qui équipe les smartphones, associée à l’usage des réseaux sociaux numériques (RSN), a favorisé la démocratisation de la production médiatique (Nova, 2020), en permettant à tout individu de révéler, relayer et rendre public sur Internet des informations à caractère politique, prises sur le vif, comme en témoigne le film de David Dufresne « Un pays qui se tient sage »&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/001-A/#fn2&quot; id=&quot;fnref2&quot;&gt;2&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;, qui compile des dizaines de séquences vidéo réalisées avec des smartphones lors de manifestations des Gilets Jaunes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Avec le mouvement des Gilets Jaunes, un acteur politique est apparu avec force dans le champ des actions et des expériences démocratiques françaises : l’&lt;em&gt;automédia&lt;/em&gt;. Que ce soit le &lt;em&gt;geste auto-médiatique&lt;/em&gt; produit à la volée par un seul individu avec un smartphone, ou &lt;em&gt;l’entreprise collective automédiatique&lt;/em&gt; déjà aperçue dans le champ des luttes démocratiques (Thiong-Kay, 2020) qui réinvente les formes des &lt;em&gt;médias&lt;/em&gt; &lt;em&gt;tactiques&lt;/em&gt; (Garcia et Lovink, 1997) et des &lt;em&gt;médiactivistes&lt;/em&gt; (Cardon et Granjon, 2013), l’&lt;em&gt;automédiation&lt;/em&gt; désigne l’autoproduction et l’autodiffusion de l’information à caractère politique par l’usage ou la réinvention des appareils et circuits de communication numériques. Le geste amateur et le cadre initialement communautaire de la fabrique automédiatique constitue ainsi une extension de la &lt;em&gt;culture maker&lt;/em&gt; au domaine de la fabrique médiatique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cependant, le déploiement des &lt;em&gt;automédias&lt;/em&gt; se réalise aujourd’hui au sein d’un contexte techno-économique de &lt;em&gt;post-vérité&lt;/em&gt;&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/001-A/#fn3&quot; id=&quot;fnref3&quot;&gt;3&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;&lt;em&gt;,&lt;/em&gt; qui est apparu avec l’avènement d’un &lt;em&gt;capitalisme informationnel&lt;/em&gt; (Castells, 1998, 1999a, 1999b) et d’une numérisation de l’information sur l’Internet. Cette évolution techno-économique détermine de nouvelles &lt;em&gt;infrastructures numériques de l’information&lt;/em&gt; qui tendent à valoriser davantage une information pour le &lt;em&gt;capital attentionnel numérique&lt;/em&gt; (Citton, 2017) qu’elle détient que pour sa valeur de vérité ; ce qui perturbe fortement &lt;em&gt;le régime de vérité&lt;/em&gt;&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/001-A/#fn4&quot; id=&quot;fnref4&quot;&gt;4&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; &lt;em&gt;journalistique&lt;/em&gt;, et avec &lt;em&gt;la fonction démocratique&lt;/em&gt; à laquelle il doit être consacré (Arendt, 1954 (1972) ; Revault d’Allonnes, 2018). Selon Bernard Stiegler (2018), &lt;em&gt;le capitalisme numérique néo-computationnel&lt;/em&gt;, en &lt;em&gt;disruptant&lt;/em&gt; les circuits et traitements traditionnels de l’information qui reposaient sur des processus de &lt;em&gt;véridiction, certification et vérification&lt;/em&gt;, altère aujourd’hui tout autant la production de l’information par les organisations journalistiques que sa réception par des publics variés, en provoquant des réactions de défiance, de méfiance, voire de haine envers les institutions journalistiques, alors accusées de trahir leur déontologie (Jost, 2020).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En conséquence, les individus accordent (parfois) davantage de crédit à une information délivrée par un·e proche – tel un automédia avec qui des affects communs sont partagés – que par une information produite et vérifiée &lt;em&gt;(« fact-checked »)&lt;/em&gt; par une institution journalistique&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/001-A/#fn5&quot; id=&quot;fnref5&quot;&gt;5&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. Il en résulte une crise des institutions et organisations journalistiques ainsi qu’une substitution des productions journalistiques par celles des automédias en tant que sources d’information, notamment pour &lt;em&gt;les publics appartenant aux classes populaires&lt;/em&gt;, mais sans que ceux-ci ne formulent et ne se réfèrent à ce que nous pourrions nommer : un &lt;em&gt;régime de vérité automédiatique&lt;/em&gt;. Ainsi, le contexte techno-économique de &lt;em&gt;post-vérité,&lt;/em&gt; sous le règne des GAFAM, favorise aujourd’hui l’explosion du genre automédiatique (en particulier sur YouTube), en faisant fi de toute &lt;em&gt;critériologie de droit&lt;/em&gt; &lt;em&gt;et de toute domination du droit sur le fait&lt;/em&gt; (Stiegler, 2018) ; ce qui le constitue en retour – et souvent malgré lui – comme un acteur de la &lt;em&gt;post-vérité.&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Or, il importe de ne pas réduire le genre automédiatique aux formes « gafamisées » à partir desquelles se développent aujourd’hui les designs et circuits techno-économiques de production et de réception de l’information, et dans lesquels se trouvent aujourd’hui enfermés un grand nombre d’automédias. Bien que la figure dominante du &lt;em&gt;YouTuber&lt;/em&gt; cristallise cette subjectivation techno-économique du genre automédiatique, et tandis que certains détracteurs du genre, qui se revendiquent d’une éthique journalistique, opposent le genre automédiatique et la production de vérité, nous postulons au contraire que cette opposition n’est pas valide si nous distinguons le genre automédiatique du contexte techno-économique au sein duquel il émerge aujourd’hui.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En effet, la conquête de &lt;em&gt;l’autonomie des automédias&lt;/em&gt; ne repose pas seulement sur celles de leurs libertés d’actions (ou d’entreprises) et de leurs indépendances financières – problèmes dont il a déjà largement été discuté au sein du milieu journalistique (Ramonet, 2011 ; Plenel, 2018, 2020, etc.) – mais aussi sur leurs capacités à réinventer leurs infrastructures technologiques et économiques ainsi que les valeurs, les normes, et les protocoles de production de l’information afin d’&lt;em&gt;établir leurs nécessités et légitimités démocratiques et scientifiques&lt;/em&gt;. Il ne s’agit donc pas seulement de faire un usage politique d’une technologie commercialisée sur smartphone, mais de concevoir et de produire de nouvelles &lt;em&gt;puissances&lt;/em&gt; (Lordon, 2015) &lt;em&gt;techno-politiques&lt;/em&gt; à travers des projets collectifs à la fois technologiques, politiques et médiatiques. La catégorie des &lt;em&gt;médias indépendants&lt;/em&gt; est donc appelée à évoluer vers celle des &lt;em&gt;automédias,&lt;/em&gt; au sens littéral et exhaustif du terme « auto- », qui signifie « par soi-même », incluant dans une perspective &lt;em&gt;médiartiviste&lt;/em&gt; (Citton, 2017) &lt;em&gt;l’auto-design des circuits de production et de communication d’information&lt;/em&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si comme l’affirme Jean-Marie Charon, « la reconquête de la confiance ne passe pas que par l’exercice de vérification&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/001-A/#fn6&quot; id=&quot;fnref6&quot;&gt;6&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;»&lt;em&gt;,&lt;/em&gt; nous souhaitons interroger dans ce dossier l’hypothèse que la production d’une information vraie et les conditions de sa crédibilité auprès d’un public appartenant aux classes populaires peuvent être réagencés dans un design numérique et économique nouveau par le genre automédiatique. Ce dossier aura pour enjeu de proposer une réflexion sur les fondements et modèles épistémologique, économique, politique et technologique d’un nouveau &lt;em&gt;régime de vérité automédiatique,&lt;/em&gt; qui favorise non seulement la démocratisation de la production et de la communication de l’information, mais en outre la réinvention de la valeur de &lt;em&gt;vérité informationnelle&lt;/em&gt;, ainsi que celle de &lt;em&gt;crédibilité informationnelle&lt;/em&gt;, &lt;em&gt;à partir&lt;/em&gt; et &lt;em&gt;auprès&lt;/em&gt; de publics populaires – c’est-à-dire la réinvention des rapports entre médias, vérité et démocratie par le genre automédiatique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comment les infrastructures numériques ont-elles transformé les pratiques &lt;em&gt;makers&lt;/em&gt; des &lt;em&gt;médias tactiques&lt;/em&gt; et du &lt;em&gt;médiactivisme&lt;/em&gt; pour donner naissance au &lt;em&gt;« tournant participatif »&lt;/em&gt; puis &lt;em&gt;au genre automédiatique&lt;/em&gt; ? À quels &lt;em&gt;dispositifs de pouvoir&lt;/em&gt; (Foucault, 1994) techno-économique les automédias sont-ils aujourd’hui assujettis et contraints dans l’expérimentation de nouvelles individuations automédiatiques ? Quelles sont les nouvelles valeurs, normes et protocoles médiatico-politiques portées et fabriqués par les automédias ? Comment redesigner la fabrique de l’information par des processus et circuits participatifs/contributifs pour &lt;em&gt;produire confiance et vérité en l’information au sein de milieux populaires&lt;/em&gt; ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Afin de travailler ces questionnements, nous invitons les contributeur·trices à s’inscrire dans l’un des quatre axes d’étude suivants :&lt;/p&gt;
&lt;h2&gt;1/ Automédias : descriptions et typologies&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;Comment les infrastructures numériques ont-elles transformé les pratiques makers des medias tactiques et du médiactivisme pour donner naissance au « tournant participatif » puis au genre automédiatique ?&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les travaux s’inscrivant dans ce premier axe contribueront à proposer un panorama empirique et phénoménologique des automédias à partir d’une analyse des (infra-)structures, des individualités et des organisations automédiatiques existantes en France. Les contributions s’appuieront sur des entretiens réalisés avec des automédias pour nourrir ce premier axe de recherche. Ils auront pour enjeu d’approfondir une réflexion sur leurs processus d’individuation à partir des potentialités offertes par les infrastructures numériques, et notamment du &lt;em&gt;« tournant participatif ». Les sciences de l’information et de la communication, les sciences politiques et la sociologie des médias&lt;/em&gt; pourront être convoquées pour cet &lt;em&gt;objectif descriptif et typologique.&lt;/em&gt; Les infrastructures numériques de communication sur lesquels se développent les automédias permettent aujourd’hui une grande diversité des pratiques automédiatiques. Ils constitueront les matériaux de base nécessaires à l’élaboration de ce panorama. Les facteurs distinctifs suivants pourront être considérés :&lt;/p&gt;
&lt;ul class=&quot;minor duo&quot;&gt;
&lt;li&gt;
&lt;p&gt;Le matériel numérique de captation (sonore, vidéo)&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li&gt;
&lt;p&gt;Le matériel de création numérique pour l’édition textuelle, sonore ou vidéo.&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li&gt;
&lt;p&gt;Les plateformes numériques ou réseaux sociaux utilisés (YouTube, Discord, Twitch, Facebook, Twitter, Mastodon, Peer-Tube, etc.)&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li&gt;
&lt;p&gt;Le mode d’expression (textuel, vidéo, sonore)&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li&gt;
&lt;p&gt;Le format d’expression (edito, zapping, interview, enquête, analyse ; direct ou différé ; improvisé ou lecture d’un prompteur, etc.)&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li&gt;
&lt;p&gt;Le contexte d’enregistrement (en studio ou en extérieur)&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li&gt;
&lt;p&gt;Le mode de financement (autofinancement, accès payant aux usagers, commission sur publicité, crowdfunding (quels outils numériques ?), financement public, etc.)&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li&gt;
&lt;p&gt;L’échelle d’investigation (locale, nationale, etc.)&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li&gt;
&lt;p&gt;Le rapport à un territoire ou à une communauté (revendication d’une échelle ou d’une culture territoriale ou communautaire.)&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li&gt;
&lt;p&gt;Le rapport à une idéologie politique&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li&gt;
&lt;p&gt;L’initiative du projet (individuelle ou collective)&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li&gt;
&lt;p&gt;Le rapport à la création collective ou participative&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li&gt;
&lt;p&gt;Le processus de création d’information (production d’information à partir d’interview ou d’enquêtes de terrain brutes, ou d’analyses de textes, de vidéos, d’enquêtes journalistiques).&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li&gt;
&lt;p&gt;Le profil sociologique des automédias&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li&gt;
&lt;p&gt;Le profil sociologique du public&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li&gt;
&lt;p&gt;Les trajectoires personnelles des automédias&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li&gt;
&lt;p&gt;Les relations d’interdépendance&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li&gt;
&lt;p&gt;Les relations d’influence&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li&gt;
&lt;p&gt;Les cartographies de l’offre automédiatique établie par les automédias eux-mêmes&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li&gt;
&lt;p&gt;Les rapports d’opposition ou d’influence avec le journalisme&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li&gt;
&lt;p&gt;Les interactions avec le public&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;/ul&gt;
&lt;h2&gt;2/ Les automédias face au capitalisme numérique : analyse d’un rapport de force techno-économique.&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;À quels dispositifs de pouvoir techno-économique les automédias sont-ils aujourd’hui assujettis et contraints dans l’expérimentation de nouvelles individuations automédiatiques ?&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous invitons les travaux s’inscrivant dans cet axe à décrire et analyser les rapports de forces techno-politiques et dispositifs technologiques qui contraignent les &lt;em&gt;individuations automédiatiques&lt;/em&gt;&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/001-A/#fn7&quot; id=&quot;fnref7&quot;&gt;7&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; dans leurs processus d’expression et de communication. Celles-ci désignent le processus d’individuation et de singularisation des automédias, en ce que l’automédia est toujours constitué par un individu ou un collectif d’individus en relation avec un public auquel il s’adresse et avec lequel il communique, et des dispositifs, appareils ou prothèses techniques qui lui permettent d’enregistrer et de diffuser des flux sonores et vidéos. Cependant, ces &lt;em&gt;individuations&lt;/em&gt; &lt;em&gt;automédiatiques&lt;/em&gt; sont prises dans des &lt;em&gt;dispositifs de pouvoir&lt;/em&gt; (Foucault, 1994) qui cadrent, orientent ou font obstacle à leurs projets afin de constituer des &lt;em&gt;subjectivations&lt;/em&gt; &lt;em&gt;automédiatiques&lt;/em&gt;&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/001-A/#fn8&quot; id=&quot;fnref8&quot;&gt;8&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. En effet, les automédias sont aujourd’hui &lt;em&gt;saisis&lt;/em&gt; dans des rapports de forces, parfois guerriers&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/001-A/#fn9&quot; id=&quot;fnref9&quot;&gt;9&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;, qui travaillent et agissent en profondeur sur leur dynamique d’individuation*. Ces dispositifs de pouvoir* les transforment alors en dynamiques de subjectivation, c’est-à-dire en médias dont l’individuation est &lt;em&gt;assujettie&lt;/em&gt; aux acteurs technologiques et économiques dominants. Dans la perspective de notre réflexion sur &lt;em&gt;les infrastructures technologiques de la post-vérité&lt;/em&gt;, nous souhaitons interroger un nouveau rapport de forces qui confronte les individuations automédiatiques aux grandes infrastructures technologiques privées qui leurs servent de supports d’expression et de communication. En soumettant celles-ci à différents règlements, designs et algorithmes édictés et produits par ces plateformes numériques (YouTube, Twitter, Facebook, etc.) – qui répondent notamment aux valeurs et logiques du &lt;em&gt;capitalisme numérique&lt;/em&gt; (Srnicek, 2018), et conséquemment aux mécanismes de la &lt;em&gt;grammatisation&lt;/em&gt; (Citton, 2014), du &lt;em&gt;néo-computationnalisme&lt;/em&gt; (Stiegler, 2013, 2018) et de la &lt;em&gt;gouvernementalité algorithmique&lt;/em&gt; (Rouvroy, Berns, 2013) – les automédias sont confrontés à une lutte contre ces infrastructures pour la défense de leurs libertés d’expression et de communication des informations qu’ils produisent, mais aussi à une guerre attentionnelle pour révéler certaines informations, ainsi qu’ à des luttes pour en garantir la vérité et la crédibilité. L’enjeu de ce deuxième axe de recherche consistera à décrire les mécanismes et contraintes technologiques exercées par les grandes plateformes du capitalisme numérique sur les défis d’attention, de liberté, de vérité et de crédibilité des automédias.&lt;/p&gt;
&lt;h2&gt;3/ Les nouvelles valeurs, normes et protocoles automédiatiques&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;Quelles sont les nouvelles valeurs, normes et protocoles mediatico-politiques portés et fabriqués par les automédias ?&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le contexte de la &lt;em&gt;post-vérité,&lt;/em&gt; se consolidant dès la seconde moitié des années 2010, semble aujourd’hui renouveler certaines distinctions entre journalisme et automédias, sur fond de conflits parfois violents entre leurs membres. En effet, nombre d’institutions journalistiques accusent les automédias d’être les auteurs ou les relais de thèses &lt;em&gt;complotistes.&lt;/em&gt; Certaines de ces thèses dénoncent le contrôle des productions des organisations journalistiques par les sociétés capitalistes qui les financent, et en déduisent des processus de corruption de la déontologie journalistique qui masquent notamment les choix d’orientations idéologiques des informations ou enquêtes journalistiques fabriquées&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/001-A/#fn10&quot; id=&quot;fnref10&quot;&gt;10&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. L’accusation de complotisme portée par certaines institutions journalistiques contre la production de &lt;em&gt;fake news automédiatiques&lt;/em&gt; ou la prétendue « débilité » des analyses produites par certains automédias jette en retour un discrédit sur l’ensemble du genre automédiatique, accusé de manquer d’objectivité, d’impartialité, ou encore de distinction entre &lt;em&gt;un&lt;/em&gt; &lt;em&gt;fait&lt;/em&gt; et &lt;em&gt;une opinion&lt;/em&gt;. Cela engendre en réaction une lutte interne chez certains automédias pour &lt;em&gt;convaincre de la vérité et de la crédibilité des informations qu’ils produisent ou transmettent auprès de leurs publics&lt;/em&gt;. Rappelons que sur le plan de la normativité démocratique, &lt;em&gt;l’énonciation de&lt;/em&gt; &lt;em&gt;vérités&lt;/em&gt; &lt;em&gt;de fait&lt;/em&gt; est considérée comme une valeur nécessaire à l’information de &lt;em&gt;l’opinion publique et de l’instruction publique&lt;/em&gt; (Arendt, 1954 (1972) ; Revault d’Allonnes, 2018). Les automédias, en tant qu’acteurs nouveaux du combat démocratique, sont donc sommés d’en garantir la prégnance dans leurs productions. Cette lutte entre journalisme et automédia permet ainsi la réélaboration de valeurs médiatiques alternatives en même temps que la constitution de nouvelles communautés médiatico-politiques. Portés par des ambitions démocratiques et étouffés par le rapport de force techno-économique mentionné, cet axe vise à mettre en lumière l’effort de création normative des automédias sur les valeurs, les normes et les protocoles qui sous-tendent la production de leurs informations – distinctement de certains standards journalistiques. À l’instar des &lt;em&gt;outsiders&lt;/em&gt; du champ littéraire – dont Pierre Bourdieu décrivit les logiques d’émancipation et d’autonomisation de la modernité littéraire dans son ouvrage &lt;em&gt;Les règles de l’art&lt;/em&gt;, &lt;em&gt;genèse et structure du champ littéraire&lt;/em&gt; (Bourdieu, 1992) – les automédias nous semblent aujourd’hui promis à (co-)écrire le récit de leur &lt;em&gt;subsistance&lt;/em&gt;, de leur &lt;em&gt;existence&lt;/em&gt; et de leur &lt;em&gt;consistance&lt;/em&gt;&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/001-A/#fn11&quot; id=&quot;fnref11&quot;&gt;11&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; (Stiegler, 2013) au travers d’un dialogue comparatif avec les principes, organisations et pratiques du journalisme.&lt;/p&gt;
&lt;h2&gt;4/ Design participatif, vers de nouveaux circuits de production de l’information pour les automédias&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;Comment redesigner la fabrique de l’information par des processus participatifs pour produire confiance et vérité en l’information au sein de milieux populaires&lt;/em&gt; ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La question du &lt;em&gt;design&lt;/em&gt; n’est pas une question périphérique ou superficielle pour les individuations automédiatiques. Le rapport de force techno-économique correspondant énoncé plus haut suppose une certaine &lt;em&gt;conception de l’information&lt;/em&gt;, au quadruple sens de l’idée de ce qu’elle doit être, de la forme qu’elle doit prendre, de la manière de la produire et de l’usage que l’on peut en faire. Mais plus concrètement, à travers les plateformes numériques dominantes, c’est toute une conception standardisée (par une logique consumériste et calculatoire), une production automatisée (par la puissance algorithmique), une esthétique formatée (par un graphisme autoritaire et une interface fermée) et un usage contrôlé (par des restrictions, des interdictions et des captations de données) qui s’impose sans participation aux conditions de production et de communication de l’information.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans ce dernier axe, il s’agit alors de s’interroger non seulement sur le rôle du design de l’information sur l’information elle-même, c’est-à-dire sur l’effet que produit le “milieu technique” (Simondon, 2012) sur la nature, la perception, la signification et l’utilisation de l’information ; mais de comprendre surtout en quoi la participation au design de l’information est nécessaire pour répondre aux enjeux de vérité et de crédibilité associés à la lutte contre la &lt;em&gt;post-vérité&lt;/em&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au-delà des enjeux esthétiques comme des enjeux praxéologiques ou pragmatiques, le design participatif pose une question clairement &lt;em&gt;politique&lt;/em&gt;, d’une part quant à la capacité des individus en démocratie à &lt;em&gt;délibérer&lt;/em&gt; sur les moyens et les fins de la production de l’information (Zask, 2011) ; et d’autre part quant à la reconnaissance des &lt;em&gt;exclus&lt;/em&gt; de la participation et à la prise en compte des opposants à la participation comme mot d’ordre à contester.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le design participatif de l’information, en tant que fabrique démocratique, est à cet égard “pharmacologique” au sens de Stiegler, et nécessite par conséquent un examen poussé de sa &lt;em&gt;toxicité&lt;/em&gt; pour les individuations automédiatiques, du côté des producteurs comme des récepteurs de l’information qui se &lt;em&gt;prolétarisent&lt;/em&gt; en perdant leur savoirs réciproques (enregistrer, analyser, interpréter, critiquer) alors qu’elle devrait être le support et le modèle d’une individuation collective ou plus précisément le lieu d’un processus de &lt;em&gt;transindividuation&lt;/em&gt;&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/001-A/#fn12&quot; id=&quot;fnref12&quot;&gt;12&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. Une critique qui peut être notamment formulée à travers les travaux de Claire Bishop sur &lt;em&gt;l’art participatif&lt;/em&gt; (Bishop, 2012). Corrélativement, cette pharmacologie des automédias permettrait d’évaluer et d’expérimenter la pertinence du paradigme &lt;em&gt;contributif&lt;/em&gt; – en différence avec le paradigme participatif – pour l’élaboration d’un design de l’information compris comme &lt;em&gt;une&lt;/em&gt; &lt;em&gt;science et une fabrique populaires de l’information à l’époque de la post-vérité.&lt;/em&gt; Il s’agirait ainsi de &lt;em&gt;co-concevoir&lt;/em&gt; et d’expérimenter avec des automédias des &lt;em&gt;formes contributives&lt;/em&gt; d’un &lt;em&gt;nouveau design territorialisé de l’information&lt;/em&gt; luttant contre la défiance, voir la méfiance, issue de la prolétarisation et de la déterritorialisation (engendrée par le design algorithmique des plateformes médiatiques et automédiatiques). Dans ce but, les nouvelles technologies de l’Open Source Intelligence (OSINT) pourront être considérées. Cette lutte s’opère notamment par un processus d’appropriation des technologies par les habitant·e·s des territoires qui les transforment en retour à différentes échelles de la localité (par exemple du quartier au village, de la métropole à la région voire jusqu’à la biosphère). Les pratiques d’appropriation, de détournement, voire d’invention grâce à des formes nouvelles d’intelligence collective localisées ou reterritorialisées sont en ce sens importantes à étudier dans cet axe. Mais au-delà des enjeux démocratiques connus du design participatif, il s’agira avant tout dans cet axe d’évaluer la pertinence de son paradigme pour refonder vérité et confiance dans l’information, dès lors que l’on est invité, en tant que citoyen, à prendre part à son design.&lt;/p&gt;
&lt;section class=&quot;footnotes&quot;&gt;
&lt;ol class=&quot;footnotes-list&quot;&gt;
&lt;li id=&quot;fn1&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Siblot, Y., Cartier, M., Coutant, I., Masclet, O. et Nicolas Renahy, N. (2015). &lt;em&gt;Sociologie des classes populaires contemporaines&lt;/em&gt; ; Paris, Armand Colin. Comme le montrent Yasmine Siblot et ses co-auteurs, une sociologie des classes populaires s’est développée en France depuis une vingtaine d’années. Prenant la suite d’une longue tradition de travaux centrés sur le groupe ouvrier, cette sociologie entend confronter une ambition réaffirmée d’analyse des classes sociales aux mutations profondes qui ont affecté la société depuis une trentaine d’années. Dans ce programme, suivant les réflexions d’Olivier Schwartz la notion de « populaire » peut être vue comme une héritière d’une sociologie d’orientation culturaliste popularisée en France dans les années 1970. Chacun à sa manière, les ouvrages de Richard Hoggart et Pierre Bourdieu marquent alors une rupture avec les approches ouvriéristes et industrialistes dominantes, et ouvrent l’analyse aux modes de vie du « populaire ». Dans cette veine, la clarification proposée par Olivier Schwartz pose deux caractéristiques fortes des classes populaires : d’une part une situation dominée dans l’espace social, d’autre part une relative autonomie culturelle. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/001-A/#fnref1&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn2&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;David Dufresne, &lt;em&gt;Un pays qui se tient sage&lt;/em&gt;, film documentaire, 86 minutes, Le Bureau, Jour 2 fête, France, 2020 &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/001-A/#fnref2&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn3&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Le mot de &lt;em&gt;post-vérité (post-truth&lt;/em&gt;) a été défini en 2016 par le dictionnaire d’Oxford comme ce qui se rapporte : « aux circonstances dans lesquelles les faits objectifs ont moins d’influence sur l’opinion publique que ceux qui font appel à l’émotion ou aux croyances personnelles. L’émergence de la « post-vérité » dans le langage a été alimentée par la montée en puissance des réseaux sociaux en tant que source d’information et par la méfiance croissante vis-à-vis des faits présentés par l’establishment ». Oxford University Press, Word of the year 2016, Post-truth. &lt;a href=&quot;https://languages.oup.com/word-of-the-year/2016/&quot; target=&quot;_blank&quot;&gt;https://languages.oup.com/word-of-the-year/2016/&lt;/a&gt; &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/001-A/#fnref3&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn4&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;« En gros, si vous voulez, un régime de vérité, c’est ce qui détermine les obligations des individus quant aux procédures de manifestation du vrai …. On parle de régime politique … pour désigner en somme l’ensemble des procédés et des institutions par lesquels les individus se trouvent engagés, d’une manière plus ou moins pressante …. On peut parler également de régime pénal, par exemple, pour désigner l’ensemble, là aussi, des procédés et institutions par lesquels les individus sont engagés, déterminés, contraints à se soumettre à des lois de portée générale. Alors, dans ces conditions, pourquoi en effet ne pas parler de régime de vérité pour désigner l’ensemble des procédés et des institutions par lesquels les individus sont engagés et contraints à poser, dans certaines conditions et avec certains effets, des actes bien définis de vérité ? … Le problème ce serait d’étudier les régimes de vérité, c’est-à-dire les types de relation qui lient les manifestations de vérité avec leurs procédures et les sujets qui en sont les opérateurs, les témoins ou éventuellement les objets … » Foucault, M. (1979-1980) &lt;em&gt; : Du gouvernement des vivants – Cours au Collège de France&lt;/em&gt; , Gallimard, Seuil, 2012, coll. « Hautes études », Paris, p. 91-92 et 98-99. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/001-A/#fnref4&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn5&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Jost, F. (15.10.09) &lt;em&gt;Médias : de la méfiance à la haine&lt;/em&gt;, AOC, &lt;a href=&quot;https://aoc.media/opinion/2019/10/15/medias-de-la-mefiance-a-la-haine/&quot; target=&quot;_blank&quot;&gt;https://aoc.media/opinion/2019/10/15/medias-de-la-mefiance-a-la-haine/&lt;/a&gt; &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/001-A/#fnref5&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn6&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Charon, J.M., &lt;em&gt;Pour combattre la post-vérité, les médias condamnés à innover,&lt;/em&gt; INA, la revue des médias, 21 avril 2017 - Mis à jour le 12 mars 2019 &lt;a href=&quot;https://larevuedesmedias.ina.fr/pour-combattre-la-post-verite-les-medias-condamnes-innover&quot; target=&quot;_blank&quot;&gt;https://larevuedesmedias.ina.fr/pour-combattre-la-post-verite-les-medias-condamnes-innover&lt;/a&gt; &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/001-A/#fnref6&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn7&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;L’individuation est définie par Bernard Stiegler dans sa lecture de Simondon comme la « … formation, à la fois biologique, psychologique et sociale, de l’individu toujours inachevé. L’individuation humaine est triple, c’est une individuation à trois brins, car elle est toujours à la fois psychique (‘je’), collective (‘nous’) et technique (ce milieu qui relie le ‘je’ au ‘nous’, milieu concret et effectif, supporté par des mnémotechniques). Cf. &lt;a href=&quot;https://arsindustrialis.org/individuation&quot; target=&quot;_blank&quot;&gt;https://arsindustrialis.org/individuation&lt;/a&gt; &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/001-A/#fnref7&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn8&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Pour Giorgio Agamben, « le dispositif est effectivement, avant tout, une machine qui produit des subjectivations et c’est par quoi il est aussi une machine de gouvernement ». Cf. Agamben, G., (2006), &lt;em&gt;Qu’est-ce qu’un dispositif ?&lt;/em&gt; Payot et Rivages, Paris, p.42 &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/001-A/#fnref8&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn9&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Rappelons que Jérôme Rodrigues, acteur majeur du mouvement des Gilets Jaunes, a été éborgné le 28 décembre 2019 par un tir de Lanceur de Balles de Défense (LBD) déclenché par un agent des forces de l’Ordre au moment où son attention quittait le théâtre des opérations physiques du boulevard Magenta à Paris, où il se trouvait, pour poster sur Twitter une séquence vidéo qu’il venait de réaliser avec son Smartphone, montrant l’ambiance guerrière de la situation. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/001-A/#fnref9&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn10&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Lordon, F., (2020). &lt;em&gt;Paniques anticomplotistes,&lt;/em&gt; Le Monde diplomatique, La pompe à phynance, blog du 25 novembre, &lt;a href=&quot;https://blog.mondediplo.net/paniques-anticomplotistes&quot; target=&quot;_blank&quot;&gt;https://blog.mondediplo.net/paniques-anticomplotistes&lt;/a&gt; &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/001-A/#fnref10&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn11&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Ars Industrialis, Vocabulaire, *Subsister, Exister et Consister *: « La subsistance, c’est l’ordre immuable des besoins et de leur satisfaction impérative, c’est l’impératif de la survivance. Lorsque la vie humaine est réduite à la pure nécessité subsister, elle est rabattue sur ses besoins et perd le sentiment d’exister. De tels besoins sont aujourd’hui artificiellement produits par le marketing. L’existence – le fait pour l’homme d’&lt;em&gt;ex-sistere&lt;/em&gt; : d’être projeté hors de soi, de se constituer au dehors et à venir – est ce qui constitue celui qui existe dans et par la relation qu’il entretient à ses objets non pas en tant qu’il en a besoin, mais en tant qu’il les désire. Ce désir est celui d’une singularité – et toute existence est singulière. La consistance désigne le processus par lequel l’existence humaine est mue et trans-formée par ses objets, où elle projette ce qui la dépasse, et qui n’existant pas cependant consiste – ainsi de l’objet de son désir, qui est par définition infini cependant que l’infini n’existe pas : n’existe que ce qui est calculable dans l’espace et dans le temps, c’est à dire ce qui est fini. De telles infinités sont les objets de l’idéalisation sous toutes ses formes : objets d’amour (mon amour), objets de justice (la justice à laquelle nul ne peut renoncer au prétexte qu’elle n’existe nulle part), objets de vérité (les idéalités mathématiques).» &lt;a href=&quot;http://arsindustrialis.org/vocabulaire-subsister-exister-consister&quot; target=&quot;_blank&quot;&gt;http://arsindustrialis.org/vocabulaire-subsister-exister-consister&lt;/a&gt; &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/001-A/#fnref11&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn12&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Ars Industrialis, Vocabulaire, &lt;em&gt;Transindividuation&lt;/em&gt; « Chez Bernard Stiegler, le transindividuel est ce qui, à travers la co-individuation diachronisante des je, engendre la trans-individuation synchronisante d’un nous. Ce processus de transindividuation s’opère aux conditions de métastabilisation rendues possibles par ce que Simondon appelle le milieu préindividuel, qui est supposé par tout processus d’individuation et partagé par tous les individus psychiques. Ce milieu préindividuel est cependant, pour nous, intrinsèquement artefactuel, et la technique est ce dont le devenir métastabilise la co-individuation psychique et collective. » &lt;a href=&quot;https://arsindustrialis.org/vocabulaire-ars-industrialis/transindividuation&quot; target=&quot;_blank&quot;&gt;https://arsindustrialis.org/vocabulaire-ars-industrialis/transindividuation&lt;/a&gt; &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/001-A/#fnref12&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;/ol&gt;
&lt;/section&gt;
</content>
    </entry>
    <entry>
      <title>Bifurquer d&#39;un système de valeurs marchandes vers un système de valeurs contributives
      </title>
      <link href="https://automedias.org/fr/publication/018-A/"/>
      <updated>2024-01-05T00:00:00Z</updated>
      <id>https://automedias.org/fr/publication/018-A/</id>
      <author>
        <name>Michel Bauwens, Victor Chaix</name>
      </author>      
      <content xml:lang="fr" type="html">&lt;h1&gt;Résumé&lt;/h1&gt;
&lt;p&gt;Pour ce numéro des cahiers COSTECH autour des automédias, et afin de se pencher plus précisément sur le modèle économique, social et politique de la contribution, nous nous sommes entretenus avec le théoricien et activiste fondateur de la P2P Foundation, Michel Bauwens. Michel Bauwens milite pour le développement d’une économie politique des communs et étudie en ce sens le mécanisme pair à pair (&lt;em&gt;peer to peer&lt;/em&gt;, en anglais, donnant le diminutif P2P), soit une configuration techno-sociale spécifique visant à mettre en commun à la fois le processus de production d’informations, de logiciels ou de contenus en ligne et leurs produits. Mais ces mécanismes d’auto-organisation, devenant « trans-locaux » via le numérique, ont également une influence tout à fait importante sur l’organisation de la production matérielle et au-delà du numérique. Le modèle que nous préconisons est le « cosmo-localisme », selon l’adage : « tout ce qui est lourd est local, et tout ce qui est léger est global et partagé ». Il s’agit donc d’un modèle qui combine la relocalisation économique par le biais des nouvelles techniques de production distribuées, via les usines « microfactories », mais avec une collaboration technique et scientifique à partir des recherches collaboratives numériques, et avec de la connaissance partagée « open source ».&lt;/p&gt;
&lt;hr /&gt;
&lt;p&gt;Commençons par donner quelques éléments de contexte et de clarification. Si le pair à pair est un mécanisme facilité par le réseau et le protocole Internet – soit un système d’échange d’information en temps réel, entre différentes machines – c’est aussi une pratique et une culture sociale, consistant à distribuer la gouvernance et la propriété des ressources mises en commun.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans le cas de l’auto-médiation en ligne, nous pourrions parler de « communs » dès lors que les spécificités interactives du support sont employées de manière à faire aussi bien des « producteurs » que des « consommateurs » de contenus, des &lt;em&gt;contributeurs&lt;/em&gt; à ceux-ci : en entraînant un dépassement de cette opposition du capitalisme consumériste, ayant connu son apogée au travers du régime médiatique et audiovisuel du 20ème siècle.&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/018-A/#fn1&quot; id=&quot;fnref1&quot;&gt;1&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Michel Bauwens travaille sur la théorie des communs au-delà du numérique, comme modèle général d’économie politique ayant une longue histoire et un avenir prometteur, dans notre contexte actuel. Selon lui, l’idéal des communs, dans sa plus grande généralité, consiste en un modèle de société dans lequel les institutions du marché et de l’État sont mises à l’équilibre avec celles du commun, et dont le but est de protéger et préserver les communautés humaines et non-humaines, à la différence de la nature extractive du marché et celle, impérialiste, de l’État.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lors d’échanges préliminaires, Michel Bauwens transmet son dernier texte sur l’économie politique des communs, ses antécédents historiques et sa nécessité écologique actuelle. De son côté, Victor Chaix lui transmet sa propre contribution à ce numéro des cahiers COSTECH, dans laquelle il analyse le pair-à-pair au sein des communs numériques, dans le cas précis de la socialisation de la lecture en ligne. Comment cultiver le pair-à-pair par sa valorisation technologique, économique, politique et culturelle ? Comment développer sa pratique, en s’appuyant sur la longue histoire des communs, bien avant Internet ? Comment articuler l’économie des communs avec l’économie de marché, ainsi que les réseaux décentralisés du pair-à-pair avec les institutions centralisées des États ? Voici quelques questions qui traversent cet entretien qui, il faut l’espérer, contribuera à une stratégie d’économie politique pour les automédias et plus largement, pour notre époque manquant cruellement de perspectives et de visées appropriées aux enjeux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Victor Chaix&lt;/strong&gt; : Ce qui m’a surtout intéressé dans l’article que vous m’avez transmis et par rapport au concept des « automédias », c’est le mécanisme pair-à-pair, et comment ce mécanisme permet une réémergence des communs en ligne aujourd’hui.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Michel Bauwens&lt;/strong&gt; : On peut commencer par là. Pour moi, le pair-à-pair, c’est une infrastructure qui permet à chaque individu de se connecter et de collaborer avec un autre individu librement, sans qu’aucun intermédiaire puisse empêcher cette auto-organisation. Il s’agit donc non seulement de créer de la communication, mais aussi des communs, ce qui vient avec une création de valeurs et une distribution de ces valeurs. Il y a donc plusieurs « étages » à cette infrastructure.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C’est une dynamique humaine qui a toujours existé et qui, en fait, était dominante dans la plus grande partie de l’histoire de l’humanité. Cependant, au moment où l’on introduit de la complexité civilisationnelle – avec des sociétés basées sur l’exploitation de la terre, une division de travail, de l’écriture, des bureaucraties, des armées séparées du peuple, etc. – à ce moment-là, le pair-à-pair est devenu local. C’est quelque chose que l’on fait avec ses amis, sa famille, lentement et dans son clan. Pour faire passer une dynamique à l’échelle, il fallait le faire au travers du marché ou de l’État.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce qui a changé selon moi, avec les réseaux numériques, c’est le passage à l’échelle du pair-à-pair. Non seulement cette forme de coordination est montée au même niveau que le marché et l’État, mais je crois qu’elle est même montée à un niveau supérieur. C’est-à-dire qu’aujourd’hui, en utilisant les dynamiques de pair-à-pair numériques, on peut parvenir à faire des projets d’une complexité qui dépassent la complexité de l’État et du marché. Cette dynamique est aussi une forme de technique de l’intelligence collective. C’est ainsi que je soutiens la thèse qu’il y a davantage d’intelligence aujourd’hui en dehors des institutions qu’en leur sein.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Alors évidemment, dans la réalité, cela va donner de nombreuses solutions hybrides, c’est-à-dire que les forces du réseau vont s’allier à des forces du marché, à des forces étatiques. Ces forces peuvent être amenées à se combattre. Historiquement, on peut dire qu’il y avait une sorte de lutte entre le Marché et l’État, avec deux modèles qui se sont toujours combattus. Le modèle de l’Est Asiatique a plutôt été un modèle centré sur l’État impérial, qui vise l’harmonie et qui a ainsi toujours soumis le marché et l’a maintenu dans une position de subordination. Tandis qu’à l’inverse, la voie qui a été ouverte en Europe, avec les forces marchandes et les &lt;em&gt;creditor classes&lt;/em&gt; qui ont pris le pouvoir, a fait du marché quelque chose de plutôt dominant. Typiquement par exemple, les classes dirigeantes orientales dans l’histoire sont des classes proches de l’empereur, tandis que les classes dirigeantes, en Grèce et à Rome, sont les propriétaires.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y a eu cette lutte fondamentalement différente à travers le globe, pour déterminer la place relative des élites qui gèrent le marché, et celle des élites qui gèrent l’État. C’est une histoire assez compliquée, il y a des cycles et des renvois de l’un et à l’autre. Quoi qu’il en soit, ma thèse c’est qu’aujourd’hui, il y a un troisième modèle de coordination des activités humaines, qui se positionne comme une troisième alternative. Pourquoi est-ce important ? Parce que le marché et l’État sont des institutions extractives par nature, qui doivent croître ou conquérir pour acquérir de la valeur en surplus. Typiquement, c’est le surplus des paysans qui va gérer un surplus pour la ville, où il y aura des artisans et éventuellement après, des intellectuels et la classe managériale. Tandis qu’historiquement, les communs c’est le contraire, avec les institutions des communs qui sont des institutions locales, ayant pour rôle de protéger l’existant, c’est-à-dire de protéger les écosystèmes dans le long terme, pour le bénéfice des populations locales.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans l’article que je vous ai transmis, je défends la thèse que dans les phases ascendantes des cycles économiques et de société, c’est plutôt les intentions extractives qui dominent, et qui affaiblissent les communs. Par contre, dans les phases descendantes, dans lesquelles l’État et le marché ne parviennent plus à satisfaire les besoins de la majorité du peuple, les communs viennent en contrecoup, ils vont être stimulés. Cette succession de phases est un paradoxe car c’est justement cette deuxième période, régénérative, qui va créer un nouveau surplus, amenant à une nouvelle phase extractive. Dans l’article, je me demande s’il est possible de sortir de ce cycle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La thèse que je défends est qu’historiquement, il y a eu ces cycles, et que la civilisation a toujours pu se protéger en se déplaçant. Lorsque l’empire romain Occidental a chuté, ce sont simplement les villes de l’Orient qui ont pris le relais. En fait, la civilisation, en tant que modèle et modalité d’organisation d’un territoire, n’a jamais disparu, elle a toujours pu se déplacer. Le génie, mais aussi le drame, la tragédie du capitalisme, c’est qu’il a réussi à se planétariser. En anglais, je parlerais de &lt;em&gt;serial exhaustion&lt;/em&gt;, c’est-à-dire que le système est tellement fort qu’ils peuvent constamment déplacer la source de l’approvisionnement, sans que les pays au cœur de ce système ne soient nécessairement affectés. Les crises affectent surtout les périphéries !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans l’esprit des classes dirigeantes occidentales, c’est comme s’ils avaient dépassé ce cycle, mais en fait ils ne l’ont jamais dépassé, ils l’ont juste occulté pendant quatre siècles. Donc, on en est arrivé à un point où toute la terre est en situation de dépassement [&lt;em&gt;overshoot&lt;/em&gt;]. Le grand problème que l’on rencontre aujourd’hui, c’est qu’on ne peut pas simplement s’en sortir en déplaçant la civilisation. Et c’est pour ça que je crois qu’au niveau mondial, il faut élaborer un nouveau paradigme, qui est le cosmolocalisme. C’est-à-dire qu’il faut régénérer la nature et les écosystèmes au niveau local, mais qu’en même temps, ça ne peut pas se faire si l’on n’a pas un contre-pouvoir par rapport au système extractif, aujourd’hui planétarisé. Cela veut dire que les communs ne peuvent pas rester simplement locaux, mais doivent devenir cosmo-locaux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La division du travail cosmo-locale, si l’on veut, se joue entre ces deux aspects : tout ce qui est lourd doit plutôt être local, et tout ce qui est léger doit plutôt être global et partagé. La perspective à faire prévaloir, consiste à utiliser le pair-à-pair d’abord comme une technique de coordination au niveau planétaire, pour partager toutes les connaissances techniques, les règles de coopération, les protocoles, etc. En même temps, la production physique se trouve relocalisée. Il s’agit d’un nouveau modèle de civilisation, ou même, si on peut toujours rêver, d’un modèle post-civilisationnel. Cela dépend de notre degré d’utopisme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je crois être plutôt du côté réaliste, bien que je ne l’ai pas toujours été. Donc je réfléchis beaucoup aux formes hybrides et aux compromis. Comment trouver les forces sociales nécessaires, pouvant être ré-agencées, pour passer à cette nouvelle logique ? Le problème, c’est que souvent, ça s’est fait dans la désintégration et la guerre, mais aujourd’hui le coût d’une guerre nucléaire serait tellement élevé, qu’il faudrait réfléchir à un miracle… est-ce que l’on peut développer ce troisième attracteur, entre le chaos et la dictature ? Je crois que l’on en est là. Est-ce qu’on peut développer les communs, la force des communs, d’une façon suffisamment conséquente pour passer à ce nouveau stade, mais sans que l’on doive passer par un processus de désintégration qui met en péril une grande partie de l’humanité ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;VC&lt;/strong&gt; : Dans ce que vous venez de dire, vous avez suggéré qu’il y avait de nombreuses formes d’intelligence collective qui s’élaborent hors des institutions traditionnelles, probablement même davantage. Avez-vous des exemples de telles initiatives, hors des institutions centralisées des États ou celles, davantage décentralisées, des marchés, constituant des formes de graines pour les communs ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;MB&lt;/strong&gt; : Je vais peut-être d’abord prendre un exemple tiré du néo-libéralisme économique, puisqu’il s’agit d’IBM, une entreprise qui est passé, il y a une quinzaine d’années, du code privé dans ses serveurs internes, au code mis en accès libre [&lt;em&gt;open source&lt;/em&gt;] pour tous. L’idée, c’est qu’avant, chaque entreprise faisait ses propres logiciels. Il y avait donc une norme, qui entraînait une duplication colossale de ressources, parce qu’en fait, ils faisaient tous la même chose. Ils avaient tous besoin de comptabilité, ils avaient tous besoin de gérer leurs serveurs, etc. Ils ont donc adopté Linux, dans l’idée que la communauté de Linux, en tant que réseau interdépendant avec des citoyens et des entreprises en coalition, serait davantage compétent qu’eux-seuls, de manière isolée. Il y a donc énormément de pans de l’économie qui sont déjà passés dans des modes hybrides avec les communs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y avait eu un rapport en 2011, du CIAA (Computer Industry Association of America) : déjà à l’époque, ils avaient calculé qu’environ 16-17% du PIB était dépendant de l’open source, et que cela mobilisait environ 17 millions de travailleurs : toute une part de l’économie repose donc déjà sur des ressources partagées. Je crois qu’il y a un passage qui se distingue du capitalisme analysé par Marx, c’est-à-dire un capitalisme qui dépend d’une plus-value qui vient de l’exploitation du travail, et qui entre en compétition afin d’être plus productif que les autres, pour réaliser cette plus-value par la vente de « marchandises ». Mais, paradoxalement, celui-ci se rapproche aujourd’hui de l’analyse du capitalisme telle qu’effectuée par Proudhon. Proudhon disait en effet que la plus-value venait de la coopération, c’est-à-dire des travailleurs qui seront plus productifs en étant engagés ensembles, qu’en produisant séparément. Or les GAFA réalisent leur super-profit non en vendant des marchandises, mais en créant des « faux communs » qui nous permettent d’échanger sur leur plateforme, pour y être « taxé ». C’est la raison pour laquelle Yanis Varoufakis parle de « techno-féodalisme », car le surplus vient de la rente, non du profit, et même les capitalistes classiques sont obligés de payer cette rente.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Donc, aujourd’hui, on assiste à un nouveau capitalisme qui exploite directement les communs, appelé « extraviste », alors qu’historiquement, le « vieux » capitalisme essayait de détruire les communs. Ce nouveau capitalisme [des plateformes] va essayer de créer de « faux communs », qui présentent certains aspects de la théorie des communs, mais qui peuvent centraliser, contrôler, exploiter et taxer ces communs. C’est nous qui créons de la valeur en interagissant, en échangeant de la connaissance, nos appartements libres, etc. Ils vont transformer cela en une sorte de pseudo-commun, en utilisant de nombreuses techniques pair-à-pair pour leur propre intérêt.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un autre pan de l’économie – c’est peut-être à cela que vous faites référence – consiste à voir dans les communs urbains une croissance exponentielle, au fur et à mesure que l’on avance dans la crise. Par exemple, dans la ville de Gand en Belgique, en 2008, il y avait 50 projets de communs urbains (c.-à-d. des projets de mutualisation civique dans le domaine de la production agricole organique, le transport partagé, le co-housing, etc.). Puis, il y en avait 500 en 2016, présentant du &lt;em&gt;co-housing&lt;/em&gt;, du &lt;em&gt;co-working&lt;/em&gt;, du &lt;em&gt;car-sharing&lt;/em&gt;, pas sur le modèle d’Uber, mais en coopérative, ou bien en association pour des produits biologiques en circuits-courts. Il y a tellement de choses qui sont en train de se faire au niveau local, dans pratiquement toutes les villes et tous les pays du monde.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J’ai une théorie pour expliquer cela : la théorie des « formes de germes ». C’est-à-dire qu’au niveau de la dynamique civilisationnelle, lorsque l’on est dans une phase descendante, cela veut certainement dire que les solutions de la phase ascendante ne fonctionnent plus. Ils ont solutionné des problèmes d’une phase, mais justement, leur succès fait que d’autres problèmes surgissent, qui ne peuvent plus être solutionnés au travers de la logique qui existait auparavant. Et donc par la force des choses, ceux qui ont soit une conscience anticipatrice (qui voient des problèmes à l’horizon), ou soit qui n’ont pas le choix – parce qu’ils sont de plus en plus exclus du système – vont essayer de trouver des solutions à leurs problèmes, au travers d’autres logiques, d’autres paradigmes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L’invention de l’imprimerie aura permis de faire circuler les idées de façon beaucoup plus rapide que les institutions féodales, et telles qu’elles ne pouvaient les contrôler. Cela créa une fragmentation idéologique. La théorie des « formes de germes », postule qu’il y a d’abord des capitalistes qui développent petit à petit leurs solutions. Les formes de germes vont se rencontrer, par exemple la forme entreprise va rencontrer la forme imprimerie, et ce sont des petites entreprises qui vont publier des bouquins partout. À un moment donné, ces nouvelles forces prennent suffisamment d’importance et renversent la logique précédente.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;VC&lt;/strong&gt; : Dans le processus que vous décrivez, il y a tout de même de nombreuses formes d’hybridations et de compromis avec le marché ou l’État qui s’opèrent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;MB&lt;/strong&gt; : Je vois la révolution telle qu’elle est vue par le marxisme par exemple, comme la fin d’un processus, plutôt que le début de celui-ci : lorsque l’ancien monde n’arrive plus à faire des compromis. Il y a de nombreux processus qui peuvent se dérouler en même temps, mais il y a eu le capitalisme, parce qu’il y a eu des capitalistes, et il y aura un monde des communs, parce qu’il y aura des personnes œuvrant pour cela : des &lt;em&gt;commoners&lt;/em&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En fait, un grand problème aujourd’hui se situe sur un plan narratif à propos du sens de notre vie en société, parce qu’une crise de civilisation, c’est une crise de la complexité, qui concerne la justification du rôle de chacun et chacune dans le collectif. Soit la civilisation n’a plus les moyens de maintenir un certain niveau de complexité – Rome n’avait plus assez d’or, de soldats et de population, etc. --, soit un nouveau média crée une fragmentation de la complexité, qui rend sa capacité de gestion par l’ancien régime trop compliquée. Aujourd’hui, il n’y a plus de narratifs unificateurs, il y a plutôt une fragmentation et ainsi une polarisation. C’est une constante des grandes transitions civilisationnelles, notamment de la lutte entre les églises païennes et chrétiennes à la fin de l’empire Romain d’Occident, ainsi que de la lutte entre l’Église Catholique et la Réforme à la fin de la féodalité.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Aujourd’hui, à mon avis, on est dans une bi-mondialisation, où la technologie est en train de se plier en deux. Les Américains ne peuvent plus travailler en Chine et Huawei ne peut plus se vendre aux États-Unis. Les chaînes d’approvisionnement sont en train d’être réorganisées pour les Américains et ses alliés, contre la Chine, pour éviter d’être complètement dépendants d’elle. Et la Chine, avec son réseau Belt Road, essaye de convaincre les pays du Sud de changer de logique d’approvisionnement. Comment éviter de sombrer dans cette lutte qui peut très bien devenir une guerre froide, voire une guerre mondiale entre deux blocs ? Peut-être en développant une troisième voie alternative.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;VC&lt;/strong&gt; : En fait, les dynamiques économiques présentes vont à l’encontre de cet idéal des communs, de la mise en commun du savoir. C’est ce que vous suggérez sur l’extractivisme, par le nouveau capitalisme des plateformes et des communs en ligne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;MB&lt;/strong&gt; : Pour moi, le capitalisme, c’est vraiment la logique de l’augmentation du capital. Je distingue donc le marché du capitalisme. Le capitalisme est une idéologie qui veut tout transformer en marché et qui a déjà très bien réussi. Aujourd’hui, avec ce que j’appelle le capitalisme « netarchique », algorithmique, le capitalisme consiste en une marchandisation de nos émotions, de tous les aspects de notre vie psychique qui sont colonisés par un modèle marchand. Par contre, le marché, ça peut aussi être l’économie morale du Moyen Âge, avec ses notions de juste prix, et les guildes comme organisations ouvrières, qui détiennent leurs infrastructures en commun, qui créent une solidarité, qui déterminent des prix fixes. Il ne faut donc pas trop vite identifier le marché avec le capitalisme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si l’on veut préserver nos communs et les développer, est-ce qu’il y a des formes marchandes qui peuvent nous aider, est-ce qu’il y a des formes Étatiques qui peuvent nous aider ? Au niveau des formes marchandes, c’est sans doute mieux d’avoir des coopératives, l’économie solidaire – en anglais : &lt;em&gt;mission-oriented&lt;/em&gt;, &lt;em&gt;purpose-oriented&lt;/em&gt;. Toutes les formes marchandes où le profit est soumis, subordonné à des buts sociaux, qui peuvent justement soutenir les communs. Pourquoi est-ce qu’on aurait encore besoin du marché ? C’est une bonne question parce qu’évidemment, il y a des &lt;em&gt;commoners&lt;/em&gt; qui disent que l’on doit complètement démonétiser, etc. Selon moi, nous ne sommes pas encore prêts. Il faut penser en termes d’équivalence fonctionnelle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C’est pour cela que je m’intéresse de plus en plus, depuis quelques années, au monde crypto. Parce que malgré tous les défauts qu’ils ont, et tout ce que l’on peut critiquer au niveau de la consommation énergétique du Bitcoin, c’est quand même foncièrement un écosystème ouvert, qui permet librement d’entrer et de sortir. C’est très communautaire et c’est en open source.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;VC&lt;/strong&gt; : Selon vous, les crypto-monnaies pourraient servir à financer des projets collaboratifs qui œuvrent pour des communs ? C’est-à-dire que potentiellement, elles peuvent être une manière distribuée pour financer de tels projets, dans une forme de crowd-sourcing.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;MB&lt;/strong&gt; : C’est déjà en train de se faire. Il y a des développements que je trouve tout à fait intéressants. Pour moi, c’est le type de formes de germes qui montrent comment le monde de demain se construit petit à petit, un peu partout. Il y a des choses que l’on essaye, des choses qui ne marchent pas. Cependant je considère que l’écosystème crypto est cette infrastructure en construction qui va permettre le cosmolocalisme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;VC&lt;/strong&gt; : Dans quelle mesure la mise en accès libre des ressources peuvent être ré-exploitées, aujourd’hui, par des intérêts privés – par exemple par des intelligences artificielles ? De nombreuses ressources qui sont mises en accès libre, en Creative Commons, sont ensuite exploitées par des modèles comme Chat-GPT et Dall-E de l’entreprise Open AI. En ce moment, il me semble opportun de poser la question de l’accessibilité totale, libre et gratuite qui est ensuite instrumentalisée pour entraîner des modèles qui sont problématiques à plusieurs égards, dont l’un est l’exploitation du travail d’autrui. Est-ce que les communs doivent forcément être en accessibilité libre et totale ? Autrement-dit, est-ce qu’il y a d’autres configurations possibles de l’accessibilité des communs, afin de les protéger ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;MB&lt;/strong&gt; : Il y a une différence entre le copyright, la privatisation totale, et le copyleft, la mise en partage totale. Il doit y avoir une solution intermédiaire que j’appelle « &lt;em&gt;copyfair&lt;/em&gt; ». Les licences ont dernièrement été renforcées. Pourquoi ? Parce qu’aux plus communistes la licence, aux plus capitalistes son exploitation. Si tout le monde est autorisé à se l’approprier, on y arrive effectivement. C’est systématique, ce n’est pas un accident. Il n’y a pas de communs qui ont un certain succès, qui ne finissent pas par être dominés par une ou deux ou trois entreprises privées. Prenons par exemple les données géographiques ouvertes. Aujourd’hui, elles sont complètement dominées par des entreprises privées. C’est dans leur intérêt. Alors évidemment, ça marche d’une certaine manière : c’est-à-dire que ça permet de financer des communs, et donc les développeurs sont contents, il y a du financement qui vient du privé. Mais en même temps, c’est inséré dans la reproduction du capitalisme existant et donc, ça mène à ce que tu décris comme exemple au niveau de l’IA. Donc, je crois qu’il faut plutôt créer des communs limités, c’est-à-dire des communs où l’on peut dire que la connaissance est libre, mais que s’il y a une commercialisation, il faut qu’il y ait une réciprocité garantie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je propose la création de « proto-magistères du commun », c.-à-d. des écosystèmes institutionnels qui représentent des communs, qui peuvent agir d’une façon planétaire et qui protègent les communs d’une exploitation illimitée par les grandes entreprises capitalistes. Nous avons aujourd’hui des structures internationales et inter-étatiques, ainsi qu’une finance transnationale, mais nous n’avons pas d’équivalent qui puisse représenter les communs ! L’existence de ce type d’alliance productive autour de communs plus « limitées », devrait permettre de créer des mini-écosystèmes qui seront beaucoup plus solides, avec une croissance peut-être plus lente, mais qui pourront survivre aux crises économiques et sociales. Des communs qui s’inscrivent dans un temps plus long.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je crois qu’il faut en passer par là, il faut passer par une reconstruction d’écosystèmes alternatifs, qui savent se défendre et qui ne sont pas complètement dépendants. Je dirais que même le monde crypto, encore une fois dans ce sens-là, est intéressant parce qu’en fait, ce qu’ils ont réussi à faire, c’est de financer le travail en open source. C’est-à-dire que dans le modèle purement open source, il y a toujours 25% en moyenne des gens qui ne sont pas payés. Et ceux qui sont payés sont surtout payés par les grandes entreprises comme dans le modèle Linux. Dans le nouveau modèle de l’économie « crypto », on utilise des &lt;em&gt;tokens&lt;/em&gt;, soit des micro-actions, ce qui crée le moyen de réserver une partie de cette masse monétaire pour rémunérer le travail.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cependant, ce qui m’intéresse aussi dans le monde crypto, c’est qu’il y a énormément de travail sur ce que j’appelle les protocoles anti-oligarchiques. Par exemple, le &lt;em&gt;quadratic voting&lt;/em&gt; est explicitement un design qui diminue la force de l’argent dans les communautés crypto, et qui va renforcer le pouvoir de décision des contributeurs. En même temps c’est quand même des systèmes qui restent méritocratiques. Donc, il faut contribuer, il faut être bon, il faut faire du code sans faute. Ce sont des systèmes qui permettent quand même de stimuler une certaine expertise. Nous sommes passés d’une organisation de travail qui suit les prix du marché ou répond à une commande hiérarchique, à une organisation fondée sur des systèmes de coordination mutuelle, où la qualité du travail est contrôlée, &lt;em&gt;a posteriori&lt;/em&gt;, par une couche spécialisée de contrôleurs qu’on appelle &lt;em&gt;maintainers&lt;/em&gt;, dans le jargon open source. Il s’agit d’une couche d’experts qui défendent l’intégrité du système en tant que tel.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;VC&lt;/strong&gt; : Je me demandais également en lisant votre article comment, dans les communs, il y a une forme de don et de réciprocité. Est-ce que cette réciprocité se fait au niveau de la licence, ou bien au niveau du financement de ces communs ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;MB&lt;/strong&gt; : Moi j’ai toujours fait une différence entre l’économie du don et celle des communs. Il y a une grammaire relationnelle pour chacune. Alan Page Fisk dit qu’il y a ou bien « &lt;em&gt;communal shareholding&lt;/em&gt; » ou bien « &lt;em&gt;equality matching&lt;/em&gt; ». L’&lt;em&gt;equality matching&lt;/em&gt;, c’est l’économie du don : c’est-à-dire que je donne un don, et précisément parce que je donne un don à une personne, à une famille, à un clan, à une tribu, ça crée une demande de réciprocité. Je suis moralement obligé de redonner, plus tard – ça ne fonctionne pas de la même manière que le marché direct – mais le don me rend inégal, je suis comme « diminué » par le don.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sa théorie tient anthropologiquement et historiquement : dans les petites tribus nomadiques dans lesquelles on n’a pas de propriété et où lorsque l’on va chasser, c’est pour la famille, nous étions d’abord dans une forme de communs. Par contre, une fois que l’on en vient à des villages – qui n’ont toutefois pas encore de divisions du travail trop complexes – là, le don va pacifier les relations entre les différents villages. Plutôt que de se faire la guerre, on va donner, sacrer une amitié, etc. Mais les communs, c’est autre chose. Les communs, je ne donne pas à une personne : je donne à un tout.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Donc le don est là, effectivement, mais il n’y a pas de demande de réciprocité directe, il y a une réciprocité indirecte. Indirecte, ça veut dire : aussi longtemps que le don se renouvelle dans les écosystèmes du commun. La réponse doit être au niveau systémique. Comment faire pour qu’il y ait des volontaires qui continuent à croire dans le projet, à faire des dons ? Évidemment, il y a des problèmes éthiques aussi, parce que si l’on donne, mais qu’il y a seulement une petite partie des personnes qui en profitent, il va y avoir des problèmes : les gens vont se dire « mais pourquoi est-ce que je donne ? Je suis pauvre, alors que ces gens-là deviennent riches ». C’est pour cela que l’on développe par exemple les comptabilités contributives. C’est pour compenser ces phénomènes de distorsion, qui sont inévitables dans le marché.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L’essentiel des protocoles oligarchiques, c’est que dans tout échange de ressources rares, il y a consolidation, il y a oligarchisation, c’est-à-dire une élite hiérarchique qui contrôle les ressources. Parce qu’en termes de théorie du jeu, à chaque itération, il y a quelqu’un qui va gagner un peu plus que l’autre, et donc, qui sera déjà plus fort dans la troisième et la quatrième itération. Que ce soit la monnaie, la terre, le travail, n’importe quoi, on voit qu’il y a toujours une sorte de consolidation qui se fait. La question devient : comment lutter contre ? Pour ça, il faut être conscient qu’il faut des protocoles pour diminuer cette tendance. C’est pour cela que dans le système social démocratique, il y avait des taxations progressives des revenus.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au Moyen Âge, il y avait tout un tas de techniques anti-oligarchiques pour maintenir la gouvernance démocratique au sein des guildes. Aujourd’hui, dans le monde crypto, les communautés commencent à faire attention pour maintenir leur collaboration, justement, pour que ce ne soit pas les quelques détenteurs de Bitcoin qui commencent à décider de tout. Ces communautés de développeurs ont donc développé des modèles de gouvernance qui favorisent les contributeurs, plutôt que les détenteurs de capitaux. C’est ce genre de choses intéressantes qui sont presque oubliées par la gauche aujourd’hui : il faut ce type de mécanismes sociaux-démocratiques intégrés à la technologie, ce que la communauté crypto avait bien compris.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;VC&lt;/strong&gt; : Au-delà de cet aspect économique et social, qui est effectivement fondamental, il y a celui de « l’identité », du sentiment d’appartenance à une communauté. Dans quelle mesure le modèle contributif des communs est en train de bousculer tous ces aspects ? Je pense notamment au fait que, pour reprendre ce que disait Bernard Stiegler, la barrière étanche entre producteur et consommateur de contenu est davantage poreuse en ligne. Vous expliquez dans votre article que ceci participe à consolider de nouvelles formes d’identité, qui ne sont plus basées sur le territoire, ni sur d’autres formes d’identifications. Sur quoi l’identité contributive est-elle basée ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;MB&lt;/strong&gt; : On est à présent dans une crise identitaire, c’est-à-dire que si l’on est de droite, on va vouloir préserver ou renforcer l’État-nation, la communauté religieuse ou la communauté ethnique. Et si l’on est de gauche, ce sera davantage dans l’intersectionnalité et la solidarité entre les personnes qui ont la peau noire ou qui sont de sexe féminin. Dans les deux cas, on abandonne un narratif intégrationniste. Et ça se comprend. Le problème, c’est ce que Frédéric Lordon explique très bien dans son livre &lt;em&gt;Imperium&lt;/em&gt;&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/018-A/#fn2&quot; id=&quot;fnref2&quot;&gt;2&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;, dans lequel il fait la différence entre l’affectif et l’institutionnel. L’affectif ne reste pas : c’est-à-dire que l’on s’aime, puis l’on ne s’aime plus. On veut faire du Linux et puis on ne s’y intéresse plus. S’il n’y a pas d’institution, finalement, ça disparaît.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L’institution permet de maintenir l’affect dans la durée, ou plutôt de maintenir la coopération même quand l’investissement affectif diminue. Jusqu’au moment où l’institution dégénère et devient contre-productive. À un moment donné, l’institution permet de maintenir quelque chose. La deuxième distinction que Lordon fait, c’est que l’être humain ne peut construire que des groupes en antagonisme par rapport à d’autres groupes. Ça aussi, c’est un problème fondamental.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans ce contexte-là, il y a l’identité contributive, qui me permet de m’identifier à d’autres gens qui contribuent comme moi à un projet commun, indépendamment de leur couleur de peau, de leur sexe : c’est vraiment la contribution qui prime. Une contribution qui est donc contextualisée par le projet. Ce n’est pas pareil si on contribue à une communauté bouddhiste ou une communauté qui fait de l’open source. Ça va créer quelque chose de différent. Dans les deux cas, on va reconnaître toutes les personnes qui contribuent, et cela procure du sens à l’œuvre collective.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce que je propose, c’est aussi une relation entre ces projets. L’idée du cosmolocalisme, c’est de comprendre que l’on fait la même chose. C’est-à-dire, que l’identité contributive est spécifique, mais le fait que l’on devient contributeur est &lt;em&gt;en soi&lt;/em&gt; une identité. Je crois que l’on va bifurquer d’un système de valeurs marchandes vers un système de valeurs contributives, où la valeur sera perçue par rapport à des processus de contribution positive et de contribution négative. Le marchand et l’Étatique sera inséré dans ce changement de valeur plus large. Le but, c’est de mettre le magistère du commun comme l’institution centrale du monde à venir. Pourquoi ? Parce que c’est la seule institution qui protégerait les ressources du vivant – dont l’humanité a tant besoin.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tout cela demande des balancements. Un changement de civilisation. Il s’agit d’une transvaluation : ce n’est pas du tout un progrès simple. Il s’agit vraiment de remettre en cause des choses fondamentales, et de recréer une logique qui n’est pas la logique ancienne. Il y a du travail devant nous.&lt;/p&gt;
&lt;section class=&quot;footnotes&quot;&gt;
&lt;ol class=&quot;footnotes-list&quot;&gt;
&lt;li id=&quot;fn1&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Bernard Stiegler, &lt;em&gt;De la misère symbolique&lt;/em&gt; (Paris : Flammarion), 2013. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/018-A/#fnref1&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn2&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Frédéric Lordon, &lt;em&gt;Imperium. Structures et affects des corps politiques&lt;/em&gt; (Paris : La Fabrique), 2015. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/018-A/#fnref2&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;/ol&gt;
&lt;/section&gt;
</content>
    </entry>
    <entry>
      <title>Jouer avec les frontières extensibles des textes en ligne, via Hypothes.is
      </title>
      <link href="https://automedias.org/fr/publication/022-A/"/>
      <updated>2023-11-20T00:00:00Z</updated>
      <id>https://automedias.org/fr/publication/022-A/</id>
      <author>
        <name>Victor Chaix</name>
      </author>      
      <content xml:lang="fr" type="html">&lt;h1&gt;Résumé&lt;/h1&gt;
&lt;p&gt;Cet article raconte l’histoire d’une expérimentation, par quelques groupes d’amateurs, de l’annotation web, au travers de l’outil Hypothes.is. S’ajoutant comme &lt;em&gt;plugin&lt;/em&gt; au navigateur, cette couche annotative a été adaptée et adoptée de diverses manières, à des fins de « lecture sociale » de textes philosophiques et politiques en ligne. L’annotation web ouvre à la collecte, par des groupes, de fragments textuels, que ces groupes peuvent ainsi réactiver par le commentaire et même en faire — grâce à l’extensibilité des frontières des textes en ligne — l’occasion d’une discussion étendue sur ses marges. Le texte devient ainsi pour un groupe ou un collectif un réservoir où puiser, un prétexte de discussion, et cette discussion devient la pratique d’adoption et d’appropriation collective du contenu. Plus qu’un simple outil, Hypothes.is et les gestes qu’il permet est la démonstration qu’une interaction davantage individuante et collective, en ligne, reste possible, tout autant que la promesse du medium numérique de brouiller la frontière entre « producteur » et « consommateur » de contenu. Le texte social numérique, comme réalité techno-sociale émergente, reconfigure nos modes de lecture et d’écriture, notre manière de &lt;em&gt;faire média&lt;/em&gt;, ainsi que nos manières même de penser, en ligne, par une articulation féconde du « je » et du « nous ».&lt;/p&gt;
&lt;hr /&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;Article originellement publié en anglais sur le site de l’Institute of Network Cultures : &lt;a href=&quot;https://networkcultures.org/longform/2023/07/13/hypothes-is-a-story-of-playing-with-digital-texts-expandable-confines/&quot; target=&quot;_blank&quot;&gt;networkcultures.org&lt;/a&gt;&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;hr /&gt;
&lt;p&gt;Il était une fois des groupes d’amis et de collègues, expérimentant le web comme moyen de discussion collective à travers l’interprétation de textes en ligne. C’est une histoire méconnue, qui s’est déroulée loin des projecteurs des plateformes, dans le secret et l’intimité de communautés d’amateurs. &lt;em&gt;Amateur&lt;/em&gt; vient du latin &lt;em&gt;amator&lt;/em&gt;, « celui qui aime », et dans notre cas, c’est la philosophie politique au sens large que nous avons aimée et partagée, comme intérêt commun, au-delà de nos différentes activités et occupations.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Amenés à nous rencontrer au travers de projets lancés par le philosophe Bernard Stiegler, nous ne nous sommes pas contentés de discuter de notions et de mouvements sociaux autour de verres, en terrasse parisienne. Nous ramenions chez nous ce qui allait devenir nos souvenirs communs et leurs lots d’anticipations, pour continuer à &lt;a href=&quot;https://arsindustrialis.org/individuation&quot; target=&quot;_blank&quot;&gt;nous individuer&lt;/a&gt; ensemble, au travers de moyens textuels et numériques. Pour des collectifs qui se sont retrouvés dispersés en Europe, en particulier durant la période COVID, ces pratiques numériques d’&lt;a href=&quot;https://arsindustrialis.org/transindividuation&quot; target=&quot;_blank&quot;&gt;individuation collective&lt;/a&gt; se sont avérées cruciales pour nourrir les liens qui ont été si brusquement suspendus par le confinement, et mis au défi par la mort de Bernard Stiegler.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nos conversations en ligne, textuellement-médiées, ont été encouragées par l’outil d’annotation web Hypothes.is : un &lt;em&gt;plugin&lt;/em&gt; de navigateur discret, qui échappe aux espaces confinés des entreprises plateformes, pour s’étendre à la totalité des pages du web (du moins, à celles qui sont disponibles en libre accès). Une « couche au-dessus du web », comme ils l’appellent dans &lt;a href=&quot;https://www.youtube.com/watch?v=QCkm0lL-6lc&amp;amp;list=TLGGaHbM60BHRg8yNTA4MjAyMw&quot; target=&quot;_blank&quot;&gt;cette vidéo de présentation&lt;/a&gt; du « rêve » que cet outil tente de réaliser.&lt;/p&gt;
&lt;h1&gt;Qu’est-ce qu’Hypothes.is ?&lt;/h1&gt;
&lt;p&gt;Il serait compliqué de résumer ici toutes les fonctionnalités, l’histoire et le fonctionnement de cet outil. L’essentiel est documenté sur &lt;a href=&quot;https://web.hypothes.is/&quot; target=&quot;_blank&quot;&gt;leur site web&lt;/a&gt;. Hypothes.is est basé sur les réflexions préliminaires du &lt;em&gt;W3C Web Annotation Working Group&lt;/em&gt; et a été fondé à San Francisco par Dan Whaley, en 2011, en tant qu’organisation à but non lucratif. La première version du « prototype de travail de base » a été mise en ligne &lt;a href=&quot;https://hypothesis.readthedocs.io/en/latest/changes.html#v0-0-1&quot; target=&quot;_blank&quot;&gt;en 2013&lt;/a&gt;. Aujourd’hui encore, la communauté Hypothes.is continue de résoudre des bugs et de faire évoluer l’outil. Les annotations semblent être principalement stockées dans des &lt;em&gt;data-centers&lt;/em&gt; aux États-Unis, à &lt;a href=&quot;https://web.hypothes.is/blog/beyond-borders-why-were-now-also-hosting-data-in-canada/&quot; target=&quot;_blank&quot;&gt;quelques exceptions&lt;/a&gt; près.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si l’on écoute Dan Whaley lors du &lt;em&gt;Personal Democracy Forum&lt;/em&gt; de 2013 à New York, relatant les propos de Marc Andreessen : « seule une poignée de personnes sait que la grande fonctionnalité manquante du navigateur web – la fonctionnalité qui était censée être présente dès le départ mais qui n’a pas été retenue – est la possibilité d’annoter n’importe quelle page sur internet avec des commentaires et des informations supplémentaires ». Quelques années plus tard, le 23 février 2017, le W3C a publié ses recommandations pour normaliser et soutenir techniquement l’annotation sur le web ; un événement qui, &lt;a href=&quot;https://web.hypothes.is/blog/annotation-is-now-a-web-standard/&quot; target=&quot;_blank&quot;&gt;selon l’équipe d’Hypothes.is&lt;/a&gt;, fut une étape majeure pour faire de l’annotation une fonctionnalité « native » des navigateurs web.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Hypothes.is n’est pas seulement un outil supplémentaire : c’est une tentative de remplir une promesse non tenue du web, par l’ajout d’un plugin conçu pour être fonctionnel sur le long terme. Ses &lt;a href=&quot;https://web.hypothes.is/principles/&quot; target=&quot;_blank&quot;&gt;principes&lt;/a&gt; méritent d’y passer un coup d’œil, par exemple son principe de &lt;a href=&quot;https://web.hypothes.is/help/moderation-for-groups/&quot; target=&quot;_blank&quot;&gt;modération communautaire&lt;/a&gt; au travers duquel, en &lt;em&gt;bottom-up&lt;/em&gt;, les créateurs ou créatrices de groupes d’annotations sont responsables de masquer les annotations qui leur sont signalées par les autres membres du groupe. Un autre principe intéressant concerne le « mérite » des contributions, basées sur les « antécédents » de l’annotateur, plutôt que d’être évaluées par des &lt;em&gt;likes&lt;/em&gt; (et leurs règles algorithmiques, non écrite, que « les riches deviennent plus riches » que nous ne connaissons que trop bien, au sein des « réseaux sociaux » hégémoniques).&lt;/p&gt;
&lt;h1&gt;Nos adoptions Stiegleriennes de l’outil&lt;/h1&gt;
&lt;p&gt;Bien que très modestes, nos différentes expérimentations et adaptations de l’outil sont capables d’illustrer une configuration alternative de la discussion en ligne et de nos modes d’interaction avec ses contenus, en comparaison avec la dynamique consumériste et impulsive favorisée par X (anciennement Twitter) ou encore TikTok.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans &lt;a href=&quot;https://clea.research.vub.be/clea-seminar-a-revolutionary-guide-to-the-digital-the-political-philosophy-of-bernard-stiegler&quot; target=&quot;_blank&quot;&gt;un séminaire récent&lt;/a&gt;, Harry Halpin a soutenu qu’aux yeux de Bernard Stiegler (tous deux ont travaillé ensemble durant plusieurs années sur &lt;a href=&quot;https://networkcultures.org/geert/2022/12/28/harry-halpin-geert-lovink-another-social-network-is-possible-on-bernard-stiegler-and-the-social-media-question/&quot; target=&quot;_blank&quot;&gt;des projets du “Web Social”&lt;/a&gt;), l’annotation représente la manière même dont la pensée humaine se développe : par un engagement avec la mémoire extériorisée. Cet engagement devient d’autant plus praticable dans la condition numérique, c’est-à-dire &lt;em&gt;interactive&lt;/em&gt;, de la mémoire externe. Il est même crucial, si l’on veut dépasser le régime de la « misère symbolique » que décriait Stiegler (régime typique du flux analogique et continu des médias télévisuels) – ce pour quoi nous devrions concevoir des interfaces numériques faisant des récepteurs de contenu de potentiels contributeurs. L’annotation va dans ce sens : en consistant en une interprétation, elle brouille la frontière entre consommation et production de contenu. Elle représente une appropriation voire même une « exappropriation », selon ce qu’en disait Jacques Derrida&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/022-A/#fn1&quot; id=&quot;fnref1&quot;&gt;1&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bernard Stiegler et Vincent Puig ont ainsi développé et lancé l’outil « &lt;a href=&quot;https://www.iri.centrepompidou.fr/outils/lignes-de-temps-2/&quot; target=&quot;_blank&quot;&gt;Lignes de Temps&lt;/a&gt; », à l’Institut de Recherche et d’Innovation (IRI), qui a été conçu pour l’annotation de contenus vidéo – en particulier des conférences et des cours. Pour ce qui est des annotations de texte, toujours à l’IRI, Yves-Marie Haussone et d’autres ont développé &lt;a href=&quot;https://h.projet-episteme.org/&quot; target=&quot;_blank&quot;&gt;une nouvelle version locale de l’outil Hypothes.is&lt;/a&gt;, connue sous le nom d’« Hyperthesis ». Bien que ces deux outils de l’IRI présentent aujourd’hui de nombreux dysfonctionnements, dus principalement à la mise à jour constante des systèmes des navigateurs, &lt;a href=&quot;https://www.iri.centrepompidou.fr/outils/hypothes-is/&quot; target=&quot;_blank&quot;&gt;ces expériences&lt;/a&gt; représentent des « preuves de concept » précieuses, pratiquées dans les cercles de l’IRI et de ses collaborateurs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;Figure 1 : Yves-Marie Haussone a développé une interface centralisée pour les annotations, dans le cadre du projet « Netrights », qui faisait suite aux révélations de Julian Assange et Edward Snowden ; elle donne accès aux documents annotés, au protocole d’annotation, à un glossaire contributif et à des graphiques.&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comme vous pouvez le voir dans le protocole d’annotation ci-dessus, quatre méta-catégories d’annotation ont été définies : « important », « mot-clé » – celle-ci, lorsqu’elle est effectuée, génère automatiquement une entrée dans le glossaire, qui renvoie au(x) contenu(s) annoté(s) – « commentaire » et « trouble ». Cette dernière catégorie a un enjeu philosophique particulièrement important : &lt;a href=&quot;https://www.dailymotion.com/video/x2l8h6y&quot; target=&quot;_blank&quot;&gt;selon Stiegler&lt;/a&gt;, elle devrait être utilisée lorsque le contenu surprend, va à l’encontre des idées préconçues. &lt;em&gt;Être troublé&lt;/em&gt; est un impératif philosophique (et politique) de remise en question individuelle et collective. « Trouble » peut également être utilisé comme méta-catégorie lorsque, en tant que lecteur, « je ne comprends rien, mais je comprends que c’est embêtant que je ne comprenne pas ».&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette méta-catégorisation « reste à inventer complètement », peut-être même &lt;a href=&quot;http://labs.iri-research.org/catedit/&quot; target=&quot;_blank&quot;&gt;de manière ouverte et contributive&lt;/a&gt;. Giacomo Gilmozzi, à l’IRI, a été un acteur crucial pour encourager différents collectifs à utiliser les outils d’annotation développés par l’IRI. Il a ainsi créé un groupe d’annotation Hyperthesis pour le groupe « Génération Thunberg », quelques jours avant le premier confinement, qui a constitué ma première expérience d’Hypothes.is.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;Figure 2 : l’avantage d’Hyperthesis était la possibilité d’avoir différentes couleurs d’annotation, en fonction de la métacatégorie.&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bien que nous ne soyons pas des chercheurs ou universitaires, dans le groupe 1.0 de la « génération Thunberg », nous avons ressenti un certain désir d’archiver, par le biais de nos annotations, certains fragments textuels signifiants, tirés d’articles en ligne et de textes numérisés, à la fois pour nous-mêmes et pour notre groupe. L’outil fournit une page centralisée pour trouver toutes les annotations des groupes auxquels on appartient.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;Figure 3 : dans ce groupe préliminaire, les annotations sont restées « timides » et inégalement réparties ; cependant, l’idée d’une archive qui serait mise en commun, mais de manière décentralisée, au travers de nos annotations, a vu le jour.&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C’est en 2022 que notre véritable appropriation de l’outil Hypothes.is a pris son envol : à travers un petit groupe de &lt;a href=&quot;https://generation-thunberg.org/accueil&quot; target=&quot;_blank&quot;&gt;l’Association des Amis de la Génération Thunberg&lt;/a&gt; (AAGT), lancé par Riwad Salim et Matthieu Nucci, et via un « &lt;a href=&quot;https://organoesis.org/recherches/atelier-de-lecture-autour-de-la-societe-automatique&quot; target=&quot;_blank&quot;&gt;atelier de lecture contributive&lt;/a&gt; » organisé par Anne Alombert et le &lt;a href=&quot;https://organoesis.org/&quot; target=&quot;_blank&quot;&gt;collectif Organoesis&lt;/a&gt;, sur le texte &lt;em&gt;La Société Automatique&lt;/em&gt; de Bernard Stiegler, que nous souhaitions interpréter et décrypter ensemble. Rétrospectivement, nous pourrions dire que notre lecture sociale en ligne a pris son essor principalement grâce au choix d’utiliser la version originale, et à jour, d’Hypothes.is.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;Figure 4 : bien que nous n’ayons pas de couleurs différentes selon les catégories d’annotations, nous avons toujours la possibilité d’ajouter des « tags » à nos annotations avec l’outil original.&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans le groupe AAGT, dont la thématique et la problématique des « jeux » constituait notre intérêt commun, nous nous sommes d’abord mis d’accord sur un protocole d’annotation (que vous pouvez voir spécifié dans la capture d’écran ci-dessus), pour chaque texte. Considérant nos expériences d’annotations textuelles comme des jeux entre nous, nous avions besoin de fournir des règles à suivre : ici, ce sont les tags d’annotations qui les ont constituées. Ces « règles arbitraires » ont été convenues entre chaque « joueur » du jeu, « au sein d’une complicité » (d’une convention, &lt;a href=&quot;https://www.academia.edu/12693814/Bernard_Stiegler_Pleasure_Desire_and_Complicity_2015_&quot; target=&quot;_blank&quot;&gt;aurait dit Stiegler&lt;/a&gt;, nécessaire pour un « con-venir »). Les textes eux-mêmes sont librement proposés et acceptés par les membres de ce groupe intime, dans un désir complice d’une nouvelle partie de jeu.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;Figure 5 : Estherhaberland « approuve » d’abord une phrase du texte annoté, grâce au tag ++ que nous avons ajouté au protocole d’annotation pensé à l’IRI, puis Eldino donne par un « commentaire » plus de contexte au contenu annoté, avec une référence qui va au-delà de ce fragment de texte.&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans l’atelier de lecture contributive, nous avons collectivement lu et annoté des chapitres de &lt;em&gt;La Société Automatique&lt;/em&gt; entre plusieurs sessions, chacune d’entre elles étant consacrée à un chapitre spécifique. Cela nous a permis d’engager une discussion préliminaire, que nous pouvions ensuite approfondir pendant les sessions, ou simplement apprécier comme une discussion et une interprétation plus intime du texte – et de ses idées troublantes. Parfois, en effet, une annotation déclenchait &lt;a href=&quot;https://media.generation-thunberg.org/convo-atelier-contributif-capture.mp4&quot; target=&quot;_blank&quot;&gt;un long fil de discussion collective&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les &lt;em&gt;tags&lt;/em&gt; ont joué un rôle important dans notre lecture collective. Les annotations « mot-clé » nous ont permis de naviguer facilement le long du chapitre : de percevoir quelles pages parlaient de quelle idée ou concept principal (une sorte de collaboration entre les lecteurs, dans la paresse de leur lecture). L’utilisation du tag « trouble » a parfois été faite comme un appel à l’aide, pour que d’autres lecteurs/amis puissent contribuer, par leurs interprétations, à clarifier une notion, une idée ou même une relation entre des phénomènes apparemment séparés. Toutefois, ici, ce n’est pas nécessairement la recherche de la « vérité » en tant que telle qui est pertinente, mais plutôt l’engagement d’un « processus de reconnaissance mutuelle » ; une « danse de la reconnaissance » dont parle &lt;a href=&quot;https://www.academia.edu/7325503/Meaning_in_the_Age_of_Social_Media&quot; target=&quot;_blank&quot;&gt;Ganaëlle Langlois&lt;/a&gt; : « pas une compréhension parfaite, mais une navigation tendue entre la similitude et la différence ».&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces expérimentations ont été stimulées, particulièrement dans le cas de groupes plus grands, par la constitution d’un &lt;a href=&quot;https://generation-thunberg.org/assets/texts/guide_a_pratiquer_hypothesis.pdf&quot; target=&quot;_blank&quot;&gt;document guide&lt;/a&gt;. Avec Maude Durbecker, nous avons clarifié la signification et l’utilisation de chacun des différents tags et suggéré des pratiques propices des différentes fonctionnalités de l’outil Hypothes.is, dans un document que nous avons appelé « guide à pratiquer ». Plutôt qu’un simple « manuel d’utilisation », en effet – impliquant que nous devrions nous adapter à l’outil, en tant que consommateurs-utilisateurs – nous avons pensé quelques « prescriptions », afin d’encourager certaines pratiques de l’outil et des méta-catégories d’annotations, tout en les maintenant ouvertes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;Figure 6 : ici, avec Maude, nous suggérons/prescrivons la pratique consistant à « surligner » des fragments de texte et à prendre des notes « en privé » dans certains cas – toutes les annotations ne devant pas systématiquement être partagées avec le groupe.&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Enfin, je dois mentionner que j’utilise l’outil pour mes propres recherches, en annotant des contenus web directement dans mon groupe privé intitulé « recherches personnelles », dans lequel je peux centraliser des fragments textuels significatifs que j’ai lus ici et là sur le web. L’interface d’Hypothes.is est d’ailleurs très utile pour retrouver les annotations exactes que je recherche, en fonction du tag.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;Figure 7 : mon tag &amp;lt;3 personnel, pour annoter et collecter les idées bien formulées.&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h1&gt;Ce qu’il reste à faire&lt;/h1&gt;
&lt;p&gt;Bien sûr, il ne s’agit là que d’un bref aperçu de l’outil, ainsi que de ce que nous en avons progressivement fait, dans nos collectifs ou individuellement. Je pense que la plupart de ses potentialités doivent encore être découvertes ou créées, car cette couche d’annotation au-dessus du web nous invite à des relations enrichissantes avec les contenus textuels sur le web et, en fin de compte, les uns avec les autres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous pourrions imaginer d’autres fonctionnalités et pratiques pour cet outil. Par exemple, la réorientation de fragments annotés vers des « tiroirs » spécifiques d’une bibliothèque collective en ligne, ou même vers des « canaux » de forums de discussion, où ils peuvent constituer le précieux matériau initial d’une discussion et/ou d’une appropriation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En attendant, nous pouvons aussi bien nous engager dans une forme de (més)appropriation activiste de l’outil, en annotant sur la couche publique d’Hypothes.is avec des messages de contre-propagande :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;Figure 8 : juste pour le plaisir.&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comme aucun site web qui ne soit pas derrière un &lt;em&gt;paywall&lt;/em&gt; ne peut interdire à l’outil d’annotation Hypothes.is d’ajouter sa couche interprétative et contributive par-dessus, autant combattre à travers elle les nombreuses formes de manipulation rhétorique ou de « &lt;a href=&quot;https://freakonometrics.hypotheses.org/66144&quot; target=&quot;_blank&quot;&gt;bullshit&lt;/a&gt; » que nous lisons sur le web (et que nous serons amenés à lire de plus en plus avec des textes générés par des IA) – en collaborant entre humains dans leur dévoilement et à travers cette couche supplémentaire qui ne demande qu’à être saisie.&lt;/p&gt;
&lt;h1&gt;La lecture (et l’écriture) sociale en ligne&lt;/h1&gt;
&lt;p&gt;La lecture sociale en ligne est cette activité par laquelle les annotations, les commentaires, les discussions sont encouragées sur la marge extensible d’un document numérique, et par cette caractéristique particulière de l’internet qui permet à un même document d’être vu et modifié, simultanément, à partir de différents endroits.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Par cette activité, nous pouvons promouvoir une interaction plus individuante et collective avec le web, plutôt qu’une consommation passive et isolée. L’individuation, ici, est toujours à la fois &lt;a href=&quot;https://arsindustrialis.org/vocabulaire-ars-industrialis/transindividuation&quot; target=&quot;_blank&quot;&gt;un processus individuel et collectif&lt;/a&gt;, et n’atteint jamais un point final en tant que tel. Si cette individuation concerne non seulement les lecteurs humains mais aussi les textes annotés eux-mêmes, nous pourrions spéculer sur la possibilité de faire de nos annotations collectives les versions intermédiaires d’autres textes – faisant ainsi de ce qui était aux marges (les annotations) un nouveau centre. Grâce à la sélection opérée au travers de nos annotations, nous pourrions, en effet, donner de nouvelles vies aux textes lus en ligne, en réécrivant, ré-agençant, juxtaposant collectivement les fragments de texte annotés.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces expériences de lecture et d’écriture collective en ligne représentent-elles une forme émergente de lecture et d’écriture pour le support numérique ? Comme l’affirme Bob Stein &lt;a href=&quot;https://www.youtube.com/watch?v=CzDeMVaoNkc&quot; target=&quot;_blank&quot;&gt;dans cette vidéo&lt;/a&gt;, le « texte social » est probablement la possibilité la plus prometteuse du numérique pour le futur du texte. Toutefois, si l’on considère l’évolution des formes de lecture et d’écriture par rapport à l’évolution de leur support matériel, environ trois siècles séparent l’invention des caractères mécaniques mobiles par Gutenberg et l’apparition du roman en tant que genre et pratique littéraire reconnu.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le rythme des évolutions techno-sociales et les enjeux sont toutefois très différents, aujourd’hui, de ce qu’ils étaient durant la Renaissance. Les réseaux sociaux hégémoniques, encore tout récents mais &lt;a href=&quot;https://www.arte.tv/fr/videos/RC-017841/dopamine/&quot; target=&quot;_blank&quot;&gt;globalement intoxicants&lt;/a&gt;, peuvent être abandonnés au profit de jeux sociaux individuants du type Hypothes.is : des jeux qui, comme l’écrit Ganaëlle Langlois, développent « la capacité à négocier la similitude et la différence, tout en formulant la relation entre le ‘je’ et le ‘nous’ ».&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;Victor Chaix&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;section class=&quot;footnotes&quot;&gt;
&lt;ol class=&quot;footnotes-list&quot;&gt;
&lt;li id=&quot;fn1&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;« Ce que j’appelle l’“exappropriation”, c’est ce double mouvement où je me porte vers le sens en tentant de me l’approprier, mais à la fois en sachant et en désirant, que je le reconnaisse ou non, en désirant qu’il me reste étranger, transcandant, autre, qu’il reste là où il y a de l’altérité », Jacques Derrida dans &lt;em&gt;Échographies de la Télévision&lt;/em&gt; (1996), p. 123-124. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/022-A/#fnref1&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;/ol&gt;
&lt;/section&gt;
</content>
    </entry>
    <entry>
      <title>Les leurres de l&#39;autonomie postmédiatique
      </title>
      <link href="https://automedias.org/fr/publication/021-A/"/>
      <updated>2023-11-20T00:00:00Z</updated>
      <id>https://automedias.org/fr/publication/021-A/</id>
      <author>
        <name>Viviana Lipuma</name>
      </author>      
      <content xml:lang="fr" type="html">&lt;h1&gt;Résumé&lt;/h1&gt;
&lt;p&gt;À quelles conditions les pratiques médiatiques peuvent être porteuses d’autonomie politique ? En partant des derniers écrits de Félix Guattari, nous posons cette question afin de comprendre les raisons de l’enthousiasme qui s’est exprimé dès la fin des années 1980 à propos de la démocratisation des outils numériques et de leurs potentialités émancipatrices, et de ce qui permet de le différencier de l’idéologie techniciste néo-libérale qui lui est contemporaine. Pour ce faire, nous allons rendre compte de la réalité étriquée du paysage médiatique des années 1970-90 ; puis, du verrouillage progressif de l’espace numérique par les instances économiques du grand capital aboutissant à la situation actuelle d’absolue hétéronomie ; avant d’esquisser des pistes de réflexion sur ce qu’il est encore possible de mettre en œuvre du point de vue d’une démocratie radicale.&lt;/p&gt;
&lt;h1&gt;Introduction — La dérive idéologique du « post-média »&lt;/h1&gt;
&lt;p&gt;Lorsque, dans ses derniers écrits, Félix Guattari fait mention d’une « ère post-média », saluant par là l’avènement d’une jonction entre télématique et l’information pouvant déboucher sur une « réappropriation individuelle et collective des machines d’information, de communication, d’intelligence, d’art et de culture »&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/021-A/#fn1&quot; id=&quot;fnref1&quot;&gt;1&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;, il s’inscrit dans le droit prolongement d’une philosophie de la technique machinophile, envisagée par-delà toute détermination sociale d’empreinte marxienne. Mais cette hypothèse est élaborée tout autant dans le sillage des penseurs de la « société de l’information », dont certains sont expressément cités par Guattari, à l’instar de Nobert Wiener, auteur en 1952 de &lt;em&gt;Cybernétique et société&lt;/em&gt;, ou de Pierre Lévy, qui s’intéresse dès la fin des années 1980 aux perspectives sociales ouvertes par l’alliance entre intelligence humaine et machines avec la généralisation d’internet. Ce qu’on nomme en sociologie de la communication le « paradigme informationnel » est, selon le mot de Armand Mattelart, une « utopie planétaire »&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/021-A/#fn2&quot; id=&quot;fnref2&quot;&gt;2&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;, qui prône l’idée d’une société nouvelle organisée en réseaux, structurée comme un « village global », favorisant la libre expression de soi et l’échange entre cultures, contribuant à niveler les inégalités de race et de genre, et qui investit axiologiquement les figures du réseau et du rhizome comme gages de démocratisation de l’accès à l’information. Guattari montre son adhésion à ce paradigme lorsqu’il soutient que la mise au point des nouvelles technologies permettra l’éclosion de processus de « singularisation » en rupture avec la standardisation des comportements, et peut-être plus encore lorsqu’il défend l’idée qu’elles peuvent offrir des solutions aux problèmes écologiques planétaires que s’apprête à affronter l’humanité. À l’encontre des implicites postmodernistes, avec le post-média il s’agit de penser &lt;em&gt;un temps à venir&lt;/em&gt; et &lt;em&gt;un conjoint des pratiques&lt;/em&gt; qui puisse se montrer à la hauteur des défis que l’humanité devra affronter. Sa dimension utopique est ainsi entièrement assumée comme une réponse au désastre et au désespoir, qui présente l’avantage de ne pas devoir renoncer aux acquis des révolutions micropolitiques de la sensibilité et du désir nées dans le creux de l’expérience de mai 68. Au sortir des « années d’hiver » – les années 1980 --, voilà à coup sûr un nouvel « espace de liberté, de démocratie et de créativité »&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/021-A/#fn3&quot; id=&quot;fnref3&quot;&gt;3&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Toutefois, si on creuse du côté de l’émergence du concept de « société de l’information », l’utopie post-médiatique risque d’apparaître davantage comme un leurre idéologique, étrangement proche de celui qui vient au secours des mutations capitalistiques qui marquent la décennie 1970. Acculé par une crise structurelle et cyclique de surproduction, le capitalisme s’engage dans une mue disruptive en investissant massivement dans les technologies informatiques, ce qui lui permet de renouveler à la fois ses instruments d’extraction de plus-value et ses marchés. La mise au point d’outils de valorisation économique de la communication, de l’information, de la connaissance et du partage, s’accompagne adroitement de la &lt;em&gt;valorisation discursive&lt;/em&gt; d’une société où peuvent enfin converger les aspirations démocratiques et les impératifs du libre marché. Dans les années 1970, les chantres de la société post-industrielle étaient les partisans les plus convaincus du néolibéralisme – Friedrich Hayek, Daniel Bell ou Alain Touraine&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/021-A/#fn4&quot; id=&quot;fnref4&quot;&gt;4&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. Dans les années 1990, on assiste à son renouveau mythologique grâce à la panoplie des acteurs issus de la contre-culture californienne, devenus entre-temps les acteurs économiques les plus cossus de la Silicon Valley&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/021-A/#fn5&quot; id=&quot;fnref5&quot;&gt;5&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. Comme le résume le sociologue Fabien Granjon, « parmi les nombreuses sentinelles idéologiques du capitalisme contemporain, le mythe de la société de l’information a pour objectif de présenter, sous des atours favorables, des changements structurels dans l’ordre des rapports de production »&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/021-A/#fn6&quot; id=&quot;fnref6&quot;&gt;6&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. Dans la continuité de cette réflexion, Granjon signe dans la revue &lt;em&gt;Contretemps&lt;/em&gt; un article, intitulé « Mythologies des multitudes et du post-médiatisme », qui s’avère particulièrement intéressant dans la mesure où il s’attaque frontalement à l’hypothèse du post-média guattarienne&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/021-A/#fn7&quot; id=&quot;fnref7&quot;&gt;7&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. Les penseurs du capitalisme cognitif, les philosophes de la multitude, les théoriciens du postmédiatisme – autrement dit, la totalité des héritiers de la philosophie deleuzo-guattarienne (Vercellone, Lazzarato, Negri, Hardt, Bifo, Papathéodorou, Allard) « font leur, dans une version certes nettement plus progressiste, certains des postulats des théories libérales », tels la place accordée à la subjectivité et à l’expression, l’exaltation de la possibilité de contourner les vieilles hiérarchies propres aux formations traditionnelles du pouvoir ou la possibilité de créer des « communs » grâce à une participation spontanée des contributeur·trice·s. Le post-média guattarien s’érigerait ainsi en un « dogme indépassable », biaisant épistémologiquement ou esquivant minutieusement les études de cas à propos des usages sociaux d’internet, pour nous fournir en amont la grille de leur évaluation politique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si une telle mise en garde contre la dérive idéologique du postmédiatisme peut paraître excessive eu égard à l’éclosion effective de pratiques automédiatiques depuis les années 1970 et de leurs effets positifs indéniables sur le processus de subjectivation et l’articulation des luttes sociales, elle nous semble pourtant salutaire, dans la mesure où elle oblige à mesurer ces effets à l’aune d’une perspective radicalement démocratique et anticapitaliste. La question que nous entendons poser dans cet article est donc la suivante : à quelles conditions est-il possible d’affirmer que le postmédiatisme n’est pas dupe du mythe de la « société de l’information », ni qu’il ne se confond avec un solutionnisme technologique aux problèmes sociaux auxquels nous sommes confrontés ? Pour répondre à ces questions, je vais dans un premier temps contextualiser l’engouement suscité par les nouvelles technologies informationnelles à l’orée des années 1990. Je vais ensuite expliciter les limites factuelles du post-médiatisme, difficilement anticipables avant la constitution d’oligopoles du numérique des années 2000. Je concluerai en avançant que les NTIC peuvent être porteuses d’autonomie politique et s’avérer utiles pour relever aux défis posés par l’anthropocène, à condition qu’on les adjoint à une perspective macropolitique – ce qui implique d’accepter une réglementation étatique, supra-étatique et communautaire de l’espace numérique et médiatique.&lt;/p&gt;
&lt;h1&gt;I. L’éclosion automédiatique des années 1970-1990&lt;/h1&gt;
&lt;p&gt;Le problème de l’autonomie médiatique se pose dans la confrontation avec une situation d’hétéronomie radicale historiquement incarnée par les médias de masse. On ne peut comprendre les espoirs du postmédiatisme formulés au début des années 1990 sans avoir à l’esprit les changements technico-énonciatifs qui en ont préparé le terrain dans l’arc des années 1970-1990, en opposition à ce « Géant timide » (mais redoutable) qu’est la télévision (McLuhan, 1964). Loin d’être un simple palier dans l’avancée des industries culturelles, la télévision se présente comme un phénomène social d’une envergure inédite, coïncidant avec un plan de relance économique qui débouche sur la consolidation d’une classe moyenne de consommateurs, à la fois d’objets et de signes. Or, l’anathème qui frappe ce média est contemporain à son essor : c’est un leitmotiv chez les écrivains de la Beat Generation (Kerouac, Burroughs), repris par les acteurs de la contre-culture dès les années 1960 (Debord, Baudrillard), avant de se populariser au cours des années 1970 chez les artistes et dans les milieux militants, trouvant un écho jusque dans les couches sociales défavorisées des pays industrialisés, désireuses de ne pas rester une masse de récepteurs passifs, ni de céder sur le terrain de la construction d’un discours collectif et partagé sur le réel&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/021-A/#fn8&quot; id=&quot;fnref8&quot;&gt;8&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;h2&gt;Décentraliser les instances de production de l’information&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Le premier reproche formulé à l’encontre de la télévision est, en effet, celui de produire des informations de manière à la fois centralisée, unilatérale et verticale. En régime mass-médiatique, les méthodes de production tout comme les critères de sélection des contenus échappent au spectateur, qui se trouve délégué à une position de réceptacle de ce que les instances informatives ont décidé devoir figurer sur son écran et de la manière dont le sens de ces informations est configuré. Particulièrement attentif à cette distribution asymétrique des rôles, le philosophe Vilèm Flusser expose, dans quelques articles rédigés dans les années 1970-80&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/021-A/#fn9&quot; id=&quot;fnref9&quot;&gt;9&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;, les nombreux problèmes relatifs à une centralisation des instances productrices d’information : l’inaccessibilité de la « boîte noire » signale une &lt;em&gt;dépossession des savoirs techniques&lt;/em&gt; (1) ; d’où découle une &lt;em&gt;homogénisation de l’opinion publique&lt;/em&gt; (2), rendue docile et consentante aux décisions politiques ; le pendant nécessaire d’une telle centralisation étant &lt;em&gt;une atomisation des points-récepteurs&lt;/em&gt; (3) pour qui il devient impossible d’échanger ou d’exprimer un désaccord quant à ce qui est montré ou affirmé. Si l’on suit Flusser, « Politiser signifie publier, rendre public. La télévision renverse ce rapport : elle vient de la sphère publique et pénètre dans la sphère privée. […] D’abord, la boîte qui introduit le politicien ne permet aucun dialogue avec lui ; or, le dialogue est la structure même de la vie politique. Ensuite, les millions de boîtes dispersées dans la société sont certes reliées au même émetteur (le politicien), &lt;em&gt;mais non entre elles&lt;/em&gt; »&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/021-A/#fn10&quot; id=&quot;fnref10&quot;&gt;10&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. Une telle structure communicationnelle est donc par définition aliénante et dé-politisante, indépendamment du caractère politique des discours véhiculés, allant à l’encontre des exigences démocratiques nées dans l’après-guerre et collant assez mal avec l’éveil politique de 1968. Les années 1970 correspondent, en effet, à un moment de bascule. Celui-ci s’explique par la conjonction de divers facteurs, tels le rajeunissement de la population, la massification de l’enseignement supérieur, les mouvements de décolonisation et l’intensification des flux migratoires, qui à la fois multiplient et diversifient les visages d’une opposition aux formes de domination et d’exploitation, et occasionnent l’émergence d’un nouveau sujet politique, les « minorités ». Dans ces circonstances, le monopole mass-médiatique sur les discours et sur les images est contraint de laisser place à un simple &lt;em&gt;rapport de pouvoir&lt;/em&gt; admettant un conflit pour la production du sens, une contestation de l’opérativité des significations dominantes et de l’hégémonie culturelle qui en dérive. La critique des mass-médias se couple ainsi, dès les années 1970, avec des pratiques médiatiques alternatives. Celles-ci mettent en échec la « prolétarisation » à l’œuvre avec la télévision (Stiegler, 2012) grâce à une appropriation technique des moyens de production de l’information. La généralisation de nouvelles techniques d’enregistrement et de diffusion des images (tube cathodique, bande magnétique), à des coûts relativement faibles et faciles à manipuler, créent les conditions d’une démultiplication des foyers d’énonciation médiatique. Le &lt;em&gt;Portapak&lt;/em&gt;, premier caméoscope à destination du grand public commercialisé par Sony en 1967, devient le principal opérateur de cette auto-médiatisation : c’est avec le &lt;em&gt;Portapak&lt;/em&gt; que Carole Roussopoulos filme les réunions du F.H.A.R. (1971) et la prise de parole des ouvrier·ère·s des LIP (1973, 1976), ou que les collectifs féministes Vidéo Out, Vidéa et Les Insoumuses interrogent les prostituées à Lyon (1975) ou les victimes de viol (1978) ou qu’ils peuvent monter des séquences parodiques par la récupération des bouts d’émissions télévisées sexistes qu’elles enregistrent à l’aide d’un magnétophone (&lt;em&gt;Maso et Miso vont en bateau&lt;/em&gt;, 1976). Ce qui fait dire au critique de cinéma Jean-Paul Fargier : « Tout ce petit monde, avec son &lt;em&gt;Portapak&lt;/em&gt;, en fait, faisait quoi ? Surtout de la politique. De la politique au sens large. Au sens où l’on disait alors que ‘‘tout est politique’’. La vidéo se veut un art de vivre son temps en acteurs engagés dans divers combats. Écologie, gauchisme, féminisme, antipsychiatrie, syndicalisme sauvage, libertarisme sexuel… »&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/021-A/#fn11&quot; id=&quot;fnref11&quot;&gt;11&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. Dans un paysage médiatique consensuel et uniformisé, ces pratiques médiatiques alternatives ont l’immense mérite de déplacer l’attention sur des thématiques sociales délaissées par les médias de masse, comme l’avortement et l’inceste, mais aussi de produire un « recadrage » des informations que les médias relayaient à propos de la géopolitique internationale, comme c’est le cas pour la guerre du Vietnam (Farocki, &lt;em&gt;Feu inextinguible&lt;/em&gt;, 1969) ou pour la prise d’otages israéliens lors des Jeux Olympiques de Munich (Vidéo Out, &lt;em&gt;Munich&lt;/em&gt;, 1972).&lt;/p&gt;
&lt;h2&gt;Processus de subjectivation et effets de singularisation&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Mais la télévision ne fait pas que museler l’opinion publique et des exigences de débat. Un deuxième reproche concerne sa fonction de relai de modes de vie et de comportements normatifs, comptant même parmi les principales instances de leur production. Chez Guattari, l’omniprésence des images et des discours mass-médiatiques dans les espaces perceptifs au service de cet assujettissement sert directement une analyse du capitalisme. Celui-ci n’est pas un simple système de production d’objets matériels et des rapports sociaux de production, mais tout autant un « opérateur sémiotique », qui confectionne et met en circulation un ensemble de signes afin d’assurer les bases de son maintien et de son développement – ce que Franco « Bifo » Berardi baptisera de « sémiocapitalisme »&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/021-A/#fn12&quot; id=&quot;fnref12&quot;&gt;12&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. Il en résulte une série d’opérations discursives et visuelles qui rendent possibles le quadrillage social et l’allégeance à des modèles subjectifs prêts-à-porter, à partir desquels les opérations de valorisation économique pourront s’avérer plus aisées. Les médias œuvrent ainsi à deux niveaux : sur le plan de la socialisation de la perception, ils s’emploient à mettre en place une imprégnation des modèles subjectifs par ressassement de signes, ce qui active des mécanismes d’identification, de recognition et de rémémoration des représentations, avec comme résultat leur naturalisation ; sur le plan de la formalisation des contenus sémantiques, les médias se présentent comme une véritable « machine à signification » qui procède à la création d’une réalité dominante à laquelle la subjectivité doit se conformer. La promotion de subjectivités modélisées sur le devant de la scène médiatique et, à l’inverse, l’occultation d’autres modalités de rapport à soi et au monde résultent en toute logique de ces opérations. Or, c’est en tablant sur l’importance de la subjectivité pour freiner les effets du sémiocapitalisme que, tout au long des années 1970 et 1980, on a tenté de lever la tutelle qui pesait sur elle, y compris dans des émissions de l’ORTF, à l’instar de &lt;em&gt;Mosaïques&lt;/em&gt; de Tewfik Farès et Mouloud Mimoun sur les cultures issues de l’immigration (1977-1987). Mais c’est seulement avec les NTIC que peut se réaliser de plain-pied la réparation des déficits visuels et discursifs qui ont historiquement structuré le champ de la visibilité médiatique. Certes, dans les années 1980, les technologies de la communication restent rudimentaires, se limitant aux BBS (&lt;em&gt;bulletin board systems&lt;/em&gt;), aux terminaux informatiques interactifs de type Minitel, ou aux sites d’hébergements de type &lt;em&gt;Samizdat.net&lt;/em&gt;. Il faut attendre deux bonds technologiques pour qu’internet soit propulsé au cœur de la société : le world wide web en 1990, puis dans les années 2000 le « web 2.0 », expression qui rend compte des transformations des usages du web grâce à l’apparition de services facilitant le maniement de l’outil internet, tels les « plateformes numériques » pour la recherche d’un contenu indexé par mots-clés, le « wiki » qui rend possible la participation de plusieurs collaborateurs à la construction d’une page internet, et enfin les « médias sociaux » comme les blogs, pour un partage d’informations rendu aisé grâce à la syndication du flux RSS. Selon les termes et les espoirs de Guattari dès la fin des années 1980, il s’agit de « nouveaux agencements énonciatifs », socle de processus de subjectivation pro-actifs, à la constitution d’imaginaires collectifs, capables d’introduire de nouveaux modes de sémiotisation du réel. L’exercice d’un « droit à la singularité » de la part des « inconscients en révolte », qui avaient étouffé sous le poids de la sémiotisation mass-médiatique, à sa normativité et à son muselage, est pleinement revendiqué. Aux fonctions de communication et d’échange propres à l’internet des origines, succède en effet une fonction plus directement expressive à partir des années 2000. Des « techniques de soi », s’articulant de manière antagoniste aux techniques de domination, se mettent en place à partir de ce qu’un profil usager relaie, partage ou du contenu qu’il produit : &lt;em&gt;Wordpress&lt;/em&gt; (2001), &lt;em&gt;Myspace&lt;/em&gt; (2003), &lt;em&gt;Second Life&lt;/em&gt; (2003), &lt;em&gt;Facebook&lt;/em&gt; (2004), &lt;em&gt;Youtube&lt;/em&gt; (2005), &lt;em&gt;Twitter&lt;/em&gt; (2006), &lt;em&gt;Tumblr&lt;/em&gt; (2007) et &lt;em&gt;Instagram&lt;/em&gt; (2010) sont les balises de ce que Allard nomme le « tournant expressiviste du web »&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/021-A/#fn13&quot; id=&quot;fnref13&quot;&gt;13&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. La communication transversale, l’interactivité, la création de contenus par tout un chacun, font signe vers un diagramme politique qui est l’héritier de la première génération d’informaticiens du MIT, « les libristes »&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/021-A/#fn14&quot; id=&quot;fnref14&quot;&gt;14&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. Ce diagramme met au défi le rapport hypnotique aux machines techniques au profit d’une compréhension collective et partagée de ses fonctionnements, la verticalité des médias de masse par le nivellement entre professionnels et amateurs au profit d’une horizontalité de la prise de parole et du dissensus. L’importance des processus de subjectivation chez Guattari renvoie, en outre, moins à des sujets individués qu’à la prise de consistance d’une subjectivité humains-machines (qu’il nomme une « hétérogenèse machinique ») et à la constitution de « groupes-sujets » capables d’échanger, de s’organiser et d’opérer une jonction entre la toile et la rue, dans le prolongement des pratiques médiatiques de la décade 1970.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ainsi, si on confronte l’émergence de l’hypothèse du post-média au paysage médiatique des années 1970-1990, il semble qu’on a de bonnes raisons d’y déposer une partie de ses espoirs quant à l’avènement d’une société libre dans son expression, autonome du point de vue technique et donc démocratique. Dès lors que le capitalisme est envisagé comme une machine assujettissante et un rouleau compresseur du désir, de la coopération désintéressée et du partage, l’éclatement de la structure centralisée des médias a été considéré comme un élément suffisant à la constitution d’un sujet politique collectif et à l’auto-positionnement de la subjectivité, procédés qui font advenir d’autres manières de percevoir le monde et de l’habiter, y compris si pour ce faire l’on doit emprunter les outils au capitalisme.&lt;/p&gt;
&lt;h1&gt;II. Victoires du capitalisme numérique&lt;/h1&gt;
&lt;p&gt;Cependant, est-on sûr de pouvoir affirmer que ce rapport social de production a tremblé face à ces légions de subjectivités désirantes ? Qu’il a seulement été fragilisé par le bricolage de nouveaux agencements d’énonciation, par les projets collectifs nés de ces agencements et par la création de « vies autres » (Foucault) ? N’est-ce pas là un jugement relevant soit d’un enthousiasme excessif pour ces « révolutions moléculaires » (Guattari), soit d’un simple déni de la réalité ? Lorsqu’on observe l’histoire économique, politique, géopolitique et sociale du milieu des années 1970 à aujourd’hui, il est permis de douter que le décalage vis-à-vis des représentations dominantes et des codes sociaux assujettissants, instruit par un autre rapport à soi du fait d’une manipulation réflexive des opérateurs sémiotiques, ait été porteur d’une quelconque force socio-politique collective. Les années 1980 ont, tout au contraire, coïncidé avec la brutale toute-puissance du capitalisme dans ses nouvelles vestes néolibérales. Ainsi, afin de comprendre pourquoi les espoirs du postmédia sont restés à l’état larvaire, écrasés en même temps qu’ils étaient en train d’éclore, il nous semble utile de répertorier les principaux obstacles à sa réalisation et les principales victoires du capitalisme numérique.&lt;/p&gt;
&lt;h2&gt;La propriété capitalistique des moyens de production de l’information&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Rappelons à titre liminaire qu’à toutes les étapes de leur mise au point technique – du programme Arpanet au web expressiviste en passant par les plateformes de l’industrie du contenu – les NTIC ont respecté un cahier de charge fourni par le complexe militaro-industriel et par le complexe commercial. Autrement dit, le premier obstacle, &lt;em&gt;structurel&lt;/em&gt;, à une lecture optimiste des NTIC est celui de la &lt;em&gt;propriété capitalistique des moyens de production de l’information&lt;/em&gt;. La production manufacturière des ordinateurs aux États-Unis atteint un taux d’accroissement annuel de 41,7% entre 1995 et 1999, et ce chiffre est si important qu’il fausse le taux de productivité global du pays&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/021-A/#fn15&quot; id=&quot;fnref15&quot;&gt;15&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. D’autres industries sont associées à cette production, comme celles des transistors et des microprocesseurs, parmi lesquelles l’américaine &lt;em&gt;Intel&lt;/em&gt; et les japonaises BUSICOM et NEC. Pour ce qui est de l’industrie du &lt;em&gt;software&lt;/em&gt;, on passe de 600 à 1800 firmes de logiciels entre 1977 et 1982 aux États-Unis, pays qui les concentre de manière presque exclusive&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/021-A/#fn16&quot; id=&quot;fnref16&quot;&gt;16&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. Dès les années 1970, un « deuxième âge de l’informatique » met fin à l’utopie concrète des libristes du MIT par la mise en place de systèmes centralisés de production du matériel informatique, dont la première place échoit au géant IBM. À partir des années 2000, pour finir, les plateformes numériques et les data-centers sont également dans les mains des entrepreneurs et répondent de ce fait à des logiques de création de profits&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/021-A/#fn17&quot; id=&quot;fnref17&quot;&gt;17&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. Suivant la tendance historique du mouvement d’accumulation du capital décrite par Marx, on assiste à une socialisation de la production à un niveau nettement supérieur relativement à la phase industrielle, en raison du caractère coopératif du procès de travail qui est devenu une nécessité technique dictée par la nature du moyen de travail lui-même. Si dans les phases de transition d’un paradigme techno-économique à un autre cette socialisation marque le pas, comme ce fut le cas dans les années 1980, la stabilisation du paradigme informationnel débouche sur la formation tendancielle de plus grands monopoles de l’histoire du capitalisme à partir des années 2000, qui répondent aux acronymes GAFAM et NATU&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/021-A/#fn18&quot; id=&quot;fnref18&quot;&gt;18&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. Il va sans dire que ni Guattari ni ses acolytes ne sont pas sans connaître les évolutions macro-économiques qui leur sont contemporaines. Dans &lt;em&gt;Lignes de fuite&lt;/em&gt;, il est question d’un « Super Équipement » chapeautant les « Équipements collectifs » : ceux-ci sont désormais « à la fois partout et nulle part » en raison d’une dissémination technologique du capitalisme. Dans &lt;em&gt;Cartographies schizoanalytiques&lt;/em&gt;, scandant en trois temps les âges d’une entrée en machine de la subjectivité, il affirme de manière tout aussi explicite qu’à l’âge de l’informatisation planétaire une émancipation des tutelles assujettissantes du sémiocapitalisme passe certes par des usages sociaux créatifs, mais que les infrastructures matérielles continuant à dépendre du capital, cette émancipation ne peut être que relative&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/021-A/#fn19&quot; id=&quot;fnref19&quot;&gt;19&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. Miser sur la capacité des « machines désirantes » à investir les machines techniques, de manière à créer des brèches dans la machine sociale du capitalisme, signifie, dans les faits, rester prisonnier d’une logique de la &lt;em&gt;ré-appropriation&lt;/em&gt; et du &lt;em&gt;détournement&lt;/em&gt; des outils fournis par le capital.&lt;/p&gt;
&lt;h2&gt;Prolétarisation par verrouillage de la « boîte noire »&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Or, même ces pratiques timides d’autonomie médiatique au moyen de machines et de plateformes numériques appartenant aux agents de l’économie capitaliste sont mises à mal par une volonté de verrouiller les modes d’emploi des ordinateurs et des logiciels. Les intérêts commerciaux qui se cristallisent autour des machines de computation (&lt;em&gt;hardware&lt;/em&gt;), puis des logiciels d’exploitation (&lt;em&gt;software&lt;/em&gt;), sont exemplifiés par deux épisodes de la « troisième informatique », qui débute avec la commercialisation du personal computer (PC). Le premier, daté de 1976, concerne un jeune développeur de vingt-et-un ans, du nom de Bill Gates : après avoir fondé une entreprise dans l’objectif de mettre en place un programme d’exploitation de l’Altaïr 8800, premier modèle d’ordinateur personnel, il découvre que les hackers du &lt;em&gt;Homebrew Computer Club&lt;/em&gt;, travaillant sur ce modèle depuis leur première réunion en mars 1975, sont venus à connaissance de son programme BASIC, et qu’ils s’en saisissent pour le partager et le modifier. Bill Gates rédige alors une lettre ouverte (&lt;em&gt;An Open Letter to Hobbysts&lt;/em&gt;&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/021-A/#fn20&quot; id=&quot;fnref20&quot;&gt;20&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;) décrivant cette opération comme une infraction aux droits d’auteur et essayant de dissuader les informaticiens de se dédier à l’avenir au développement de nouveaux programmes à titre gratuit. Le second épisode concerne deux membres du même &lt;em&gt;Homebrew Computer Club&lt;/em&gt;, Steve Jobs et Steve Wozniak. Ces programmeurs s’emploient à améliorer les performances de leurs machines &lt;em&gt;Apple&lt;/em&gt; (entreprise qu’ils fondent en 1976) par une intégration des circuits à grande vitesse (le système VLSI), et surtout par l’élaboration d’une interface graphique pourvue d’icônes, d’images et de textes que l’on peut manipuler intuitivement à l’aide d’une souris, en lieu et place du langage informatique codé (le système WYSIWYG, « &lt;em&gt;what you see is what you get&lt;/em&gt; »). Ce système parachève le processus de &lt;em&gt;re-prolétarisation technologique&lt;/em&gt;. Alors que les conditions étaient enfin réunies pour qu’une culture technique du bricolage soit à la portée de tout le monde à partir de son PC, le verrouillage du code, l’opacité des boîtiers et la transformation du code en interfaces graphiques impénétrables, donnent lieu à un rendez-vous manqué avec l’appropriation des savoirs techniques. C’est pourquoi, lors de la mort de Steve Jobs en 2011, le programmeur Richard Stallman, chef de file des militants du logiciel libre, dira que celui-ci aura été « le pionnier de l’ordinateur comme une prison cool, conçue pour couper les imbéciles de leur liberté »&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/021-A/#fn21&quot; id=&quot;fnref21&quot;&gt;21&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. Derrière la sévérité de ce jugement, il y a une exigence démocratique voire anthropologique. Sur les pas de Simondon, l’incapacité à saisir le fonctionnement des machines se présente pour les libristes comme un problème bien plus fondamental que celui de leur propriété : « L’aliénation saisie par le marxisme comme ayant sa source dans le rapport du travailleur aux moyens de production, ne provient pas seulement, à notre avis, d’un rapport de propriété ou de non-propriété entre le travailleur et les instruments de travail. Sous ce rapport juridique et économique de propriété, il existe un rapport encore plus profond et plus essentiel, celui de la continuité entre l’individu humain et l’individu technique, ou de la discontinuité entre ces deux êtres »&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/021-A/#fn22&quot; id=&quot;fnref22&quot;&gt;22&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. Reste que se dessine, dans le bassin de la Silicon Valley, un lien à la fois indissociable et incontestable entre la prolétarisation des usager·ère·s des NTIC et la défense des intérêts économiques d’entreprises capitalistiques propriétaires.&lt;/p&gt;
&lt;h2&gt;L’internaute, travailleur·se non rémunéré·e&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;C’est à l’aune de ces constats qu’on a commencé à questionner le statut de l’usager·ère des NTIC, pour finalement observer la mise en place et la généralisation de nouveaux mécanismes d’extraction de plus-value, qui les transmuent en travailleur·se·s non rémunéré·e·s. L’hypothèse d’un changement radical du rapport capital/travail dans le capitalisme post-industriel voit le jour en Italie dès les années 1970. La deuxième génération du mouvement opéraïste (Negri, Virno) se montre attentive aux dimensions infrastructurelles des nouveaux modes de production. La recherche-action menée par Romano Alquati sur l’entreprise &lt;em&gt;Olivetti&lt;/em&gt; en 1963 a été à ce titre déterminante, car elle a fourni des données concrètes, à la fois quantitatives et qualitatives, d’un changement en train de se faire, signalant les importantes différences entre la manière dont le savoir était objectivé dans la production industrielle des voitures (la FIAT ayant fait l’objet d’une recherche par Alquati) et dans la production industrielle d’ordinateurs&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/021-A/#fn23&quot; id=&quot;fnref23&quot;&gt;23&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. Dans le sillage des analyses du « Fragment sur les machines » de Marx&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/021-A/#fn24&quot; id=&quot;fnref24&quot;&gt;24&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;, que la revue &lt;em&gt;Quaderni Rossi&lt;/em&gt; traduit pour la première fois en 1964, ces théoriciens affirment que le « troisième âge du capitalisme » se caractérise par une subsomption inédite des capacités intellectives dans le processus de valorisation capitaliste, et ceci non seulement parce que la complexité accrue des machines requiert un investissement intellectuel majeur pour les ouvrier·ère·s qui les conçoivent et les produisent, mais surtout parce qu’on assiste à un élargissement du procédé de subsomption réelle à l’ensemble des activités sociales, en raison de la démocratisation des NTIC. Le fonctionnement spécifique des machines cybernétiques par boucles rétroactives (&lt;em&gt;input/output/feedback&lt;/em&gt;), qui implique la possibilité pour l’appareil technique d’enregistrer des informations provenant de l’usager·ère, explique que les capacités intellectives objectivées dans la machine ne sont plus seulement celles des travailleur·se·s dans les usines, mais celles de quiconque faisant usage de ces machines, du spectateur de télévision à l’usager·e qui stocke des vidéos sur &lt;em&gt;Youtube&lt;/em&gt; ou qui produit du contenu sur sa page &lt;em&gt;instagram&lt;/em&gt;&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/021-A/#fn25&quot; id=&quot;fnref25&quot;&gt;25&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. Par-delà les critiques émises à son encontre par des économistes&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/021-A/#fn26&quot; id=&quot;fnref26&quot;&gt;26&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;, cette hypothèse, labellisée sous l’expression « capitalisme cognitif », a le grand mérite de mettre en lumière &lt;em&gt;l’extorsion du potentiel créatif et innovant des subjectivités&lt;/em&gt; qui s’expriment à travers les NTIC, de sorte que c’est le social lui-même qui finit par être le lieu d’extraction de la valeur. Que la connaissance soit devenue « une force productive immédiate », ainsi que l’on dirait dans les termes du Fragment, que se mette en place une « économie de l’information » (&lt;em&gt;knowledge based economy&lt;/em&gt;), voilà un fait qu’on ne peut pas vraiment contester. Dans les années 1990, la généralisation de l’usage des machines informationnelles coïncide en effet avec une mise à contribution de l’internaute dans le fonctionnement des sites et des réseaux sociaux : « Au lieu d’être le moment final d’une chaîne verticale réagissant aux stimuli développés par les acteurs situés en amont, les utilisateurs deviennent les coproducteurs du service par les contributions qu’ils apportent et les effets réseau directs et indirects qu’ils génèrent via la plateforme. Seuls ou organisés en communautés, ils jouent ainsi un rôle actif dans les différentes phases d’élaboration, de tests et de diffusion des services, notamment par les recommandations ou feed-back qu’ils émettent »&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/021-A/#fn27&quot; id=&quot;fnref27&quot;&gt;27&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;h2&gt;Gouvernementalité algorithmique&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Les années 2000 voient l’émergence d’un nouveau modèle d’affaires des NTIC, qui met ultérieurement en crise toute velléité d’une autonomie médiatique qui pourrait se réaliser avec les outils du capital numérique. La grande quantité des données brutes récoltées et cumulées (&lt;em&gt;big data&lt;/em&gt;) commande la nécessité d’élaboration des procédés de leur traitement, permettant de les modéliser et conséquemment de les exploiter. Or, en même temps qu’ils répondent à cette fonctionnalité technique, les algorithmes coïncident avec l’émergence d’une nouvelle « gouvernementalité ». Ce thème, exploré par T. Berns et A. Rouvroy, s’inscrit dans la continuité des analyses guattariennes de l’asservissement machinique et des signes a-signifiants de l’informatique, où les flux d’information cessent de se référer à une réalité &lt;em&gt;signifiante&lt;/em&gt; produite par les médias de masse, mais tout autant aux processus de subjectivation qui lui opposent des modèles subjectifs alternatifs&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/021-A/#fn28&quot; id=&quot;fnref28&quot;&gt;28&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. Ainsi que l’affirme A. Rouvroy : « que ce qui ‘‘coule’’ soit a-signifiant est précisément &lt;em&gt;ce qui permet d’éviter toute forme de subjectivation&lt;/em&gt;, tout en réalisant un asservissement machinique, moléculaire, a-signifiant mais éminemment opérationnel »&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/021-A/#fn29&quot; id=&quot;fnref29&quot;&gt;29&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. Autrement dit, le seul semblant d’autonomie qui restait se trouve menacé. La gouvernementalité algorithmique consiste, en effet, dans la capacité à orienter les comportements des consommateurs et des citoyens d’une manière à la fois non contrainte et plus efficace que ne le font la publicité et les médias, dans la mesure où les systèmes automatiques de modélisation de machines auto-apprenantes parviennent à profiler l’usager·ère sur la base des informations apparemment anodines et sans relations entre elles. C’est là un point important de la démonstration menée par Berns et Rouvroy : à partir du moment où l’usager·ère ne parvient pas lui·elle-même à saisir le sens global du choix de son vocabulaire, de l’achat de tel produit ou de la fréquentation de tel lieu, il lui échappe ce qui apparaît avec clarté au &lt;em&gt;datamining&lt;/em&gt;. En ces conditions, une quelconque autonomie individuelle de l’internaute est un vœu pieux, celui·celle-ci étant désormais dépecé·e en &lt;em&gt;dividuels&lt;/em&gt;&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/021-A/#fn30&quot; id=&quot;fnref30&quot;&gt;30&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. Si, comme le soutient Lazzarato, le capitalisme échoue à créer lui-même ses modèles subjectifs, on voit pourtant qu’il parvient à voler aux agents actifs d’une résistance aux modèles subjectifs conservateurs et normés les éléments de son renouveau. Au lieu de &lt;em&gt;mouler&lt;/em&gt; les subjectivités, il les &lt;em&gt;module&lt;/em&gt;. Ce qui signifie que les instruments technologiques qui ont servi à la confection d’une subjectivité grâce à la réappropriation de la parole, de l’image, de la communication et de l’information, sont en réalité &lt;em&gt;les mêmes instruments qui servent à sa capture&lt;/em&gt; par les mécanismes de la valorisation capitalistique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette gouvernementalité, qui fonctionnerait sur la base d’une prétendue « cécité des algorithmes », et donc sur une prétendue « objectivité » des données récoltées, a un impact politique réel. D’une part, parce que les algorithmes servent à promouvoir ou à invisibiliser des contenus, qui montent ou descendent dans le &lt;em&gt;page rank&lt;/em&gt; sur des critères totalement inconnus aux usager·ère·s – tous les sujets réputés sensibles pouvant ainsi valoir un déclassement et une invisibilité aux internautes&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/021-A/#fn31&quot; id=&quot;fnref31&quot;&gt;31&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. D’autre part, car les algorithmes sont utilisés pour influencer directement la vie politique à l’échelle d’un pays, et ceci au point de déstabiliser ses bases démocratiques. Le scandale qui a éclaté en 2018 à propos de l’entreprise britannique &lt;em&gt;Cambridge Analytica&lt;/em&gt;, à laquelle Facebook a vendu les données de plus de 87 M d’utilisateurs·trices afin d’orienter l’électorat dans un sens favorable à Trump pour les élections de 2016, est un clair exemple du pouvoir de nuisance de cette nouvelle gouvernementalité. Alors même que les défenseurs de l’idéologie de la Silicon Valley ne cessent de ressasser le refrain selon lequel la technologie aurait comme vocation de « remplacer la politique », en rendant caduc l’État par nature oppressif, et en se situant au niveau des individus, au service de leur expression et de leur créativité, il y a un vrai projet politique réactionnaire soutenu par les géants du numérique, qui est inspiré par le libertarisme de Ayn Rand et qui vise à remplacer les prérogatives de l’État dans les démocraties libérales, grâce à la mise en place d’États à la fois ultralibéraux et autoritaires&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/021-A/#fn32&quot; id=&quot;fnref32&quot;&gt;32&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le tableau que l’on vient de dépeindre correspond à la manière dont le capitalisme est parvenu à dépasser la crise structurelle et multifactorielle des années 1970 et à se réaffirmer comme une force capable de façonner le social à une échelle désormais mondiale. Le passage d’un capitalisme industriel à un capitalisme post-industriel, loin d’occasionner un allègement des structures d’exploitation et d’ouvrir des brèches contre-hégémoniques à la stéréotypie normative, a ainsi coïncidé avec une mise sous verrous de toute tentative d’autonomie médiatique, réussissant l’exploit de pouvoir compter sur une myriade d’internautes-terminaux qui promeuvent les modèles subjectifs standardisés et prêtent allégeance à ce système d’extraction de plus-value pour en être les bénéficiaires à titre personnel. Les hordes d’influenceur·se·s et d’auto-entrepreneur·se·s qui se sont emparées des réseaux socio-numériques pour réaliser des profits accomplissent de la sorte un « microcapitalisme », en lieu et place d’une « micropolitique » de la libre subjectivité.&lt;/p&gt;
&lt;h1&gt;III. Articuler les usages de l’internet à un &lt;em&gt;programme&lt;/em&gt; politique&lt;/h1&gt;
&lt;p&gt;Toutefois, il ne peut être question de sombrer dans un « pessimisme de la raison » à la compréhension de ce qui s’est joué avec cette main-basse sur le numérique à l’orée du 21ème siècle. Ne pas céder aux sirènes idéologiques de la « société de l’information », calmer son enthousiasme quant à une « ère postmédia », ne signifie pas renoncer aux exigences de démocratie et d’autonomie qui ont animé le combat pour une production alternative de l’information et de la subjectivité, mais seulement évaluer les capacités réelles des forces sociales à modifier radicalement cet état des choses. Les épisodes d’articulation entre révoltes populaires et nouveaux médias qui ont scandé les années 2010, tant au Maghreb (les « printemps arabes », 2010), qu’en Turquie (Gezi Park, 2013), au Brésil (« as jornadas de junho », 2013) ou encore en France (les « Gilets jaunes », 2018), tout comme la création de médias indépendants sur les plateformes numériques pour essayer de contrer une homogénisation de l’opinion favorable à l’extrême-droite (&lt;em&gt;Le Média&lt;/em&gt;, &lt;em&gt;Elucid&lt;/em&gt; et &lt;em&gt;Blast&lt;/em&gt; datent de 2021) montrent que ces exigences sont celles d’une part conséquente du tissu social, et que pour y répondre il devient nécessaire de dessiner des lignes de réflexion et d’action à la hauteur des défis qui sont aujourd’hui les nôtres. Dans cette dernière partie, je tenterai d’en esquisser quelques unes, en prenant le risque de froisser la sensibilité de celles et ceux qui se dressent contre la grammaire politique du « programme » et de la « planification ».&lt;/p&gt;
&lt;h2&gt;Régulation juridique de l’espace numérique et enjeux démocratiques&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Il n’est plus à démontrer que l’État a joué un rôle clé dans la mise en place du capitalisme comme mode de production et comme rapport social de domination : la thèse marxienne de l’« État bourgeois », promulgant des lois pour protéger les intérêts de la classe possédante et matant les révoltes ouvrières à l’aide de ses forces coercitives, se confirme, une fois de plus, au milieu des années 1970, lorsque le capitalisme en crise fait appel aux puissances de l’OCDE pour juguler l’inflation, privatiser les entreprises, flexibiliser l’emploi et restreindre les droits sociaux par une déréglementation de l’économie. L’ensemble des mesures connues sous le nom « Consensus de Washington », propulsées par les économistes de l’École de Chicago, montre combien la « raison du moindre État », si chère aux tenants du libéralisme, relève du simple mythe. En ces conditions, imaginer que l’État puisse servir de garde-fou à la toute-puissance des géants du numérique, au contrôle algorithmique des données et à l’orientation économique et politique des comportements des usager·ère·s des réseaux sociaux, semble pour le moins fantaisiste. Et pourtant, si on s’accorde avec le fait que les pratiques de « détournement » et de « subversion » des usages attendus par le fonctionnement capitaliste des plateformes et des réseaux ne sont pas suffisantes, nous devons réenvisager l’État comme une instance de reconfiguration du paysage médiatique, à la fois en sa qualité d’autorité souveraine en matière de législation et en raison de sa capacité à financer des programmes de recherche et des infrastructures numériques. Dès le début des années 2000, on comprend la nécessité de prendre la mesure des changements en cours en remettant en question l’absence de toute réglementation en ce domaine. Le Sommet mondial sur la société de l’information (SMSI) qui s’est tenu à l’initiative de l’ONU en premier lieu à Genève (2003), puis à Tunis (2005), poursuivait ainsi un double objectif : réduire la « fracture numérique » entre le Nord et le Sud du monde ; et jeter les « bases constitutionnelles de la société de l’information » par la passation d’accords internationaux à propos de la concurrence en ligne, de la protection de la propriété intellectuelle, de la sécurité des citoyen·ne·s et de la garantie des libertés publiques&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/021-A/#fn33&quot; id=&quot;fnref33&quot;&gt;33&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. Il s’agit, à ce titre, d’une première tentative de poser des bornes à un cyber-espace qui semble décorrélé de la réalité, et agir en conséquence. Les révélations de E. Snowden en 2013 sur la capacité technologique des États-Unis à accéder aux informations des usager·ère·s numériques, et même aux informations confidentielles des États, ont servi de catalyseur à une réflexion à l’échelle européenne sur l’importance de se doter de ses propres structures, des data-centers aux logiciels. C’est dans la continuité de cette réflexion qu’est créée en France la DINUM (direction interministérielle du numérique) en 2019, avec l’objectif d’accompagner sur un plan juridique et stratégique les projets numériques de l’État. L’un des projets pilotes a été la création de l’ENT (espace numérique de travail) à destination des élèves, des professeur·e·s et des professionnel·le·s de l’Éducation Nationale : lors de la rentrée scolaire 2020-21, des centaines de milliers d’usager·ère·s basculent ainsi des outils et des plateformes numériques des GAFAM (Gmail, Microsoft Office, Adobe, Zoom) aux outils et aux plateformes numériques étatiques et « libres » (Messagerie, Cartes mentales, WebConférence, Peertube). On voit donc que, dans des usages concrets, le spectre d’un contrôle totalitaire des citoyen·ne·s par l’État au moyen des nouvelles technologies laisse place à la compréhension du numérique comme un &lt;em&gt;service public&lt;/em&gt;, au même titre que l’école ou l’hôpital, pour lesquels on se bat afin qu’ils ne soient pas délaissés au profit de leur accaparement par le secteur privé. Par ailleurs, que l’État redevienne un agent de régulation de l’espace numérique ne conduit pas nécessairement à rendre impossibles les pratiques contributives des internautes, ni à condamner leur capacité à l’autogestion. Un clair exemple est fourni par le logiciel &lt;em&gt;Decidim&lt;/em&gt; (« Décidons »), utilisé pour la première fois en 2016 par la maire de la ville de Barcelone Ada Colau comme réponse aux mécontentements du « Mouvement 15M » à l’encontre des modes opératoires peu démocratiques de la classe politique espagnole et aux revendications de participation à la vie politique. L’adoption de cette plateforme numérique, visant à garantir la participation de tou·te·s les habitant·e·s aux prises de décision municipale, a débouché sur l’élaboration d’un « Plan d’action de la ville et de l’agglomération » avec une transparence quant aux dépenses réalisées et une mutualisation des choix à faire dans l’intérêt général&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/021-A/#fn34&quot; id=&quot;fnref34&quot;&gt;34&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;h2&gt;Rendre les finalités sociales explicites&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;La construction des conditions d’un débat public et de prises de décision collective sur les plateformes numériques par des instances territoriales issues de l’exercice de la démocratie fait signe vers la conquête d’un espace d’autonomie et d’autogestion qui se situe aux antipodes des usages pré-formatés des réseaux et des plateformes propriétaires. Or, dans le contexte de rapide dégradation de notre écosystème social, mental et environnemental, marqué par la montée de l’extrême droite, du racisme et des idées réactionnaires, ainsi que par un effondrement psychique et une catastrophe climatique, il ne faut pas exclure la possibilité de recourir avec plus de systématicité à ces outils contributifs, de manière à établir des systèmes de valorisation non-capitaliste, à dégager des lignes d’action claires et, finalement, à bâtir collectivement un programme politique. Est-ce à dire que la dimension expressive et singularisante des NTIC, ayant largement contribué à la prise de consistance des subjectivités dissidentes et à leur articulation, soit condamnée à disparaître ? Que ce soit dans « Le Capitalisme Mondial Intégré et la révolution moléculaire », article de 1981, ou dans &lt;em&gt;Les trois écologies&lt;/em&gt;, rédigé en 1989, Guattari répond négativement à cette question. Il est possible d’envisager les moyens techno-scientifiques dont nous disposons d’une manière radicalement nouvelle par rapport aux outils de concertation et de gestion collective plus classiques, si bien que le « programme » finit par être traversé de part en part par un « diagramme » des subjectivités participant au processus contributif. Toutefois, pour que ces « révolutions moléculaires » ne se montrent pas impuissantes face au renouveau de la subjectivité capitalistique et, pire encore, à la destruction des conditions de la vie humaine sur la planète Terre, il faut qu’elles s’articulent avec urgence aux « luttes d’intérêts » qui ont traditionnellement structuré les organisations politiques et syndicales, et dont la marque distinctive est de savoir poser des finalités et énoncer les raisons de les poursuivre : « Telle est la question essentielle. Faute d’une telle articulation, toutes les mutations de désir, toutes les révolutions moléculaires, toutes les luttes pour des espaces de liberté ne parviendront jamais à embrayer sur des transformations sociales et économiques à grande échelle »&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/021-A/#fn35&quot; id=&quot;fnref35&quot;&gt;35&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. Par-delà la primauté des luttes de désir sur les luttes d’intérêt dans les textes de Guattari, par-delà le maintien d’une exigence non dialectique, non antagoniste et passionnément dissensuelle, il semblerait que les positions soient nettement moins tranchées lorsqu’il s’agit de répondre concrètement aux défis de l’écologie sociale et de l’écologie politique. Ainsi, la perspective micropolitique « n’exclut pas totalement &lt;em&gt;la définition d’objectifs unificateurs&lt;/em&gt;, tels que la lutte contre la faim dans le monde, l’arrêt de la déforestation ou la prolifération aveugle des industries nucléaires »&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/021-A/#fn36&quot; id=&quot;fnref36&quot;&gt;36&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. Nous pensons que des usages autonomes des plateformes et des réseaux numériques impliquent l’ouverture d’espaces médiatiques de discussion sur les débats de société les plus pressants – donc un droit de regard citoyen sur les algorithmes ; qu’ils soient consacrés à modéliser les données qui nous permettent de saisir la criticité d’une situation à l’échelle d’une ville, d’un territoire, d’un écosystème (les logements insalubres, la déperdition d’énergie des bâtiments, le manque d’eau) ; mais aussi à identifier les orientations de société que nous devons prendre (mesurer le bilan carbone de nos consommations, lutter contre l’homophobie, aménager des espaces verts dans un quartier), à planifier les étapes de la décroissance économique et donc à contrer, autant que faire se peut, les effets passés et à venir d’un capitalisme anthropocénique qui stratifie le tissu social dans un sens contraire à la construction des communs.&lt;/p&gt;
&lt;h1&gt;Conclusion&lt;/h1&gt;
&lt;p&gt;La grande proximité entre l’hypothèse post-médiatique de Guattari et celle d’une « société de l’information et du partage » faisant le lit aux théories technolibérales et rendant acceptables les nouvelles modalités d’extraction de plus-value ainsi que les rapports sociaux violents qui en découlent, constitue un vrai problème. Dans cet article, nous avons tâché de rendre raison de ce qui a historiquement motivé un tel engouement, avant de montrer que les NTIC répondent, de fait, à une logique de valorisation capitalistique, et comportent à ce titre des limites sérieuses à l’existence des pratiques autonomes du point de vue de la production de l’information et du point de vue de la production de la subjectivité. Affirmer qu’il est nécessaire de saisir le degré d’autonomie de ces pratiques à l’aune du rôle de régulateur et de fournisseur de l’État et à l’aune de l’explicitation des finalités sociales qu’on doit se donner collectivement revient à énoncer les conditions d’une ère post-média non capitaliste. Dans les coordonnées qui sont les nôtres, le maintien de pratiques postmédiatiques peut s’avérer utile afin de fournir des solutions originales et innovantes aux problèmes que nous affrontons en tant que terrestres, puisant dans la diversité des expériences de tout·e un·e chacun·e et dans la capacité de riposte créative des collectifs. Cependant, sans une articulation à des objectifs clairement identifiés, le risque de l’impuissance politique est fort élevé.&lt;/p&gt;
&lt;section class=&quot;footnotes&quot;&gt;
&lt;ol class=&quot;footnotes-list&quot;&gt;
&lt;li id=&quot;fn1&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Félix Guattari, « Vers une ère post-média », &lt;em&gt;Terminal&lt;/em&gt; N° 51, octobre-novembre 1990, repris par la revue &lt;em&gt;Chimères&lt;/em&gt; n° 28, 1996. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/021-A/#fnref1&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn2&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Armand Mattelart, &lt;em&gt;Histoire de l’utopie planétaire. De la cité prophétique à la société globale&lt;/em&gt;, Paris, La Découverte, 1999. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/021-A/#fnref2&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn3&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;« C’est donc un monde en pleine mutation qui a commencé en expansion en 68 et qui, depuis lors, à travers des transformations incessantes, des échecs et des réussites de toutes sortes, s’est efforcé de tresser un réseau inédit d’alliance au sein de la multitude des composantes singulières qui s’accrochent à lui. Telle est la nouvelle politique : l’exigence d’une requalification des luttes de base en vue de la conquête continue d’espaces de liberté, de démocratie et de créativité. », Félix Guattari et Toni Negri, &lt;em&gt;Les nouveaux espaces de liberté&lt;/em&gt;, Paris, Lignes, 2010. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/021-A/#fnref3&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn4&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Ainsi que le rappellent Fabien Granjon et Eric George dans « Des critiques de la société d’information », &lt;em&gt;Critique de la Société de l’information&lt;/em&gt;, Collection « Questions contemporaines », Paris, L’Harmattan, 2008. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/021-A/#fnref4&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn5&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Emmanuel Alloa et Jean-Baptiste Soufron, « L’idéologie de la Silicon Valley », Paris, &lt;em&gt;Revue Esprit&lt;/em&gt; n°454, mai 2019. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/021-A/#fnref5&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn6&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Fabien Granjon et Eric George, art. cit. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/021-A/#fnref6&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn7&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Fabien Granjon, « Mythologies des multitudes et du post-médiatisme », &lt;em&gt;ContreTemps&lt;/em&gt;, n° 18, décembre 2006. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/021-A/#fnref7&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn8&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;On peut évoquer l’activité des groupes Medvedkine entre 1967 et 1974, les ouvriers et les ouvrières des usines du bassin de Sochaux et Besançon refusant d’être les simples figurant·e·s des films militants (Chris Marker, &lt;em&gt;À bientôt, j’espère&lt;/em&gt;, 1968), et voulant créer leurs propres contenus audiovisuels. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/021-A/#fnref8&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn9&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Voir notamment Vilèm Flusser, « Une révolution dans le domaine des images », « Phénoménologie de la télévision » et « L’image des nouveaux médias », &lt;em&gt;La civilisation des médias&lt;/em&gt;, Belval, Editions Circé, 2006. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/021-A/#fnref9&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn10&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Vilèm Flusser, &lt;em&gt;La civilisation des médias&lt;/em&gt;, op. cit., p. 96. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/021-A/#fnref10&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn11&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Jean-Paul Fargier, « Histoire de la vidéo française, structures et forces vives », in Nathalie Magnan, &lt;em&gt;La vidéo entre art et communication&lt;/em&gt;, Paris, Ecole nationale supérieure des beaux-arts, 1997, p. 50. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/021-A/#fnref11&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn12&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Franco Berardi « Bifo », « The Sensitive Infosphere », &lt;em&gt;Phenomenology of the End&lt;/em&gt;, Cambridge, Semiotext(e), 2015, pp. 33-57. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/021-A/#fnref12&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn13&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Laurence Allard et Frédéric Vandenberghe, « Express yourself ! Les pages perso… », &lt;em&gt;Réseaux&lt;/em&gt;, 2003/1 (n° 117), p. 194 ; Laurence Allard (dir.), « 2.0 ? Culture numérique, cultures expressives », &lt;em&gt;Médiamorphoses&lt;/em&gt; n°21, 2007. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/021-A/#fnref13&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn14&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Pour une histoire des libristes voir notamment Sébastien Broca, &lt;em&gt;Utopie du logiciel libre. Du bricolage informatique à la réinvention sociale&lt;/em&gt;, Le Passager Clandestin, 2013. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/021-A/#fnref14&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn15&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Manuel Castells, &lt;em&gt;L’Ère de l’information. Vol. 1, La Société en réseaux&lt;/em&gt;, Paris, Fayard, 1998, p. 126. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/021-A/#fnref15&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn16&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Martin Campbell-Kelly, &lt;em&gt;Une histoire de l’industrie du logiciel&lt;/em&gt;, Paris, Vuibert Informatique, 2003, p. 182. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/021-A/#fnref16&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn17&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Manuel Castells, &lt;em&gt;op. cit.&lt;/em&gt;, p. 126. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/021-A/#fnref17&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn18&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Utilisé dès les années 2000, l’acronyme GAFAM vient des initiales des entreprises Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft. Apparu en 2015, l’acronyme NATU désigne quatre entreprises emblématiques de la disruption numérique : Netflix, Airbnb, Tesla et Uber. Pour une histoire de la formation de ces oligopoles, voir notamment Cédric Durand, &lt;em&gt;Technofeudalisme, Critique de l’économie numérique&lt;/em&gt;, Zones, Paris, 2020. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/021-A/#fnref18&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn19&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Félix Guattari, &lt;em&gt;Lignes de fuite, Pour un autre monde de possibles&lt;/em&gt;, 1979, La Tour d’Aigues, Éditions de l’Aube, coll. « Monde en cours », 2011 et « Liminaire », &lt;em&gt;Cartographies schizoanalytiques&lt;/em&gt;, Paris, Galilée, 1989, pp. 9-26. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/021-A/#fnref19&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn20&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Bill Gates, « An Open Letter to Hobbysts », &lt;em&gt;Homebrew Computer Club Newsletter&lt;/em&gt;, Mountain View, CA, Homebrew Computer Club, vol. 2, n° 1, janvier 1976, p. 2. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/021-A/#fnref20&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn21&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Richard Stallman, « Steve Jobs, the pioneer of the computer as a jail made cool, designed to sever fools from their freedom, has died », site personnel de l’auteur, 6 oct 2011. https://stallman.org/archives/2011-jul-oct.html &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/021-A/#fnref21&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn22&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Gilbert Simondon, &lt;em&gt;Du mode d’existence des objets techniques&lt;/em&gt;, Paris, Aubier, 2012 (1958), pp. 117-118 et 119. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/021-A/#fnref22&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn23&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Romano Alquati, « Composizione organica del capitale e forza-lavoro all’Olivetti », &lt;em&gt;Sulla FIAT e altri scritti&lt;/em&gt;, Feltrinelli, Milano, 1975 ; paru pour la première fois dans &lt;em&gt;Quaderni Rossi&lt;/em&gt; n°3, 1963. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/021-A/#fnref23&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn24&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Karl Marx, « Capital fixe et développement des forces productives », &lt;em&gt;Manuscrits de 1857-1858 dits « Grundrisse »&lt;/em&gt;, trad. J.-P. Lefebvre et alii, Paris, Éditions sociales, 2011. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/021-A/#fnref24&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn25&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Suivant l’analyse que font Gilles Deleuze et Félix Guattari à propos d’une « plus-value machinique » : « On est assujetti à la télé &lt;em&gt;pour autant qu’on en fait usage et qu’on en consomme&lt;/em&gt; […] ; la machine technique est le médium entre deux sujets. Mais on est asservi par la télé comme machine humaine &lt;em&gt;pour autant que les téléspectateurs sont, non plus des consommateurs ou des usagers, […] mais des pièces composantes intrinsèques, des « entrées » et des « sorties »&lt;/em&gt;, des feed-back ou des récurrences, qui appartiennent à la machine […] », &lt;em&gt;Mille Plateaux. Capitalisme et schizophrénie 2&lt;/em&gt;, Paris, Les Éditions de Minuit, 1980, p. 573. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/021-A/#fnref25&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn26&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Il s’agit notamment de Michel Husson, « Sommes-nous entrés dans le ‘‘capitalisme cognitif’’ ? », &lt;em&gt;Critique communiste&lt;/em&gt; n°169-170, été-automne 2003. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/021-A/#fnref26&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn27&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Thierry Penard et Alain Rallet, « De l’économie des réseaux aux services en réseaux. Nouveau paradigme, nouvelles orientations », &lt;em&gt;Réseaux&lt;/em&gt;, vol. 184-185, n° 2-3, 2014, pp. 71-93. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/021-A/#fnref27&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn28&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Antoinette Rouvroy et Thomas Berns, « Gouvernementalité algorithmique et perspectives d’émancipation. Le disparate comme condition d’individuation par la relation ? », &lt;em&gt;Réseaux&lt;/em&gt;, 2013/1 (n° 177), pp. 163-196. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/021-A/#fnref28&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn29&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Antoinette Rouvroy, « La gouvernementalité algorithmique : radicalisation et stratégie immunitaire du capitalisme et du néolibéralisme ? », &lt;em&gt;La Deleuziana&lt;/em&gt; n°3, 2016. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/021-A/#fnref29&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn30&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Sur le concept de « dividuel », en opposition à « individu », voir Brian Massumi, « Vers une politique du dividualisme », &lt;em&gt;Multitudes&lt;/em&gt;, 2017/3 (n° 68), pp. 77-87. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/021-A/#fnref30&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn31&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Ce fut notamment le cas avec le vaccin lors du mouvement des Gilets Jaunes, ainsi que l’a rappelé le médiactiviste Jérôme Rodrigues lors de son intervention au colloque « Automedias », Saint-Denis, MSH, juin 2022. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/021-A/#fnref31&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn32&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;À ce sujet voir notamment Emmanuel Alloa, « L’égalitarisme automatisé », in Emmanuel Alloa et Jean-Baptiste Soufron, « L’idéologie de la Silicon Valley », op. cit. ; ainsi que Anna Longo, « Le Métavers : réalisation ou trahison du rêve néoréactionnaire ? », &lt;em&gt;AOC Media&lt;/em&gt;, 8 septembre 2022. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/021-A/#fnref32&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn33&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Isabelle Falque-Pierrotin, « Les enjeux juridiques de l’Internet au regard de la préparation du Sommet de Genève », &lt;em&gt;La société de l’information&lt;/em&gt;, Rapport Nicolas Curien et Pierre-Alain Muet, Collection « Conseil d’Analyse Economique », La Documentation française, Paris, 2004. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/021-A/#fnref33&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn34&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Ce logiciel a été utilisé par de nombreuses municipalités en France : Lyon, Rouen, Toulouse, Brest, Chambéry, mais aussi dans des plus petites communes comme Lons-le-Saunier. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/021-A/#fnref34&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn35&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Félix Guattari, « Le Capitalisme Mondial Intégré et la révolution moléculaire », Contribution aux journées du CINEL, &lt;em&gt;Revue Politis&lt;/em&gt;, 1981. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/021-A/#fnref35&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn36&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Félix Guattari, &lt;em&gt;Les trois écologies&lt;/em&gt;, Paris, Galilée, 1989, p. 21. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/021-A/#fnref36&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;/ol&gt;
&lt;/section&gt;
</content>
    </entry>
    <entry>
      <title>Penser les automédias depuis les cultures du libre et de l&#39;open source
      </title>
      <link href="https://automedias.org/fr/publication/020-A/"/>
      <updated>2023-11-20T00:00:00Z</updated>
      <id>https://automedias.org/fr/publication/020-A/</id>
      <author>
        <name>Sylvia Fredriksson, Benjamin Chow-Petit, Connie Chow-Petit, Yoann Duriaux</name>
      </author>      
      <content xml:lang="fr" type="html">&lt;h1&gt;Résumé&lt;/h1&gt;
&lt;p&gt;Les promesses issues des utopies numériques et de l’internet contributif des années 2000 se sont-elles définitivement envolées ? Le projet émancipateur associé à ces technologies a-t-il été tenu en échec, en distillant leur pouvoir subversif aux seules mains des oligopoles et des mouvements néo-réactionnaires endémiques sur la Toile ? La démocratisation des technologies de l’information et de la communication, souvent nommée révolution 2.0, nous lègue-t-elle autre chose que des chambres d’écho, à l’expression exacerbée, des malaises qui traversent nos sociétés ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Face à ces questions, les automédias, en tant qu’ils constituent ensemble une nouvelle force politique et d’influence, se doivent d’opérer collectivement une démarche critique et réflexive pour interroger la manière dont ils prennent part aux transformations de nos sociétés. Cette contribution entend y prendre part, en proposant un éclairage particulier sur les automédias qui ont émergé depuis les cultures du logiciel libre et de l’open source.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En témoignant d’une approche socialisée et territorialisée du numérique, cultivée depuis les années 2000 par les réseaux issus du monde du logiciel libre et de l’open source au sein de l’espace francophone, nous cherchons à montrer comment le numérique a été moteur de solidarités sociales et spatiales, en contre-champ de mythologies du numérique hors-sol.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Depuis les marges, des travailleurs précaires et les classes populaires se sont emparés collectivement des enjeux de conception des systèmes d’information, passant du statut d’usagers à celui de contributeurs aux conditions de production et de communication de l’information, pour transformer leurs modes d’existence.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces groupes, constitués en automédias et faisant réseau à l’échelle francophone, ont développé des formes savoirs réciproques et une littératie numérique en tant que support à une individuation collective. Intriqués dans les réalités matérielles propres aux transformations de nos sociétés, ces échanges de savoir-faire pratiques, techniques et juridiques ont revivifié de la solidarité sociale, et même inspiré de nouveaux cadres normatifs, requestionnant simultanément les formes de l’emploi et du travail, le rapport au secteur privé et à l’État.&lt;/p&gt;
&lt;hr /&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;C’est l’histoire d’une espèce qui se regarde dans le miroir&lt;/em&gt;
&lt;em&gt;sans admettre que son visage est celui de Donald Trump.&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Chloé Delaume, &lt;em&gt;Mes bien chères sœurs&lt;/em&gt;. Seuil, 2019.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Dans son ouvrage &lt;em&gt;La rébellion est-elle passée à droite ?&lt;/em&gt;&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/020-A/#fn1&quot; id=&quot;fnref1&quot;&gt;1&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;, le journaliste et écrivain Pablo Stefanoni décrit la manière dont les cyberutopies des années 2000 semblent avoir été aujourd’hui complètement marginalisées par l’essor du libertarisme d’extrême droite sur la Toile. À une « révolution numérique sans leader » portée par des hackers et des pirates, à l’idée d’un cyberespace comme « zone autonome »&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/020-A/#fn2&quot; id=&quot;fnref2&quot;&gt;2&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; associée à une gauche radicale et libertaire, semble succéder une « contre-révolution numérique »&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/020-A/#fn3&quot; id=&quot;fnref3&quot;&gt;3&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; où se propagent les voix des contre-cultures néo-réactionnaires, avec, parmi elles, de nouvelles droites non conformistes et rebelles. En d’autres termes, dans le champ des forces qui mettent le monde en mouvement, les gauches n’auraient plus aujourd’hui qu’un rôle de second plan et leur caractère subversif ne tiendrait plus que dans leur héritage et conquêtes passées. Les droites radicales à l’offensive, prenant pour marchepied et caisse de résonance Internet et les réseaux sociaux&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/020-A/#fn4&quot; id=&quot;fnref4&quot;&gt;4&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;, les auraient évincées pour s’ériger au premier plan de la scène politique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En explorant le laboratoire mondial de ces droites alternatives et radicales, Pablo Stefanoni formule un appel à la vigilance quant à des phénomènes aujourd’hui encore marginaux mais qui, par viralité, pourraient gagner en puissance dans les prochaines années, trouvant un écho particulier à l’aune des crises multiples que traversent nos sociétés. Pour Stefanoni, ces mouvements de la droite radicale doivent nous interpeller par le caractère singulier et opérant de leurs modes d’action déployés par le biais des technologies numériques, par leurs nouveaux registres de pratiques, leur nouveau langage et leurs nouvelles références. L’analyse de Stefanoni montre aussi comment ces modes d’action en ligne ouvrent et installent des espaces pour de nouvelles positions sur l’échiquier politique, ces nouvelles droites s’emparant, progressivement et à leur manière, de sujets portés jusque-là majoritairement par des courants socialement progressistes à l’instar des thématiques écologiques. En adressant plus frontalement l’articulation de ces phénomènes avec l’usage des technologies de l’information et de la communication, les travaux de Stefanoni prolongent ainsi une littérature contemporaine de plus en plus précise sur les phénomènes d’écofascisme (Gorz, 1974 ; Dubiau, 2022 ; Madelin, 2023). Ainsi, par des logiques d’influence reposant sur les GAFAM et entretenant leur propre régime de vérité automédiatique, à l’instar des « cohortes de youtubeurs virtuoses en matière de diffusion des tropes et des poses « rebelles » de droite »&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/020-A/#fn5&quot; id=&quot;fnref5&quot;&gt;5&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;, la pensée réactionnaire, nourrie de théories parfois anciennes, se réactualise progressivement dans son fond comme dans ses formes, pour alimenter des idéologies dont certains chercheurs pointent du doigt la consolidation sur le plan théorique&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/020-A/#fn6&quot; id=&quot;fnref6&quot;&gt;6&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. Ces modes de production des idées et les systèmes socio-économico-médiatiques qui les portent, finissent par contraindre par leurs formes la pensée, par la mouler en quelque sorte, et en viennent progressivement à faire culture (New Daggett, 2023).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans ce contexte, les travaux de P. Stefanoni, ou encore ceux de A. Dubiau ou de C. New Daggett appellent à briser les bulles de filtres, au sens large, qui nous tiennent à distance de ces phénomènes, et à les prendre au sérieux. Il s’agit de les déplier, d’en analyser les caractéristiques et de les comprendre pour y répondre depuis d’autres trajectoires. Phénomènes politiques relativement récents, ils s’adossent à la démocratisation de la production et de la communication de l’information qui n’a cessé, depuis les années 2000, de transformer leurs valeurs et fabriques.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De cette démocratisation produite par le développement et l’usage conjoints des technologies numériques de l’information et de la communication (TNIC), des GAFAM et de réseaux sociaux numériques alternatifs (Discord, Mastodon, Telegram, etc.), nous percevons, depuis 20 ans et à travers le monde, les effets politiques, sociaux, économiques et plus récemment écologiques&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/020-A/#fn7&quot; id=&quot;fnref7&quot;&gt;7&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. Ces technologies prennent une place de plus en plus prépondérante dans les mobilisations politiques et sociales, permettant aux &lt;em&gt;subalternes&lt;/em&gt;&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/020-A/#fn8&quot; id=&quot;fnref8&quot;&gt;8&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; et aux &lt;em&gt;dominés&lt;/em&gt; de prendre la parole, de prétendre au pouvoir. Les mouvements des printemps arabes de 2011, les mobilisations Occupy décrites par Zeynep Tufekci&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/020-A/#fn9&quot; id=&quot;fnref9&quot;&gt;9&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; en Turquie, à Hong-Kong et à New York, ou encore l’émergence du mouvement #MeToo à travers le monde en sont autant de manifestations. En France, celles-ci confèrent une visibilité médiatique à celles et ceux qui la réclament, alors que les mouvements populaires, à l’instar du mouvement des Gilets Jaunes, appellent à davantage de démocratie, sous-entendant un pluralisme idéologique et sociologique (Cardon et Granjon, 2013). Dans ces contextes, s’est affirmé le rôle politique des pratiques d’&lt;em&gt;automédiation&lt;/em&gt;, c’est-à-dire « d’autoproduction et d’autodiffusion de l’information par l’usage ou la réinvention des appareils et circuits de communication numériques »&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/020-A/#fn10&quot; id=&quot;fnref10&quot;&gt;10&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En désignant les « Droites 2.0 », Pablo Stefanoni tente de décrire un complexe culturel néoréactionnaire ayant fait d’internet un espace stratégiquement subversif, où s’installent des « climats idéologiques diffus ». La subversion politique repose, entre autres, sur l’expression individuelle ou collective d’une alter-radicalité hilare&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/020-A/#fn11&quot; id=&quot;fnref11&quot;&gt;11&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; et l’occupation voire la saturation de la Toile par différents registres d’actions auto-médiatiques, au sein de circuits techno-économiques de production et de réception de l’information largement caractérisés par leurs formes gafamisées, capitalistiques et monopolistiques. D’une contre-révolution numérique, ces phénomènes n’en n’ont que l’apparence. Par les gestes et les différentes entreprises auto-médiatiques qui s’y déploient, individuelles et spontanées comme collectives et organisées&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/020-A/#fn12&quot; id=&quot;fnref12&quot;&gt;12&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;, se prolongent et se renforcent en réalité les médiarchies&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/020-A/#fn13&quot; id=&quot;fnref13&quot;&gt;13&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; décrites par Yves Citton, et s’auto-alimente un capitalisme informationnel déjà analysé dès les années 90 (Castells, 1998, 1999a, 1999b).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour autant, ces populismes comme le souligne Yves Citton, sont davantage endémiques que partisans&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/020-A/#fn14&quot; id=&quot;fnref14&quot;&gt;14&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. Leurs causes profondes sont à chercher dans les infrastructures qui constituent et retissent quotidiennement nos milieux d’existence (Latour, 2012), et pour Citton, celles-ci prennent naissance dans les médiarchies elles-mêmes. Ces structures, idéaltypes du néolibéralisme, nous enferment et nous étouffent progressivement sur nous-même dans des bulles et des boucles récursives, finissant par nous retourner dos-à-dos, nous faire nous haïr les uns les autres (Citton, 2018). Les automédias, dans leur formes « gafamisées », ne seraient alors que le continuum de ce système, faisant émerger de manière épisodique et protéiforme les diverses expressions du malaise de nos sociétés.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cependant, depuis notre position d’acteurs de l’éducation populaire et de la médiation numérique en francophonie, il nous semblait important, comme pour les initiateurs de ce colloque dédié aux Automédias et au sein duquel cette contribution s’inscrit, de ne pas réduire le genre automédiatique et les pratiques populaires de traitement de l’information aux seules formes « gafamisées » des circuits techno-économiques de production et de réception de l’information dans lesquelles se trouvent aujourd’hui enfermés un grand nombre d’automédias. D’autre part, il nous semblait également essentiel, en réponse à la provocation utile lancée par Pablo Stefanoni : « La rébellion est-elle passée à droite ? », de rendre compte des limites d’une « contre-révolution numérique » qui ne se donnerait comme seul objectif que la quête de liberté et de subjectivisation individuelle, « faisant fi de toute &lt;em&gt;critériologie de droit et de toute domination du droit sur le fait&lt;/em&gt; » (Stiegler, 2018), enfermant ainsi ces pratiques dans le régime de la &lt;em&gt;post-vérité&lt;/em&gt;. Car à défaut de transformations systémiques, ces approches auto-médiatiques nous font courir le risque d’une disqualification plus importante de l’expression populaire et d’une montée de formes d’autoritarisme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour que les pratiques des automédias, au-delà de formes de subjectivation individuelle, puissent être comprises et mobilisées en tant que pratiques d’individuation collective portant de réelles visées transformatives, cette contribution se propose d’enrichir le corpus des récits, des trajectoires et des acteurs qui composent l’Histoire des automédias en France.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En effet, pour un ensemble de protagonistes issus des mouvements du logiciel libre, de l’open source et des mouvements makers, l’enjeu &lt;em&gt;des automédias&lt;/em&gt; ne porte pas seulement sur leur autonomie, leur liberté d’actions et leur indépendance financière – mais aussi sur « leurs capacités à réinventer leurs infrastructures technologiques et économiques ainsi que les valeurs, les normes, et les protocoles de production de l’information, afin d’établir leurs nécessités et légitimités démocratiques et scientifiques. Il s’agit, depuis leur point de vue, de concevoir et de produire de nouvelles &lt;em&gt;puissances&lt;/em&gt; (Lordon, 2015) &lt;em&gt;techno-politiques&lt;/em&gt; à travers des projets collectifs à la fois technologiques, politiques et médiatiques, en incluant l’auto-design des circuits de production et de communication d’information »&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/020-A/#fn15&quot; id=&quot;fnref15&quot;&gt;15&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et, si les contre-cultures d’un internet utopique paraissent aujourd’hui silencieuses dans le bruit des médiarchies et de leurs flux et reflux réactionnaires, nous chercherons ici à &lt;em&gt;les faire parler&lt;/em&gt;. Ainsi, cette contribution s’attachera d’abord à décrire la manière dont les cultures populaires, influencées par les dynamiques issues du logiciel libre et open source, se sont non seulement emparées, mais ont aussi socialisé et territorialisé la question de la production de l’information en tant que pratique d’émancipation collective.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans une seconde partie, nous tenterons de rendre compte d’un répertoire de pratiques issues des cultures populaires mais aussi hackers et makers, dont la diversité et la portée sociale réaffirment la continuité fondamentale qui unit la culture numérique à l’évolution générale de nos sociétés. Loin d’une culture hors-sol qui tendrait vers des formes de prolétarisation généralisées, il s’agit ici de montrer, en creux, un attachement à des processus d’individuation susceptibles d’ouvrir des espaces réellement transformatifs. Nous interrogerons la manière dont nous pouvons collectivement tirer parti de la richesse et la diversité de ces savoir-faire populaires pour penser les automédias.&lt;/p&gt;
&lt;h1&gt;I. L’Éthos du libre&lt;/h1&gt;
&lt;p&gt;Dans cette première partie, nous donnerons à voir comment, dans les années 2000, la production et la mise en partage de la connaissance en tant que « patrimoine informationnel commun » sont apparues comme les leviers essentiels à un processus d’émancipation collective pour un ensemble d’acteurs issus des cultures du logiciel libre en France. Des pratiques numériques ont alors été socialisées pour rendre effectif ce partage de connaissances et répondre à des enjeux sociaux et écologiques énoncés depuis une diversité de territoires. Ces automédias, organisés en réseau et communautés de pratiques ouvertes et dynamiques, se sont attachés à coproduire leurs propres infrastructures technologiques ainsi que les valeurs et les protocoles de production de l’information, démontrant ainsi leur nécessité comme leur légitimité démocratique et scientifique.&lt;/p&gt;
&lt;h2&gt;I.1. Cultures du Libre et de l’Open Source : une approche socialisée, territorialisée et en réseau des systèmes d’information&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;On reconnaît aux principes et aux modèles de développement du logiciel libre et de l’open source d’être le socle de nos systèmes technologiques contemporains. Ces mêmes principes d’ouverture et de partage, politisés par Richard Stallman, ont par ailleurs aujourd’hui irrigué bien d’autres domaines que l’informatique (Turner, 2012 ; Broca, 2013).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En France, les cultures du libre se manifestent dès les années 2000 par différentes initiatives et collectifs : Framasoft déploie dès 2001 un réseau dédié des enjeux d’éducation populaire au numérique ; La Quadrature du Net défend et promeut depuis 2008 les droits et libertés sur Internet, etc. Enfants de Linux, du logiciel libre, de l’open source mais aussi des libertariens, des start-uper, des anarchistes, ils sont les aventuriers de nouvelles formes de partage et de dynamiques collaboratives bâtisseuses d’un socle de communs de la connaissance : licences juridiques d’ouverture (General Public Licence pour les logiciels, 1989 ; Licences Creative Commons, 2002), Wikipédia (2001), Open Street Map (2007), mobilisations sur la neutralité de l’Internet, le droit à l’information et sur la propriété intellectuelle (SOPA, ACTA). Certaines figures emblématiques à l’image de Richard Stallman, ou des lanceurs d’alertes Julian Assange ou Edward Snowden, traceront des directions qui trouveront un écho auprès d’un grand nombre d’acteurs de la communauté du logiciel libre et, de fait, une traduction pratique et une actualisation politique à travers un ensemble d’initiatives.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Néanmoins, sous l’influence de la cyberculture américaine des pionniers de l’Internet et de célèbres figures à l’instar de John Perry Barlow et sa &lt;em&gt;Déclaration d’indépendance du cyberespace&lt;/em&gt;, une grande partie des discours à propos d’internet et du numérique ont jusque-là présenté un fort biais « immatérialiste »&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/020-A/#fn16&quot; id=&quot;fnref16&quot;&gt;16&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. Les pensées ou pratiques appréhendant internet en tant que continuum de nos milieux de vie ont été minorées. Ainsi, nombre d’approches et d’initiatives sont restées dans l’ombre des mythes les plus emblématiques, inscrivant durablement dans les esprits l’idée d’une culture et de collectifs « en dehors de toute inscription spatiale ou territoriale » (Demazière, Horn et Zune, 2011), et finalement hors-sol, c’est-à-dire distants d’un certain nombre de problématiques sociales ou écologiques, voire d’enjeux touchant directement à la question de la subsistance. De nombreux travaux se sont attachés à décrire cet obstacle épistémologique et à plaider une rematérialisation et reterritorialisation dans notre manière de penser le numérique (Beaude, 2014 ; Broca, 2017 ; Lopez, 2022).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;À cet égard, il convient de souligner que dès les années 2000, un ensemble d’initiatives relevant notamment de l’éducation populaire, des cultures libres et de la médiation numérique&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/020-A/#fn17&quot; id=&quot;fnref17&quot;&gt;17&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; se construisent en France et dans certains pays francophones dans un rapport réflexif aux territoires et aux modes de vie au sein desquels elles s’inscrivent. Ces initiatives se déclinent également à travers un réseau de lieux, pluriels et hétérogènes, mais reliés entre eux par un ensemble de valeurs communes (Tiers-Lieux Libres et Open Source). Ces valeurs sont décrites et rendues publiques au sein d’un manifeste&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/020-A/#fn18&quot; id=&quot;fnref18&quot;&gt;18&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; publié en 2013.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces valeurs, inspirées des logiques du logiciel libre (connaissance et gouvernance ouverte notamment) se retrouvent ainsi mobilisées pour établir les principes de fonctionnement des lieux physiques où se retrouvent ces communautés de pratiques. Ces lieux, en tant qu’ils constituent des cadres d’action et de travail collaboratif et contributif, deviennent ainsi, en quelque sorte, la transposition culturelle et tangible du logiciel libre. Leur fonctionnement en réseau permet de construire des logiques de solidarité et d’entraide entre les lieux et les territoires, alors que des événements auto-organisés permettent à ces communautés de praticiens de se rencontrer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce fonctionnement donne à comprendre une définition ouverte et dynamique de la notion de communauté, et un rapport spécifique à l’idée de territoire compris en tant que milieu d’interaction, et inscrite dans une perspective d’écologie sociale.&lt;/p&gt;
&lt;h2&gt;I.2 Au-delà de l’emploi : une approche socialisée du travail&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Historiquement, la formation de ces collectifs territorialisés résulte autant d’une volonté collective que d’une nécessité sociale. Elle advient conjointement à deux phénomènes : d’abord, ces collectifs se forment devant la nécessité de faire face, dès les années 90, à la précarité liée au déclin de la « société salariale » (Castel, 1995), ou à des formes d’emploi ne garantissant plus qu’une intégration sociale défaillante (Paugam, 2000). D’autre part, ces acteurs ont en commun la conscience du potentiel émancipateur des technologies en train d’advenir. Comme l’explique le sociologue Patrick Cingolani, les travailleurs précaires, notamment issus des « industries culturelles », recherchent une forme d’autonomie et de réalisation de soi, « héritée de la dynamique historique de révolte contre la subordination portée par le mouvement social égalitariste et anti-bureaucratique des années 1960 »&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/020-A/#fn19&quot; id=&quot;fnref19&quot;&gt;19&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. Dans une société aux sociabilités communautaires affaiblies, nombreux sont ceux qui cherchent l’« authenticité » et l’affirmation de leur identité dans la reconnaissance de « ce qu’ils font plutôt que de ce qu’ils sont ». Ces formes d’autonomie et de reconnaissance semblent rendues possibles avec l’avènement des nouvelles technologies de l’information et de la communication.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour autant, cette expérience de libération par ces travailleurs précaires est constamment traversée par les risques d’exploitation et de manipulation. Dénuées de supports collectifs, ces échappées vers l’autonomie favorisent une perméabilité aux imaginaires aliénants de l’individualisme néolibéral. C’est à ces risques que tentent de répondre les cadres d’action qui s’inventent au sein du réseau des Tiers-Lieux Libres et Open Source, par des logiques de solidarité sociale et territoriale. L’&lt;em&gt;éthos du libre&lt;/em&gt;, en tant qu’« ensemble de valeurs qui constituent un cadre pour l’action et s’actualisent dans des pratiques » (Broca, 2013, p. 24) constitue alors une réponse pratique aux transformations sociétales en cours. Ces communautés territorialisées, hybridation des marges technologiques et des marges sociales, réinventent alors sans cesse des organisations du collectif et par extension des nouvelles organisations du travail, à partir des valeurs du Libre et de l’Open Source.&lt;/p&gt;
&lt;h2&gt;I.3 Auto-design des circuits de production et de diffusion de l’information : un moyen d’agir sur les milieux et les modes d’existence&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Dans les années 2000, si les politiques s’intéressent alors assez peu aux médias&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/020-A/#fn20&quot; id=&quot;fnref20&quot;&gt;20&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;, les protagonistes et agitateurs du Libre, eux, s’intéressent à la politique. Et selon eux, pour reprendre l’adage proposé par Yves Citton, « il ne sert à rien de prétendre faire de la politique tant que l’on ne questionne pas la structuration des perceptions et des débats par les dispositifs de médialité actuellement dominants »&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/020-A/#fn21&quot; id=&quot;fnref21&quot;&gt;21&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La question de la conception de l’information constitue un des enjeux majeurs que se sont approprié les acteurs des réseaux du Libre et de l’Open Source, au « quadruple sens de l’idée de ce qu’elle doit être, de la forme qu’elle doit prendre, de la manière de la produire et de l’usage que l’on peut en faire ». Ainsi, l’auto-design mais aussi la maintenance (Denis et Pontille, 2022) des circuits de production et de communication de l’information constituent une clé politique pour ces acteurs, une condition démocratique. L’exemple le plus significatif traduisant cette position est probablement le projet &lt;em&gt;Movilab&lt;/em&gt;&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/020-A/#fn22&quot; id=&quot;fnref22&quot;&gt;22&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;, une plateforme de documentation contributive des modes de vie durable initiée en 2012. Automédia conçu et développé par les acteurs eux-mêmes, celui-ci devient progressivement un commun de la connaissance multi-territorialisé et en réseau pour les communautés en tiers-lieu partageant les valeurs du libre et de l’open source. Ainsi, les dynamiques d’usage et de gouvernance ouverte du wiki Movilab constituent de fait, dès 2013, une réponse en acte au rapport de force techno-économique de l’économie des plateformes, mais aussi un projet social et politique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On comprend alors que les réseaux du Libre et de l’Open Source s’intéressent moins aux &lt;em&gt;média&lt;/em&gt; (appliqués au média de masse) qu’aux &lt;em&gt;media&lt;/em&gt;, c’est-à-dire à l’appareillage permettant d’enregistrer, transmettre ou traiter des informations. Par cette acception large de la notion de &lt;em&gt;media&lt;/em&gt;, il s’agit de rendre visible et prendre en charge collectivement les médiations, c’est-à-dire à la fois les « moyens », les « intermédiaires » et les « milieux » dans une logique de transformation réciproque. « Cette approche de la notion de media s’intéresse au “moyen” de transformer tel aspect de l’état du monde et le “milieu” au sein duquel cette transformation doit avoir lieu. Faire œuvre de médiation consiste alors en l’ajustement du moyen au milieu (à sa soutenabilité, à sa convivialité et à l’enrichissement de sa diversité) »&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/020-A/#fn23&quot; id=&quot;fnref23&quot;&gt;23&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Prolongeant la perspective « médialiste » décrite par Yves Citton, les acteurs des cultures du Libre et de l’Open Source procèdent alors par une compréhension du numérique en tant que milieu technique (Simondon, 2012) et milieu associé&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/020-A/#fn24&quot; id=&quot;fnref24&quot;&gt;24&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. Les Tiers-Lieux Libre et Open Source (TILIOS) en deviennent le continuum, la transposition physique et culturelle. Le numérique est vécu dans sa « dimension écologique », c’est-à-dire en tant qu’environnement où les &lt;em&gt;« effets d’interaction configurent un milieu de vie »&lt;/em&gt;&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/020-A/#fn25&quot; id=&quot;fnref25&quot;&gt;25&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;h2&gt;I.4 La recherche d’un pluralisme sociologique et idéologique&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Alors que les cultures Libres et Open Source instruisent en tant que &lt;em&gt;condition du politique&lt;/em&gt; l’auto-design et la maintenance des circuits de production et de communication de l’information, nombre d’initiatives de documentation et d’éditorialisation collective se développent, à l’instar de Wikipédia ou de Movilab. L’&lt;em&gt;éthos du libre&lt;/em&gt; donne jour à de multiples &lt;em&gt;communautés d’écriture&lt;/em&gt; (Sauret, 2020) dont les logiques de gouvernance collective et leurs effets sont largement débattues (Freeman, 1975 ; Schneider, 2021) et sans cesse réactualisées.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces automédias – dans leur ensemble – sont compris comme autant de configurations sociales ouvertes, territorialisées ou non, et en réseau. Si certains ont pour finalité de constituer un patrimoine informationnel commun selon des principes de connaissance ouverte (Wikipedia), d’autres cherchent à allouer à la société civile des moyens d’enquête et d’investigation&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/020-A/#fn26&quot; id=&quot;fnref26&quot;&gt;26&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. Il s’agit alors pour ces &lt;em&gt;media&lt;/em&gt; de se mettre en capacité de lancer des alertes (Chateauraynaud, 2020) mais aussi – et surtout – de concevoir des cadres démocratiques de réception, de documentation et de mise en débat de ces alertes, propres à enrichir les cadres de « délibération sur les moyens et les fins de la production de l’information et de toute autre forme d’action »&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/020-A/#fn27&quot; id=&quot;fnref27&quot;&gt;27&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les ressources mises en commun deviennent des capitaux libres de droits et remettent en cause la notion de propriété. Ces automédias – et par extension, les espaces de délibération et de production (physiques et virtuels) qui les prolongent – génèrent un flux intense d’actions dont l’une des grandes qualités est la réversibilité : à tout moment le modèle peut être remis en cause, dans une sorte de préfiguration de ce que peut devenir une démarche de sobriété, menant à un projet écologique appliqué.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Yoann Duriaux, co-initiateur de ces démarches, l’explique ainsi : « En faisant cohabiter localement des mondes différents et parfois contradictoires, le tiers-lieu enclenche un processus de rééquilibrage sur les territoires (territoire institué ou territoire projet). Il provoque un dialogue et des frictions là où l’expertise clôt la discussion. Il invite à prendre possession, à faire évoluer, à explorer et à appliquer des solutions sur des problématiques jusqu’alors balisées. Qu’il soit question de gestion, de création, de production, de culture, de consommation, d’éducation, de famille, d’objets et de choses, il suggère une démarche de réappropriation de certains mécanismes sociaux. La démocratisation des technologies numériques a banalisé ce genre d’intervention. Elles trouvent dans les tiers-lieux un prolongement tangible. Ils en ont le même potentiel transformationnel, créatif, voire transgressif. C’est pour cette raison que le tiers-lieu est tiers. Non pas à cause d’une position d’entre deux, mais parce qu’il ouvre sur de nouveaux champs. »&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Témoignant d’une recherche de pluralisme sociologique et idéologique, les dynamiques de tiers-lieux libres et open source n’en sont pas moins attachées à des valeurs, et veillent à leur légitimité démocratique et scientifique en mettant en place des mécanismes de co-évaluation et co-évolution par les pairs, à l’instar du projet de marque collective de certification&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/020-A/#fn28&quot; id=&quot;fnref28&quot;&gt;28&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; proposée par les T.I.L.I.O.S&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/020-A/#fn29&quot; id=&quot;fnref29&quot;&gt;29&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette marque collective de certification pour le réseau TiLiOS incarne un référentiel commun, destiné à favoriser la coopération entre les acteurs du réseau, à protéger la diversité issue de la culture tiers-lieux, mais aussi à faciliter la compréhension critique des évolutions sociales, techniques économiques qui traversent les lieux. Il s’agit de bâtir une grille de lecture pour caractériser chaque tiers-lieu, articulée autour de 5 propriétés définies dans le cadre de sessions collégiales de travail regroupant les protagonistes du réseau TiLiOS en 2017. Ces propriétés structurent l’agrégation des individus par les tiers-lieux : Configuration sociale, Patrimoine commun, Libre appropriation, Émancipation et (en)capacitation, Résilience et modularité. La marque collective de certification pour les tiers-lieux répond à plusieurs enjeux : (1) Consolider un langage commun et des logiques de reconnaissance entre acteurs, premiers jalons d’un cadre de confiance, de réciprocité ; (2) Protéger les auteurs des créations et des services qui naissent dans les tiers-lieux ; (3) Prévenir des phénomènes d’enclosure sur le capital informationnel commun autour duquel s’agrège la communauté.&lt;/p&gt;
&lt;h2&gt;I.5 Les échelles comme productions sociales&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Dans les pas des travaux de Boris Beaude et Sébastien Broca, nous avons précédemment tenté d’apporter un éclairage sur une histoire territorialisée des cultures Libre et Open Source, à distance des récits portant exclusivement sur des approches immatérielles ou abstraites du numérique. Loin d’une conception hors-sol, nous avons cherché à détailler les intrications philosophiques et historiques qui enchâssent le numérique dans les problématiques sociétales contemporaines.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce travail paraît d’autant plus essentiel que les urgences auxquelles nous faisons face nous pressent à retrouver des prises sur un monde dont beaucoup ont la sensation qu’il nous échappe, sous l’effet des formes violentes et aliénantes de la globalisation. Ainsi a-t-on pu observer ces dernières années, dans la sphère politique, un regain d’intérêt pour le concept de territoire en tant que visée et point d’atterrissage, aussi bien pour les mouvements réactionnaires que progressistes&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/020-A/#fn30&quot; id=&quot;fnref30&quot;&gt;30&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. Vivement défendue par l’extrême-droite, cette notion sous-tend l’idée d’un enracinement communautaire à l’échelle locale pour défendre le fantasme d’une unité culturelle et raciale&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/020-A/#fn31&quot; id=&quot;fnref31&quot;&gt;31&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. L’investissement plus récent du concept chez les penseurs de l’écologie politique demeure quant à lui plus ambiguë et parfois simpliste, systématisant l’échelle locale comme intrinsèquement porteuse de bénéfices sociaux et environnementaux&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/020-A/#fn32&quot; id=&quot;fnref32&quot;&gt;32&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En contribuant à remettre en perspective la trajectoire des cultures du Libre et de l’Open Source depuis les territoires, nous cherchons alors à préciser et rendre visible une autre hypothèse politique issue de cette expérience. Plutôt que de faire de l’échelle locale une finalité, il nous semble que la promesse d’une perspective médialiste repose dans le pari de faire de chaque échelle une production sociale à réinventer. L’expérience des cultures Libres et Open Source, par l’attention portée aux médiations, nous enjoint à penser chaque échelle en considérant les rapports de violence et de domination réciproques, au sein de cadres démocratiques et ouverts permettant une expression plurielle des parties-prenantes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Chaque échelle d’action est une forme de production sociale. Chacune d’elles est une configuration spécifique, singulière et en mouvement, où les médiations, adossées à des systèmes techniques et informationnels, fondent nos relations sociales. Yves Citton, en 2017, décrivait ainsi de tels processus :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;« Si les Médialistes attirent l’attention sur l’importance des media à travers lesquels se construit notre connaissance (ainsi que notre ignorance) du monde qui nous entoure, elles font plus généralement porter leurs soins sur les différents types de “médiations” à travers lesquelles s’articulent et se trament nos interactions sociales. Ces médiations peuvent être institutionnelles (une organisation dotée d’une certaine stabilité dans le temps), procédurales (un enchaînement de comportements successifs), gestuelles (une action relationnelle). Elles peuvent prendre place à l’échelle d’un continent, d’un quartier, d’un couple. Elles peuvent impliquer d’énormes réseaux de serveurs ou l’échange éphémère de deux regards. Ce qu’ont en commun toutes ces médiations, c’est de nourrir une relation qui alimente la vie des parties-prenantes, en atténuant autant que possible la violence des rapports de force qui structurent leurs situations réciproques, généralement inégales. C’est cette attitude fondamentalement diplomatique, pacificatrice, qui fait fréquemment accuser les Médialistes de n’avoir rien compris à la politique, voire d’en saper dangereusement l’exercice. »&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/020-A/#fn33&quot; id=&quot;fnref33&quot;&gt;33&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;h1&gt;II. Réinvestir la créativité et le pouvoir subversif des pratiques populaires&lt;/h1&gt;
&lt;p&gt;Les médiarchies nous montent les uns contre les autres. Dès lors, nous inscrire en tant qu’automédias dans le continuum des infrastructures techniques, économiques et médiatiques de l’économie néolibérale constitue une impasse.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le récit de trajectoires singulières issues des cultures libres et open source nous ont montré que la mise en commun de l’information pouvait constituer le premier jalon d’une démarche plus ambitieuse : concevoir et produire de nouvelles &lt;em&gt;puissances&lt;/em&gt; (Lordon, 2015) &lt;em&gt;techno-politiques&lt;/em&gt; à travers des projets collectifs à la fois technologiques, politiques et médiatiques, incluant l’auto-design et la maintenance des circuits de production et de communication d’information.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;À travers ces mêmes dynamiques de tiers-lieux libres et open source, leurs protagonistes ont développé des formes savoirs réciproques, des expériences et une littératie numérique en tant que support à une individuation collective. Cette seconde partie s’attache à décrire plus en détails ces savoirs-faire pratiques, techniques et juridiques qui ont non seulement revivifié de la solidarité sociale mais aussi inspiré de nouveaux cadres normatifs, réinterrogeant simultanément les formes de l’emploi et du travail, mais aussi le rapport au secteur privé et à l’État.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans une perspective de transformation de nos sociétés de l’information, ces démarches interpellent et remettent en cause les manières de penser le numérique au sein des processus de conception des politiques publiques et plus largement, de l’action publique.&lt;/p&gt;
&lt;h2&gt;II.1 D’un internet populaire vers de nouvelles littératies&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Avons-nous considéré avec suffisamment d’acuité les pratiques collectives et populaires qui entourent l’évolution de nos systèmes d’information et de communication ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La sociologue de la culture et des médias Dominique Pasquier, par son enquête intitulée &lt;em&gt;L’Internet des familles modestes&lt;/em&gt; (Pasquier, 2018) avait révélé un ensemble de mécanismes de hacks, de détournements des usages et outils numériques par les classes populaires, mais aussi des méthodes de débrouille et d’entraide sur internet, qui apparaissaient en strict contre-champs du statut d’usager et de consommateur passif auquel nous renvoient, voire nous assignent, les logiques privées comme les politiques publiques.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans la continuité de ces formes de hack et de détournement d’usage du numérique, qui constituent des formes de réappropriations populaires, les cultures du libre et de l’open source ont installé ces vingt dernières années un corpus de connaissances et de pratiques dotant la société civile d’un plus grand pouvoir d’agir par les usages numériques et sur les systèmes d’information et de communication.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nombreux sont les sites et projets de documentation qui forment aujourd’hui un maillage de communs de la connaissance. Au-delà des tutoriels et autres recettes de cuisine&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/020-A/#fn34&quot; id=&quot;fnref34&quot;&gt;34&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;, une variété de registres de documentation constitue, en s’agrégeant, un véritable répertoire d’actions : démarche de description, mode d’emploi, partages d’expérience avec des communautés proches, coproduction de politiques publiques (municipales, étatiques, européennes).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au sein de ce répertoire d’actions, les pratiques d’écriture relevant du droit, ou mobilisant des compétences juridiques, prennent une place importante. Nombreux chercheurs se sont attachés à décrire des processus de co-production de normes juridiques ascendantes (Peugeot, 2016) : licences, chartes, règlements propres aux cultures du logiciel libre, aux makers et communautés hackers.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les travaux récents de la chercheuse Mélanie Dulong De Rosnay nous donnent aussi à comprendre comment « le modèle informatique du pair-à-pair, un type d’architecture dans lequel les actions sont distribuées, constitue une source d’inspiration en tant que principe de design et de conception pour un droit des communs »&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/020-A/#fn35&quot; id=&quot;fnref35&quot;&gt;35&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. Ces travaux encouragent ainsi l’activation d’imaginaires juridiques issus des cultures numériques ouvertes, à l’instar du principe de &lt;em&gt;faisceau de droits&lt;/em&gt; (Ostrom, 1990), qui pourraient contribuer à renouveler les fondements du système juridique occidental. Ainsi, au-delà du socle technique qu’il constitue, le libre ouvre à la culture des automédias un champ de recherche portant sur des dimensions plus élargies de leurs organisations et leurs modes d’action.&lt;/p&gt;
&lt;h2&gt;II.2 Communautés d’écriture : élargissement du répertoire d’action en faveur du renforcement des capabilités et des droits sociaux&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;C’est depuis cette perspective de réinvention du droit qu’ont travaillé les protagonistes des tiers-lieux libres et open source. Alors que les conditions de considération et de valorisation de la contribution aux démarches de communs restent un chantier à peine ébauché et que la reconnaissance des travailleuses et travailleurs demeure un motif urgent, nombreuses sont les pratiques d’écriture (juridiques ou normatives) qui s’attachent à la reconnaissance de formes de « droit au travail dans les communs ».&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Inspirées des travaux de Supiot et Stiegler (Maurel, 2017), dans les pas de André Gorz ou Yann Moulier Boutang, ces communautés, structurées en associations ou coopératives, s’emparent des expériences de contribution pour penser leurs droits sociaux et expérimenter de nouvelles formes de travail et de protection sociale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous proposons, dans cette partie, d’explorer certaines pratiques qui, de manière empirique et par des formes de bricolage juridique, œuvrent en faveur de la reconnaissance des droits des individus dans les communs. La plupart de ces expérimentations proviennent, ou ont été en contact, avec la communauté du tiers-lieu La Myne, à Villeurbanne&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/020-A/#fn36&quot; id=&quot;fnref36&quot;&gt;36&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. Laboratoire citoyen et tiers-lieu libre et open source, La Myne a pour vocation le soutien à des démarches citoyennes agissant sur les transitions. Certains projets bénéficient du soutien de la Fondation de France&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/020-A/#fn37&quot; id=&quot;fnref37&quot;&gt;37&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;, ou d’un travail conjoint avec l’ANACT&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/020-A/#fn38&quot; id=&quot;fnref38&quot;&gt;38&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; (Agence Nationale pour l’Amélioration des Conditions de Travail).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Les conventions de réciprocité&lt;/strong&gt; sont une forme de contractualisation hybridant formel et informel, individuel et collectif, sensible et technique, dont le but est de faciliter les partenariats entre acteurs publics (collectivités, EPIC, etc.), acteurs privés (associations, entreprises, etc.) et particuliers (citoyens), dans une forme respectant la contribution de chacune des parties.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D’abord initiées par l’écosystème hacker / maker libriste stéphanois, avec une orientation numérique et pair-à-pair assez forte, les conventions de réciprocité ont été reprises et modifiées significativement par la communauté de la Myne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les conventions de réciprocité tentent de répondre aux enjeux suivants : (1) Comment documenter les envies, contraintes et le contexte autour d’une contribution, d’une coopération ou d’une personne au sein d’une communauté ? (2) Comment formaliser, notamment juridiquement, des envies de coopérations et les réciprocités nécessaires, sans pour autant les rigidifier, les rendre inaccessibles ou insécurisantes ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Originellement issues d’une simple documentation informelle des attentes et des obligations d’un·e contributeur à une communauté, ces conventions ont depuis été utilisées dans des collaborations d’échelles nationales avec des institutions. Elles jouent le double rôle de document juridique et d’expression sensible de personnes, dans la perspective d’introduire une culture du soin au sein des relations de travail. Des prototypes de conventions de réciprocité sont accessibles en ligne sous licence Creative Commons BY-SA 4.0 : &lt;a href=&quot;https://pad.lamyne.org/patl-hermitage-convention&quot; target=&quot;_blank&quot;&gt;https://pad.lamyne.org/patl-hermitage-convention&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Les démarches de budget contributif&lt;/strong&gt; sont utilisées dans ces communautés afin d’insérer certaines valeurs et pratiques du libre dans la gestion socio-économique d’un projet – en particulier afin de permettre la libre contribution et la transparence dans les rémunérations. En substance, le budget et le travail engagé autour du projet est accessible, ouvert aux propositions de contributions et de rémunération.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Autant qu’outil interne à ces communautés de pratiques, les budgets contributifs sont également devenus un objet de diplomatie interculturelle et d’activisme politique. Déterminer les règles du budget contributif vise au sein de ces communautés à permettre la liberté individuelle et la confiance collective, mais également la reconnaissance de travaux passés et/ou habituellement invisibilisés, ou encore de rendre transparent les contraintes de chaque participant. Un article wiki expliquant une pratique de budget contributif est disponible en ligne : &lt;a href=&quot;https://movilab.org/wiki/Coremuneration&quot; target=&quot;_blank&quot;&gt;https://movilab.org/wiki/Coremuneration&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;L’expérimentation CDI communautaire&lt;/strong&gt; part du constat que, souvent, les formes contractuelles et statutaires de travail offertes aux membres de ces communautés ne correspondent pas à leurs attentes. Parmi les besoins exprimés : non subordination, protection sociale, sécurité économique, liberté individuelle, solidarité, mutualisation, autonomie, inclusivité, légèreté administrative et organisationnelle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L’expérimentation tente une approche un peu plus collective des postes de travail, en en partageant la responsabilité entre plusieurs personnes, mais avec des pratiques de mutualisation et de sécurité. La documentation du travail, du vécu des participant·e·s et des règles du CDI communautaire fait partie intégrante de son fonctionnement prototypal. Il s’agit de bricolage juridique, économique et sensible. À propos du CDI communautaire, voir notamment « &lt;a href=&quot;https://www.anact.fr/file/10757/download?token=wW4cco_3&quot; target=&quot;_blank&quot;&gt;L’organisation semi-ouverte comme réponse au chaos&lt;/a&gt; » par Frédéric Brugeilles, Connie &amp;amp; Benjamin Chow-Petit, et Florence Le Nulzec, dans « Alternatives organisationnelles et managériales : promesses et réalités ? », La Revue des conditions de travail n°12, ANACT, Octobre 2021.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;La reconnaissance de l’innovation sociale dans les achats innovants du secteur public.&lt;/strong&gt; Il existe un dispositif dans les achats publics permettant de faciliter l’achat public innovant. Cependant, historiquement, ce dispositif est assez peu utilisé, et ne concerne très souvent que l’innovation technologique fermée (brevets). Les technologies ouvertes, sous licences libres, ou à fortiori l’innovation sociale, ne sont typiquement pas concernées.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au sein du tiers-lieu La Myne, des chercheurs ont pu co-documenter, analyser, et finalement publier sur les dynamiques qui la composent. Ce corpus de publications scientifiques, sur l’innovation sociale urbaine, sur les spécificités, résultats et pratiques de la communauté mynoise, représente une forme de légitimité en termes d’innovation sociale. Armée de ce corpus, et de documents de la communauté, des membres de la communauté mynoise ont suggéré à une association alliée, la Fabrique des Communs Pédagogiques, de proposer à une agence d’État de travailler avec eux par cet intermédiaire. On peut y voir une forme de communauté apprenante, dont les échanges viennent enrichir la documentation et la mise en récit sur le sujet, avec différents angles.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces expérimentations ont ceci en commun qu’elles co-évoluent avec les dynamiques de documentation et d’éditorialisation qui les ont vu naître.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le CDI communautaire, par exemple, est directement né d’une session de curation de l’information existante au sein de la communauté de la Myne&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/020-A/#fn39&quot; id=&quot;fnref39&quot;&gt;39&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. Cette curation a matérialisé les efforts et documentations en cours, et en filigrane un objet social et légal qui pourrait tenter d’y répondre a été proposé.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces formes d’écriture racontent une histoire de ces communautés, et prennent parfois des formes juridiques, économiques ou institutionnelles quand l’un des interlocuteurs parties prenantes de ces communautés parle ce langage.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces démarches ont évolué de manière organique : la co-production de politique publique est concomitante de démarches de description, de partages d’expérience avec des communautés proches, de production d’un patrimoine informationnel commun et de documentation plus spontanée / partielle. Il n’y a pas forcément volonté de hiérarchie des contenus, qui donnerait un statut plus « sérieux » ou « important » à un écrit juridique par rapport à la simple expression d’une volonté commune ou d’une histoire individuelle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce sont donc souvent des objets d’expression, de médiation et de rapport de force autour des réalités socio-économiques, qui réussissent parfois à impliquer les financeurs et commanditaires dans de nouvelles postures.&lt;/p&gt;
&lt;h1&gt;Conclusion&lt;/h1&gt;
&lt;p&gt;Au sein de la diversité des protagonistes qui composent aujourd’hui la constellation des automédias, les acteurs issus des cultures libres et de l’open source (T.I.L.I.O.S) et leurs initiatives ne sont pas les plus visibles ou les plus connues. Bien qu’ils se soient constitués en automédias dès les années 2010 (Movilab), leur histoire n’est pas tout à fait celle à laquelle s’identifie la plupart de celles et ceux qui ont porté de nouvelles voix et de nouvelles pratiques sur le devant de la scène médiatique. Leurs motivations, leurs finalités comme leurs moyens sont différents.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Néanmoins, leurs démarches convergent à l’endroit d’une désintermédiation, répondant au besoin et au désir de renverser la chaîne de contrôle de l’information en évinçant un tri arbitraire et une hiérarchisation des interlocuteurs et des formes de savoirs, et empêchant toute forme de censure. Inspirés des lanceurs d’alertes, les T.I.L.I.O.S cherchent depuis les années 2000, par la production de savoirs et de connaissances mises en commun, et plus largement, par la socialisation du processus de production et de diffusion de l’information, à « rendre le débat démocratique (encore) possible » (Duriaux, 2013) en portant une attention à la pluralité et l’hétérogénéité des individus qui y prennent part. À ce titre, ils s’inscrivent dans les pas des travaux du pragmatiste John Dewey&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/020-A/#fn40&quot; id=&quot;fnref40&quot;&gt;40&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; sur la démocratie, comprise en tant qu’une expérimentation soumise en permanence à l’épreuve des faits, et non un ordre dogmatique ou institutionnel.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En mettant au cœur de leur démarche l’enjeu des sociabilités (Burret, 2023), les processus collectifs instillent des dynamiques de solidarité incarnant une forme de soutien aux transformations individuelles et collectives en cours dans tous les champs de l’existence.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Du bricolage à la transmission de savoir-faire techniques ou encore juridiques, ces communautés réinvestissent à bas bruit la créativité et le pouvoir subversif des pratiques populaires, développant de nouvelles littératies et de nouvelles capabilités.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce socle de pratiques communes permet aujourd’hui à ces collectifs de s’intéresser à des dimensions plus spécifiques de leurs conditions de travail et de leurs modes d’existence, et de poursuivre leur approche par l’expérimentation, comme en témoignent les mécanismes présentés dans cet article.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le récit des T.I.L.I.O.S est, à l’image de celui des ronds-points et du mouvement des Gilets jaunes, le récit d’une expérience d’empuissantement collectif et populaire. Depuis cette perspective, on peut considérer avec plus d’acuité ce que les cultures numériques ouvertes ont pu y apporter : la capacité pratique et collective à se saisir de l’auto conception des systèmes d’information pour dépasser les écueils des systèmes techno-économico-médiatiques délétères dans lesquelles nous sommes pris, et qui nous aspirent vers des logiques de cloisonnement, de concurrence, terreau d’une haine endémique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;À l’heure d’une montée en puissance des flux réactionnaires, les T.I.L.I.O.S proposent un autre cap : celui de l’hétérogénéité, du débat rendu possible par une société soucieuse, concernée et impliquée par l’information et la valeur de l’information qu’elle produit. Les T.I.L.I.O.S nous rappellent aussi, par leur expérience, que ce qui fait territoire se définit et se constitue par le maillage des sociabilités (Burret, 2023) et des solidarités pratiques qui le composent, au-delà des géographies et des frontières administratives, identitaires ou politiques auxquelles nous sommes trop vite ramenés et assignés. Leur &lt;em&gt;puissance politique&lt;/em&gt; s’exprime par l’expression d’une inventivité populaire et s’incarne par la mise en capacité collective à reprendre prise sur l’ensemble des pratiques, structures et mécanismes qui composent nos modes d’existences.&lt;/p&gt;
&lt;section class=&quot;footnotes&quot;&gt;
&lt;ol class=&quot;footnotes-list&quot;&gt;
&lt;li id=&quot;fn1&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Stefanoni, P. (2022), &lt;em&gt;La rébellion est-elle passée à droite ? Dans le laboratoire mondial des contre-cultures néo-réactionnaires&lt;/em&gt;, trad. M. Saint-Upéry, La Découverte. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/020-A/#fnref1&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn2&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Bey H. (1998), &lt;em&gt;TAZ : Zone autonome temporaire&lt;/em&gt;, Éditions de l’Eclat. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/020-A/#fnref2&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn3&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Nagle A. (2017), &lt;em&gt;Kill All Normies. Online Culture Wars from 4chan and Tumblr to Trump and the Alt-Right&lt;/em&gt;, Zero Books. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/020-A/#fnref3&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn4&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Stefanoni, P. (2022), &lt;em&gt;La rébellion est-elle passée à droite ?&lt;/em&gt;, La Découverte, page 13. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/020-A/#fnref4&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn5&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;&lt;em&gt;Ibid.&lt;/em&gt; page 13. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/020-A/#fnref5&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn6&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Dubiau A. (2022), &lt;em&gt;Écofascismes&lt;/em&gt;, Éditions Grevis, page 7. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/020-A/#fnref6&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn7&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Allard L., Monnin A., Nova N. (dir.) (2022), &lt;em&gt;Écologies du smartphone&lt;/em&gt;, Lormont, Le Bord de l’eau, coll. « Documents », 216 p. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/020-A/#fnref7&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn8&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Spivak G. (2009), &lt;em&gt;Les subalternes peuvent-elles parler ?&lt;/em&gt; trad. J. Vidal, Éditions Amsterdam. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/020-A/#fnref8&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn9&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Tufekci Z. (2019), &lt;em&gt;Twitter et les gaz lacrymogènes. Forces et fragilités de la contestation connectée&lt;/em&gt;, C&amp;amp;F Éditions. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/020-A/#fnref9&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn10&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Galligo I., Duhem L., Bouté É., (2022) « Automédias. Pour une fabrique populaire de l’information à l’époque de la post-vérité », Appel à contribution &lt;em&gt;Cahiers Costech&lt;/em&gt; n°6. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/020-A/#fnref10&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn11&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Citton Y. (2018), extrait de l’émission &lt;em&gt;Par Jupiter&lt;/em&gt; de France Inter, enregistrée le 5 décembre 2018. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/020-A/#fnref11&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn12&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;« Ils vocifèrent de partout : ils n’ont qu’à ouvrir la bouche pour que leur frustration entre en parfaite résonance avec le buzz médiatique - alimentant une auto-causalité récursive apparemment invincible. » Citton Y. (2018), &lt;em&gt;Contre-courants politiques&lt;/em&gt;, Éditions Fayard. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/020-A/#fnref12&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn13&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Citton Y. (2017), &lt;em&gt;Médiarchie&lt;/em&gt;, Seuil. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/020-A/#fnref13&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn14&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Citton Y. (2018), &lt;em&gt;Contre-courants politiques&lt;/em&gt;, Fayard, page 20. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/020-A/#fnref14&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn15&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Galligo I., Duhem L., Bouté É., (2022) « Automédias. Pour une fabrique populaire de l’information à l’époque de la post-vérité », Appel à contribution &lt;em&gt;Cahiers Costech&lt;/em&gt; n°6. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/020-A/#fnref15&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn16&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Voir notamment Broca S., « Matière et territoire dans la culture du logiciel libre », &lt;em&gt;Géographie, économie, société&lt;/em&gt;, 2018/1 (Vol. 20), p. 15-32. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/020-A/#fnref16&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn17&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Voir notamment la documentation dédiée à la médiation numérique sur le wiki Movilab.org : &lt;a href=&quot;https://movilab.org/index.php?title=Portail:Les_pratiques_et_la_m%C3%A9diation_num%C3%A9rique&quot; target=&quot;_blank&quot;&gt;https://movilab.org/index.php?title=Portail:Les_pratiques_et_la_médiation_numérique&lt;/a&gt;. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/020-A/#fnref17&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn18&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Le Manifeste des Tiers-Lieux (Libre et Open Source) est une œuvre collective publiée en 2013. En ligne : &lt;a href=&quot;https://movilab.org/index.php?title=Le_manifeste_des_Tiers_Lieux&quot; target=&quot;_blank&quot;&gt;https://movilab.org/index.php?title=Le_manifeste_des_Tiers_Lieux&lt;/a&gt;. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/020-A/#fnref18&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn19&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Cingolani P. (2014), &lt;em&gt;Révolutions précaires&lt;/em&gt;, La Découverte, p. 90. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/020-A/#fnref19&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn20&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Citton Y. (2018), &lt;em&gt;Contre-courants politiques&lt;/em&gt;, Éditions Fayard, page 33. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/020-A/#fnref20&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn21&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;&lt;em&gt;Ibid.&lt;/em&gt;, page 33. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/020-A/#fnref21&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn22&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Voir notamment la documentation du projet sur le wiki Movilab.org : &lt;a href=&quot;https://movilab.org/wiki/Historique_de_Movilab&quot; target=&quot;_blank&quot;&gt;https://movilab.org/wiki/Historique_de_Movilab&lt;/a&gt;. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/020-A/#fnref22&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn23&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Citton Y. (2018), &lt;em&gt;Contre-courants politiques&lt;/em&gt;, Éditions Fayard. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/020-A/#fnref23&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn24&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Voir aussi Fredriksson S., Duriaux Y., « Tiers lieux libres et open source : repolitisation des pratiques et mécanismes de reconnaissance au sein de configurations collectives », &lt;em&gt;L’Observatoire&lt;/em&gt;, 2018/2 (N° 52), p. 56-58. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/020-A/#fnref24&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn25&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Merzeau L., « Éditorialisation collaborative d’un événement », in &lt;em&gt;Communication et organisation&lt;/em&gt; [En ligne], 43/2013. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/020-A/#fnref25&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn26&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Voir par exemple l’initiative Rivières pourpres, wiki destiné à l’enquête autour de la pollution au sang du fleuve La Vilaine en Bretagne, décrit par Xavier Coadic en 2019. En ligne : &lt;a href=&quot;https://notesondesign.org/xavier-coadic/&quot; target=&quot;_blank&quot;&gt;https://notesondesign.org/xavier-coadic/&lt;/a&gt;. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/020-A/#fnref26&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn27&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Burret A., Fredriksson S., (2021) « De quoi les tiers-lieux libres et open source sont-ils le nom ? », Revue Horizons publics, n° 21. Voir aussi Burret A. (2023), &lt;em&gt;Nos tiers-lieux&lt;/em&gt;, FYP Édition, page 158. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/020-A/#fnref27&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn28&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;&lt;a href=&quot;https://movilab.org/wiki/Syst%C3%A8me_Participatif_de_Garantie_Tilios&quot; target=&quot;_blank&quot;&gt;https://movilab.org/wiki/Système_Participatif_de_Garantie_Tilios&lt;/a&gt;. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/020-A/#fnref28&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn29&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;T.I.L.I.O.S : Tiers-Lieux Libres et Open Source. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/020-A/#fnref29&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn30&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Voir notamment Dubiau A. (2022), &lt;em&gt;Écofascismes&lt;/em&gt;, Éditions Grevis, p. 203. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/020-A/#fnref30&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn31&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;&lt;em&gt;Ibid.&lt;/em&gt; p. 134. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/020-A/#fnref31&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn32&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;&lt;em&gt;Ibid.&lt;/em&gt; p. 206. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/020-A/#fnref32&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn33&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Citton Y. (2018), &lt;em&gt;Contre-courants politiques&lt;/em&gt;, Éditions Fayard, page 31. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/020-A/#fnref33&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn34&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;« Faire tiers-lieu, c’est comme faire une recette de cuisine avec des ingrédients qu’il faut choisir et doser. » Yoann Duriaux, cité par Simon Laurent. En ligne : &lt;a href=&quot;https://notesondesign.org/simon-laurent/&quot; target=&quot;_blank&quot;&gt;https://notesondesign.org/simon-laurent/&lt;/a&gt;. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/020-A/#fnref34&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn35&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Dulong de Rosnay, M. « Regard sur le droit et les communs : Un droit pair-à-pair » In : &lt;em&gt;Dynamiques du commun : Entre État, Marché et Société&lt;/em&gt; [en ligne]. Paris : Éditions de la Sorbonne, 2021. DOI : https://doi.org/10.4000/books.psorbonne.99942. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/020-A/#fnref35&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn36&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;La Myne : Laboratoire de Recherche &amp;amp; d’Expérimentation Citoyen Anti-disciplinaire - Tiers-Lieux Libre &amp;amp; OpenSource des Transitions. &lt;a href=&quot;https://www.lamyne.org/&quot; target=&quot;_blank&quot;&gt;https://www.lamyne.org/&lt;/a&gt;. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/020-A/#fnref36&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn37&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;&lt;a href=&quot;https://www.fondationdefrance.org/fr/&quot; target=&quot;_blank&quot;&gt;https://www.fondationdefrance.org/fr/&lt;/a&gt;. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/020-A/#fnref37&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn38&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;L’Agence nationale pour l’amélioration des conditions de travail est un établissement public à caractère administratif français créé en 1973, et placé sous la tutelle du ministère du Travail. &lt;a href=&quot;https://www.anact.fr/&quot; target=&quot;_blank&quot;&gt;https://www.anact.fr/&lt;/a&gt;. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/020-A/#fnref38&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn39&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;La MYNE est un laboratoire citoyen, tiers-lieu(x) libre et open source à Villeurbanne (Métropole de Lyon). Sa vocation : soutenir les citoyen·ne·s qui expérimentent le futur et agissent sur les transitions. &lt;a href=&quot;https://www.lamyne.org/&quot; target=&quot;_blank&quot;&gt;https://www.lamyne.org/&lt;/a&gt;. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/020-A/#fnref39&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn40&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Dewey J. (1939), &lt;em&gt;Creative Democracy, The Task Before Us.&lt;/em&gt; Voir notamment le prologue à l’ouvrage de Burret A. (2023), &lt;em&gt;Nos tiers-lieux&lt;/em&gt;, FYP Édition. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/020-A/#fnref40&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;/ol&gt;
&lt;/section&gt;
</content>
    </entry>
    <entry>
      <title>Automédias : quel design éco-techno-politique de l&#39;autonomie médiatique ?
      </title>
      <link href="https://automedias.org/fr/publication/016-A/"/>
      <updated>2023-10-08T00:00:00Z</updated>
      <id>https://automedias.org/fr/publication/016-A/</id>
      <author>
        <name>Laurence Allard</name>
      </author>      
      <content xml:lang="fr" type="html">&lt;h1&gt;Résumé&lt;/h1&gt;
&lt;p&gt;L’appellation « automédia » dans le cadre du mouvement des Gilets jaunes suggère sa quête d’autonomie médiatique. Cet article tout d’abord questionne les conditions socio-techniques de cette autonomie. Ce questionnement suppose, dans un premier temps, de documenter la politisation des pratiques d’automédialité propres à certains usages du numérique en général et du smartphone en particulier (selfie, vidéo en direct). Dans un second temps, l’historicisation des contributions du médiactivisme à l’autonomisation médiatique en termes de design techno-politique permet de pointer l’ambivalence d’une plateformisation des automédias des Gilets jaunes à considérer en pendant des expériences des « gazettes jaunes ». Enfin, l’article interroge l’horizon normatif du mouvement automédiatique du point de vue d’une écologie des médias au sein de laquelle les dépendances matérielles demandent plus que jamais une prise en considération. S’ouvre alors une double revendication des mobilisations sociales alliant la quête d’autonomie médiatique à l’interdépendance écologique.&lt;/p&gt;
&lt;h1&gt;Introduction&lt;/h1&gt;
&lt;p&gt;Le mouvement des Gilets jaunes&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/016-A/#fn1&quot; id=&quot;fnref1&quot;&gt;1&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; a donné lieu à une auto-médiatisation numérique paradoxale. Entre selfie et &lt;em&gt;livestream&lt;/em&gt;, entre applications mobiles et plateformes de réseaux socio-numériques, les participant·es au mouvement ont auto-organisé·es et auto-médiatisé·es leurs différentes manifestations et actions. Ces pratiques ont pu être délimitées à travers la notion « d’automédia » définie par « l’association de la fonction vidéo des smartphones et de la fonction partage des réseaux et applications numériques. Il ou elle est un·e citoyen·ne, militant·e ou simple amateur·rice, qui décide par lui-même ou elle-même, de contribuer à la production et à la diffusion d’une information d’intérêt public par des moyens de captation, d’enregistrement et de communication numériques. En échangeant collectivement des images, des paroles, ou des histoires, l’automédia contribue aussi à la constitution de valeurs, de rêves et de combats communs, qui font émerger de nouvelles communautés politiques. »&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/016-A/#fn2&quot; id=&quot;fnref2&quot;&gt;2&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; Dans une perspective diachronique de saisie des usages activistes du numérique&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/016-A/#fn3&quot; id=&quot;fnref3&quot;&gt;3&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;, cet article voudrait questionner le degré d’autonomisation socio-technique au sein de la révolution médiatique des « automédias ». En écho à certains travaux de ce présent recueil&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/016-A/#fn4&quot; id=&quot;fnref4&quot;&gt;4&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;, il importe de rendre compte de la créativité automédiatique des protagonistes du mouvement sans la réduire à une « gafamisation » intégrale tout en interrogeant la dimension techno-politique des automédias générés dans l’activité de prises de vue, de partages des actions et d’éditorialisation des contenus sur des plateformes propriétaires. Pour ce faire, je développerai mon questionnement en trois temps. En premier lieu, je préciserai l’articulation entre automédias et culture numérique à travers la problématique de « révolution sociale de l’écriture ». Puis, je m’appuierai sur quelques jalons du devenir média des mouvements sociaux pour mettre en valeur le rôle du design techno-politique au sein des mobilisations automédiatiques et pour enfin, questionner en regard d’une l’écologie du numérique, le réseau de dépendances matérielles renouvelant par là même le sens et l’actualité d’une quête d’autonomie technique.&lt;/p&gt;
&lt;h1&gt;I. Culture numérique et mobile : expressivité sociale et automédialité&lt;/h1&gt;
&lt;p&gt;Sans revenir sur des travaux de longue date autour des cultures expressives numériques et mobiles&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/016-A/#fn5&quot; id=&quot;fnref5&quot;&gt;5&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;, la possibilité de l’auto-médiatisation par les protestataires du mouvement des Gilets Jaunes suppose de l’existence de pratiques d’expression et de communication via des « technologies du soi » numériques. Se filmer dans l’action, se raconter dans le mouvement, documenter les violences s’inscrit dans un continuum d’usages allant de l’automédialité à l’automédiatisation&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/016-A/#fn6&quot; id=&quot;fnref6&quot;&gt;6&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. L’automédialité renvoie aux pratiques – et leurs supports – de l’écriture de soi que Michel Foucault a mis en lumière dans ses travaux sur l’herméneutique du sujet. Parmi ces « technologies du soi »&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/016-A/#fn7&quot; id=&quot;fnref7&quot;&gt;7&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;, les smartphones matérialisent des topiques de la subjectivité au travers de contenus de nature intime ou de fonctionnalités retournées vers les individus (caméra inversée…). L’économie même des applications mobiles et plateformes socio-numériques repose sur ces contenus générés par les utilisateurs qui s’expriment et se socialisent sur ces scènes sociales d’expression et de reconnaissance de soi. Cet accès aménagé à l’expressivité sociale, au sein du capitalisme numérique, a donné lieu à ce que j’ai appelé « une révolution sociale de l’écrivance » qui peut être décrite sous trois traits : une révolution qui « qui peut écrire ? », du « comment écrire ? » et du « quand écrire ? »&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/016-A/#fn8&quot; id=&quot;fnref8&quot;&gt;8&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; Le tournant mobile du numérique développe d’une part, une écriture au quotidien avec un élargissement aux sujets mineurs (adolescents) et subalternes (femmes et pauvres) à des capacités d’expression et de communication leur conférant un « pouvoir-dire » ; d’autre part, il rend possible une synchronisation des actions et de leurs expressions dotant les terminaux mobiles d’un statut de « média de la vie intérieure » et d’une fonction d’automédialité ; et enfin, développe une écriture éminemment multimodale qui se manifeste par le métissage des signes (scripturaux, sonores, iconiques) ainsi que par la créolisation des écritures alphabétiques, idéographiques et des langages informatiques. Des sujets minorés au travers par exemple des applications de messagerie sociale composent et partagent désormais des contenus mixant les signes entre images, textes, emoji ou filtres à des fins d’expression personnelle et de communication sociale dans le cours de la vie ordinaire ou d’événements marquants. Dès lors, l’automédialité peut concourir à une automédiatisation lorsqu’elle est mise à contribution pour signifier un engagement et une participation à des mobilisations entre claviers et pavés comme l’enseigne le mouvement des Gilets jaunes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le Mouvement des Gilets jaunes a démontré combien le smartphone y avait un rôle crucial au point qu’un film, &lt;em&gt;Un pays qui se tient sage&lt;/em&gt; (2020), sera créé par David Dufresne à partir de vidéos captées par des manifestants ou des journalistes indépendants entre novembre 2018 et février 2020. Les images de violences policières s’y trouvent commentées par des expert·es et des témoins notamment du point de vue de la politique de maintien de l’ordre. De fait, le smartphone a été utilisé, suivant des formats et des usages pluriels, telle une plateforme de prise de parole que le selfie vidéo en direct a rendu emblématique. Emblématique d’une transition de l’automédialité à l’automédiatisation si on analyse à la fois le cadrage et la temporalité de la vidéo. Pour mémoire, la prise de vue en caméra retournée vers les individus renvoie au genre de contenus visuels typiques de la culture mobile connu sous le terme de selfie depuis son entrée dans l’&lt;em&gt;Oxford English Dictionary&lt;/em&gt; en 2014&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/016-A/#fn9&quot; id=&quot;fnref9&quot;&gt;9&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. Loin d’être cantonné à un geste narcissique, le selfie relève plus, suivant les catégorisations du sémioticien Peirce&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/016-A/#fn10&quot; id=&quot;fnref10&quot;&gt;10&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;, de l’indice que de l’icône. Prendre la parole en selfie vidéo sur une situation donnée, par exemple l’introduction d’une taxe carbone, revient donc à signifier un soutien, une solidarité, à prendre une position dans un mouvement de mobilisation ; il est l’indice d’une subjectivité engagée dans un commun et fait œuvre d’auto-représentation politique. Les selfies vidéo en direct ont ainsi pu prendre le format de live facebook ou YT des leaders autoproclamés, tels Maxime Nicolle ou Nicolas Drouet&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/016-A/#fn11&quot; id=&quot;fnref11&quot;&gt;11&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; co-organisant et commentant le mouvement. Le plus mémorable d’entre eux est indéniablement le live dramatique de Jérôme Rodrigues captant jusqu’à l’aveuglement son éborgnement pendant la manifestation du 26 janvier 2019&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/016-A/#fn12&quot; id=&quot;fnref12&quot;&gt;12&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. C’est dire si la temporalité du filmage synchronisée au déroulement des événements constitue l’un des traits de l’automédiatisation des Gilets jaunes par ielles-mêmes. Vivre et filmer l’événement dans le même temps et même mouvement suppose une médiation mobile à laquelle le smartphone pourvoie. Ces vidéos mobiles en plan subjectif et en direct proposent une perspective située sur l’événement reliant le corps du filmeur à la situation vécue. De la sorte, elles configurent une forme d’attestation personnelle et valident le statut de ce « témoin oculaire » au manifestant équipé de caméras mobiles.&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/016-A/#fn13&quot; id=&quot;fnref13&quot;&gt;13&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; Les vidéos mobiles publicisées en direct sur les plateformes de réseaux socio-numériques constituent les traces de la présence physique et psychique au sein des manifestations, des traces qu’il s’agit de « voir ensemble » à travers une série d’activités de lectures et de commentaires sur les interfaces dédiées à la conversation socio-numérique. Jusqu’au bout du drame, le smartphone de Jérôme Rodrigues effondré sur le sol, qui a été éborgné par un policier&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/016-A/#fn14&quot; id=&quot;fnref14&quot;&gt;14&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;, enregistre la violence, la douleur, l’effroi… sous le regard symbolique de l’archange de la place de la Bastille de Paris. Cette vidéo mobile demeure la pièce authentifiant la violence policière dans le cadre d’une investigation qui a d’abord été une enquête visuelle supposant la collecte complémentaire de témoignages oraux et vidéographiques. De ces vues filmées des événements, à travers le support et la médiation des smartphones des participants et des témoins oculaires, ont émergé des organes médiatiques. Parmi eux, je citerai « Vécu, le média du gilet jaune », issu d’une page fb, créée en novembre 2018 dès les premiers temps du mouvement. Interrogé pour &lt;em&gt;la Revue des médias&lt;/em&gt; de l’Institut National de l’Audiovisuel, son fondateur Gabin Formont raconte « que sont les violences policières qui l’ont finalement décidé à créer « Vécu ». « Elles n’étaient pas traitées par les médias, ou alors pas correctement et pas suffisamment », dénonce-t-il. Initialement, le média était présenté comme étant celui « du gilet jaune ». « Pas dans le sens DES « gilets jaunes », parce que je ne prétendais pas que c’était le média de tous les « gilets jaunes », mais c’était mon média, celui du « gilet jaune » qui veut se reconnaître dans cette information. »&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/016-A/#fn15&quot; id=&quot;fnref15&quot;&gt;15&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; Et de fait, le devenir média des protagonistes du mouvement des Gilets jaunes n’a cessé de croître soit en &lt;em&gt;liveur&lt;/em&gt; revendiqué comme Jérôme Rodrigues, soit en Youtubeur confirmé comme de Cemil Şanlı de la chaîne « Cemil Choses A te Dire » au point de donner lieu à cette nouvelle génération d’automédia.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si la véridiction demeure bien l’horizon normatif de l’auto-médiatisation du mouvement par des manifestants gilets jaunes se positionnant comme témoins vidéo-oculaires des violences policières et les attestant par la production de traces tangibles et publicisées qui rendent possible leurs dénonciations collectives, ce n’est pas sous cette problématique que je souhaite questionner le devenir média au sein du mouvement des Gilets jaunes. Je questionnerai la qualité d’autonomie médiatique qu’une certaine économie numérique aménage et quelles propositions ont émergé contre une gafamisation des automédias suivant un processus de design techno-politique.&lt;/p&gt;
&lt;h1&gt;II. Devenir média et arènes médiatiques (dé)connectées au sein du mouvement des Gilets jaunes : quel design techno-politique ?&lt;/h1&gt;
&lt;p&gt;Dans son étude des « Gazettes jaunes », journaux papier distribués dans les différentes scènes d’action du mouvement, tels que les ronds-points ou les manifestations, Mélanie Lecha démontre que l’automédiatisation du mouvement ne doit pas se penser uniquement en ligne notamment lorsqu’il s’agit de s’attaquer aux problématiques des inégalités socio-numériques et aux risques de vassalisation par les GAFAM. À travers une enquête participative, elle a notamment suivi le travail de « Nous sommes Gilets Jaunes », un corpus se composant de 54 numéros publiés de manière hebdomadaire entre février 2019 et mars 2020 en région montpelliéraine. Le souci du « dire vrai » anime la création de ces « gazettes jaunes »&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/016-A/#fn16&quot; id=&quot;fnref16&quot;&gt;16&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;, pensées à la fois en contre-espace médiatique mais également en complémentarité critique avec les automédias connectés, tant les inégalités d’accès et les bulles de filtre ont été prises en considération par les auteur·es de gazettes. Dans la continuité des études sur la pragmatique des arènes publiques de Daniel Céfaï et Dominique Pasquier&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/016-A/#fn17&quot; id=&quot;fnref17&quot;&gt;17&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;, Mélanie Lecha suggère que « ces espaces de rencontres, de discussions et de débats physiques prolongés par la gazette entretiennent une scène publique populaire autonome des institutions politiques et médiatiques traditionnelles dans lesquelles les conditions de visibilité sont mieux contrôlées que par canaux de diffusion numérique. »&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/016-A/#fn18&quot; id=&quot;fnref18&quot;&gt;18&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Succédant aux nouvelles à la main, aux tracts puis aux fanzines, supports historiques des répertoires de la protestation sociale au long cours, les gazettes jaunes ont suscité débats et conversations au sein de la « vie de rond-point », telle Laurent Jeanpierre l’a également problématisé comme « dispositif de lutte »&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/016-A/#fn19&quot; id=&quot;fnref19&quot;&gt;19&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. Le rond-point a été également défini comme un « dispositif apprenant » articulant espace physique et numérique qui vient configurer collectivement à la fois « une place publique, un café de village et un média » low tech comme l’a observé Luc Gwiazdzinski. Suite à cette enquête participative menée en Isère durant le mouvement&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/016-A/#fn20&quot; id=&quot;fnref20&quot;&gt;20&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;, le géographe en appelle à imaginer un « design démocratique de dispositifs émancipateurs pouvant se transformer en agoras pour des débats, assemblées et tables citoyennes ouvertes à tous. »&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/016-A/#fn21&quot; id=&quot;fnref21&quot;&gt;21&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; Si la composition ad-hoc d’une arène publique par les acteurs d’un mouvement social peut être documentée dans sa contemporanéité à travers le mouvement des places ou la ZAD de Notre Dame des Landes par les différents auteurs cités plus haut, c’est qu’elle constitue l’une des activités performatives des mobilisations sociales. Dès lors qu’un processus de visibilisation et de publicisation des motifs de protestation s’amorce, des arènes de protestation se configurent, comme la relecture des théories des cadres de mobilisation de David Snow et Robert Benford par Daniel Céfaï&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/016-A/#fn22&quot; id=&quot;fnref22&quot;&gt;22&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; ou la traduction des théories de la justice sociale de Nancy Fraser par Estelle Ferrarese le précisent&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/016-A/#fn23&quot; id=&quot;fnref23&quot;&gt;23&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. Ainsi, les mouvements sociaux, les mobilisations et les actions collectives produisent de la signification dès lors que des activités de « cadrage »&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/016-A/#fn24&quot; id=&quot;fnref24&quot;&gt;24&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; vont contribuer au devenir public d’une situation problématique. Dans le cas du mouvement des Gilets jaunes, les « motifs »&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/016-A/#fn25&quot; id=&quot;fnref25&quot;&gt;25&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; pluriels et parfois contradictoires de mobilisation ont circulé, à travers le projet « Plein le dos »&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/016-A/#fn26&quot; id=&quot;fnref26&quot;&gt;26&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;, sous la forme de différentes inscriptions ajoutées par les manifestant·es sur le dos de leurs gilets, sur le mode gazette par le biais de « feuilles jaunes » et en ligne sous la forme d’une archive vernaculaire. Cette mémoire populaire d’une multitude de motifs de participation aux différents actes du mouvement rend compte de ces activités collectives des cadrages de la protestation ainsi que d’un design d’arènes publiques de visibilisation co-extensives : le support du gilet jaune, la feuille A4 reproduisant des photographies, l’ouvrage et les sites et comptes de réseaux sociaux au travers desquels les motifs individuels se sont socialisés. En mettant en lumière l’expressivité des manifestants dans la thématisation de leurs motifs de protestation et l’appropriation multiple des supports – physiques et connectés – de leur publicisation, une créativité du mouvement social se dégage au plan des « répertoires d’action »&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/016-A/#fn27&quot; id=&quot;fnref27&quot;&gt;27&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; et de leurs dramaturgies spécifiques. Un certain « art de la protestation »&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/016-A/#fn28&quot; id=&quot;fnref28&quot;&gt;28&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; est notablement à l’œuvre au sein des formes et formats de cadrage du mouvement des Gilets jaunes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La mise en valeur opérée par Jacques Ion, à propos des nouveaux mouvements sociaux des années 1990, s’organisant hors partis et syndicats&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/016-A/#fn29&quot; id=&quot;fnref29&quot;&gt;29&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;, d’une logique de recomposition des engagements et d’un renouvellement des formes de mobilisation, demeure heuristique pour appréhender la scénarité propre au mouvement des Gilets jaunes. Arènes publiques connectées et physiques, médiations combinant supports papiers et outillages numériques, découpage dramaturgique des mobilisations en séquences d’actes, ces différents traits aménagent d’authentiques « zones autonomes temporaires »&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/016-A/#fn30&quot; id=&quot;fnref30&quot;&gt;30&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; que Hakim Bey a décrit de façon visionnaire au plan de l’articulation des espaces et des temps : « La TAZ occupe un lieu temporaire, mais actuel dans le temps et dans l’espace. Toutefois, elle doit être aussi clairement « localisée » sur le Web, qui est d’une nature différente, virtuel et non actuel, instantané et non immédiat. Le Web offre non seulement un support logistique à la TAZ, mais il lui permet également d’exister ; sommairement parlant, on peut dire que la TAZ « existe » aussi bien dans le « monde réel » que dans « l’espace d’information ». L’existence du Web ne dépend d’aucune technologie informatique. Le langage parlé, le courrier, les fanzines marginaux, les « liens téléphoniques » suffisent déjà au développement d’un travail d’information en réseau. La clé n’est pas le niveau ou la nouveauté technologique, mais l’ouverture et l’horizontalité de la structure. »&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce manifeste appelant aux peuplements nomades et éphémères, de campements en cabanes en passant par les sites internet DIY, se trouvera explicitement cité à travers l’appellation de la « Zone à défendre » du mouvement de Notre Dame des Landes de 2009 et plus généralement peut être évoqué au sujet des mouvements d’occupation de places et des ronds-points de ces dernières années.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En donnant la part belle à la force dramaturgique d’auto-organisation d’un mouvement culturel ou social, à l’instar d’un rond-point, ce « non-lieu »&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/016-A/#fn31&quot; id=&quot;fnref31&quot;&gt;31&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; métamorphosé en plateforme de débats et de performances, le manifeste de la TAZ reste éminemment d’actualité et questionne paradoxalement moins une autonomie des fins et des moyens que leurs interdépendances comme la citation ci-dessus l’illustre à travers la mise en connexion des nomadismes physiques ou technologiques.&lt;/p&gt;
&lt;h1&gt;III. Devenir automédia : re-questionner le mythe de l’autonomie technique du point de vue d’une écologie décoloniale du numérique&lt;/h1&gt;
&lt;p&gt;À l’interdépendance médialogique et aux chaînages diachroniques des répertoires de communication cités par Hakim Bey fait écho l’un des slogans des collectifs pionniers du médiactivisme, le Critical Art Ensemble : « &lt;em&gt;By any media&lt;/em&gt; »&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/016-A/#fn32&quot; id=&quot;fnref32&quot;&gt;32&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. Ce n’est donc pas tant en termes de technologie que le devenir média doit se positionner mais en termes de tactique militante qui peut intégrer une dimension technique, comme l’histoire de la gafamisation d’internet nous l’enseigne. Ces artivistes-hackers pionniers ont, parmi d’autres coopérations historiques, tactiquement outillé le mouvement zapatiste à travers la mise au point d’un dispositif d’attaques de serveurs&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/016-A/#fn33&quot; id=&quot;fnref33&quot;&gt;33&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. Ricardo Dominguez qui participa à cette organisation ouverte a rapproché les actions du Critical Art Ensemble d’une forme de « désobéissance civile électronique » procédant par l’intrusion et le blocage mais qui aura été impulsée non de par une quelconque autonomie du cyberespace&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/016-A/#fn34&quot; id=&quot;fnref34&quot;&gt;34&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; mais avec un soulèvement survenu dans le plus petit état du Mexique, le Chiapas, où eut lieu le début du mouvement Zapatiste en janvier 1994. Ce soulèvement, rappelle Ricardo Dominguez, contestait la mise en place de l’ALENA (Accord de Libre-Échange Nord-Américain), signature économico-structurelle de la globalisation néolibérale. Cette désobéissance civile électronique qui possède sa propre histoire comme le narre Ricardo Dominguez : « Pour moi, ça précède ce que peut être la désobéissance civile électronique ; provoquer ces embouteillages de fax [&lt;em&gt;fax jams&lt;/em&gt;], c’était de la désobéissance civile électronique. Le truc le plus important a sans doute été ce qu’on appelait le phone zapping […]. Il y avait dans le Sud un gros conglomérat de produits alimentaires, Publix. Ils ont décidé, sûrement autour de 1990, que la meilleure façon de traiter l’hystérie autour du sida était d’arrêter de vendre des préservatifs. Comment ça marchait dans leur tête, ça nous ne le savons pas, mais nous savions avec certitude que c’était une erreur. Aussi, ce que nous avons fait avec le triumvirat d’Act Up-Atlanta, d’Act Up-Tallahassee et d’Act Up-Floride, c’est d’organiser ce plateau téléphonique qui fonctionnait 24 heures sur 24, 7 jours sur 7 ; je devais appeler à 10h56, 11h59, 13h58 et dire : « Vous voyez, je fais les courses dans votre magasin, je suis content de faire les courses dans votre magasin, mais je ne ferai plus les courses dans votre magasin si je ne peux plus y acheter mes préservatifs. » »&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/016-A/#fn35&quot; id=&quot;fnref35&quot;&gt;35&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le Critical Art Ensemble participe, dans l’histoire du médiactivisme, aux premiers temps des médias tactiques, prenant au mot le célèbre cri de Jello Biafra « Don’t hate the media, become the media » dans l’album éponyme datant de 2000 de ce chanteur punk (du groupe des Dead Kennedys) engagé aux côtés des altermondialistes de Seattle de 1999 et des médiactivistes pionniers d’Indymédia. À ce titre, la vidéo qui sera réalisée par Indymédia et Big Noise Film documentant les actions mises en place et violemment réprimées à Seattle pour contrer la rencontre de l’Organisation Mondiale du Commerce peut être considérée comme la matrice du devenir média des mouvements sociaux à l’ère numérique sans pour autant être subsumée sous la notion d’automédia. Tournée par plus de cent médiactivistes, il s’agit plus d’une polyphonie visuelle que d’un auto-filmage d’une part, et d’autre part, ce devenir média du mouvement altermondialiste a été le produit d’une mise en commun des vidéos via différentes procédures techniques et esthétiques, allant de l’infrastructure serveur au mix visuel. Au sein de l’internet militant, la problématique de la mise en commun des vidéos tournées par les correspondant·es d’Indymédia et autres collectifs médiactivistes a été portée dès 2004 par des théoriciens du mouvement, tels que Geert Lovink et Florian Schneider dans un texte intitulé « Un monde virtuel est possible : des médias tactiques aux multitudes numériques »&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/016-A/#fn36&quot; id=&quot;fnref36&quot;&gt;36&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; qui appelait à penser la constitution d’un « nous » et à une conception plus stratégique du média(hack)tivisme : « Au lieu de plaider pour la « réconciliation » entre le vrai et le virtuel, nous réclamons ici une synthèse rigoureuse des mouvements sociaux avec la technologie. Au lieu de dire « le futur est maintenant », position dérivée du cyberpunk, beaucoup pourrait être gagné d’une réévaluation radicale des révolutions techniques des 10-15 dernières années. Par exemple, si les artistes et les activistes peuvent apprendre quoi que ce soit de la montée puis de la chute des .com, ce pourrait être l’importance du marketing. Les globes oculaires de l’attention à l’économie « dotcom » ont prouvé leur inutilité. »&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces phrases prennent une résonance particulière à l’heure de la plateformisation des luttes et l’automédiatisation vassalisée par l’économie numérique, son modèle captologique et ses normativités idéologiques&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/016-A/#fn37&quot; id=&quot;fnref37&quot;&gt;37&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. Et parmi ces luttes, l’écologie décoloniale du numérique suppose désormais de prendre également la mesure de l’empreinte environnementale et humaine de l’automédia plateformisé. Le numérique, technologie zombie comme le qualifie le physicien José Halloy&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/016-A/#fn38&quot; id=&quot;fnref38&quot;&gt;38&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;, car il est à la fois mortifère pour le système-terre et proliférant en son sein, se doit d’être interrogé au plan des promesses d’encapacitation du médiactivisme en ligne. Déjà au sein du Critical Art Ensemble prônant l’agilité des dispositifs comme principe d’action, des projets, à l’image de Pigeon Blog de Beatriz Da Costa, ont inauguré un compagnonnage inédit entre technique, humain et animal dans la lutte pour la justice environnementale. Ce projet de Beatriz Da Costa a été salué par Donna Haraway dans son dernier ouvrage nous invitant à concevoir une « éco-justice multispécifique » pour &lt;em&gt;Vivre avec le trouble&lt;/em&gt; : « Avant Pigeon Blog, jamais des pigeons voyageurs sportifs n’avaient été invités à joindre ce patrimoine à celui d’un ensemble d’autres joueurs et joueuses : les artistes-activistes. Concrètement, il s’agissait d’associer sciences participatives et coproductions interspécifique d’art et de savoir en poursuivant une action de résistance. Les dispositifs électroniques utilisés étaient bricolés, astucieux et peu coûteux. Beatriz Da Costa voulait susciter des collaborations dans un (tout autre) domaine : l’art multispécifique au service de des mondes ordinaires. Cela impliquait de construire, sur le terrain, la confiance et les savoirs multispécifiques essentiels pour que s’assemblent les oiseaux, les technologies et les êtres humains. »&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/016-A/#fn39&quot; id=&quot;fnref39&quot;&gt;39&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L’émergence de ce que j’appelle « un numérique dépareillé »&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/016-A/#fn40&quot; id=&quot;fnref40&quot;&gt;40&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; assemblant humains et non-humains pour une éco-justice multispécifique afin de renforcer les un·es et les autres notre possibilité de vie terrestre illustre les impasses d’une quête d’autonomie technique au début de certaines tactiques médiactivistes et ouvre aux capacités à réinventer un « faire avec » et en premier lieu avec les « terrestres » comme le souhaitait Bruno Latour dans ses derniers ouvrages marqués par le souci de l’interdépendance… loin du mythe d’une autonomie technique hors sol.&lt;/p&gt;
&lt;section class=&quot;footnotes&quot;&gt;
&lt;ol class=&quot;footnotes-list&quot;&gt;
&lt;li id=&quot;fn1&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Je tiens à remercier Olivier Gadeau pour le havre d’écriture qu’il m’a généreusement ouvert. Outre l’analyse de Bruno Latour dans &lt;em&gt;Où atterrir&lt;/em&gt; (La Découverte, 2017) du mouvement et les interdépendances aux infrastructures et ressources des conditions de vie qui constitue une ressource précieuse pour l’ensemble de notre réflexion, cet article s’appuie sur des analyses plus globales du mouvement. Cf Laurent Jeanpierre, &lt;em&gt;In Girum. Les leçons politiques des ronds-points&lt;/em&gt;, Paris, La Découverte, coll. « Cahiers libres », 2019. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/016-A/#fnref1&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn2&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Présentation du colloque « Automédia, une révolution médiatique », 22-24 juin 2022, MSH Paris Nord, sous la direction d’Igor Galligo et alli. Cf également la définition de Laurent Thiong Kay : « Ils se définissent alors comme des créateurs de contenus et des informateurs capables de filmer puis médiatiser en direct ou presque les événements de la contestation sociale et politique », « L’automédia, objet de luttes symboliques et figure controversée. Le cas de la médiatisation de la lutte contre le barrage de Sivens (2012-2015) » dans &lt;em&gt;Le Temps des médias&lt;/em&gt;, 35, p.109. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/016-A/#fnref2&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn3&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Cf Allard L., Blondeau O. (2007), « L’activisme contemporain : défection, expressivisme, expérimentation », &lt;em&gt;Rue Descartes&lt;/em&gt;, n° 55, p. 47-58. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/016-A/#fnref3&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn4&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Mélanie Lecha, « Les gazettes imprimées de Gilets jaunes. Des contre-pratiques automédiatiques ? », 2023, automedias.org. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/016-A/#fnref4&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn5&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Cf Allard L. (2005), « Express yourself 2.0 ! » et Allard L. (2010), &lt;em&gt;Mythologie du portable&lt;/em&gt;, Le Cavalier Bleu. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/016-A/#fnref5&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn6&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Michel Foucault, &lt;em&gt;La culture de soi&lt;/em&gt;, Vrin, 2015. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/016-A/#fnref6&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn7&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Retrouver la référence. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/016-A/#fnref7&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn8&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Cf Allard L. (2017), « Partages créatifs : stylisation de soi et appsperimentation artistique », &lt;em&gt;Communication &amp;amp; langages&lt;/em&gt;, n° 194, p. 29-39. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/016-A/#fnref8&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn9&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Cf Allard L. (2014), « Le selfie, un portrait de soi dans le monde », &lt;em&gt;Libération&lt;/em&gt;, 24 avril 2014. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/016-A/#fnref9&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn10&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Charles S. Peirce, &lt;em&gt;Écrits sur le signe&lt;/em&gt;, Le Seuil, 1978. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/016-A/#fnref10&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn11&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Cf le corpus de ces live et autres contenus analysés par Cointet J.-P., Ramaciotti Morales P., Cardon D., Froio C., Mogoutov A. et al. (2021), &lt;em&gt;Statistique et Société&lt;/em&gt;, 9 (1-2), pp. 79-107. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/016-A/#fnref11&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn12&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;La vidéo est encore disponible sur la page fb de Jérôme Rodrigues : https://www.facebook.com/jerome.rodrigues.9849/videos/1743453082428114/. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/016-A/#fnref12&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn13&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Cf les analyses du sociologue pragmatiste Renaud Dulong sur la connexion entre traces, corps et témoin oculaire comme condition sociale de l’attestation personnelle dans &lt;em&gt;Les conditions sociales de l’attestation personnelle&lt;/em&gt;, EHESS, 1998. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/016-A/#fnref13&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn14&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Mis en examen depuis lors. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/016-A/#fnref14&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn15&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Xavier Eutrope, « Gilets jaunes : Gabin Formont, retour sur un an de Vécu », &lt;em&gt;La revue des médias&lt;/em&gt;, INA, 14 novembre 2019. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/016-A/#fnref15&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn16&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Mélanie Lecha, art. cité, 2023. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/016-A/#fnref16&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn17&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Daniel Céfaï, Dominique Pasquier, &lt;em&gt;Les sens du public : Publics politiques, publics médiatiques&lt;/em&gt;, PUF, 2003. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/016-A/#fnref17&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn18&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Mélanie Lecha, art. cité, 2023. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/016-A/#fnref18&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn19&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Laurent Jeanpierre, 2019, op. cité. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/016-A/#fnref19&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn20&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Luc Gwiazdzinski, « Le rond-point. Totem, média et place publique », &lt;em&gt;Multitudes&lt;/em&gt;, vol. 74, n° 1, 2019, pp. 7-15. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/016-A/#fnref20&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn21&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Luc Gwiazdzinski, art. cité. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/016-A/#fnref21&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn22&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Daniel Céfaï, &lt;em&gt;Pourquoi se mobilise-t-on ? Les théories de l’action collective&lt;/em&gt;, La Découverte, coll. « Bibliothèque du Mauss », 2007. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/016-A/#fnref22&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn23&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Nancy Fraser, &lt;em&gt;Qu’est-ce que la justice sociale ? Reconnaissance et redistribution&lt;/em&gt;, trad. d’Estelle Ferrarese, La Découverte, 2005, rééd. 2011, p.126. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/016-A/#fnref23&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn24&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Quatre principaux processus produisent un alignement des cadres interprétatifs et réalité vécue : connecter, amplifier, étendre, transformer suivant la synthèse de Daniel Céfaï, op. cité, 2007. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/016-A/#fnref24&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn25&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;La notion de « motif » et la dynamique de son expressivité sont empruntées à Charles Wright Mills. Cf « Situated Actions and Vocabularies of Motive », &lt;em&gt;American Sociological Review&lt;/em&gt;, vol. 5, n° 6 (Dec., 1940). Trad. fr. « Les actions situées et les vocabulaires de motifs », &lt;em&gt;SociologieS&lt;/em&gt;, 2017. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/016-A/#fnref25&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn26&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Cf le site du projet « Plein le dos » : https://pleinledos.org/ et la version bêta : https://pleinledos.tumblr.com/. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/016-A/#fnref26&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn27&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Sur la notion de « répertoire d’action », cf Charles Tilly, &lt;em&gt;La France conteste&lt;/em&gt;, de 1600 à nos jours, Fayard, 1986 et « Les origines du répertoire d’action collective contemporaine en France et en Grande-Bretagne », &lt;em&gt;Vingtième siècle, Revue d’histoire&lt;/em&gt;, 4, 1984, pp. 89-108. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/016-A/#fnref27&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn28&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Cette formulation s’inspire des travaux de James Jasper, &lt;em&gt;The Art of Moral Protest&lt;/em&gt;, University of Chicago Press, 1997. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/016-A/#fnref28&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn29&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Jacques Ion, &lt;em&gt;La fin des militants ?&lt;/em&gt;, Éditions de l’Atelier, 1997. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/016-A/#fnref29&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn30&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Hakim Bey, &lt;em&gt;Zone autonome temporaire&lt;/em&gt;, L’Eclat, 1997. En ligne : http://www.lyber-eclat.net/lyber/taz.html. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/016-A/#fnref30&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn31&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Marc Augé, &lt;em&gt;Non-lieux, Introduction à une anthropologie de la surmodernité&lt;/em&gt;, Seuil, 1992. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/016-A/#fnref31&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn32&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Cf le volet consacré au CAE lors de l’exposition Soulèvements (2016) au Musée du Jeu de Paume (Paris) curatée par Georges Didi-Huberman : https://archive-soulevements.jeudepaume.org/thematique/desobeissance-civile-electronique/index.html. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/016-A/#fnref32&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn33&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Cf Critical Art Ensemble, &lt;em&gt;La désobéissance civile électronique et autres idées impopulaires&lt;/em&gt;, ed. Eclat, 1994 et Ricardo Dominguez, « La désobéissance civile électronique. Inventer le Futur du Théâtre d’Agitprop En-Ligne », &lt;em&gt;Multitudes&lt;/em&gt;, vol. 41, n° 2, 2010, pp. 204-211. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/016-A/#fnref33&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn34&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Le cyberespace a été défini par John Perry Barlow dans une « Déclaration d’Indépendance du Cyberespace » datée du 9 février 1996. Cf https://www.eff.org/cyberspace-independence. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/016-A/#fnref34&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn35&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Entretien avec Ricardo Dominguez dans Stephen Duncombe, &lt;em&gt;Cultural Resistance Reader&lt;/em&gt;, Verso, 2002. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/016-A/#fnref35&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn36&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Article paru dans la revue &lt;em&gt;Multitudes&lt;/em&gt;, 2004. Disponible à cette adresse : http://fls.kein.org/view/186. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/016-A/#fnref36&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn37&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Cf les nombreuses mentions sur la page de Jérôme Rodrigues aux pratiques de &lt;em&gt;shadowbanning&lt;/em&gt; consistant à bannir des utilisateurs et leurs contenus sous des modalités furtives. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/016-A/#fnref37&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn38&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Cf l’entretien « Matières, énergies et technologies zombies : les nouveaux défis du tableau périodique. Entretien avec José Halloy » dans Allard L., Monnin A., Nova N. (dir.), &lt;em&gt;Ecologies du smartphone&lt;/em&gt;, Editions Le Bord de l’Eau, 2022. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/016-A/#fnref38&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn39&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Donna Haraway, &lt;em&gt;Vivre avec le trouble&lt;/em&gt;, Editions des Mondes à venir, 2020, pp. 39-41. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/016-A/#fnref39&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn40&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Laurence Allard, « Techno-critique, écocritique, faire-critique du smartphone. Pour un numérique décolonial » dans &lt;em&gt;Ecologies du smartphone&lt;/em&gt;, Editions Le Bord de l’Eau, 2022. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/016-A/#fnref40&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;/ol&gt;
&lt;/section&gt;
</content>
    </entry>
    <entry>
      <title>Engagements médiactivistes
      </title>
      <link href="https://automedias.org/fr/publication/019-A/"/>
      <updated>2023-05-20T00:00:00Z</updated>
      <id>https://automedias.org/fr/publication/019-A/</id>
      <author>
        <name>Antoine Chao, Fabien Granjon</name>
      </author>      
      <content xml:lang="fr" type="html">&lt;h1&gt;Résumé&lt;/h1&gt;
&lt;p&gt;Dans ce dialogue entre Antoine Chao — médiactiviste, reporter et producteur à Radio France — et Fabien Granjon — sociologue, professeur à l’Université Paris 8 —, il est question de rock alternatif, de résistances culturelles, de mobilisations radiophoniques, d’éducation populaire et des Gilets jaunes. Mixant réflexivité pratique et réflexion théorique, leurs échanges éclairent quelques-unes des tendances automédiatiques, tant dans le domaine des radios d’intervention que des médias numériques de lutte.&lt;/p&gt;
&lt;h1&gt;Discussion&lt;/h1&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Fabien Granjon&lt;/strong&gt; — Avant d’aborder, à proprement parler, ton parcours de &lt;em&gt;médiactiviste&lt;/em&gt;&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/019-A/#fn1&quot; id=&quot;fnref1&quot;&gt;1&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;, je souhaiterais que tu nous dises deux mots de ton histoire familiale qui, parce qu’elle n’est pas anodine, explique une partie de ton appétence pour le monde latino-américain et éclaire aussi certains de tes choix politiques, artistiques et médiatiques.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Antoine Chao&lt;/strong&gt; — Je suis né à Paris en 1963 et j’ai grandi en banlieue parisienne à Sèvres, qui était encore une municipalité communiste quand nous étions adolescents, mon frère aîné, Manu, et moi. Notre famille est d’origine espagnole ; ma mère est Basque et mon père Galicien. Ma grand-mère et ma mère se sont rapidement retrouvées en exil en France durant la guerre d’Espagne. Mon grand-père maternel, Tomás Ortega Mutti, a fait toute la guerre civile sur le front, au sein de l’armée Républicaine. Il y était commandant des transmissions et s’occupait des liaisons téléphoniques de la population et de l’armée. Il arrivait le premier et repartait le dernier pour monter et démonter les infrastructures téléphoniques qu’il ne voulait pas faire sauter. Pour cette activité, il a été publiquement condamné à mort&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/019-A/#fn2&quot; id=&quot;fnref2&quot;&gt;2&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; par le général franquiste Queipo de LLano, sur les ondes de &lt;em&gt;Radio Sevilla&lt;/em&gt;, première radio tombée aux mains des fascistes et qui leur servait de moyen de propagande de masse. À la victoire des franquistes, il a réussi à prendre l’un des derniers bateaux pour Oran dont les passagers ont été parqués dans les camps de concentration de Bohgari et de Cherchell, après avoir été emprisonnés sur ce bateau pendant des mois. Les conditions de détention étaient très dures. Il a fini par aller travailler à Alger, dans le secteur des télécommunications, puis il a réussi à reprendre contact avec sa femme réfugiée en France, avec leurs deux filles, ma mère et ma tante, pour les faire venir en Algérie, pays d’accueil qu’ils quitteront définitivement au début des années 1960. Ma mère, brillante lycéenne et boursière, viendra faire ses études supérieures de chimie à Paris, qui lui permettront de devenir chercheuse au CNRS.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;FG&lt;/strong&gt; — Et du côté paternel ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;AC&lt;/strong&gt; — C’est un peu différent. Nettement moins marqué par la guerre civile. La Galice est tombée tout de suite aux mains des franquistes et il n’y a pas eu de front dans cette région, seulement quelques opérations de guérilla. Mon grand-père était tavernier, il avait monté une auberge dans son village de Vilalba, après être parti un temps à Cuba pour essayer de faire fortune, sans succès. Mon père, Ramón, a été poussé par mon grand-père, un type brutal mais qui aimait les arts et l’opéra, à faire des études de piano, à Madrid d’abord, puis ensuite à Paris, au milieu des années 1950. C’est une fois à Paris qu’il s’est mis à écrire dans des journaux antifranquistes. Il se retrouve à la cité universitaire où il rencontre toute l’&lt;em&gt;intelligentsia&lt;/em&gt; latino-américaine, dont Gabriel Garcia Marquez et Alejo Carpentier. Il se passionne pour la littérature et commence lui-même à écrire. En 1984, il crée le prix Juan Rulfo récompensant chaque année une nouvelle littéraire de langue espagnole, il est en même temps passionné de politique. C’est notamment chez mes parents, à Sèvres, que le Parti communiste espagnol en exil en France se réunissait, bien qu’ils n’aient jamais eu leur carte.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;FG&lt;/strong&gt; — Si je ne me trompe pas, ton père a fini sa carrière comme rédacteur en chef du service Amérique latine à &lt;em&gt;Radio France Internationale&lt;/em&gt; (&lt;em&gt;RFI&lt;/em&gt;). Il a régulièrement collaboré au &lt;em&gt;Monde&lt;/em&gt;, et au &lt;em&gt;Monde Diplomatique&lt;/em&gt; et il a écrit de nombreux ouvrages très variés, des romans, des guides, des essais politiques. Il a même commis, à la fin des années 1990, un livre sur votre périple en Colombie avec votre groupe la Mano Negra : &lt;em&gt;Un train de glace et de feu&lt;/em&gt;&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/019-A/#fn3&quot; id=&quot;fnref3&quot;&gt;3&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. Comment est-ce qu’il fait ses premières armes à la radio ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;img src=&quot;https://automedias.org/assets/media/publications/019-fig.1.png&quot; alt=&quot;Figure 1 : La Mano Negra.&quot; class=&quot;color&quot; loading=&quot;lazy&quot; /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;AC&lt;/strong&gt; — Eh bien un peu par hasard… C’est dépité par l’idée de devenir musicien, sous l’influence de son père, qu’il finit par travailler à la radio comme réalisateur d’émissions musicales. Il rentre à la Radiodiffusion-télévision Française (RTF) en mai 1960, pour un job qui n’avait rien de politique au début. Et au bout d’un moment, comme il écrivait beaucoup pour la presse, il va basculer du côté du journalisme. Il devient directeur du service des langues ibériques de l’ORTF en 1968, y fait des émissions en ondes courtes en langue espagnole et devient directeur de la rédaction Amérique latine de &lt;em&gt;RFI&lt;/em&gt;, après sa création en 1975. Au fur et à mesure, ce qu’il propose va devenir une sorte de plateforme à la fois littéraire et politique qui crée du lien entre les exilés opposants aux dictatures d’Amérique latine dont certains vont intégrer son équipe. Il pratique une forme de résistance culturelle radiophonique depuis la France, notamment avec ses entretiens avec de grands écrivains hispanophones. Ça aura évidemment une influence sur nous, parce qu’à la maison, tu imagines bien que ça parle beaucoup culture et politique. Alejo Carpentier et Gabriel Garcia Marquez venaient chez nous et beaucoup d’autres aussi… Carlos Saura, des peintres, des musiciens, des écrivains… Mon frère et moi, on va très vite lire &lt;em&gt;Cent ans de solitude&lt;/em&gt;, un chef-d’œuvre du réalisme magique qui va nous marquer. De par son travail, notre père va aussi nous faire découvrir les musiques latino-américaines, cubaines, chiliennes, argentines… Manu et moi, nous avons été abreuvés par tous ces sons, qui vont finir par se fusionner dans la Mano Negra. Il y avait donc une belle effervescence et on baignait dans cet environnement, sans se rendre vraiment compte de la richesse de celui-ci. À la fin des années 1990, notre père a aussi été très impliqué dans la création d’ATTAC, avec son grand ami, confrère journaliste et compatriote galicien, Ignacio Ramonet.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;FG&lt;/strong&gt; — C’est de là que va venir votre envie de faire de la musique… engagée ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;AC&lt;/strong&gt; — Sans doute ! Notre père a essayé de nous apprendre le piano mais ça n’a pas marché. On a commencé à faire de la musique au conservatoire du coin, puis on a joué rapidement dans différents groupes puis monté les nôtres : Les joints de culasse, Hot pants, Les Chihuahuas, Los Carayos… À Sèvres, au début des années 1980 on avait aussi ouvert un squat, dans une ancienne usine de caoutchouc, qu’on avait appelé Issue de secours : bar associatif, centre social autogéré, lieu de concert et de répétition. Quand la mairie a changé de bord aux municipales de 1983, on s’est fait agresser et déloger par les milices de Patrick Devedjian, ancien d’Occident et fraîchement élu maire d’Antony. C’était la pleine période du rock alternatif, du punk et des lieux qui allaient avec, comme l’Usine à Montreuil, ou l’association Paris Bars Rock&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/019-A/#fn4&quot; id=&quot;fnref4&quot;&gt;4&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; ; des lieux qui contestaient l’ordre établi et pas que l’ordre musical&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/019-A/#fn5&quot; id=&quot;fnref5&quot;&gt;5&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. On était dans ce circuit du rock alternatif avec Les Béruriers noirs, Parabellum, et toute cette mouvance punk-rock qui était très active à l’époque, avec notamment une veine antifasciste. Après le bac, je fais des études de physique à Paris VII et, parallèlement, je me consacre à la musique. C’est avec la Mano Negra, en 1988-1989 que ça va réellement exploser&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/019-A/#fn6&quot; id=&quot;fnref6&quot;&gt;6&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; et qu’on va proposer quelque chose d’assez nouveau, avec des influences latino qu’on n’entendait pas beaucoup ailleurs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;FG&lt;/strong&gt; — Le mouvement rock alternatif des années 1980 auquel vous participez prend en quelque sorte la suite du mouvement punk et de la pratique du &lt;em&gt;Do It Yourself&lt;/em&gt; (&lt;em&gt;DIY&lt;/em&gt;). Mais il ne faut pas oublier qu’elle va aussi déboucher sur une sorte d’« entrepreneuriat punk » comme dirait Fabien Hein&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/019-A/#fn7&quot; id=&quot;fnref7&quot;&gt;7&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;, notamment autour de la fondation de labels. D’un côté il y a l’idée d’inviter chacun à se mettre en capacité de faire et, dans le même temps, cette disposition à l’expérimentation est plus ou moins récupérée par le monde marchand. Vous vivez aussi cette contradiction ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;AC&lt;/strong&gt; — Le &lt;em&gt;DIY&lt;/em&gt;, on a donné et c’est quelque chose qui, je crois, m’est resté, y compris pour ce qui concerne la radio. Faire avec les moyens du bord, c’était aussi ce que faisaient les radios libres : bricoler des émetteurs, monter des antennes. Pour ce qui concerne le côté récupération, le succès de la Mano Negra a été très rapide. On a tout de suite fait beaucoup de concerts parce que nous étions déjà connus dans le milieu et nous avons signé dans la foulée avec une major, Virgin. Il y a eu des bons côtés : on a parcouru le monde et nos passages en Amérique du sud ont été des souvenirs magnifiques, ça a été vraiment très intense. L’accueil a été énorme et on a rencontré sur place toute une scène qui mélangeait la musique du continent avec du rock. On se sentait appartenir à cette mouvance. Il y avait une proximité à la fois musicale, générationnelle et politique. C’était très chaleureux et très motivant, mais c’est aussi l’époque où la musique se mondialise, notamment avec l’arrivée de &lt;em&gt;MTV&lt;/em&gt; (&lt;em&gt;Music TeleVision&lt;/em&gt;) qui débarque et va tout changer en faisant de la musique quelque chose qui se regarde au moins autant qu’elle s’écoute. Nos clips deviennent d’un coup planétaires ! On se retrouve porté par ce mouvement, avec un ancrage politique évident et, en même temps, pris dans la logique de la mondialisation néolibérale naissante, d’un marché mondial de la musique qui est en train de s’ouvrir. Le créateur et patron « cool » de Virgin, à l’époque, n’est autre que Richard Branson, milliardaire qui détruit aujourd’hui la planète en grand adepte de tourisme spatial. On en profite, avec un sentiment très ambivalent de faire notre musique, mais de dévoyer la cause… et cette impression, quand même, de devenir les VRP de notre maison de disque et de notre propre musique. Personnellement, ça me contrariait et j’ai préféré arrêter.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;FG&lt;/strong&gt; — Dans cette première partie de ton parcours, la radio est présente, &lt;em&gt;via&lt;/em&gt; ton père qui en a fait sa profession, mais aussi &lt;em&gt;via&lt;/em&gt; ta passion pour la musique. Tu es notamment un auditeur assidu de stations comme &lt;em&gt;Radio Nova&lt;/em&gt; créée par le turbulent Jean-François Bizot ou de &lt;em&gt;Radio Tchatch&lt;/em&gt; montée un peu par opportunisme par Serge Kruger ; radios qui ont notamment pour originalité de programmer pas mal de musiques latino. Tu n’es donc pas encore actif dans le champ des radios alternatives, mais il y a un élément qui me semble important à souligner, déjà présent à cette période, et qui va influencer, plus tard, ta pratique médiactiviste : se met en place comme un triptyque art-politique-radio qui va constituer les fondations sur lesquelles vont reposer tes engagements futurs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;AC&lt;/strong&gt; — L’art et la radio ou &lt;em&gt;L’art de la radio&lt;/em&gt;&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/019-A/#fn8&quot; id=&quot;fnref8&quot;&gt;8&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;, pour reprendre le titre du livre référence sur Yann Paranthoën&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/019-A/#fn9&quot; id=&quot;fnref9&quot;&gt;9&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;, c’est une évidence, parce que la radio est le média de l’oralité et de la musique. Tu peux faire passer plein de choses à la radio. C’est un média qui permet une expression simple par la parole et qui peut faire passer pas mal d’émotions par le son qui est une matière sensible. L’œuvre de Yann Paranthoën en est la preuve, si toutefois il en fallait une. Il m’a beaucoup influencé dans mon travail, tout comme Daniel Mermet. Pour ce qui est du politique, c’est aussi une évidence, familiale d’abord, puis musicale. La Mano Negra, c’était politique. En Amérique du Sud, quand on jouait &lt;em&gt;Mala vida&lt;/em&gt;, les gens nous disait, « Mais ça, c’est nous ! ». &lt;em&gt;Tú me estás dando mala vida. Yo pronto me voy a escapar…&lt;/em&gt; Ce qu’on racontait dans les chansons, c’était politique, parce que ça résonnait avec la vie des gens. L’art est politique quand il parle aux gens, quand il parle des gens, quand il touche parce qu’il y a quelque chose en partage. Le point commun de tout cela, c’est l’engagement vers les autres. Le vrai message politique c’est cet engagement qui permet le partage et d’envisager des expériences communes. Mes expériences de musicien de la Mano puis de réalisateur et de reporter à &lt;em&gt;Là-bas si j’y suis&lt;/em&gt; m’ont permis de m’y confronter et de mettre ça en pratique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;FG&lt;/strong&gt; — Tu m’avais raconté qu’une partie de ta famille avait assisté au bombardement de Guernica par les forces aériennes allemandes de la légion Condor, en avril 1937. Sartre prenait l’exemple du tableau éponyme de Picasso pour poser précisément cette question de l’engagement. &lt;em&gt;Guernica&lt;/em&gt; est une œuvre antifasciste, non parce qu’elle délivre un message explicite, mais parce qu’elle rend compte symboliquement de l’horreur franquiste. Elle n’explique pas, elle rend sensible. Si je comprends bien, la radio t’intéresse par ce qu’elle est un médium qui permet à la fois de faire passer la poésie de l’art, de la musique, mais aussi de diffuser la parole qui, elle, est dévoilement et action ; une parole dont ton père se fait notamment l’accoucheur dans les entretiens qu’il mène. La radio est un médium &lt;em&gt;poïélitique&lt;/em&gt;, comme dirait notre ami Bernard Lubat.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;AC&lt;/strong&gt; — Poïélitique, ça me va bien ! J’ajouterais que la radio est un médium d’expérimentation et d’improvisation, qui permet de faire avec les gens, de mettre en valeur les rencontres. La musique c’était ça aussi. La scène rock alternative, c’était d’abord un milieu de rencontres. Et le politique, c’est aussi des rencontres. On ne fait rien tout seul.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;FG&lt;/strong&gt; — Quand est-ce que tu fais tes premières armes d’activiste radiophonique ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;AC&lt;/strong&gt; — Mes premières expériences radiophoniques, c’est après la Mano Negra, suite à Cargo 92 avec Royal de Luxe&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/019-A/#fn10&quot; id=&quot;fnref10&quot;&gt;10&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;, cette incroyable tournée en bateau, sur le &lt;em&gt;Melquíades&lt;/em&gt;, nom du prophète gitan de &lt;em&gt;Cent ans de solitude&lt;/em&gt;. C’est à ce moment que j’ai commencé à m’intéresser à la matière sonore. Quand je quitte la Mano, je vais continuer à travailler avec Royal de Luxe pendant deux ans. Je fais la bande son des bruitages du spectacle &lt;em&gt;Le géant tombé du ciel&lt;/em&gt; et, parallèlement, je fais aussi DJ dans les boîtes à Pigalle où ça joue latino. De cette tournée Cargo 92, j’ai ramené des quantités de vinyles que je mixe dans des bars, parce qu’il y avait un petit renouveau d’intérêt pour la salsa avec notamment des lieux comme La chapelle des Lombards ou La Java. C’est mon père Ramón qui me met sur le coup d’un poste qui se libère à &lt;em&gt;Radio Latina&lt;/em&gt;, lui-même informé par l’une de ses pigistes cubaine qui y travaille. C’est comme ça que je suis embauché, comme programmateur à &lt;em&gt;Radio Latina&lt;/em&gt;. C’est une radio qui fédère la communauté des exilés latino-américains. J’emprunte donc un chemin assez proche par certains côtés de celui de mon père. Lui c’est plutôt la littérature et moi la musique, mais il y a des points évidents de rencontre. Je vais y travailler avec plaisir pendant cinq-six ans et en 1999 la radio est reprise en main par les Colombiens de &lt;em&gt;Radio Caracole&lt;/em&gt;, un grand groupe médiatique implanté dans différents pays. Ils vont mettre fin au fonctionnement associatif et vont donner une allure beaucoup plus commerciale et variété à la radio, en essayant de profiter de l’engouement pour la musique latino. Même la musique cubaine était, à cette période, devenue à la mode avec le succès du Buena Vista Social Club. Donc je démissionne, parce que cette nouvelle programmation ne me convient pas.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;FG&lt;/strong&gt; — C’est à cette occasion que tu te lances dans le montage de radios éphémères ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;AC&lt;/strong&gt; — Oui, à &lt;em&gt;Radio Latina&lt;/em&gt;, j’apprends à utiliser tout le matériel et je prends un créneau de deux heures le dimanche pour faire une émission que j’appelle &lt;em&gt;Cubano-Be Cubano-Bop&lt;/em&gt;, qui porte sur le jazz afro-cubain. C’est à ce moment que j’apprends à faire des programmes de radio, du reportage, des interviews avec les musiciens qui venaient jouer à Paris au New Morning. C’est une sorte de journalisme musical façon &lt;em&gt;DIY&lt;/em&gt; que j’apprends sur le tas, avec toujours un regard géopolitique. Et avec Bertrand Beuf, le directeur technique de &lt;em&gt;Radio Latina&lt;/em&gt;, on va monter l’association &lt;em&gt;Fréquences éphémères&lt;/em&gt;&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/019-A/#fn11&quot; id=&quot;fnref11&quot;&gt;11&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;, avec l’idée de faire de l’action radiophonique avec des radios itinérantes d’intervention&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/019-A/#fn12&quot; id=&quot;fnref12&quot;&gt;12&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;FG&lt;/strong&gt; — Est-ce que vous étiez influencés par les expériences des radios de lutte, telles que &lt;em&gt;Lorraine Cœur d’acier&lt;/em&gt;&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/019-A/#fn13&quot; id=&quot;fnref13&quot;&gt;13&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;, &lt;em&gt;Radio Alice&lt;/em&gt;&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/019-A/#fn14&quot; id=&quot;fnref14&quot;&gt;14&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;, des expériences équivalentes à celles qu’a documenté plus récemment ton collègue Alexandre Plank&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/019-A/#fn15&quot; id=&quot;fnref15&quot;&gt;15&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;, ou même d’autres types de médias en lien avec les combats sociaux ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;AC&lt;/strong&gt; — En fait, pas vraiment. C’est après, en intégrant &lt;em&gt;Là-bas si j’y suis&lt;/em&gt; que j’ai découvert ces radios de lutte et en rencontrant aussi Marcel Trillat&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/019-A/#fn16&quot; id=&quot;fnref16&quot;&gt;16&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; qui venait souvent à Uzeste et participait régulièrement à &lt;em&gt;Radio UZ&lt;/em&gt;. Évidemment, il y a ce que mon père faisait, à l’époque, à &lt;em&gt;RFI&lt;/em&gt;, qui est là, comme en arrière-plan, mais ce que j’essaie de mettre en place avec Bertrand Beuf est plutôt proche de ce que j’avais fait avec Royal de Luxe. L’idée est de réinvestir les ondes avec du non-commercial et d’être sur de l’intervention « en mode performance radiophonique » ; l’équivalent peut-être de ce qu’est le théâtre de rue vis-à-vis du théâtre conventionnel. Le modèle, c’est plutôt celui-là, davantage que celui des radios de lutte à proprement parler. On envisage ça comme un acte politique, mais qui passe par les arts. La première radio qu’on a montée, c’était dans le cadre du festival des Allumées à Nantes, festival qui mettait chaque année à l’honneur un grand port étranger. En octobre 1995, c’est le tour de La Havane et on propose de monter un plateau radio, une espèce de bodega cubaine depuis laquelle on diffusait sur la Fréquence d’&lt;em&gt;AlterNantes&lt;/em&gt;&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/019-A/#fn17&quot; id=&quot;fnref17&quot;&gt;17&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; tous les soirs. J’avais récupéré, quand j’étais allé en reportage à Cuba dans le cadre de &lt;em&gt;Radio Latina&lt;/em&gt;, tous les habillages des grandes radios cubaines, &lt;em&gt;Radio Rebelde&lt;/em&gt;, &lt;em&gt;Radio Reloj&lt;/em&gt;, que mon frère a d’ailleurs réutilisé dans un de ses disques. J’avais même trouvé des archives de &lt;em&gt;Radio 7RR&lt;/em&gt;, la radio clandestine fondée par le Che dans la &lt;em&gt;Sierra Maestra&lt;/em&gt; pendant la lutte révolutionnaire&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/019-A/#fn18&quot; id=&quot;fnref18&quot;&gt;18&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. On avait donc fait tout un habillage d’antenne cubain et puis, pour le reste, on improvisait. C’était de la création sur le vif, du cabaret improbable, mélange d’archives sonores, de spectacles et de tours de chant des copains du Royal de Luxe. Le festival officiel avait été annulé pour des raisons politiques&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/019-A/#fn19&quot; id=&quot;fnref19&quot;&gt;19&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; mais, il y avait un gros &lt;em&gt;off&lt;/em&gt; et nous, on était là-dedans. Ça a été la première action de &lt;em&gt;Fréquences éphémères&lt;/em&gt;, en mode « Manufacture Dispersée de Production Radiophonique ».&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;FG&lt;/strong&gt; — Cette idée d’une action politique par les arts improvisés, on va la retrouver à Uzeste&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/019-A/#fn20&quot; id=&quot;fnref20&quot;&gt;20&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;, là où nous nous sommes rencontrés en 2015, durant l’&lt;em&gt;Hestajada de las arts&lt;/em&gt;, la grande fête des arts que Bernard Lubat organise chaque année depuis 1978, haut-lieu des « arts à vivre », d’une certaine résistance culturelle, et, pour ce qui te concerne, terrain de jeu radiophonique bientôt tricennal, puisque tu y montes &lt;em&gt;Radio UZ&lt;/em&gt; en 1996, média qui fait suite à &lt;em&gt;Radio (Vive) Uzeste (Musical)&lt;/em&gt; et &lt;em&gt;Radio Clémentine&lt;/em&gt;, animées dans les années 1980 par &lt;em&gt;La Clé des ondes&lt;/em&gt;, une radio bordelaise. Comment se fait ta rencontre avec ce &lt;em&gt;front culturel de résistance populaire&lt;/em&gt;&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/019-A/#fn21&quot; id=&quot;fnref21&quot;&gt;21&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; qu’est Uzeste, et pourquoi décides-tu d’y monter une radio ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;AC&lt;/strong&gt; — Je suis arrivé à Uzeste par le biais de mon amie de l’époque qui avait travaillé avec La Compagnie Lubat durant quelques années et qui m’invite, un été, à y faire un tour. Il y a, de suite, comme une évidence. Là, je trouve une sorte de sanctuaire : refus de la tête d’affiche, du business, des industries culturelles et ça me fait un bien dingue. On est en 1989-1990 et je découvre Bernard Lubat, sa musique et ce festival de fous qui est un peu l’antithèse de ce qu’on vit avec la Mano Negra ! Je vais d’abord m’intéresser aux feux d’artifices et filer la main à Patrick Auzier, l’artificier de la Compagnie Lubat qui joue aussi du trombone.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;FG&lt;/strong&gt; — Et donc tu lances &lt;em&gt;Radio UZ…&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;img src=&quot;https://automedias.org/assets/media/publications/019-fig.2.png&quot; alt=&quot;Figure 2 : Radio UZ.&quot; class=&quot;color&quot; loading=&quot;lazy&quot; /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;AC&lt;/strong&gt; — Pas immédiatement. Je la lance dans la foulée du Festival des Allumées. Je me dis qu’Uzeste est un bon lieu pour retenter l’expérience et on monte, toujours avec Bertrand Beuf, &lt;em&gt;Radio UZ&lt;/em&gt;&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/019-A/#fn22&quot; id=&quot;fnref22&quot;&gt;22&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. Ça s’est fait sur le mode habituel de ce qui se passe à Uzeste : Lubat qui te dit « Vas-y et on verra bien. T’es responsable de ton initiative… ». On a demandé une fréquence temporaire au CSA et l’idée était d’ancrer le festival sur le territoire. Comme j’avais bossé avant sur les feux d’artifice, j’avais aussi envie de tenter de remixer le feu à la radio, de le mettre en ondes, de traduire radiophoniquement quelque chose qui habituellement se regarde. Faire l’inverse de la logique &lt;em&gt;MTV&lt;/em&gt; en somme… Après, on a remis le couvert tous les ans avec des copains de &lt;em&gt;RFI&lt;/em&gt;, &lt;em&gt;Radio Latina&lt;/em&gt;, &lt;em&gt;Fréquence Paris Plurielle&lt;/em&gt;, &lt;em&gt;Radio France&lt;/em&gt;… qui venaient y participer bénévolement. À chaque édition, l’équipe évoluait et au fil des ans, c’est devenu un collectif à géométrie variable. On mixait le festival en direct et on le documentait avec des interviews, des témoignages de musiciens, d’habitants d’Uzeste, de curieux. Mais on a aussi accueilli des festivaliers qui voulaient s’essayer à la radio après avoir suivi (ou pas) les stages radio pendant les ateliers impro en amont du festival. Ce qui est certain, c’est qu’à Uzeste je me sens, à ce moment-là, comme un poisson dans l’eau, notamment parce que je pars de la Mano Negra pour m’éloigner du showbiz, et du fanatisme du public. J’ai l’impression d’y être compris alors qu’ailleurs ça n’est pas le cas. Et donc &lt;em&gt;Radio UZ&lt;/em&gt; ça va s’inscrire naturellement dans mon parcours personnel, mais qui est aussi une aventure collective. À Uzeste, j’avais l’impression d’être dans une sorte de Chiapas Gascon, avec le sous-commandant Lubat et ses zapartistes gasconcubins. Il y avait une rébellion qui se vivait au quotidien dans la ruralité profonde du Triangle des landes et qui faisait d’Uzeste une sorte de caracol sur Ciron ou de Sierra Maestra du Sud-Gironde !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;FG&lt;/strong&gt; — Et ça te plaît au point de t’y installer une partie de l’année…&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;AC&lt;/strong&gt; — Mais oui… comme toi plus récemment ! C’est un lieu qui n’est tout de même pas banal. Je me retrouvais bien dans ce qu’ils appelaient leur sous-réalisme destroy rural, justement, un peu punk &lt;em&gt;DIY&lt;/em&gt;. Et, en dehors même du temps de l’&lt;em&gt;Hestejada&lt;/em&gt;, ça m’a donné envie de participer à leur utopie concrète de « Visages village des arts à l’œuvre » et à leur effort constant de résistance politico-culturelle. Uzeste, au-delà de &lt;em&gt;Radio UZ&lt;/em&gt;, ça a été pour moi un lieu ressource qui me nourrissait musicalement et politiquement pour retourner armé à Paris et au boulot. Mais en même temps, l’ouverture vers d’autres ailleurs est toujours restée une nécessité et habiter à l’année à Uzeste, ça n’est pas possible non plus. Parce qu’il y a précisément un aspect politique, l’engagement se pose aussi en des termes stratégiques : où est-ce que ton engagement est le plus efficace ? &lt;em&gt;Radio France&lt;/em&gt;, c’est quand même une sacrée tribune !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;FG&lt;/strong&gt; — Le « slogan sous-titre » de &lt;em&gt;Radio UZ&lt;/em&gt; a longtemps été « L’École de la résistance ». Est-ce à dire que tu envisages ton activité radiophonique à Uzeste comme une pratique d’éducation populaire ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;AC&lt;/strong&gt; — Oui, pour partie, par la force des choses. Il y a un aspect « éducation populaire » puisque l’on est amené à former des gens à produire des contenus, à faire du montage et de la réalisation. On leur apprend à utiliser des outils qui leur permettent de s’exprimer. Durant l’&lt;em&gt;Hestejada&lt;/em&gt;, cet aspect est présent, bien que ce ne soit pas l’objectif premier qui consiste plutôt à diffuser le festival sur le territoire et le rendre disponible à ceux qui ne sont pas présents. Mais il existe d’autres moments durant lesquels cette dimension est plus centrale, par exemple lors des stages que l’on appelle, à Uzeste, les Imagin’actions éduc’actives&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/019-A/#fn23&quot; id=&quot;fnref23&quot;&gt;23&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; et au sein desquelles j’anime un atelier radio qui, lui, relève davantage de l’éducation populaire, même si je préfère, pour ma part, parler d’« émancipation populaire ». En dehors d’Uzeste, avec &lt;em&gt;Fréquences éphémères&lt;/em&gt;, on a aussi fait des radios dans des collèges, dans des lycées. À Arles, le Festival des Suds centré sur les musiques du monde, m’a proposé, au début des années 2000, de monter la &lt;em&gt;Radio des Suds&lt;/em&gt;, dans le cadre d’un travail qu’eux font à l’année, avec les centres sociaux, les collectifs locaux, les collèges-lycées et la prison qui est une centrale dédiée aux longues peines. L’idée était notamment que les détenus puissent participer à la vie culturelle de la ville. On a donc animé des ateliers radio en prison avec des volontaires, en travaillant le matin sur ce qu’ils avaient pensé des concerts retransmis, sur des questions plus politiques aussi. On montait et on diffusait le soir. Ça faisait comme une espèce de boucle et de relation hertzienne entre l’intérieur et l’extérieure de la centrale. Ça marchait très bien, notamment grâce au soutien de Gabriel Mouesca, ancien militant d’Iparretarrak, qui avait bien compris le projet et savait intéresser les bonnes personnes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les relations se sont ensuite détériorées avec l’administration pénitentiaire, quand Jean-Marc Rouillan, ancien membre d’Action directe, a participé à cet atelier et qu’elle a souhaité réécouter systématiquement tous les contenus, les conserver et pouvoir utiliser les enregistrements contre les détenus. Le contrat de confiance a été rompu, alors on avait trouvé un stratagème en n’enregistrant plus, mais en faisant rejouer les ateliers radio par Nicolas Lambert, comédien qui faisait partie de l’équipe radio. Il jouait tous les protagonistes comme dans ses spectacles&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/019-A/#fn24&quot; id=&quot;fnref24&quot;&gt;24&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; et il faisait un condensé en 20 minutes de nos échanges matinaux. Un tour de force ! Le projet a pris fin avec l’évacuation de la centrale suite à d’importantes inondations en 2003 qui l’ont condamné à la fermeture pendant plusieurs années. Ensuite, on a décidé de continuer en transformant l’intérêt social du projet et faire de l’éducation populaire par et avec la radio, avec des jeunes des quartiers défavorisés par l’intermédiaire des centres sociaux et des foyers, de leur apprendre à faire de la radio, réaliser des reportages, des captations de concerts, des entretiens avec des artistes qui viennent du monde entier et de les faire parler de leurs pays. Ils en font une émission quotidienne en direct et en public durant le festival. Cette année, elle s’appelait &lt;em&gt;Cosmopolitiques&lt;/em&gt;&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/019-A/#fn25&quot; id=&quot;fnref25&quot;&gt;25&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. La feuille de route est exigeante, elle est à la fois culturelle et politique, et les jeunes la mettent évidemment à leur sauce en choisissant de parler de féminisme, de la presse libre, de l’indépendance algérienne, etc. Les programmes se construisent chemin faisant en les accompagnant de façon active. Aujourd’hui, on appelle ça de l’éducation aux médias et à l’information.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;FG&lt;/strong&gt; — Est-ce que tu peux expliciter davantage les lignes de force de cette opération radiophonique d’éducation populaire ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;AC&lt;/strong&gt; — Je crois qu’il y a au moins trois logiques qui se combinent. Avec le festival ils découvrent des musiques qui ne sont pas celles qu’ils écoutent habituellement. C’est l’occasion de prendre conscience de la diversité des formes musicales et de relativiser l’évidence de l’offre commerciale. Ensuite, cette diversité culturelle, elle est liée à des espaces géopolitiques particuliers, des histoires et des vécus singuliers qui donnent du sens à cette musique qui est ce qu’elle est, parce qu’elle est en lien avec des conditions sociales et politiques. Et puis c’est aussi, évidemment, une réflexion sur les médias, la manière dont ça se fabrique. Ça a l’air de rien comme ça, mais c’est tout un programme de conscientisation que porte cette activité radiophonique. C’est un éveil au monde qui n’est pas simple à maintenir, mais qui me semble vraiment intéressant. Cette &lt;em&gt;Radio des Suds&lt;/em&gt;, ça fait quand même vingt ans que ça dure et chez certains, à l’évidence, ça a joué un rôle positif, par exemple dans leur volonté de mener des études longues, alors qu’ils sortaient d’un milieu social très défavorisé qui ne les destinait pas &lt;em&gt;a priori&lt;/em&gt; à faire Sciences Po ou à aller à l’université.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;FG&lt;/strong&gt; — Tu n’as donc cessé, à aucun moment, de te consacrer aux activités de &lt;em&gt;Fréquences éphémères&lt;/em&gt;, ce qui tendrait à montrer que c’est là que se situe le barycentre de ton engagement…&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;AC&lt;/strong&gt; — Pendant deux ans, après mon départ de &lt;em&gt;Radio Latina&lt;/em&gt;, je n’ai fait que ça et c’était parti pour durer. C’est la proposition en 2001 de Daniel Mermet d’intégrer son émission &lt;em&gt;Là-bas si j’y suis&lt;/em&gt; comme réalisateur qui va me conduire à faire aussi de la radio sur un mode plus traditionnel, en tout cas dans un cadre plus institutionnalisé, mais je n’ai effectivement jamais lâché le projet &lt;em&gt;Fréquences éphémères&lt;/em&gt;. Car c’est bien là que se trouve le cœur de mon engagement radiophonique. Cette année, j’ai décidé de transmettre l’expérience &lt;em&gt;Radio des Suds&lt;/em&gt; à une super équipe qui va prendre le relais et qui fera dorénavant à sa manière. C’est bien de laisser la place pour que ça puisse aussi évoluer. Je me lance dans une nouvelle aventure avec Alexandre Planck, sur une proposition de Tiago Rodrigues qui va prendre la suite d’Olivier Py au Festival d’Avignon. Tiago Rodrigues était venu à &lt;em&gt;Radio Debout&lt;/em&gt; et il souhaite qu’un des projets de sa présidence soit une radio d’éducation populaire à l’année, à destination des jeunes, avec l’appui de Making Waves&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/019-A/#fn26&quot; id=&quot;fnref26&quot;&gt;26&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. Cette année, j’ai aussi accompagné un projet à Verdragon à Bagnolet, la Maison de l’écologie populaire, avec des jeunes que je forme à la radio pour qu’ils puissent voler de leurs propres ondes, documenter les activités du lieu et former d’autres personnes à leur tour. C’est peut-être ça qui a évolué ces dernières années, cette envie de monter des équipes autonomes, plutôt que de faire des ateliers &lt;em&gt;stricto sensu&lt;/em&gt;. J’ai envie de continuer à transmettre, mais sous des modalités un peu différentes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;FG&lt;/strong&gt; — Ton passage à &lt;em&gt;Là-bas si j’y suis&lt;/em&gt; a été pour toi une expérience formatrice ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;AC&lt;/strong&gt; — Quand je suis rentré à &lt;em&gt;Là-bas si j’y suis&lt;/em&gt;, j’étais un peu comme à la maison. C’était les débuts du mouvement altermondialiste ; politiquement ça bougeait beaucoup en Amérique latine, je me tenais bien au courant de ce qui se passait. Ça intéressait Mermet de suivre le mouvement et je suis parti souvent avec lui en tant que « réal », mais aussi en tant que traducteur, au Venezuela, en Colombie, en Bolivie, au Honduras, au Chili, au Mexique, au Brésil… Donc on a passé dix ans à documenter le mouvement alter et la politique en Amérique du sud. C’était passionnant et intéressant que toute cette expérience politique et sociale puisse être racontée sur une station du service public.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;FG&lt;/strong&gt; — Tes activités à &lt;em&gt;France Inter&lt;/em&gt;, que ce soit dans le cadre de &lt;em&gt;Là-bas si j’y suis&lt;/em&gt;, dans celui de &lt;em&gt;Comme un bruit qui court&lt;/em&gt; (2014-2019), émission de reportages sociaux qui lui a fait suite, ou bien encore dans le cadre de &lt;em&gt;C’est bientôt demain&lt;/em&gt;&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/019-A/#fn27&quot; id=&quot;fnref27&quot;&gt;27&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;, instantané sonore hebdomadaire dont la vocation est de couvrir les luttes sociales et environnementales, l’idée est de servir de porte-voix aux personnes qui se mobilisent, à leurs causes et revendications. Mais en dehors de &lt;em&gt;Radio France&lt;/em&gt;, tes activités médiatiques me semblent plutôt être de l’ordre du montage de radios « de résistance culturelle », notamment liées à des événements artistiques. Ce lien avec l’art, et plus particulièrement avec la musique, apparaît comme un point d’intérêt singulièrement important pour toi, qui résonne clairement avec la première partie de ton parcours. Ta pratique radiophonique suivrait donc deux orientations : l’une plus culturelle et l’autre plus politique…&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;img src=&quot;https://automedias.org/assets/media/publications/019-fig.3.png&quot; alt=&quot;Figure 3 : Radio Debout.&quot; class=&quot;color&quot; loading=&quot;lazy&quot; /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;AC&lt;/strong&gt; — Pour moi, ça ne fait qu’un ! Quand j’ai participé à &lt;em&gt;Radio Debout&lt;/em&gt;&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/019-A/#fn28&quot; id=&quot;fnref28&quot;&gt;28&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;, dans le contexte du mouvement Nuit Debout (2016) qui, pour le coup, était un média lié à un mouvement social, nous invitions beaucoup d’artistes engagés dans le mouvement sur le plateau et tout le travail que j’ai conduit durant des années avec &lt;em&gt;Radio UZ&lt;/em&gt; m’a permis d’être efficace et opérationnel pour faire de la radio « à l’arrache » sur la place de la République occupée. Ce sont des activités complémentaires qui sont des pratiques dont le point commun est qu’elles sont, je crois, réellement politiques. Quand on monte &lt;em&gt;Fréquences éphémères&lt;/em&gt;, c’est politique, mais ça relève d’un type d’intervention qui, pour moi, se rapproche plutôt du happening, de l’action théâtrale radiophonique, dans l’idée de ressusciter l’esprit des radios libres : réinvestir l’espace hertzien de façon citoyenne plutôt que commerciale. J’ai aussi fait des radios pirates sur des événements courts, par exemple des festivals autogérés. Pendant la coupe du monde de football en 1998, le chorégraphe Philippe Découflé que j’avais rencontré sur la tournée Cargo 92 va monter un gros spectacle, &lt;em&gt;Triton et les petites tritures&lt;/em&gt; à Saint-Denis, dans le quartier des Francs-Moisins et nous, on va monter la radio qui accompagne le spectacle, &lt;em&gt;La parole du Triton&lt;/em&gt;. Elle va donner pendant trois mois la parole aux habitants du quartier, aux rappeurs de Seine-Saint-Denis, aux voisins. On était à l’ombre du Stade de France, dans l’à-côté local du spectacle marchand mondialisé, installé dans un quartier parmi les plus pauvres de France et on vivait là, on faisait des rencontres et à la radio on donnait à écouter ces rencontres. On faisait de l’art et de la radio populaires. Donc oui, c’est politique ! Quand mon frère a sorti son album &lt;em&gt;Próxima Estación : Esperanza&lt;/em&gt; (2001), on s’est installé au Babel, un bar à Ménilmontant, et tous les soirs on faisait venir une radio pirate ou militante qu’on avait pu rencontrer durant nos tournées avec la Mano : &lt;em&gt;Radio Barricada&lt;/em&gt; de Barcelone, &lt;em&gt;Radio Panik&lt;/em&gt; de Bruxelles, une radio brésilienne… qui faisaient leur émission en direct. On a également fait une radio à Bourges dans le cadre de la carte blanche que le festival avait donné aux Têtes Raides pour leur tournée &lt;em&gt;K.O. social&lt;/em&gt;. La parole avait été donnée à tous les collectifs locaux de lutte, donc le lien est évident.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;FG&lt;/strong&gt; — La question des outils de production et des matériels a toujours été d’une grande importance pour les médias alternatifs. La numérisation a bouleversé les pratiques médiatiques et pour ce qui concerne la radio, ça me paraît tout particulièrement évident. Pour toi, ce tournant a une importance particulière ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;AC&lt;/strong&gt; — Au début de &lt;em&gt;Radio UZ&lt;/em&gt;, on travaillait avec des magnétos qu’on faisait tourner en auto reverse puis, après, les MiniDiscs sont arrivés, ce qui a permis de pouvoir enregistrer des séquences plus longues et de les rediffuser. On a rapidement travaillé avec des ordinateurs et des logiciels piratés ce qui a grandement facilité toutes les étapes : de production, de montage, de diffusion. Ça a démocratisé la pratique. Quand je suis rentré à &lt;em&gt;Là-bas si j’y suis&lt;/em&gt;, ils bossaient encore avec des magnétos, à la bande ; ce qui est une bonne école, parce que ça t’oblige à aller à l’essentiel. Tu réfléchis bien à ce que tu veux raconter et comment tu veux le raconter avant de te lancer, sinon ça peut vite devenir indigeste. Lors de l’&lt;em&gt;Hestejada&lt;/em&gt; d’Uzeste qui commençait dans dix jours, on allait rendre hommage à Yann Paranthoën, figure incontournable de la création radiophonique. Lui, il a toujours travaillé en analogique. Quand il nous voyait travailler en numérique, il était vraiment peiné, parce qu’il considérait que se perdait tout un savoir-faire. Mais le numérique a permis d’ouvrir l’activité radiophonique à un plus grand nombre de personnes et d’intéresser plus largement, notamment grâce au boom du podcast. Et puis ça n’empêche pas de réfléchir tout autant que dans un mode de production analogique. Ce sont d’autres manières de faire, de réfléchir, de raconter, qui facilitent quand même bien le travail pour monter des radios d’intervention, reprendre la main sur les ondes hertziennes de façon citoyenne et faire de l’éduc’pop radiophonique. Plus globalement, le numérique a beaucoup facilité le montage de médias par les gens eux-mêmes. Les nouveaux enregistreurs numériques ou même les smartphones avec lesquels tu peux faire du son et de l’image, ainsi que les réseaux sociaux qui permettent de diffuser facilement ont quand même sérieusement changé la donne. Le mouvement des Gilets jaunes que j’ai, comme toi, pas mal suivi en est un bon exemple.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;FG&lt;/strong&gt; — Les possibilités renouvelées de production et de diffusion ouvertes par Internet ont, en effet, grandement facilité l’émergence d’espaces discursifs oppositionnels&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/019-A/#fn29&quot; id=&quot;fnref29&quot;&gt;29&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. Ils se caractérisent par une grande variété de modes énonciatifs dérogeant globalement aux canons de la production médiatique la plus classique, tant sur le fond que dans la forme. Dans le cas des Gilets jaunes, ces espaces d’expression ont surtout pris la forme de pages et de groupes Facebook, même si une gamme beaucoup plus large de dispositifs en ligne ont été mobilisés, comme Twitter, WhatsApp, Signal, Telegram, etc. Mais Facebook est apparu comme la plateforme « d’évidence » des Gilets jaunes, notamment parce que son usage était plus répandu au sein des classes populaires avant même le début du mouvement. Et comme tu le soulignes, le couplage Internet/smartphone a incontestablement permis un élargissement du cercle des locuteurs et de la mise en circulation des opinions et des vécus de lutte. Il a joué un rôle très important en permettant l’expression spontanée d’une parole politique ordinaire, le plus souvent à la première personne, mais rattachée à l’expérience collective, et qui a pu se glisser dans les interstices d’une couverture médiatique &lt;em&gt;mainstream&lt;/em&gt; clairement négative. Il faut se souvenir des commentaires au vitriol crachés sur les plateaux des chaînes d’information en continu comme &lt;em&gt;CNews&lt;/em&gt; ou &lt;em&gt;BFM&lt;/em&gt;, qui dépeignaient les Gilets jaunes comme des « beaufs » sexistes, homophobes, antisémites, racistes et incultes. On a assisté au déploiement d’une prodigieuse violence médiatique et cette opération de délégitimation du mouvement va être particulièrement mal perçue par les Gilets jaunes. Beaucoup nous diront qu’ils se sont sentis trahis par « une élite » dont ils estiment que les médias dominants sont un des rouages centraux. Et dans cet affrontement symbolique, les images – bien plus que le son… désolé Antoine ! – ont pris une importance toute particulière, notamment quand il s’est agi de documenter cette autre forme de violence – physique, celle-là – qu’a été la répression policière. Quand celle-ci s’est abattue sur le mouvement, elle a engendré une forte réaction émotionnelle qui a finalement joué en sa faveur, puisque l’opinion publique est restée globalement favorable aux Gilets jaunes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;img src=&quot;https://automedias.org/assets/media/publications/019-fig.4.png&quot; alt=&quot;Figure 4 : Gilets jaunes&quot; class=&quot;color&quot; loading=&quot;lazy&quot; /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;AC&lt;/strong&gt; — Le climat de défiance envers les médias s’est franchement accentué. Les médias &lt;em&gt;mainstream&lt;/em&gt; ne sont plus les bienvenus sur les lieux de mobilisation, particulièrement sur les ZAD. &lt;em&gt;BFM&lt;/em&gt; a par exemple dû engager un service de sécurité et des gardes du corps pour protéger ses reporters, tant il y a de l’hostilité vis-à-vis des journalistes. Ce sentiment existait déjà, mais la possibilité de faire ses propres médias, de passer plus facilement à la pratique, de documenter soi-même, en direct, ce qui se passe, &lt;em&gt;via&lt;/em&gt; Periscope – une application qui a beaucoup été utilisée pendant Nuit Debout – ou Facebook live, a renforcé cette distance avec les médias traditionnels. C’est aussi une forme d’éducation populaire qui se joue là, non ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;FG&lt;/strong&gt; — Pour ce qui concerne les Gilets jaunes, cette logique d’éducation populaire est en effet observable, notamment sous l’aspect particulier de la &lt;em&gt;critique des médias&lt;/em&gt;, expression que je préfère à celle d’« éducation aux médias » qui suppose des apprentissages formels qui ne correspondent guère aux logiques d’autoformation présentes au sein du mouvement. Il faut aussi préciser que le phénomène n’est tout de même pas tout à fait nouveau. Les conflits sociaux sont des objets de représentation médiatique qui, la plupart du temps, sont couverts par les agents du champ journalistique depuis des points de vue qui leur sont rarement favorables. L’association Acrimed&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/019-A/#fn30&quot; id=&quot;fnref30&quot;&gt;30&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; n’a eu de cesse de le montrer et, en l’occurrence, le mouvement des Gilets jaunes n’a pas échappé à la règle. Donc il n’est pas rare qu’au sein même des mouvements sociaux la question de la représentation médiatique soit un élément dont on discute et dont on s’occupe. Néanmoins, il y a deux points qui me semblent importants à souligner qui, sans être complètement inédits, sont remarquables. Le premier point est lié au fait que l’autoformation à la critique des médias a engendré, peut-être plus souvent qu’habituellement, une production médiatique autonome ne dépendant que de soi, en lien avec une certaine affectivité qui, comme ressource ordinaire, a en quelque sorte facilité un « passage à l’acte ». L’engagement militant implique toujours une idée de changement qui est aussi, la plupart du temps, une promesse faite à soi-même, visant à réorganiser ses habitudes, à travailler sur soi et à « oser faire ». Dans le cadre des Gilets jaunes, cette audace a conduit à la production d’&lt;em&gt;automédias&lt;/em&gt; qui, me semble-t-il, rendent explicite le fait que l’autoformation à la critique des médias relève d’un apprentissage qui consiste aussi à progresser dans la participation jusqu’à, potentiellement, se lancer soi-même dans la production de contenus médiatiques.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;AC&lt;/strong&gt; — Cette production automédiatique, elle a des caractéristiques spécifiques ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;FG&lt;/strong&gt; — Ce qui est d’emblée frappant, c’est sa grande variété et son détachement des normes de production médiatique traditionnelles. Les Gilets jaunes qui se lancent dans la production automédiatique estiment pouvoir apporter un éclairage différent car ils apportent des contenus qui se présentent comme des informations chargées d’affects, établies par des sujets qui ont été traversés par les événements dont ils rendent compte. Il y a donc une forte implication du locuteur dans cette forme de parole publique égocentrée, ce qui lui confère une tonalité affective. Ce qui est recherché, c’est un ton plus libre, plus personnel, une relation plus directe aux faits, qui souligne l’importance des subjectivités, mais ces subjectivités ne sont pas isolées des autres individualités qui, ensemble, dessinent bien un collectif, un &lt;em&gt;Nous&lt;/em&gt;. La connivence politique qu’ils arrivent à construire n’est pas fondée sur une quelconque autorité militante ou supériorité culturelle, mais sur un émoi partagé qui rend sensible une forme de morale commune qui a été construite et apprise par/dans l’expérience de lutte. C’est une reprise de contrôle sur soi depuis ses propres ressources internes et qui tire précisément ses avantages et ses qualités du fait de son enracinement dans les vécus et les expériences de chacun.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;AC&lt;/strong&gt; — Et le second point qui caractérise, selon toi, cette mise en capacité des Gilets jaunes à devenir des médiactivistes, quel est-il ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;FG&lt;/strong&gt; — Je voudrais d’abord préciser qu’à ce stade, il s’agit d’une hypothèse de travail qu’il faudrait mettre plus sérieusement à l’épreuve des faits. Le médiactivisme des Gilets jaunes révèle peut-être l’émergence d’un régime de discours que l’on pourrait appeler « &lt;em&gt;expressivisme véridique&lt;/em&gt; » dont les principes hybrides tiendraient autant de nécessités narratives que probatoires. Pour aller vite, dans son ouvrage &lt;em&gt;La condition postmoderne&lt;/em&gt;&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/019-A/#fn31&quot; id=&quot;fnref31&quot;&gt;31&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;, Jean-François Lyotard établissait une différence entre le principe du &lt;em&gt;juste&lt;/em&gt; relevant d’une pragmatique narrative et celui du &lt;em&gt;vrai&lt;/em&gt; relevant, lui, d’une pragmatique objectivante. Je ne rentre pas dans le détail du modèle, mais disons que, du côté de la culture narrative, il y a une exigence tenant à la capacité à faire lien, tandis que du côté de la culture objectivante, l’exigence se fonde sur la capacité à apporter des preuves. Or il me semble pouvoir constater que les savoirs de lutte les plus légitimes aux yeux des Gilets jaunes sont précisément ceux qui réussissent à mixer, dans des proportions forcément variées, ces deux formes d’exigence, alliant subjectivités racontées et objectivité des faits. La &lt;em&gt;vérité&lt;/em&gt; de la lutte serait en quelque sorte garantie par cette rencontre entre une factualité attestée par des preuves et une narration qui en rend compte, mais qui ne nécessite pas un retrait de la sensibilité du sujet qui raconte. Ce qui semble se développer, c’est une sorte de nouvel impératif critique qui appelle une production symbolique témoignant d’un attachement aux faits, mais, dans le même mouvement, d’un détachement du dogme objectiviste-neutraliste. Si cette hypothèse venait à se confirmer, ce serait peut-être, là, le signe de l’émergence d’une contre-culture populaire « véritable » qui, comme le suggérait Pierre Bourdieu, pourrait notamment fournir d’utiles armes de défense contre la domination symbolique. Et dans ce cadre, les dispositifs numériques, loin de composer un environnement technique déréalisant et hypothéquant les engagements, permettent &lt;em&gt;a contrario&lt;/em&gt; une stimulation de la participation et des modes d’auto-apprentissage qui servent autant la cause collective que des formes de subjectivation individuelles.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;AC&lt;/strong&gt; — N’y a-t-il pas un danger de mélange des genres et de confusion ? Un documentaire comme &lt;em&gt;Hold Up&lt;/em&gt;&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/019-A/#fn32&quot; id=&quot;fnref32&quot;&gt;32&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; mélange par exemple, allègrement, information et désinformation. Certains Gilets jaunes sont tombés dans le complotisme, la réinformation et ont tenu, en certaines occasions, des discours proches de ceux de l’extrême droite.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;FG&lt;/strong&gt; — Ce que je pointe n’a pas grand-chose à voir avec ce « mélange des genres » en particulier. Précisément, ce que j’appelle l’expressivisme véridique porte la nécessité de se référer à des faits attestés. Or le propre du complotisme, des &lt;em&gt;alternative facts&lt;/em&gt; et de ce qu’on nomme la post-vérité est bien de ne pas adhérer au régime de la preuve. Il est singé, corrompu, mais ne sert pas de guide. L’expressivisme dont il est question relève à la fois de dynamiques subjectivistes et de procès de subjectivation, mais, je le répète, il reste attaché à la factualité. Reste qu’il est juste de pointer que les discours tenus par certains Gilets jaunes sont à tendances complotistes. C’est un fait qui a d’ailleurs été largement monté en épingle par une certaine presse qui en a profité pour essayer de montrer le manque de sérieux des revendications portées par ce mouvement social. C’est là un processus classique de délégitimation métonymique qui consiste à faire passer des outrances minoritaires pour la norme. Par ailleurs, la question de l’extrême droitisation d’une certaine fraction des classes populaires est une affaire importante. D’une part, d’aucuns ont tôt fait de régler la chose de manière expéditive depuis un procédé assez similaire à celui que l’on vient de décrire, consistant à montrer qu’une partie de l’électorat du Rassemblement National vient des milieux défavorisés et d’en conclure que les ouvriers et les employés sont passés à l’extrême droite ! Il s’agit alors de montrer en quoi ce raisonnement est évidemment spécieux – si les classes populaires ont un parti, c’est surtout, hélas, celui de l’abstention – et que les stéréotypes du type « la France périphérique culturellement fragile » relèvent d’une forme de sociologie de comptoir. Toi comme moi qui travaillons sur et avec les milieux populaires, autant dans les quartiers dits prioritaires que dans les espaces ruraux, nous observons tout de même des phénomènes beaucoup plus nuancés. D’autre part, il faudrait aussi porter davantage d’attention aux usages des médias numériques par les milieux d’extrême droite&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/019-A/#fn33&quot; id=&quot;fnref33&quot;&gt;33&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; qui, eux aussi, théorisent la nécessité d’instaurer une contre-hégémonie, produisent une critique virulente des médias et développent des pratiques médiactivistes intenses qui dessinent une forme de contre-culture spécifique, de plus en plus visible, qui ne se limite plus à la seule « fachosphère », et dont Philippe Corcuff&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/019-A/#fn34&quot; id=&quot;fnref34&quot;&gt;34&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; a montré qu’elle pouvait jouer de proximités formelles avec les critiques progressistes pour faire passer en contrebande certaines de ses idées.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;Uzeste, août 2022.&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;section class=&quot;footnotes&quot;&gt;
&lt;ol class=&quot;footnotes-list&quot;&gt;
&lt;li id=&quot;fn1&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Cf. Cardon D., Granjon F., &lt;em&gt;Médiactivistes&lt;/em&gt;, Paris, Les Presses de Sciences Po, 2013. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/019-A/#fnref1&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn2&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;« &lt;em&gt;Este evadido del norte que bien sabemos como se llama, que se prepare que va a pagar de su cabeza.&lt;/em&gt; » &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/019-A/#fnref2&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn3&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Paris, Plon, 2001. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/019-A/#fnref3&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn4&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;http://www.nyarknyark.fr/spip.php?article32. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/019-A/#fnref4&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn5&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;https://menil.info/Le-soir-ou-200-punks-ont-attaque-la-police. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/019-A/#fnref5&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn6&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;https://www.leparisien.fr/hauts-de-seine-92/il-y-a-30-ans-la-turbulente-naissance-de-la-mano-negra-a-sevres-28-12-2017-7474302.php. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/019-A/#fnref6&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn7&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Hein F., « Les fondements culturels de l’action entrepreneuriale. L’exemple des labels punk rock », &lt;em&gt;Revue Française de socio-économie&lt;/em&gt;, n° 16, 2016, pp. 183-200. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/019-A/#fnref7&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn8&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;https://www.lasemaineduson.org/IMG/pdf/COMM_PRESSE_YP_BD.pdf. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/019-A/#fnref8&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn9&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;https://fr.wikipedia.org/wiki/Yann_Paranthoën. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/019-A/#fnref9&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn10&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;https://www.royal-de-luxe.com/creation/cargo-92/. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/019-A/#fnref10&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn11&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;http://frequencephemere.free.fr. « Radio locale et nomade, Fréquences Ephémères résiste à l’hégémonie libérale et marchande qui truste la bande FM. Créée en 1995, &lt;em&gt;Fréquences Ephémères&lt;/em&gt;, s’applique à ressusciter l’esprit de feu les radios libres et pirates par la réappropriation citoyenne de l’espace hertzien. » &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/019-A/#fnref11&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn12&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;https://archipel.uqam.ca/12529/1/M15997.pdf. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/019-A/#fnref12&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn13&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;https://www.youtube.com/watch?v=XB2uV-23ayE. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/019-A/#fnref13&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn14&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Cf. Collectif A Traverso, &lt;em&gt;Radio Alice, Radio Libre&lt;/em&gt;, Paris, Jean-Pierre Delarge, 1977. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/019-A/#fnref14&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn15&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/serie-making-waves. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/019-A/#fnref15&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn16&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;https://fr.wikipedia.org/wiki/Marcel_Trillat. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/019-A/#fnref16&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn17&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;https://www.alternantesfm.net. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/019-A/#fnref17&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn18&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;https://www.spreaker.com/show/radio-rebelde-emisora-la-sierra-maestra. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/019-A/#fnref18&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn19&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Fidel Castro refuse de délivrer des visas aux 320 artistes cubains, car les organisateurs du festival ont invité des contestataires du régime à venir débattre lors de l’événement. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/019-A/#fnref19&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn20&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Cf. Denouël J., Granjon F. (dir.), &lt;em&gt;Uzeste. Politiques d’UZ — tome 2. Critique en étendue&lt;/em&gt;, Rennes, Éditions du commun, 2019 ; Denouël J., Granjon F. (dir.), &lt;em&gt;Politiques d’UZ. Vivacités critiques du réel&lt;/em&gt;, Rennes, Éditions du commun, 2018 ; Granjon F., &lt;em&gt;Les UZ-topies de Bernard Lubat (Dialogiques)&lt;/em&gt;, Paris, Outre Mesure, 2016. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/019-A/#fnref20&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn21&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;http://revueperiode.net/luzeste-de-bernard-lubat-un-front-culturel-de-resistance-populaire/. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/019-A/#fnref21&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn22&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;https://soundcloud.com/radio-uz. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/019-A/#fnref22&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn23&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;http://www.uzeste.org/wp-content/uploads/2019/06/stages19.pdf. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/019-A/#fnref23&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn24&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;https://www.theatre-contemporain.net/spectacles/Elf-la-pompe-Afrique/. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/019-A/#fnref24&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn25&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;https://soundcloud.com/suds-arles/sets/le-direct-des-jeunes. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/019-A/#fnref25&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn26&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;https://mkwaves.org. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/019-A/#fnref26&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn27&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/c-est-bientot-demain. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/019-A/#fnref27&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn28&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Initiative qui émane d’un collectif de salariés de &lt;em&gt;Radio France&lt;/em&gt; qui avaient notamment participé à la longue grève de 2015. Ils créent également &lt;em&gt;Radio Dedans Dehors&lt;/em&gt; durant la grève de 2019 : https://blogs.mediapart.fr/dedansdehors-radio/blog. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/019-A/#fnref28&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn29&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Cf. Granjon F. (avec la collaboration de V. Papa &amp;amp; G. Tuncel), &lt;em&gt;Mobilisations numériques. Politiques du conflit et technologies médiatiques&lt;/em&gt;, Paris, Presses des Mines, 2017. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/019-A/#fnref29&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn30&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;https://www.acrimed.org. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/019-A/#fnref30&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn31&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Paris, Éditions de Minuit, 1979. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/019-A/#fnref31&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn32&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;https://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2020/11/12/covid-19-les-contre-verites-de-hold-up-le-documentaire-a-succes-qui-pretend-devoiler-la-face-cachee-de-l-epidemie_6059526_4355770.html. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/019-A/#fnref32&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn33&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Cf. Holt K., &lt;em&gt;Right-Wing Alternative Media&lt;/em&gt;, Londres, Routledge, 2019. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/019-A/#fnref33&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn34&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Cf. Corcuff P., &lt;em&gt;La grande confusion. Comment l’extrême droite gagne la bataille des idées&lt;/em&gt;, Paris, Textuel, 2021. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/019-A/#fnref34&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;/ol&gt;
&lt;/section&gt;
</content>
    </entry>
    <entry>
      <title>Médias hybrides en contexte de mobilisation : le cas des gazettes imprimées de Gilets jaunes
      </title>
      <link href="https://automedias.org/fr/publication/017-A/"/>
      <updated>2023-05-20T00:00:00Z</updated>
      <id>https://automedias.org/fr/publication/017-A/</id>
      <author>
        <name>Mélanie Lecha</name>
      </author>      
      <content xml:lang="fr" type="html">&lt;h1&gt;Résumé&lt;/h1&gt;
&lt;p&gt;À partir de décembre 2018 et jusque courant de l’année 2020, des groupes de personnes s’identifiant comme Gilets jaunes ont produit et distribué un peu partout en France des gazettes « jaunes » : petits journaux imprimés et locaux destinés à accompagner le mouvement. En mobilisant les concepts de &lt;em&gt;publics médiatiques&lt;/em&gt; et &lt;em&gt;publics politiques&lt;/em&gt; (Cefai et Pasquier, 2003), l’article propose d’interroger les modes d’engagement recherchés par leurs auteurs et autrices en questionnant le choix des canaux numériques ou du support papier. Il montre que l’espace numérique, à différents égards, n’est pas considéré par ces groupes comme pertinent pour répondre à leurs visées éditoriales mais aussi au sens qu’ils et elles donnent à ces initiatives médiatiques. Il met au jour les valeurs portées dans ces démarches journalistiques amateur qui revendiquent d’appliquer une déontologie inspirée par celui du groupe professionnel. Ce travail s’appuie sur l’expérience de participation à l’une de ces gazettes ainsi que sur des entretiens semi-directifs menés avec cinq personnes impliquées dans la publication de trois de ces titres « &lt;em&gt;made in Gilets jaunes&lt;/em&gt; ».&lt;/p&gt;
&lt;hr /&gt;
&lt;p&gt;Dans un rapport réalisé par une équipe de l’université de Toulouse en 2018, les chercheur⸱euses en sciences de l’information et de la communication ont montré qu’une partie importante des prises de parole de Gilets jaunes (GJ) dans les deux premières semaines de la mobilisation sur les réseaux sociaux « concentre des critiques sur la couverture médiatique : les minorations du mouvement, l’accentuation des incidents et un parti-pris des médias contre le mouvement. » (Sebbah et al. 2018a). D’après eux, cela nous informe sur leur « volonté partagée de se doter d’une information alternative à la médiation journalistique » (&lt;em&gt;Ibid&lt;/em&gt;.). En effet, par l’occupation de ronds-points, les personnes mobilisées en gilets jaunes depuis novembre 2018 ont aussi occupé une &lt;em&gt;scène publique&lt;/em&gt; construite et relayée par les médias dominant le champ journalistique (Sebbah et al. 2018b ; Baisnée et al. 2021). Cependant, les formes d’organisation du mouvement ont rapidement laissé entrevoir la volonté de construire une &lt;em&gt;scène publique populaire&lt;/em&gt; parallèle, voire concurrente des instances traditionnelles du débat démocratique &lt;em&gt;autorisé&lt;/em&gt; (Ballarini 2017). Les gazettes de Gilets jaunes illustrent cette dynamique d’autonomisation qui, partant d’une protestation auprès « des politiques », s’est prolongée en un « faire politique » avec ses espaces d’expression et d’organisation (on pense aux assemblées générales locales ou fédératives telles les ADA&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/017-A/#fn1&quot; id=&quot;fnref1&quot;&gt;1&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;) mais aussi avec ses propres espaces médiatiques accessibles à travers des canaux numériques et papier.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si l’intérêt de la recherche académique s’accroît vis-à-vis des nouveaux usages médiatiques des technologies numériques de l’information et de la communication (TNIC) dans un contexte de mobilisation (par exemple Ramaciotti Morales et al. 2022 ; Thiong-Kay 2020 ; Carlino 2020), les recherches sur les journaux papier produits par les Gilets jaunes n’ont pas suscité, semble-t-il, la même curiosité. Pourtant, l’existence de ces &lt;em&gt;mobilisations informationnelles&lt;/em&gt; (Cardon et Granjon 2010) invite à relativiser la place occupée par les TNIC dans la structuration du mouvement. Dans le cadre de cette contribution, nous nous intéressons aux processus allant de la création à la distribution de ces gazettes en portant une attention particulière au &lt;em&gt;medium&lt;/em&gt;, qui pour toutes les gazettes collectées, fait coexister le document numérique (le plus souvent sous la forme d’un PDF) et l’imprimé. À l’heure où, dans les usages informationnels et conversationnels, les médias sociaux plateformisés remplissent à la fois les rôles d’infomédiaires et de place publique (par exemple Nexon 2018 ; Douay et Reys 2016), la persistance de cette forme hybride destinée à l’impression interroge. Faut-il y voir une stratégie d’évitement du numérique dans un contexte de mobilisation sociale ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L’hypothèse initiale de ce travail était qu’une microsociologie de cette activité de fabrique populaire de l’information aurait pu aider à identifier des réticences ou des écueils liés aux usages du numérique pour générer participation à ou confiance en l’information auprès des publics visés. Les résultats de l’enquête corroborent cette hypothèse mais mettent en évidence d’autres aspects moins attendus en lien avec les visées éditoriales et le sens donné à ces activités par les personnes mobilisées.&lt;/p&gt;
&lt;h1&gt;Présentation de l’enquête&lt;/h1&gt;
&lt;p&gt;Cette contribution repose sur un travail d’enquête qui compare l’expérience de participation à l’un de ces journaux&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/017-A/#fn2&quot; id=&quot;fnref2&quot;&gt;2&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; avec les témoignages de cinq personnes qui ont été impliquées dans la publication de trois autres titres de gazettes GJ. Carole&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/017-A/#fn3&quot; id=&quot;fnref3&quot;&gt;3&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; et Ben ont été les initiateur·ices de &lt;em&gt;Nous sommes Gilets Jaunes&lt;/em&gt; (54 numéros publiés de manière hebdomadaire entre février 2019 et mars 2020 en région montpelliéraine), la discussion a été menée conjointement et en visioconférence. De même pour Thomas et Alex, qui ont été des contributeurs réguliers de la &lt;em&gt;Gazette Jaune de Grenoble&lt;/em&gt; (32 numéros publiés de manière hebdomadaire entre avril 2019 et février 2020). Enfin la discussion avec Domi s’est déroulée en visioconférence ; ce dernier a été à l’initiative du &lt;em&gt;Canari enragé&lt;/em&gt; (2 numéros publiés entre mars et avril 2019 et distribués à Nantes). Plusieurs autres collectifs de GJ ont été sollicités mais aucun n’a donné suite en raison peut-être de l’obsolescence des adresses électroniques ou des pages Facebook qui avaient été créées pour l’occasion et qui ne semblent plus être consultées à ce jour.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lors de ces entretiens qui ont duré pour chacun environ une heure trente, sept thématiques ont été abordées : récit de la naissance du projet et présentation des objectifs de la gazette, description des modalités d’organisation, réflexion sur le rapport au public et sur la réception des journaux, réflexion sur les dispositifs papier et numérique mis en place, rapport au journalisme entretenu par les personnes mobilisées et bilan de l’expérience éditoriale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour l’ensemble des interlocuteur⸱ices, à l’exception de Domi, qui est président d’une association d’usagers des médias, ces expériences éditoriales étaient une première que les participant⸱es décrivent comme une nécessité conjoncturelle qui ne reposait sur aucune compétence préalable particulière. Ces gazettes ont été réalisées sur leur temps libre ou après la journée de travail, et cette activité a pris beaucoup de place dans leur mode d’engagement dans la mobilisation. Enfin, tous les échanges ont eu lieu entre mars et avril 2022, soit plus ou moins deux ans après la publication des gazettes ; il convient donc de préciser que nos discussions ont été conditionnées par le souvenir que ces expériences médiatiques ont laissé.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Après avoir présenté en quoi le choix du medium papier s’est imposé comme une stratégie pour atteindre un public « non-Gilet jaune », l’article montre que les réseaux de sociabilités construits en dehors des espaces numériques sont valorisés par les Gilets jaunes interrogés ; la gazette imprimée occupe ainsi la fonction d’objet informationnel dont l’usage est investi d’une forte dimension interactionnelle autour de sa matérialité, justifiant le choix de l’hybridité. L’enquête permet aussi d’ouvrir une réflexion sur les inégalités sociales-numériques dans l’accès à l’information ainsi que sur le rapport de force techno-politique qui se joue à travers l’usage des plateformes de médias sociaux comme espaces d’information et de débat public.&lt;/p&gt;
&lt;h1&gt;Le papier comme stratégie pour atteindre un public « non-Gilet jaune »&lt;/h1&gt;
&lt;p&gt;Lorsque nous avons discuté de l’élément déclencheur qui a motivé chacun·e à initier ces projets de gazette, la première des raisons évoquées pour les trois journaux a été la couverture de la mobilisation jugée fallacieuse, mensongère et qui a eu pour effet de véhiculer une mauvaise image du mouvement auprès des publics :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;« On a commencé début décembre. Et moi la première chose qui m’a frappée, enfin qui nous a frappés avant même qu’on aille sur les ronds-points, c’est ce qu’on entendait de fausses informations sur les Gilets jaunes, voilà. Et le premier truc qui nous est venu à l’esprit est qu’il faut informer les gens parce que les médias mainstream ne faisaient que mentir sur le mouvement […] on s’est dit : il faut informer les gens sur qui on est, nos revendications »&lt;/em&gt; (Carole, &lt;em&gt;Nous sommes Gilets Jaunes&lt;/em&gt;).&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;On retrouve les mêmes mises en cause dans la bouche de Thomas, investi dans la &lt;em&gt;Gazette jaune de Grenoble&lt;/em&gt; :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;« Moi c’était plus pour informer les gens à chaque fois de pourquoi on bloquait les trucs parce qu’on sentait que dans les médias y’avait aucune résonance du pourquoi du comment, même au niveau local dans les journaux locaux. »&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Domi (&lt;em&gt;Le Canari enragé&lt;/em&gt;) partage un sentiment similaire et met en cause un travail journalistique bâclé qui ne reposerait que sur la parole des forces de police ou des institutions politiques, sans prendre en compte la parole des personnes mobilisées. En effet, un autre point commun très rapidement évoqué dans les entretiens est la volonté de publiciser des angles morts du traitement dans les grands médias, comme la répression vécue par les manifestants :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;« Y’avait aussi […] dénoncer tout ce qui était violence policière et raconter comment les manifs se passaient, des témoignages en premier c’était des témoignages sur le terrain, je me rappelle d’une gazette où il était question du 1er mai sur Grenoble qui avait pas mal dégénéré avec des gens qui avaient été fracassés, pas mal de gens arrêtés etc., et personne n’en avait parlé, c’était passé complètement inaperçu, et y’avait besoin de parler de ça, d’avoir des témoignages. »&lt;/em&gt; (Thomas).&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;En effet, les genres du témoignage, du portrait et du billet d’opinion sont très représentés dans les gazettes, dont l’analyse exploratoire avait montré, pour un précédent travail&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/017-A/#fn4&quot; id=&quot;fnref4&quot;&gt;4&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;, une grande diversité énonciative. Afin de mieux comprendre ces initiatives et leur inscription dans le contexte de la mobilisation, une première piste a été d’identifier quel public ces journaux cherchaient à atteindre. Lors de nos échanges, les rédacteurs et rédactrices des gazettes assument tous et toutes une double énonciation : ils estiment s’adresser dans un premier temps à un destinataire « non-Gilet jaune », auprès duquel ils espèrent apporter une information différente de celles diffusées par les instances traditionnelles de l’information et, dans un second temps, aux camarades de mobilisation :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;« Nous on s’est rapproché des AG et puis des commissions de communication, […] y’avait la communication dans les manifestations avec les médias tout ça mais y’avait pas la communication envers le peuple […] moi je trouvais que c’était le moyen d’engager justement le dialogue avec le non GJ, parce que la distribuer aux GJ ça leur faisait plaisir, ça amenait des dons, mais eux ils étaient déjà convaincus, alors que les autres, le challenge c’était de leur donner la première gazette, qu’ils acceptent de la prendre et de la lire »&lt;/em&gt;. (Carole)&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;La recherche de construction d’un espace médiatique autogéré et d’une adhésion populaire se lit dans chacun des témoignages. Tous et toutes racontent avoir cherché à distribuer leurs gazettes dans des lieux de passages ordinaires : elles ont été déposées dans les tramways, distribuées au marché autour de petits kiosques improvisés, aux abords des manifestations ou dans les voitures arrêtées aux ronds-points. Elle se lit aussi dans les quantités imprimées : Carole et Ben déclarent tirer chaque semaine environ 4000 exemplaires pour la seule région montpelliéraine. Ils s’occupent à domicile de l’impression car, après une mauvaise expérience de collaboration avec les syndicats, et sur les conseils de personnes dotées de connaissances techniques, ils ont fait le choix d’investir dans des imprimantes semi-professionnelles financées par les dons. Thomas et Alex se rappellent quant à eux avoir imprimé entre 600 et 1200 exemplaires par semaine, aidés par un syndicat qui avait mis à disposition son matériel et par le réseau des personnes mobilisées possédant elles-mêmes une imprimante. L’accès aux appareils d’impression ainsi qu’aux connaissances techniques nécessaires à leur emploi sont des contraintes matérielles décrites comme un enjeu qui est apparu très rapidement dans ces expériences éditoriales. Dans ces dimensions et avec cette régularité, la distribution de gazettes semble occuper un rôle politique structurant. Il faut néanmoins noter que parmi les 10 titres de journaux GJ que j’ai pu retrouver, la gazette de Montpellier (&lt;em&gt;Nous sommes Gilets jaunes&lt;/em&gt;) et la &lt;em&gt;Gazette jaune de Grenoble&lt;/em&gt; sont les seules qui ont été distribuées de manière hebdomadaire, en aussi grande quantité et sur une longue durée. La majorité des autres titres se caractérise par des formats plus denses, s’inscrivant ainsi davantage dans le genre de la revue mensuelle, et plus sporadiques (entre 1 et 10 numéros pour la plupart). C’est le cas, par exemple, de la gazette à laquelle j’avais participé.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les rédacteurs et rédactrices avancent différents arguments stratégiques qui les ont amenés au choix du medium papier en coexistence du document numérique. En premier lieu, la distribution papier est présentée comme un moyen d’atteindre un public populaire de manière aléatoire et de façon plus efficace que par voie numérique :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;« J’ai trois enfants dyslexiques qui ne lisent pas et le seul moment où ils ont lu c’est dans le tram là où ils s’ennuient. Du coup l’idée est venue comme ça de se dire qu’on va faire un format papier qu’on va déposer dans les trams et qui va faire le tour de la ville, la première idée elle part de là »&lt;/em&gt; (Carole).&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;On comprend rapidement dans les échanges que l’enjeu est de capter l’attention d’un public imaginé comme désintéressé ou réfractaire à la lecture d’une presse critique :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;« Les premiers numéros y’avait eu des manqués, y’avait eu des essais, […] le format A4 ça nous semblait déjà trop énorme pour garder ça dans sa poche vite fait, d’y lire plus tard, moi je l’imaginais comme un truc à lire comme quand on est aux chiottes qu’on lit vite fait, aller-retour – non mais c’est même pas dégradant ! […] Écrire des articles trop longs, en fait il faut que les gens ils se posent, qu’ils aient le temps, il faut qu’ils aient choisi le truc en fait, mais c’est vrai que quand c’est un truc rapide, tu obliges les gens à lire, parce que l’entête elle accroche, et ils savent que y’a que 4 lignes derrière, et ils sont obligés de les lire, ils pourront pas faire autrement, c’est trop tentant. »&lt;/em&gt; (Thomas)&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Le format court apparaît ainsi dans trois des témoignages comme particulièrement important pour ne pas décourager à partir de son propre rapport à la lecture&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/017-A/#fn5&quot; id=&quot;fnref5&quot;&gt;5&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;, mais aussi sur la base de retours qu’ils et elles reçoivent&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/017-A/#fn6&quot; id=&quot;fnref6&quot;&gt;6&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. Au-delà de la réflexion sur l’expérience de lecture, la présence d’illustrations est décrite pour les gazettes de Montpellier et de Grenoble comme une stratégie supplémentaire et indispensable pour capter l’attention :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;« On faisait des fausses pubs et on s’est bien marrés d’ailleurs. […] Quand on voyait que le titre ou l’image les faisait sourire, on se disait c’est bon, arrivés chez eux ils vont la lire […] C’était important qu’il y ait ce dessin, on les voyait se marrer, en fait il regardait la première page le centre et le dos pour voir un peu le programme de ce qui les attendait dans la semaine et ils lisaient après plus tranquillement. »&lt;/em&gt; (Carole)&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;L’observation de la réaction des publics est importante dans le processus de création et représente, d’après eux, le gage d’une plus grande efficacité pour mobiliser les lecteur·ices, l’enjeu étant de susciter la curiosité pour donner envie de lire du contenu produit par des Gilets jaunes dans un contexte de criminalisation de la mobilisation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans un deuxième temps, le choix du medium papier est présenté par les individus comme une stratégie pour atteindre ou construire un public qui ne pourrait pas l’être, ou du moins pas de manière satisfaisante, en utilisant les TNIC :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;« Moi je suis partie du principe que ce soit le sondage ou la gazette, quand tu passes par le format numérique, tu n’as l’info que si tu vas la chercher alors que là on leur amenait, […] on les distribuait justement à des gens qui étaient pas manifestants, qui étaient pas dans les manifs etc. […] parce que le GJ lui il va la chercher l’info, et il est déjà informé plus ou moins puisqu’il est là, alors que les autres, s’ils vont pas la chercher l’information ils l’ont pas, puisqu’on leur ment à la télé, qu’on leur ment dans les journaux etc., donc pour nous le format papier c’était vraiment une façon de leur donner l’information sans qu’ils aient besoin d’aller la chercher, et ça avec le numérique c’est pas possible. »&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Si dans les mots de Carole le format papier apparaît comme une réponse au désintérêt supposé des publics vis-à-vis de l’information critique ou à une forme de passivité dans la démarche de s’informer, Thomas met quant à lui en avant un manque de &lt;em&gt;littératie informationnelle&lt;/em&gt;&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/017-A/#fn7&quot; id=&quot;fnref7&quot;&gt;7&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; des publics sur les espaces numériques :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;« C’est vrai que l’habitude de regarder ne serait-ce que des vidéos Youtube, allumer son ordi pour regarder des vidéos Youtube, y’a beaucoup de gens qui font pas ça, il faut que ce soit à la télé, et l’ordinateur sert juste pour aller regarder leur mails, y’a beaucoup de gens qui utilisent pas l’ordinateur comme média du tout, c’est hallucinant… enfin hallucinant… oui bah oui y’a beaucoup de gens qui regardent TF1 ! »&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Ainsi, d’après lui, les canaux de diffusion papier et numérique touchent des publics différents :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;« Ce qu’on remarquait nous dans notre gazette en l’occurrence c’est que la plupart des gens qui étaient connectés sur les réseaux sociaux ou sur les sites GJ actifs dans le numérique étaient déjà au courant de toutes ces choses : le RIC pour l’aéroport de Paris, toutes ces histoires là on les avait déjà partagés par d’autres moyens, relayés sur les réseaux sociaux et les gens étaient déjà au courant, donc nous j’avais l’impression que pour le côté information, on touchait vachement plus des gens qui étaient pas sur les réseaux sociaux avec cette partie papier, et ça, ça se ressentait, ça faisait pas doublon, ça touchait deux sortes de personnes différentes, et puis pas que des vieux qui ont pas les réseaux sociaux ! »&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Avec son livre &lt;em&gt;Classes populaires et usages de l’informatique connectée. Des inégalités sociales-numériques&lt;/em&gt;, Fabien Granjon (2022) permet à cet égard de déconstruire certains préjugés concernant l’accès à l’information numérique. Il rapporte par exemple les propos du Centre d’Observation de la Société qui indique, à partir de données collectées en 2018, que&lt;/p&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;« 14 % des bas revenus (en dessous de 70 % du niveau de vie médian) ne se connectent pas à internet ». […] De même, le niveau de certification scolaire s’avère être une variable des plus clivantes quant à l’usage de l’informatique connectée : « 57 % des peu/pas diplômés n’ont pas d’ordinateur chez eux, 46 % ne se connectent pas à internet, 76 % n’ont pas de tablette, 63 % pas de smartphone et 17 % pas de téléphone portable. »&lt;/em&gt; (Granjon 2022, 18-19)&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Outre cette dimension matérielle, Fabien Granjon rappelle à juste titre que l’accès à l’&lt;em&gt;informatique connectée&lt;/em&gt;&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/017-A/#fn8&quot; id=&quot;fnref8&quot;&gt;8&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; ne présume pas de &lt;em&gt;capabilités&lt;/em&gt;&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/017-A/#fn9&quot; id=&quot;fnref9&quot;&gt;9&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; à en tirer profit dans une démarche, par exemple, de recherche d’information. En 2017, l’Insee avait estimé à 48 % la part de la population française « possédant des capacités numériques faibles ou nulles. »&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/017-A/#fn10&quot; id=&quot;fnref10&quot;&gt;10&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; En 2019, il révèle que 24 % de la population déclare être incapable de chercher de l’information sur internet. En dépit de ces inégalités sociales-numériques, reste que le smartphone « est désormais le terminal principal des pratiques informationnelles (59 %) et que les réseaux sociaux sont à l’origine de près de 40 % des contacts informationnels (contre 18 % en 2013) ». (Sonet 2021, R11-R32.) En 2010, une étude menée par Fabien Granjon et Aurélie Le Foulgoc montrait déjà l’évolution des pratiques informationnelles au contact des TNIC :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;Ces auteurs démontrent que l’internet déplace peu à peu les routines d’information en enrichissant le répertoire d’usages des internautes (de nouveaux “arts de faire” émergent) et en modifiant les manières de lire. La recherche d’informations oscille ainsi entre démarche volontariste et pratique opportuniste (sérendipité). De manière générale, la consommation d’actualités en ligne favorise les échanges et les discussions sur les réseaux sociaux qui font fonction, en particulier chez les jeunes, à la fois d’outils de transfert et de production d’informations.&lt;/em&gt; (Jouët et al. 2013, 18-19)&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Si ces enquêtes nous renseignent sur les conditions sociales et matérielles de l’accès à des mises en récit alternatives du réel, les discutant·es relaient ou évoquent d’autres réticences liées aux usages de l’informatique connectée dans une perspective informationnelle telles que le risque de technosurveillance qu’elle rend possible&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/017-A/#fn11&quot; id=&quot;fnref11&quot;&gt;11&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;, ou encore l’opacité des critères de visibilité et de circulation des informations sur les médias sociaux plateformisés qui fait naître des suspicions de connivence entre le gouvernement et les GAFAM&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/017-A/#fn12&quot; id=&quot;fnref12&quot;&gt;12&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il est ainsi permis de voir dans le choix du support papier sinon une prise en compte, du moins un effet des inégalités sociales-numériques dans le rapport à l’information, ainsi qu’une réflexion sur le rapport de force techno-politique qui se joue à travers les infrastructures numériques. Enfin, on constate une certaine attention portée sur les dispositions de lecture projetées sur ce public imaginé en amont du processus d’édition. Des formats hybrides naissent de ces expériences médiatiques populaires où le contrat de lecture sur support papier, pensé en concurrence des pratiques de lecture sur smartphone, se réinvente pour que chaque exemplaire trouve un lecteur ou une lectrice dans un contexte de criminalisation de la mobilisation. Dès lors, on peut voir dans cette activité de distribution ciblant des lieux de passage ordinaire une démarche engagée dérivée du tractage militant mais qui, en cherchant à s’imposer dans l’espace quotidien des « non-GJ », semble mimer ou concurrencer le fonctionnement algorithmique de sélection de l’information visibilisée sur les réseaux sociaux.&lt;/p&gt;
&lt;h1&gt;Espaces numériques, espaces physiques et engagement&lt;/h1&gt;
&lt;p&gt;Les discutant⸱es racontent utiliser des TNIC pour certains usages jugés mineurs tels que la recherche et la vérification d’informations, les échanges sur des plateformes de discussion pour l’organisation éditoriale (Discord, Facebook) ainsi que pour la diffusion numérique (à travers des pages Facebook ou sur des sites Web créés pour l’occasion) pensée davantage comme une vitrine de contact et un espace d’archivage des numéros. Pour Thomas comme pour Domi, la critique du numérique intervient très vite comme celle d’un espace défaillant pour échanger de manière constructive, contrairement aux dynamiques de groupe dans des espaces physiques :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;« La demande des GJ pour nous à Grenoble, ça se résumait au kiosque du centre de Grenoble, […] en fait tout ce que les GJ à Grenoble auraient demandé c’est d’avoir ce kiosque une fois par semaine pour se réunir, ou en gros ce qui était la mairie avant, qui était censé être la mairie, ou le peuple peut venir discuter, porter des doléances, se rassembler tout simplement pour discuter politique ou pas, mais un lieu de rassemblement des gens. »&lt;/em&gt; (Thomas)&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Dans ce contexte &lt;em&gt;d’atomisation&lt;/em&gt; (Arendt 1972) des individus issus des classes populaires, entendu comme la désagrégation des structures ou des espaces collectifs et du lien social, le fait que la pratique du numérique émane d’une démarche individuelle amène, d’après eux, des relations plus pauvres&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/017-A/#fn13&quot; id=&quot;fnref13&quot;&gt;13&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;, des débats plus stériles ou moins structurés :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;« &lt;em&gt;T’imagines dans une réunion quelqu’un qui se pointe, je vais à l’extrême, et qui vient nous dire que la terre est plate. Il se ferait contrer tout de suite ! Ce même mec qui a mis des trucs et qui a fini par se convaincre que la terre était plate, sur Facebook ou réseaux autres, il peut publier son truc.&lt;/em&gt; » (Domi)&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Ainsi, la gazette est finalement présentée comme l’appendice ou la matérialisation d’une parole populaire construite par le collectif :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;« On aurait fait une gazette en se basant juste sur le fil Facebook des GJ de Grenoble, on aurait été mal barrés on aurait été à côté de la plaque quoi, c’est clair que y’avait absolument besoin des AG et de rencontrer les gens dans la vraie vie pour faire ça. »&lt;/em&gt; (Thomas)&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Cette impression est partagée par Carole, qui considère que le mouvement des Gilets jaunes ne peut être correctement compris en se reportant aux espaces d’expression sur les réseaux sociaux&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/017-A/#fn14&quot; id=&quot;fnref14&quot;&gt;14&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. Dès lors, en se distinguant de la prolifération des opinions ou témoignages agrégés par la lecture sur les médias sociaux, la gazette apparaît comme un espace de construction autant que de négociation collective de l’identité et des débats qui animent les réseaux de sociabilité des GJ au plus près du terrain. De fait, chez Carole, la critique de l’usage de l’informatique connectée dans une démarche informationnelle se dessine, en creux, à un second niveau. On comprend que, pour elle, la distribution de main à main permet d’avoir un accès immédiat à la réception des lecteur·ices et ouvre la possibilité d’un échange dont la proximité physique se fait garante de la sincérité dans la démarche médiatique :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;« Nous on voyait instantanément si le sujet prenait ou prenait pas. Par exemple sur le suicide des personnes âgées, on a vu directement l’émotion que l’article avait suscité, des gens qui allaient lire à des terrasses de café qui revenaient nous parler pour dire « ça m’a énormément touché etc. » et ben on a beaucoup de choses personnelles, de vécu, de moi, de Ben, de tous ceux qui ont participé, ou même de Gilets jaunes qui sont venus nous donner des témoignages, et donc on avait directement le ressenti des gens, de voir sur l’article, les dessins leur parlaient, les amusaient…»&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Thomas met lui aussi en avant les dimensions hyperlocale et artisanale pour valoriser le choix du support papier et les interactions qui en découlent :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;« Auprès des GJ j’avais l’impression d’être reçu comme quelqu’un qui… ah enfin quelque chose qui est « made in Gilets jaunes », tamponné, c’est ce qui me vient : made in Gilets jaunes, les gens ils ont confiance, ou artisanal, ou du coin, et la réception des gens était… et même les gens bloqués dans les ronds-points ! »&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;S’il s’agit bien sûr d’informer un public, c’est ainsi un certain mode d’engagement qui est recherché à travers la production et la distribution des gazettes : une adhésion susceptible de se transformer en action. Pour Carole, la récompense était de voir des « non-Gilets jaunes » interpelé⸱es lors d’une précédente distribution revenir au rond-point pour récupérer la gazette et partager une opinion sur un article lu :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;« Même des gens qui sont des opposants aux GJ […] ce qui est fou c’est que les PME, les petits artisans qui passaient au rond-point, au départ ils arrivent au rond-point en disant « ouai dégagez ! » lalala, « et moi j’ai rien etc. », et la semaine d’après quand il est passé il disait « ah elle était bien la partie sur le CICE, effectivement nous on touche rien on nous le vole le CICE ! » donc ils ont compris qu’on se battait pas que pour nous, pas que pour 100 balles parce qu’on était des pauvres gens au RSA […] Mais c’est ça le truc il fallait informer les gens. »&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;La gazette papier peut ainsi être interprétée comme un &lt;em&gt;dispositif&lt;/em&gt; pour désautomatiser le rapport à l’information, pour construire &lt;em&gt;un public médiatique&lt;/em&gt; supposé introuvable par voie numérique qui pourrait devenir un &lt;em&gt;public politique&lt;/em&gt; enclin à se mobiliser dans les nouvelles scènes publiques construites par les Gilets jaunes (AG, manifestations, actions de blocages, investissement dans les commissions…). La définition de Cefaï et Pasquier permet de comprendre ce glissement de sens :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;Le public des médias, de l’art, du sport ou de la culture n’est sans doute pas totalement superposable au public politique. À ce public est assignée une place de destinataire dans un dispositif de représentation. Son exposition à l’œuvre, au spectacle ou à la partie vise à l’émouvoir, à le distraire ou à le séduire, rarement à le convaincre par l’usage de la raison. Par contre, le public politique, au sens fort, celui de Dewey, est un public associatif, enquêtant ou délibérant, visant à contrôler les conséquences d’un événement ou d’une action et à définir des modalités du bien public. Ce public n’est pas un simple destinataire d’une politique conçue ailleurs par d’autres : il cherche à prendre en main sa propre existence et son propre destin de public.&lt;/em&gt; (Cefai et Pasquier 2003, 18-19)&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Cet objectif prend la forme d’une recherche de restauration de la confiance populaire qui procède par la relation physique &lt;em&gt;hic et nunc&lt;/em&gt; (ici et maintenant), jugée plus authentique et constructive que la relation ubiquitaire médiée par les TNIC. En faisant le choix d’une diffusion limitée par les moyens matériels d’impression mais incarnée, c’est une démarche ciblée visant à désanonymiser le producteur et le récepteur de l’information qui est privilégiée. &lt;em&gt;In fine&lt;/em&gt; il s’agit, exemplaire après exemplaire, de travailler au démantèlement de ce que le philosophe Bernard Stiegler, poursuivant les travaux de Le Bon et de Freud, nommait les « foules conventionnelles » :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;Dans la société automatique, des réseaux numériques dits « sociaux » canalisent ces expressions en les soumettant à des protocoles obligatoires auxquels les individus psychiques se plient parce qu’ils sont attirés par ce que l’on appelle l’effet de réseau, qui devient avec le&lt;/em&gt; social networking &lt;em&gt;un effet automatiquement grégaire, c’est à dire hautement mimétique. Ainsi se constitue une nouvelle forme de foule conventionnelle, au sens que Freud donnait à cette expression. […] Comme masses […], ces foules deviennent le mode d’être ordinaire et permanent des démocraties industrielles, lesquelles forment du même coup des télécraties industrielles.&lt;/em&gt; (Stiegler 2015, 72-74)&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Dans ces pages, Bernard Stiegler rappelle que les modalités d’interaction, d’interlocution ou d’accès à l’information sont préfigurées et donc normalisées par le dispositif technique d’un média social comme Facebook, bien qu’il puisse exister des phénomènes d’appropriation ou de détournement qui ont pu profiter &lt;em&gt;a priori&lt;/em&gt; à un mouvement social comme celui des Gilets jaunes. L’expérience de ces gazettes imprimées peut ainsi être interprétée comme une stratégie &lt;em&gt;médiactiviste&lt;/em&gt; (Cardon et Granjon 2010) de recherche de construction de contre-pouvoirs en dehors des dispositifs numériques qui contraignent l’expression libre des singularités.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour finir, la recherche de construction d’une légitimité favorable à la restauration de la confiance en l’information se lit dans l’attention portée à sa vérification dont témoignent les interrogé·es. Tous et toutes font référence aux règles de déontologie journalistique&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/017-A/#fn15&quot; id=&quot;fnref15&quot;&gt;15&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; et disent essayer de s’en approcher le plus possible :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;« A chaque fois, pour mes articles j’ai toujours vraiment pris soin de mettre les sources, de mettre tous les liens pour que les gens puissent retrouver l’info, et de prendre soin d’aller chercher des sources sur des sites fiables, notamment le site de l’Assemblée, pour leur dire, que Legifrance, que Reuters… Voilà l’info c’est pas une feuille de chou à la con qui raconte n’importe quoi, c’est le site du gouvernement qui lui même nous dit que c’est comme ça, et du coup forcément nos infos, vu que c’est vérifié sur des sites fiables, c’était crédible et ils en redemandaient […] Rester vraiment apartisans, ne jamais parler de ce que nous on pensait, de si on était plutôt de droite ou de gauche, ce que n’importe quel journaliste devrait faire, d’ailleurs nous on avait publié l’éthique journalistique pour rappeler aux journalistes qu’ils avaient prêté serment là dessus ! »&lt;/em&gt; (Carole)&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Thomas raconte aussi veiller à diversifier les points de vue représentés&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/017-A/#fn16&quot; id=&quot;fnref16&quot;&gt;16&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. Un des moyens mis en avant par tous les comités de rédaction pour travailler à cette déontologie informationnelle est la dimension participative et collective dans le processus de production. Le choix des sujets, le travail d’écriture ou de relecture est une activité mise en place soit à travers des rendez-vous conviviaux dans des bars, des cafés ou au domicile des participant·es, soit à travers des outils de discussion numérique comme Discord ou Facebook Messenger&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/017-A/#fn17&quot; id=&quot;fnref17&quot;&gt;17&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. Carole et Ben rapportent un épisode édifiant de cette vigilance collective autour d’un article que souhaitait écrire l’une des participantes :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;« C – &lt;em&gt;S. notamment voulait absolument faire un article sur les suicides au sein de la police, moi à la base j’étais pas contre, mais j’ai été vérifier les chiffres, et en fait il s’avère que y’a pas plus de suicide dans la police que dans le reste de la population, et y’en a beaucoup moins que chez les infirmiers, les agriculteurs ou les personnes âgées… […] Moi je trouvais que faire sur le suicide des flics, parce que y’avait une capitaine de police qui s’était suicidée à Montpellier, pour moi c’était jeter de l’huile sur le feu c’était pas très respectueux par rapport à sa famille.&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;B – &lt;em&gt;[…] Moi j’ai dit ça peut venir de plein de choses qu’elle se suicide, c’est pas forcément du boulot, pas que !&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C – &lt;em&gt;Et puis surtout que là, tu vois, c’était les flics se suicident parce qu’ils en peuvent plus des GJ, pour leur dire de poser leurs armes… »&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;À l’issue d’un débat au sein du comité de rédaction, et Apour éviter d’instrumentaliser une information, le choix a été fait d’écrire sur un autre sujet : celui du suicide chez les personnes âgées. Cet épisode fait écho à une autre idée évoquée par Ben, Carole, Thomas et Domi, auxquels je joins mon témoignage : nous mettons en avant, au-delà d’une démarche de qualité, la nécessité du travail d’équipe pour faire aboutir ces projets d’édition et les maintenir dans la durée. Réciproquement, la gazette a joué un rôle fédérateur pour consolider les groupes locaux autour d’un objet commun :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;« Nous on aurait pas tenu aussi longtemps sans la gazette ! La gazette nous donnait le sens, d’aller vers l’information, d’aller vers les gens, d’aller en manif parce qu’on était attendus, c’est ce qui nous a donné du courage. »&lt;/em&gt; (Carole)&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;h1&gt;Conclusion&lt;/h1&gt;
&lt;p&gt;La confrontation de mon expérience de participation à la publication d’une gazette imprimée pendant la mobilisation des Gilets jaunes avec le témoignage de cinq autres personnes qui se sont investies dans des projets similaires a permis de mettre en évidence certaines considérations communes sur le rapport à l’information numérique et papier dans un contexte de mobilisation. En effet, ce travail a permis de révéler des récits et des pratiques majoritairement convergentes dans la mesure où il s’agit toujours de prendre en charge la documentation et la publicisation des actions, des revendications ou des débats qui animaient alors ces groupes GJ. Cependant, dans le cas de &lt;em&gt;Bonheur en bas&lt;/em&gt;, la gazette à laquelle j’ai contribué, le choix de l’imprimé s’était imposé dans la mesure où nous la percevions comme un outil de structuration de la mobilisation à l’échelle de notre territoire d’action et de nos espaces physiques de sociabilités GJ (les assemblées générales des « Gilets jaune Lyon Centre » à la Bourse du travail, les manifestations ou actions dans la région). Les autres discutant⸱es ont montré que leurs initiatives étaient davantage destinées à des personnes non mobilisées considérées comme un &lt;em&gt;public médiatique&lt;/em&gt; victime de désinformations par les médias dominant le champ journalistique ; la gazette apparaît alors comme une stratégie pour mobiliser un &lt;em&gt;public politique&lt;/em&gt; sous la forme d’une attitude critique susceptible de se muer en adhésion ou en engagement dans la mobilisation. En ce sens, la distribution papier permet d’aller à la rencontre des autres dans les espaces du quotidien ; cette activité est perçue comme le moyen de (re)construire un réseau de confiance populaire, en faisant gage de sa sincérité dans la démarche médiatique. Ces espaces de rencontres, de discussions et de débats physiques prolongés par les journaux GJ entretiennent une scène publique populaire autonome des institutions politiques et médiatiques traditionnelles dans lesquelles les conditions techniques et de visibilité sont mieux contrôlées que par canaux de diffusion numérique. En outre, la dimension participative et collective de ces entreprises médiatiques est pensée par ces collectifs comme indispensable pour garantir une information de qualité, d’où procède aussi la réinstauration de la confiance. Ainsi, ce travail a montré que la valorisation de la distribution de l’information sur support papier relève moins d’une stratégie d’évitement que de contournement des TNIC, car elle est pensée en complémentarité des espaces de diffusion numérique pour atteindre des publics différents mais aussi pour engager des relations jugées politiquement plus riches en contexte de mobilisation. Ces projets de gazettes apparaissent comme des objets séditieux face à l’automatisation de la médiatisation des rapports sociaux, et plus particulièrement du rapport au partage de l’information : ils ne recherchent ni la diffusion de masse ni la viralité mais bien plutôt une distribution ciblée, localisée et incarnée dans la lutte populaire pour l’extension des espaces légitimes du débat démocratique.&lt;/p&gt;
&lt;section class=&quot;footnotes&quot;&gt;
&lt;ol class=&quot;footnotes-list&quot;&gt;
&lt;li id=&quot;fn1&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;ADA : Assemblées Des Assemblées de Gilets jaunes. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/017-A/#fnref1&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn2&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;&lt;em&gt;Bonheur en bas sinon malheur en haut&lt;/em&gt;, 6 numéros publiés entre mars et juin 2019 et distribués en région lyonnaise. Il s’agit d’un engagement GJ personnel en dehors de tout cadre institutionnel ou de recherche. C’est la raison pour laquelle j’assume de porter une double casquette dans cet article et d’en rédiger une partie à la première personne lorsque je fais référence à des épisodes de cet engagement. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/017-A/#fnref2&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn3&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Tous les prénoms présents dans l’article ont été modifiés en attendant l’accord des personnes ayant partagé leur témoignage. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/017-A/#fnref3&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn4&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;&lt;em&gt;Visées discursives et profils éditoriaux dans la presse écrite des Gilets jaunes. Une analyse exploratoire outillée.&lt;/em&gt; Mémoire réalisé sous la direction de Marianne Reboul dans le cadre du M2 Humanités numériques, ENS de Lyon, année universitaire 2020-2021. J’avais fait, pour ce travail, la collecte et l’analyse exploratoire d’un corpus de 10 titres de gazettes GJ (89 numéros). &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/017-A/#fnref4&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn5&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;&lt;em&gt;« On a vu le journal&lt;/em&gt; Jaune &lt;em&gt;de Toulouse, des pages complètes, c’est une horreur à lire, on l’a jamais lu ! »&lt;/em&gt; (Ben) &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/017-A/#fnref5&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn6&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;« &lt;em&gt;Quand on a fait des articles, pour la cathédrale, on a dû tricher, pour que ça rentre. [Mais] beaucoup nous ont dit dans les manifs : olala y’a trop de chiffres, c’est trop compressé, c’est trop long !&lt;/em&gt; » (Carole) &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/017-A/#fnref6&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn7&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;« *L’*information literacy &lt;em&gt;[peut être] définie comme la capacité individuelle à évoluer dans et à s’adapter à un environnement informationnel (médiatique, numérique) de plus en plus complexe (Le Deuff, 2009 ; Bawden, Robinson, 2002) et inflationniste.&lt;/em&gt; » Fabien Granjon, &lt;em&gt;Classes populaires et usages de l’informatique connectée. Des inégalités sociales-numériques&lt;/em&gt;, Paris, Presses des Mines, 2022, p.161 &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/017-A/#fnref7&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn8&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;« Tout dispositif technique constitué, a minima, d’un système d’exploitation informatique et d’une connexion internet (smartphone, tablette, ordinateur, etc.) » &lt;em&gt;Ibid.&lt;/em&gt;, p.13 &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/017-A/#fnref8&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn9&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;&lt;em&gt;« Force est donc de reconnaître qu’il existe des différences notoires de capacité des personnes à actualiser les potentiels de l’informatique connectée, notamment selon qu’elles sont plus ou moins dotées en capital culturel et social (Faucher, 2018). Cette inégalité des capabilités qui ne peut se réduire à une simple dotation différenciée de compétences et de savoir-faire (car elle est fondamentalement dispositionnelle) se traduit en des expériences variées d’estime/mésestime de soi. » Ibid.&lt;/em&gt;, p. 229 &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/017-A/#fnref9&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn10&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;&lt;em&gt;Ibid.&lt;/em&gt;, p.455 &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/017-A/#fnref10&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn11&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;&lt;em&gt;« Il y a beaucoup de jeunes, […] qui commencent à se méfier du traçage sur les réseaux sociaux, ou sur le numérique, qui renoncent à cette information-là »&lt;/em&gt; (Thomas) &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/017-A/#fnref11&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn12&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;&lt;em&gt;« Même dans la vraie vie on peut censurer, mais sur le numérique si on prend pas les précautions on peut facilement le bloquer aussi, c’est vrai que la version papier les gens ont une impression de plus sécurisé. »&lt;/em&gt; (Thomas) &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/017-A/#fnref12&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn13&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Fabien Granjon rapporte le témoignage d’une GJ qui prolonge cette réflexion sur une certaine sincérité recherchée dans les relations sociales : &lt;em&gt;« Nathalie a également adhéré à plusieurs dizaines de groupes Facebook GJ « pour être informée au mieux et surtout depuis l’intérieur ! Ça, ça me fait du bien ». Toutefois, elle précise ne jamais intervenir et se contenter de lire les posts des autres, tout comme n’avoir jamais été « à la pêche aux amis » sur ces groupes : « Moi, ce qui me plait, c’est de rencontrer les gens en vrai, dans la vraie vie et de faire quelque chose avec eux, d’aller en manif et d’inventer quelque chose ensemble. Pas derrière un écran. C’est pour ça que je regrette de ne pas être allée plus sur les ronds-points. Oui, c’est un regret. Découvrir les parcours de vie. Facebook, c’est bien pour l’info, comme le web… ça c’est super, mais l’amitié, c’est autre chose, il faut qu’il y ait une vraie rencontre, une rencontre comme avec le public dans le théâtre, quand se crée quelque chose avec le public. […] L’important c’est pas ça… Donc Facebook, bavarder… mouais… moi, c’est pas ça que je cherche en premier. C’est l’action qui m’intéresse. »&lt;/em&gt; (Granjon 2022, p. 289) &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/017-A/#fnref13&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn14&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;&lt;em&gt;« Je trouve que c’est pas tellement révélateur parce que sur internet y’a des gens qui interviennent juste pour dire de la merde, juste pour casser le truc, c’est pas forcément productif ni révélateur de la vérité… »&lt;/em&gt; (Carole) &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/017-A/#fnref14&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn15&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;« &lt;em&gt;Même si je ne suis pas journaliste, et que je me revendique pas comme étant journaliste mais usager des médias, je m’oblige à avoir une déontologie journalistique, c’est à dire recouper les sources, vérifier les informations, mettre les faits, dans tout ce que je publie. »&lt;/em&gt; (Domi) &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/017-A/#fnref15&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn16&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;&lt;em&gt;« On essayait le plus souvent d’avoir des témoignages extérieurs à ceux qui rédigeaient la gazette pour pouvoir avoir un témoignage authentique, vrai et incontestable quoi… »&lt;/em&gt; (Thomas) &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/017-A/#fnref16&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn17&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;&lt;em&gt;« On voyait les textes à plusieurs, et du coup on arrivait à synthétiser pour garder ce qui semblait pertinent pour tout le monde, à plusieurs on arrivait à faire des super articles, vraiment »&lt;/em&gt; (Alex) &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/017-A/#fnref17&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;/ol&gt;
&lt;/section&gt;
</content>
    </entry>
    <entry>
      <title>Les médias sociaux offrent-ils plus de liberté ?
      </title>
      <link href="https://automedias.org/fr/publication/015-A/"/>
      <updated>2023-05-20T00:00:00Z</updated>
      <id>https://automedias.org/fr/publication/015-A/</id>
      <author>
        <name>Jérôme Valluy</name>
      </author>      
      <content xml:lang="fr" type="html">&lt;p&gt;Cette interview a été réalisée en juin 2022 par des étudiants de l’Université de Technologie de Compiègne (UTC) dans le cadre d’un groupe de travaux dirigés. Questions et réponses furent transmises par écrit. L’anonymat des étudiants est respecté. Les cinq étudiants concernés ont donné leur accord pour cette publication. Je tiens à les remercier ainsi que toutes les personnes qui ont relu et commenté mes réponses, notamment les membres de l’association Picasoft qui soutiennent une activité admirable à la fois d’engagement en faveur d’un numérique éthique et de réflexion critique sur les évolutions de l’informatique et de l’Internet. Naturellement ces réponses n’engagent que moi.&lt;/p&gt;
&lt;h1&gt;Entretien&lt;/h1&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Aujourd’hui, nous avons le plaisir d’interroger Jérôme Valluy, enseignant à l’Université Panthéon-Sorbonne (Paris 1) et chercheur au Costech de l’Université de Technologie de Compiègne. Ses domaines d’expertise sont les sciences humaines, les sciences politiques, les sciences de l’information et de la communication, la sociologie du numérique ou encore les humanités numériques. Notre interview portera sur les espaces de discussions des médias sociaux et surtout : comment parviennent-ils à ouvrir des espaces de discussions où tout le monde peut donner son opinion et être écouté ? Rappelons ce qu’est un média social : en première approximation un média social est une plateforme sur Internet qui permet aux gens de créer du contenu, d’organiser ce contenu, de le modifier ou de le commenter. Un média social mélange ainsi interaction, technologie et création de contenu.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;● Nous savons tous que sur les médias sociaux les internautes donnent plus facilement leur opinion que dans la vie réelle quitte à blesser certaines personnes. Mais pouvons-nous considérer les médias sociaux comme des espaces de discussion où la liberté d’expression est totale ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La réponse à cette question dépend de la définition que l’on donne de la « liberté ». Si on la définit, tel Jean-Jacques Rousseau, comme le fait de n’obéir qu’aux règles que l’on s’est données à soi-même, en participant par exemple à leur élaboration d’une façon ou d’une autre, alors la réponse est négative : dans les plateformes numériques des médias sociaux, les règles sont invisibles et incorporées dans des algorithmes qui demeurent totalement opaques pour les utilisateurs ne participant ni à leur élaboration, ni même à leur discussion. Du point de vue de la liberté d’expression, l’organisation des débats et échanges numériques par des règles algorithmiques que seuls des propriétaires peuvent connaître, discuter et modifier tout en disposant des capacités techniques de surveiller chacun et d’influencer les débats à tout moment définit un régime politique autoritaire, une dictature de type « ploutocratique » où la richesse constitue la base principale du gouvernement et d’un gouvernement orienté principalement par l’augmentation des bénéfices des propriétaires de plateformes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;● Les médias sociaux mettent en place des espaces de discussions pour que les internautes puissent partager, commenter, réagir à du contenu. Il serait intéressant de savoir comment les médias sociaux arrivent-ils à créer des espaces de discussions en ligne ? Quelle technique, quelle tactique utilisent-ils pour nous donner envie de parler, partager et d’être écouté ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comme beaucoup d’innovations technologiques à succès dans ce tournant numérique des sociétés, les plateformes numériques de médias sociaux ont réussi économiquement en attirant de très grands nombres d’utilisateurs par des « facilités » nouvelles liées à une apparente gratuité du service : facilité d’envoyer un sms plutôt que de téléphoner à la personne, par exemple ; facilité de cliquer sur un émoticon « I like » ou « I don’t like » sans avoir à fournir d’explication convaincante ; facilité pour participer à des dizaines de « groupes » en même temps ; facilité pour changer d’identité apparente ou pour croire être anonyme ; etc. Le modèle extrême de la « facilité » est celui, originel, de Twitter signifiant : exprimez-vous en 140 signes pas plus… ce que même des enfants peuvent faire. Ensuite tout est apparemment gratuit – ce qui participe de la « facilité » – alors que nous payons, inconsciemment, en laissant capter nos données personnelles. Celles-ci sont retraitées et revendues pour prédire nos préférences, attitudes, comportements d’achat ou de choix politiques afin de les orienter vers l’action bénéfique aux propriétaires de plateformes ou à leurs clients publicitaires. Dans cette traque des données personnelles, les expressions d’internautes ont plus de valeur prédictive si elles sont ; 1) &lt;em&gt;rapides&lt;/em&gt; voire immédiates c’est-à-dire sans temps de réflexion ou presque ; 2) &lt;em&gt;émotionnelles&lt;/em&gt; plutôt que rationnelles ; 3) &lt;em&gt;courtes&lt;/em&gt;, idéalement binaires : I like/I don’t like. Réagir de cette façon est une facilité et une tendance infantile contre laquelle luttent – ou luttaient…-- les processus éducatifs, familiaux et scolaires, qui, au contraire des Gafam+ ( + pour ces cinq là &lt;em&gt;et&lt;/em&gt; tous les autres…), apprenaient aux enfants à réfléchir longtemps avant de réagir, à utiliser leur raison plutôt que leurs émotions dans cette réaction et aussi à rédiger des textes longs pour développer des idées complexes. Comparée à la famille et à l’école comme vecteurs d’apprentissage, les médias sociaux sont des dispositifs de désapprentissage collectif, ce qu’analyse parfaitement bien le chercheur à l’Inserm Michel Desmurget dans son livre « La fabrique du crétin digital – Les dangers des écrans pour les enfants » (Seuil, 2019) où il critique non pas les jeunes mais leurs parents qui ont abandonné aux GAFAM+ l’éducation des enfants qui passent plusieurs heures par jour sur écran dès l’âge de huit ans.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;● Aujourd’hui, les jeunes s’informent de plus en plus sur les médias sociaux. Une étude de l’American Press Institute et de l’Associated Press-NORC Center for Public Affairs Research datant de 2015, réalisée auprès de jeunes de 18 à 34 ans, souligne que 88 % des sondés inscrits sur Facebook s’informent régulièrement par ce biais. Pouvez-vous nous dire selon vous pourquoi les jeunes s’informent par le biais des médias sociaux en laissant les médias traditionnels de coté comme la radio ou la télévision ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D’abord par « facilité » d’accès à des articles retransmis sans autorisation qui procèdent d’une logique de vol auquel beaucoup de monde s’est habitué en dix/vingt ans ; le vol est confondu avec la gratuité. Ensuite par sentiment de fausse « liberté » du choix d’articles à lire, issus de n’importe quel média traditionnel, en perdant le bénéfice du travail pourtant essentiel de chaque rédaction : 1) le travail de sélection et de pondération des sujets par ordre d’importance – ce que l’on appelle l’« agenda » en sciences sociales – qui apparaît dans les choix de présentation des articles au sein d’un journal traditionnel (gestion de la Une, des titres et titrailles, des positionnements dans la page, des volumes d’écritures…), 2) mais en perdant aussi le bénéfice du suivi à long terme de certains sujets par des rédactions qui forment leurs compétences journalistiques collectives par accumulation de corpus d’articles et délibérations internes, entre journalistes, sur les diverses façons de traiter un sujet, sur les aspects à mettre en avant plutôt que d’autres, etc. Faute de connaître et comprendre ces fonctions rédactionnelles, faute aussi d’avoir été formés sur ces aspects émergents de la société, faute d’avoir les moyens de réfléchir à la qualité de leurs sources d’information, faute de pouvoir intégrer les variations de compétences sur un même sujet selon les personnes ou organisations, les jeunes, de 8 ans à 28 ans notamment, ne perçoivent que contrainte dans le système classique d’abonnement à un média traditionnel et n’ont aucune conscience des contraintes implicites qu’ils subissent de la part des plateformes devenues « rédacteurs en chef » de ce qu’ils lisent : au lieu que ce soit par exemple le journal « Le Monde » qui attire leur attention sur un sujet/article… c’est Facebook, TikTok, Instagram, ou autres qui détermine les priorités d’affichage sur les murs ou les annonces. Au lieu que ce soit un enseignant-chercheur ou un professionnel expérimenté, ou un expert ayant suivi le sujet pendant longtemps, les uns ou les autres choisis par des journalistes professionnels… c’est YouTube qui leur indique – au seul motif d’augmenter ses bénéfices par captation de données personnelles – de suivre tel ou tel « influenceur » charismatique aussi incompétent soit-il mais à l’image sympathique et au langage facile. Enfin, ces médias sociaux flattent l’égo de chaque jeune en lui donnant la possibilité de s’exprimer individuellement sur n’importe quel sujet et en lui donnant à croire ainsi que sa parole politique présent un intérêt en soi… Ce que dément l’histoire politique de tous les pays qui ont exclu les enfants de l’expression politique par droit de vote. Une telle exclusion est inéluctable sauf à donner le droit de vote et d’expression autonome aux nouveau-nés ; les débats politiques portent non sur le principe de l’exclusion mais sur l’âge de référence.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;● Les politiques aujourd’hui également sont de plus en plus sur les médias sociaux. Par exemple Jean-Luc Mélenchon possède aujourd’hui plus de 2 millions d’abonnés sur TikTok et plus de 750 000 abonnés sur sa chaine YouTube. Les médias sociaux deviennent-ils de plus en plus politiques ? Et si oui, peuvent-ils alors devenir un espace de discussion démocratique ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A partir du moment où les médias sociaux perturbent le système journalistique traditionnel mais aussi d’autres composantes du système politique (campagnes électorales, partis politiques, leaderships politique personnels…) ils sont politiques et l’ont toujours été… Mais leur finalité politique reste implicite parce qu’elle est uniquement de produire la matière première (nos données personnelles) de ce qu’ils vendent : la connaissance des préférences individuelles, la prédiction des comportements et la possibilité de les influencer par des messages personnalisés qu’ils soient publicitaires ou politiques, envoyés au quart de seconde près suivant un clic. Cette finalité politico-financière des GAFAM+ n’a rien de démocratique : elle ne vise pas à l’émancipation des peuples ou des citoyens mais à leur asservissement dans le système de capitalisme de surveillance et d’influence que décrit magnifiquement Shoshana Zuboff dans son livre « L’âge du capitalisme de surveillance » (Zulma, 2020). Cela produit une individualisation extrême des perceptions et préférences politiques et une facilité apparente de communication interindividuelle qui rend l’adhésion à un parti, un syndicat ou une association improbable. Or ces organisations constituent (ou constituaient) des composantes essentielles à la discussion démocratique par rapprochement de convictions en partie au moins convergentes, en organisant de façon rationnelle les délibérations politiques au sein de chaque organisation et par là en filtrant les idées au profit des idées consensuelles dans l’organisation. À la place de ces organisations démocratiques participant à la démocratie, plusieurs courants politiques ont substitué de simples plateformes numériques (notamment « La France Insoumise », « Génération·s » et « La République En Marche » dans un premier temps). Ce choix de substitution permet aux leaders médiatiques de ces courants de ne pas avoir à dépendre des militants de base notamment pour la désignation des candidats aux élections ou encore pour la désignation des dirigeants politiques du courant ; c’est un choix oligarchique. Et cela d’autant plus que les plateformes numériques offrent à ceux qui en contrôle l’organisation algorithmique de tout manipuler sans que cela ne se voit. Dès lors qu’il n’y a pas de parti structurant un courant politique, les médias sociaux deviennent la seule voix de communication entre un leader et de futurs électeurs potentiels mais cette voix de communication est gouvernée par les règles des GAFAM+ et non par les règles de la République par exemple. Pour résumer, je dirai qu’un leader a d’autant plus de « followers » sur les médias sociaux qu’il n’a pas (ou moins) d’adhérents dans une organisation susceptible de le contraindre dans ses choix d’orientation politique ou de désignations de candidats aux élections.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;● On sait que les médias sociaux s’adaptent à chaque utilisateur. Le média social va nous montrer des vidéos, des publicités même qui peuvent potentiellement nous intéresser. Pouvez-vous nous dire comment fonctionne cet algorithme pour personnaliser le contenu à chaque utilisateur ? Cette personnalisation du contenu, cet algorithme favorise-t-il l’ouverture d’un espace de discussion ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce que vous évoquez est la personnalisation de la réception de flux de communication. Il s’agit là d’une tendance sociologique très ancienne, de plusieurs siècles. Patrice Flichy dans « Une histoire de la communication moderne – Espace public et vie privée » (La Découverte, 1997) nous a appris que cette personnalisation de la réception s’observe pour tous les médias antérieurs à l’informatique (typiquement lorsque l’on passe du cinéma muet au cinéma parlant). La personnalisation informatique est également plus ancienne que les médias sociaux : elle s’accélère à une vitesse fulgurante avec la personnalisation des ordinateurs (Personal Computer ou « PC »), lorsque, après des progrès de miniaturisation pendant plusieurs décennies, l’on passe des gros systèmes aux mini-ordinateurs dans les années 1970 puis aux micro-ordinateurs dans les années 1980, devenus fréquemment « portables » dans les années 1990, puis aux tablettes et smartphones dans les années 2000. La troisième étape historique de personnalisation concerne l’accumulation massive de données personnelles et leur croissance exponentielle lorsque les taux d’équipements individuels explosent (entre 2005 et 2010 environ) en Amérique du Nord et en Europe de l’Ouest et que des milliards d’individus se trouvent connectés. Les plateformes captent et réassocient des données personnelles si nombreuses, si diversifiées, si intimes et si précises sur chacun d’entre nous qu’elles peuvent, à une vitesse de quelques secondes, sélectionner les messages pour nous pertinents et nous les envoyer juste au bon moment pour nous inciter à penser et agir dans un sens déterminé (action d’achat ou action de vote). Nous en faisons l’expérience chaque jour face aux notifications publicitaires toujours intéressantes voire pertinentes, connexes à nos recherches sur plateformes mais les « murs » et « fils » de réseaux sociaux procèdent de la même logique. Cette personnalisation extrême nous enferme dans la « bulle de nos convictions et préférences » en ne nous renvoyant &lt;em&gt;que&lt;/em&gt; ce qui ressemble à ce que nous aimons déjà. Cela produit un renforcement des convictions et préférences personnelles et une assurance en soi dans l’expression politique individuelle… mais au prix d’une perte d’ouverture intellectuelle à la complexité du monde social, à la prise en compte des positions légitimement différentes d’autrui, à la diversité des points de vue donc au prix d’une perte d’intelligence des situations et de leurs enjeux et d’une perte des capacités d’intégration dans un mouvement collectif organisé. Bien loin d’ouvrir de nouveaux espaces de discussion, les médias sociaux les font disparaître au profit de communications numériques individualisantes et fallacieuses – elles font croire à une discussion là où il n’y a que juxtapositions de réactions individuelles sans co-construction collective – qui n’ont d’autre finalité que d’amener les gens à exprimer leurs préférences pour capter leurs données personnelles et les manipuler.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;● Une dernière question. Nous avons vu comment les médias sociaux créaient des espaces de discussion. Cependant pouvez-vous nous dire quelles sont les limites des médias sociaux, quelles sont leurs défauts, les problèmes à corriger ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ses limites sont très nombreuses et seulement en cours de découverte par les chercheurs en sciences sociales et par les journalistes. La principale limite des médias sociaux réside dans leur rôle central quant au développement du « capitalisme de surveillance » (Zuboff) et d’influence ! Pour placer sous leur dépendance des milliards d’individus, les GAFAM+ les accoutument à agir selon l’intérêt des plateformes c’est-à-dire les forment ou plutôt les déforment en leur apprenant le contraire de ce que la famille et l’école tentent de leur apprendre : parler très vite pour réagir avant de réfléchir donc de façon émotionnelle plutôt que rationnelle et divulguer le plus de données personnelles possible sans se préoccuper de règles de droit. Zuboff parle d’« engourdissement de l’esprit » là ou un scientifique marxiste parlerait d’ « aliénation » puisque cette formation intellectuelle des enfants, adolescents et jeunes adultes vise à leur faire accepter leur propre exploitation, celle de leur vie privée volée et monétisée sans même que la valeur marchande en revienne au propriétaire réel : l’individu tracé. Dans cette perspective, les médias sociaux génèrent des croyances nouvelles et fausses : celle d’une facilité de mobilisation sociale par exemple. Avec les réseaux on peut mobiliser sur telle ou telle cause des milliers de personnes en « mobilisation connectée » et des millions en « révolution connectée » en quelques heures. Cela donne aux jeunes un sentiment de puissance qui est illusoire. Zeynep Tufekci dans son ouvrage « Twitter &amp;amp; les gaz lacrymogènes – Forces et fragilités de la contestation connectée » (C&amp;amp;F Editions, 2019), elle-même engagée comme militante révolutionnaire, montre à ses camarades de combat à quel point la « facilité » numérique de mobilisation est une faiblesse : en permettant de mobiliser des milliers ou millions de personnes en quelques minutes ou heures, cette facilité permet de perturber et déstabiliser les systèmes politiques en place (ce qui donne l’illusion d’un succès)… mais ne permet pas de guider stratégiquement la mobilisation sociale, de construire collectivement une doctrine consensuelle de mobilisation et encore moins de construire un projet de société pouvant se substituer au système combattu. Résultat : les régimes politiques et politiques publiques apparues après et en réponse à ces mobilisations (ex. Turquie, Egypte…) sont pires que les précédents. Mobilisations et révolutions connectées sont des échecs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;Juin 2022 — Jérôme Valluy&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
</content>
    </entry>
    <entry>
      <title>De Tahrir à Indymedia
      </title>
      <link href="https://automedias.org/fr/publication/012-A/"/>
      <updated>2023-02-04T00:00:00Z</updated>
      <id>https://automedias.org/fr/publication/012-A/</id>
      <author>
        <name>Harry Halpin, Evan Henshaw-Plath</name>
      </author>      
      <content xml:lang="fr" type="html">&lt;h1&gt;Résumé&lt;/h1&gt;
&lt;p&gt;À la surprise de tout le monde, l’origine de Twitter est le projet anticapitaliste d’Indymedia et de TXTMob. En effet, les mêmes ingénieurs étaient d’abord engagés dans plusieurs mouvements sociaux avant de créer Twitter. Les mouvements sociaux de la place Tahrir et des Gilets Jaunes, tous deux postérieurs à la naissance de Twitter, ont ainsi utilisés des médias sociaux produits par des entreprises privées, mais créés à l’origine pour renverser les gouvernements étatiques. Ainsi, il n’est pas surprenant que Twitter soit aujourd’hui à la fois la propriété de groupes capitalistes et permette notamment un usage politique insurrectionnel ; ce dont témoigne l’utilisation de Twitter sur la place Tahrir et parmi les Gilets Jaunes. Les succès de l’auto-organisation, de la modération communautaires et des collectifs locaux dans les luttes techno-politiques sont donc des éléments de réflexion à retenir pour le développement de futurs mouvements sociaux automédiatiques.&lt;/p&gt;
&lt;h1&gt;Préface&lt;/h1&gt;
&lt;p&gt;L’automédia – c’est-à-dire l’auto-production et l’auto-communication de l’information par toutes les couches de la population plutôt que par une classe professionnelle de journalistes – est devenue populaire en France après le mouvement social des Gilets Jaunes. Pourtant, à l’insu des manifestants Gilets Jaunes, les réseaux sociaux sur Internet ont été créés par des mouvements sociaux aux États-Unis, et ont pour éthique originelle (au sens de Martin Heidegger) : la contestation. Cette histoire a été évoquée dans l’ouvrage À nos amis&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/012-A/#fn1&quot; id=&quot;fnref1&quot;&gt;1&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; écrit par le Comité Invisible&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/012-A/#fn2&quot; id=&quot;fnref2&quot;&gt;2&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; ainsi que dans d’autres textes plus académiques, mais c’est dans le texte du Comité Invisible que l’histoire fut racontée, dans sa totalité. L’origine de Twitter au sein des manifestations anticapitalistes radicales aux États-Unis doit être rappelée et clarifiée car son avenir est menacé depuis son rachat par Elon Musk – une récupération agressive qui s’attaque aujourd’hui à des alternatives décentralisées telles que Mastodon. Après que Twitter sera compris par tous comme une illustration typique de la condition pharmacologique (Bernard Stiegler) des supports numériques des mouvements sociaux, de nouvelles formes de médias décentralisées permettront la création d’une prochaine génération de médianarchiste&lt;em&gt;s&lt;/em&gt;, terme que nous empruntons volontiers à Yves Citton.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Figure 1 : Le site Web original d’Indymedia avec un fil de presse basé sur la mise à jour du statut en 1999.
&lt;img src=&quot;https://automedias.org/assets/media/publications/012-Figure_1.png&quot; alt=&quot;Figure 1 : Le site Web original d&#39;Indymedia avec un fil de presse basé sur la mise à jour du statut en 1999&quot; class=&quot;color&quot; loading=&quot;lazy&quot; /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h1&gt;1. Introduction&lt;/h1&gt;
&lt;p&gt;L’histoire de la fonctionnalité omniprésente la plus anodine du Web – la mise à jour de statut – révèle un fil d’événements historiques démontrant que l’utilisation des médias sociaux à des fins politiques a été plantée au tout début du Web 2.0. Comme l’a décrit Tim Berners-Lee, le Web original est un réseau de données et de documents et non pas un réseau qui suit et affiche les mises à jour en temps quasi-réel&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/012-A/#fn3&quot; id=&quot;fnref3&quot;&gt;3&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. Le modèle du Web 1.0 proposé par Berners-Lee était plus proche d’une archive de connaissances collectives dans la veine de Wikipedia plutôt que d’un flux continu de mises à jour qui caractérise aujourd’hui des plates-formes telles que Facebook ou Twitter. Bien que l’aspect réticulaire et social du Web 2.0 ait beaucoup été discuté ces dernières années, on peut affirmer que l’évolution vers &lt;em&gt;les mises à jour de statut&lt;/em&gt; représente également une transition importante dans l’histoire du Web&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/012-A/#fn4&quot; id=&quot;fnref4&quot;&gt;4&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; qui semble avoir était quelque peu minorée. D’où vient le concept de mise à jour de statut ? Et quelle est l’origine de cette fonctionnalité ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L’histoire de &lt;em&gt;la&lt;/em&gt; mise à jour du statut rappelle des événements oubliés depuis longtemps et des utilisations inattendues du Web. Contrairement aux affirmations des récits populaires&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/012-A/#fn5&quot; id=&quot;fnref5&quot;&gt;5&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;, les innovations du Web ne sont pas seulement développées par des start-ups et des financements militaires, mais ont également été engendrées par des besoins réels exprimés par des mouvements sociaux auto-organisés et les évolutions du codage informatique. Twitter est un parfait exemple : bien qu’aucun doute ne demeure sur les dynamiques entrepreneuriales de Twitter qui fut produit par des startups financières appartenant à des entrepreneurs comme Jack Dorsey et Evan Williams&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/012-A/#fn6&quot; id=&quot;fnref6&quot;&gt;6&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;, l’histoire secrète du concept de la mise à jour du statut peut remonter à des anarchistes comme Evan Henshaw-Plath, Blaine Cook, Tad Hirsch, Nathan Freitas et à bien d’autres partisans et acteurs de l’altermondialisation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C’est la double histoire de la mise à jour du statut que nous souhaitons retracer dans cet article, en faisant remonter l’origine de Twitter à deux projets de réseaux sociaux appelés Indymedia et TxtMob. Il est surprenant que cette histoire ne soit pas davantage connue. Même les livres les plus célèbres sur l’appropriation de Twitter par les mouvements sociaux semblent avoir omis cette histoire&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/012-A/#fn7&quot; id=&quot;fnref7&quot;&gt;7&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. Sans doute ces auteurs issus du monde universitaire n’étaient pas impliqués dans les mouvements sociaux qui ont conduit à l’émergence de cette technologie. Les ingénieurs qui ont travaillé avec ces mouvements sociaux ont donc le devoir de remettre les pendules à l’heure. Dans une première partie, nous décrirons la genèse de la mise à jour du statut et nous expliquerons comment celle-ci s’est imposée sur la plate-forme Indymedia, puis sur la plate-forme de messagerie mobile TxtMob. Dans une deuxième partie, nous nous intéresserons à la façon dont quelques programmeurs d’Indymedia ont aidé à fonder Odeo, la société de podcasting qui a ensuite donné naissance à Twitter&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/012-A/#fn8&quot; id=&quot;fnref8&quot;&gt;8&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;, qui installa l’universalisation de la mise à jour du statut. Enfin, dans une dernière partie nous conclurons sur la manière dont la trajectoire future du Web peut se refléter dans les révolutions sociotechniques précédentes.&lt;/p&gt;
&lt;h1&gt;2. Indymedia et l’origine de la mise à jour du statut&lt;/h1&gt;
&lt;p&gt;Les réseaux sociaux ne sont pas apparus d’un seul coup – l’idée a été inventée progressivement. L’utilisation de scripts CGI (Common Gateway Interface) proposés par les premiers employés de Mosaic en 1993 a permis un certain type de sites Web dynamiques depuis la naissance du Web&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/012-A/#fn9&quot; id=&quot;fnref9&quot;&gt;9&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. Dès 1997, des sites Web tels que &lt;em&gt;slashdot&lt;/em&gt; permettaient aux utilisateurs d’écrire et de partager leurs propres histoires sur des sujets techniques et le site Web de courte durée &lt;em&gt;SixDegrees&lt;/em&gt; a rendu possible la première forme de réseau social sur le Web avec la possibilité d’éditer des profils individuels. En 1998, les premiers blogs comme &lt;em&gt;OpenDiary&lt;/em&gt; permettaient aux écrivains de publier des écrits horodatés et des commentaires via une interface Web. Cependant, le concept d’une mise à jour de statut, un élément d’information avec un horodatage particulier fourni en temps voulu par ses usagers – généralement dans le cadre d’un flux (une collection de mises à jour de statut ordonnées dans le temps) – n’avait pas encore atteint une utilisation généralisée pour les dernières actualités du fil d’information. Étonnamment, l’étincelle qui a allumé le feu de l’utilisation des médias sociaux pour les actualités a été le réseau de sites Web &lt;em&gt;Indymedia&lt;/em&gt;&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/012-A/#fn10&quot; id=&quot;fnref10&quot;&gt;10&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Parallèlement au développement du Web en 1994, les indigènes Zapatistes du sud-est du Mexique ont défrayé la chronique internationale en déclarant qu’« un autre monde est possible » contre la « fin de l’histoire » proclamée par l’idéologie du capitalisme néolibéral&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/012-A/#fn11&quot; id=&quot;fnref11&quot;&gt;11&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. Organisant des rencontres internationales au Chiapas, un mouvement social mondial plus connu sous le nom de mouvement « anti-mondialisation » se formait comme un « réseau de réseaux » – parallèlement à Internet&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/012-A/#fn12&quot; id=&quot;fnref12&quot;&gt;12&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. En même temps qu’il annonçait que la mondialisation économique impulsée par le néolibéralisme conduirait à une paupérisation mondiale, le mouvement altermondialiste imaginait en outre un monde dans lequel la dignité et de souveraineté seraient reconquises à une échelle mondiale. Le mouvement contre la mondialisation des marchés économiques s’est organisé principalement via le développement d’e-mails tels que la liste de diffusion PGA (People’s Global Action), qui a permis à des militants du monde entier de se coordonner et de développer une solidarité internationale, avec une faible latence pour la première fois. Avec la communication « peer-to-peer » l’Internet débordait les frontières nationales, culturelles et organisationnelles, ce qui permettait de créer de véritables liens entre des groupes aussi divers que les groupes militants étudiants de l’Université de Caroline du Nord et les organisateurs d’ateliers clandestins aux Philippines. Alors que le mouvement altermondialiste et son utilisation de la technologie ont été historiquement bien documentés&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/012-A/#fn13&quot; id=&quot;fnref13&quot;&gt;13&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;, les technologies utilisées par ce mouvement devraient être étudiées pour comprendre comment la mise à jour du statut est devenue omniprésente sur le Web&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/012-A/#fn14&quot; id=&quot;fnref14&quot;&gt;14&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les besoins concrets des mouvements sociaux peuvent être satisfaits par le développement d’innovations technologiques disruptives créent par les mouvements sociaux eux-mêmes. Étant essentiel pour l’organisation des manifestations, les services de calendrier partagés qui répertorient toutes les manifestations en cours dans le monde et mettent divers mouvements en relation les uns avec les autres via &lt;em&gt;protest.net&lt;/em&gt;, pouvaient donner l’apparence d’un mouvement mondial généralisé là où auparavant il n’y avait que des groupes isolés. L’un des principaux problèmes auxquels étaient confrontées les manifestations anti-mondialisation était le manque de couverture médiatique grand public. À l’époque, en 1999, les grandes manifestations altermondialistes dans de nombreux pays comme les États-Unis étaient relativement inconnues du grand public et les manifestations à petite échelle étaient pour la plupart ignorées par les radios et les programmes télévisuels de l’époque. Ainsi, un écosystème de médias alternatifs axé sur ces formes de médias pré-Internet s’est développé, comme Free Speech TV et Deep Dish Radio, mais ceux-ci semblaient incapables de toucher le grand public. Lorsque les médias grand public américains prêtèrent une attention limitée à une manifestation durant les années 1990, les manifestants avaient eu le sentiment que les évènements sur le terrain avaient été déformé et rapporté de manière inexacte. Alors que les manifestants avaient interprété cette couverture médiatique – souvent insuffisante – comme un parti pris idéologique au sein des médias grand public, les premiers médias militants avaient également identifié des inefficacités réelles au cœur des grands médias eux-mêmes qui pouvaient être corrigées en utilisant le premier Web. Ainsi, il était logique que les participants au mouvement social altermondialiste veuillent créer leurs propres sites Web afin de partager et d’archiver les protestations. Des petits groupes de médias en ligne se sont formés de manière organique tels que DAMN (Direct Action Media Network) afin de relayer une couverture indépendante des manifestations avec l’aide de collectifs technologiques tels que &lt;em&gt;tao.ca&lt;/em&gt;. Ces petits collectifs en ligne partageaient alors des reportages et des photos de première main avec le monde entier en utilisant le seul média considéré comme une alternative aux journaux et aux émissions de télévision grand public : le Web.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce qui manquait, c’était un événement véritablement mondial pour porter cette forme naissante d’activisme médiatique à l’attention des mouvements sociaux du monde entier. L’événement qui a catapulté les médias sociaux dirigés par les militants sur la scène historique ont été les manifestations contre l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC) de 1999, qui utilisèrent des listes de discussion en ligne pour mobiliser à une échelle mondiale plus de cinquante mille militants à Seattle&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/012-A/#fn15&quot; id=&quot;fnref15&quot;&gt;15&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. Six mois avant les dates des manifestations, les militants des médias ont commencé à créer une plate-forme en ligne pour partager et archiver les actualités et informations sur la manifestation en utilisant un obscur logiciel australien de publication ouverte appelé &lt;em&gt;Active&lt;/em&gt;, précédemment déployé dans les carnavals anticapitalistes de Sydney et de Londres, plus tôt dans l’année 1999. Ce logiciel a ensuite été développé pour créer un nouveau site Web &lt;em&gt;Indymedia.org&lt;/em&gt; – abréviation de Independent Media Center (IMC) – qui avait pour slogan « Ne haïssez plus les médias, devenez les médias »&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/012-A/#fn16&quot; id=&quot;fnref16&quot;&gt;16&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Contrairement à la plupart des sites Web à l’époque, Indymedia permettait à toute personne de télécharger du texte et des photos sur le site Web sans autorisation. Cette mise à jour de statut serait alors affichée instantanément dans le monde entier dans un &lt;em&gt;fil d’actualité&lt;/em&gt; qui consistait en une collection horodatée de statuts et de mises à jour, comme le montre la Figure 1. Indymedia a été l’un des premiers exemples de la tendance aux reportages et aux flux d’actualités fournis par les utilisateurs dans ce qui s’est ensuite généralisé sous le nom de Web 2.0. Lorsque les manifestations de l’OMC ont conduit à des batailles de rue menées par des Blacks Blocks anarchistes et à une désobéissance civile de masse qui a fermé l’OMC elle-même, Indymedia est devenue surchargée de visiteurs car les médias grand public avaient ignoré les manifestations. Indymedia est devenu la source d’informations pour les journalistes grand public et les militants pour les reportages de dernière heure. Bientôt les médias grand public devaient rapporter des informations qu’ils avaient eux-mêmes découvertes en utilisant Indymedia&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/012-A/#fn17&quot; id=&quot;fnref17&quot;&gt;17&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. L’utilisation de la mise à jour du statut dans Indymedia est un excellent exemple de la façon dont des technologies innovantes sont produites pour résoudre les problèmes auxquels sont confrontés les mouvements sociaux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans une tournure des événements un peu étrange, le véhément anticapitaliste Indymedia pourrait prétendre avoir été le pionnier de l’utilisation de la mise à jour du statut pour les reportages en direct. Cependant, les détails de la mise en œuvre technique sont importants. Les mises à jour de statut d’Indymedia n’étaient pas présentées comme un flux de mises à jour créées par un seul profil, mais étaient plutôt présentées comme une chronologie collective où toutes les contributions étaient anonymes par défaut et présentées uniquement dans l’ordre dans lequel elles avaient été données : les mises à jour les plus récentes étaient donc en haut du site. De cette manière, Indymedia ressemblait plus à &lt;em&gt;4Chan&lt;/em&gt; qu’à Twitter. Ce modèle valorisait les mouvements sociaux et les nouvelles plutôt que la micro-célébrité individuelle, et présentait un modèle de médias sociaux différent de celui popularisé plus tard par Twitter et Facebook. De plus, ce modèle de médias sociaux semblait attractif pour informer sur les lieux ignorés par les médias grand public. Ainsi, de nouveaux sites Web locaux ont adopté Indymedia comme nom de marque et ont été créés dans le monde entier, de Thunder Bay au Canada en passant par la Palestine. Il naissait presque un site Indymedia tous les dix jours pendant les deux premières années, menant à plus de 140 sites en 2004. Chaque site était maintenu par un collectif local qui à son tour s’engageait souvent dans d’autres formes de production médiatique comme la création vidéo, ou même s’engageait dans la création des premières formes de diffusion en direct d’une annonce via la location d’espace sur des lampadaires avec des modems prépayés. Les premiers sites Indymedia ont soit rapidement dérivé du logiciel d’origine, soit l’ont entièrement réécrit ; ce qui a conduit à une multiplicité de sites Indymedia incompatibles entre eux qui conservaient le même aspect et la même convivialité que l’Indymedia d’origine, mais qui étaient exécutés sur différentes bases de code, à partir du HTML statique produit par le logiciel Mir au logiciel dadaIMC piloté par PHP. Cependant, ces sites Indymedia ont tous été tissés ensemble de sorte que le site mondial Indymedia (&lt;em&gt;indymedia.org&lt;/em&gt;) a pu partager des mises à jour de statut à partir de sites géographiques (&lt;em&gt;indymedia.org.uk&lt;/em&gt; à &lt;em&gt;brasil.indymedia.org&lt;/em&gt;) en utilisant les premières normes IETF comme RSS 1.0 (RDF Site Summary)&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/012-A/#fn18&quot; id=&quot;fnref18&quot;&gt;18&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. Cette utilisation quotidienne du RSS pour des milliers d’articles d’actualité a été l’une des premières utilisations réelles du Web sémantique&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/012-A/#fn19&quot; id=&quot;fnref19&quot;&gt;19&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comme la publication était anonyme par défaut, Indymedia a été l’un des premiers sites à souffrir de la publication de discours de haine, de contenu néo-nazi et de soi-disant « fake news ». L’aspect le plus pertinent d’Indymedia concernant les débats actuels sur la censure et la modération de contenu sur les réseaux sociaux était le fait que chaque collectif local gérait et appliquait sa propre politique de modération de contenu. Ces politiques éditées publiquement permettaient à chaque collectif lié géographiquement de formuler des critères et des processus explicites pour la suppression de contenu, afin que des volontaires du collectif puissent supprimer le contenu non-autorisé à toute heure. Comme chaque site était géographiquement limité et idéologiquement motivé, les bénévoles étaient souvent assez efficaces pour effectuer une modération manuelle du contenu, rendant ainsi inutiles les algorithmes de modération du contenu. Les mises à jour du statut d’Indymedia étaient affichées de manière purement chronologique. Ainsi, les journalistes du mouvement tels que Brad Will qui proposait un journalisme de haute qualité, risquaient de disparaître dans divers messages de moindre qualité. Le collectif pouvait donc choisir de mettre à la une certaines mises à jour de statut en les partageant sur la page principale du site où elles survivraient aux mises à jour de statut éphémères de la publication ouverte sur le fil d’actualité Indymedia, telle que le montre la Figure 1.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Figure 2 : Une publicité pour TxtMob en 2004.
&lt;img src=&quot;https://automedias.org/assets/media/publications/012-Figure_2.png&quot; alt=&quot;Figure 2 : Une publicité pour TxtMob en 2004.&quot; class=&quot;color&quot; loading=&quot;lazy&quot; /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cependant, une vague de répression a rapidement frappé le mouvement altermondialiste, comme le déploiement de forces de police mobiles avec les vélos lors des manifestations organisées par Indymedia contre la Convention Nationale Républicaine de 2001 aux États-Unis. Les militants n’avaient plus besoin de diffuser leurs nouvelles, mais davantage de connaître la position précise des forces de polices et des arrestations massives dans les rues en temps quasi-réel. Malheureusement, le site Web traditionnel d’Indymedia ne pouvait répondre à ce besoin, car il était lié à un ordinateur de bureau ou à un ordinateur portable. Alors que l’une des dernières grandes manifestations du mouvement altermondialiste se profilait en 2004 à la Convention Nationale Démocrate de Boston, un étudiant du MIT appelé Tad Hirsch avait inventé – avec l’aide du mystérieux John Henry lié à The Institute of Applied Autonomy – une application de messagerie texte de groupe appelée « TxtMob » qui permettait la coordination des manifestations dans les rues via des messages texte diffusés en temps quasi-réel&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/012-A/#fn20&quot; id=&quot;fnref20&quot;&gt;20&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. Cela permettait aux gens non seulement de recevoir des messages des organisateurs de la manifestation, mais aussi de poser des questions à d’autres manifestants en utilisant des messages texte depuis leurs téléphones portables. Ceci permettait des prises de décision plus horizontale que l’organisation traditionnelle sur les messages texte tels qu’utilisés dans les manifestations passées. Cette technologie a été utilisé pour la première fois lors des manifestations contre la Convention Nationale Démocrate en juillet 2004 à Boston. Une publicité destinée aux militants pour les inciter à télécharger TxtMob est présentée en Figure 2.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;À l’approche des manifestations massives de la Convention Nationale Républicaine à New York en 2004, TxtMob a gagné 4 400 utilisateurs. L’un des principaux problèmes créés par l’augmentation du nombre d’utilisateurs était de permettre aux gens d’utiliser le service gratuitement pour envoyer et recevoir des messages texte. À l’époque, de nombreux opérateurs téléphoniques proposaient des services permettant de convertir gratuitement des SMS en e-mails. À l’approche des manifestations d’août, Nathan Freitas avait développé un logiciel Java qui communiquait avec un serveur central pour convertir en e-mail chaque message SMS reçu, qui l’envoyait ensuite à la passerelle d’une compagnie de téléphonie mobile pour ensuite être diffusé à l’ensemble du groupe sous forme de SMS. Cependant, si tous les messages texte étaient envoyés de manière centralisée, la société de téléphonie mobile avait la possibilité de fermer la passerelle pour stopper les spams. Par conséquent, les programmeurs d’Indymedia, Blaine Cook et Evan Henshaw-Plath, avaient installés une &lt;em&gt;applet&lt;/em&gt;, (un petit programme intégré dans une page Web) sur le site d’Indymedia qui se chargeait en arrière-plan, quand la fenêtre était restée ouverte. De cette manière, des centaines, voire des milliers d’ordinateurs ont été « détournés » pour envoyer gratuitement des SMS aux manifestants. Au final, TxtMob a fini par délivrer plus de 40 000 SMS par heure. Au cours des deux derniers jours de la manifestation, la compagnie de téléphone américaine T-mobile a fermé le système téléphonique lors de la manifestation contre la Convention Nationale Républicaine à New York pour désactiver le système TxtMob, qui devenait de plus en plus efficace ; plusieurs années avant que le président Moubarak fasse de même en Égypte.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La répression s’est poursuivie, alors que la soi-disant « guerre contre le terrorisme » provoquait des ravages sur le mouvement anti-mondialisation, qui s’est lentement mais sûrement transformé en un mouvement anti-guerre plus centralisé aux États-Unis. Dans des endroits allant de l’Italie au Royaume-Uni, les centres Indymedia sont devenus la cible principale des descentes de police et des saisies de serveurs, et le réseau est lentement devenu fantomatique dans les années 2010 ; le serveur principal du réseau lui-même finissant par devenir inactif. Les manifestants dans les nouveaux mouvements sociaux utilisèrent alors progressivement Twitter et Facebook au lieu d’Indymedia&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/012-A/#fn21&quot; id=&quot;fnref21&quot;&gt;21&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. Les programmeurs à l’origine de l’infrastructure technique d’Indymedia ont également quitté leurs fonctions. Certains maintiennent toujours le serveur de messagerie &lt;em&gt;riseup.net&lt;/em&gt;, qui est le plus grand fournisseur de messagerie à but non lucratif au monde. Cependant, deux des programmeurs radicaux derrière Indymedia et TxtMob - Blaine Cook et Evan Henshaw-Plath – ont ensuite créé Twitter dans la Silicon Valley&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/012-A/#fn22&quot; id=&quot;fnref22&quot;&gt;22&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Figure 3 : La première page publique pour « Twtter » (Twitter) en 2006.
&lt;img src=&quot;https://automedias.org/assets/media/publications/012-Figure_3.png&quot; alt=&quot;Figure 3 : La première page publique pour « Twtter » (Twitter) en 2006&quot; class=&quot;color&quot; loading=&quot;lazy&quot; /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h1&gt;3. Comment TxtMob est devenu Twitter&lt;/h1&gt;
&lt;p&gt;Alors que les manifestations s’éteignaient en 2004, Evan Henshaw-Plath et Gabriela Rodriguez ont été embauchés par Evan Williams comme premiers ingénieurs de la startup de podcast Odeo&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/012-A/#fn23&quot; id=&quot;fnref23&quot;&gt;23&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; qui rêvait de démocratiser l’accès aux médias d’une manière capitaliste plus traditionnelle qu’Indymedia. À l’époque, Williams était le seul investisseur providentiel. Il a également embauché Noah Glass, qui avait créé un service permettant de transformer un message vocal en un fichier audio hébergé sur un serveur Web&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/012-A/#fn24&quot; id=&quot;fnref24&quot;&gt;24&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. Evan Henshaw-Plath a commencé à travailler alors qu’il vivait dans sa camionnette, et Noah Glass travaillait dans des cafés. Il a également recruté le développeur anarchiste Blaine Cook, qui travaillait auparavant avec &lt;em&gt;tao.ca&lt;/em&gt; avant de rejoindre Indymedia. Gabriela Rodriguez a ensuite quitté Odeo en 2005, qui a alors recruté Jack Dorsey. Dorsey n’était pas actif dans Indymedia, mais sympathisant des militants. Il intégra Odeo après que l’entreprise échoua à recruter Moxie Marlinspike, qui créa plus tard l’application de messagerie cryptée Signal.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le travail s’est poursuivi à un rythme effréné par les militants pour exploiter les téléphones portables et les SMS dans le contexte des manifestations en 2005. Après que Tad Hirsch ait publié une version open source de TxtMob, une nouvelle version de TxtMob a été créée pour la grève des immigrants Mayday en 2005. Une fois la publication du site original d’Odeo à l’été 2005, Odeo a levé plus de 5 millions de dollars de financement. Apple ajoutant des podcasts à iTunes condamna le projet original d’Odeo ; ce qui conduit l’entreprise à prendre un nouveau tournant. La création d’iTunes par Apple a été imaginée pour dominer facilement le marché des podcasts, et ainsi anéantir les bénéfices potentiels d’Odeo. En janvier 2006, Blaine Cook, Evan Henshaw-Plath et Tad Hirsch ont présenté leur travail à la O’Reilly Media Emerging Telephony Conférence.&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/012-A/#fn25&quot; id=&quot;fnref25&quot;&gt;25&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; Evan Williams s’intéressa alors de plus en plus à la téléphonie et à TxtMob. Ainsi, lors d’un hackathon interne à l’entreprise en janvier 2006, la nouvelle version de TxtMob a été présentée par Blaine Cook et Evan Henshaw-Plath à Evan Williams, Jack Dorsey et le reste des employés de l’entreprise Odeo. Tout le monde chez Odeo s’est inscrit au hackathon et a utilisé TxtMob pendant une semaine. Puis il y a eu un débriefing et une critique axée sur la difficulté de s’inscrire et de trouver des groupes. Des alternatives commerciales à TxtMob ont également été présentées, comme &lt;em&gt;UPOC.com&lt;/em&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Alors que le service de podcasting d’Odeo pataugeait, Jack Dorsey, apparemment inspiré par TxtMob, a mis en avant l’idée de partager les mises à jour de statut. Jack Dorsey avait indépendamment développé une idée similaire en 2001, bien que les croquis originaux de Dorsey sur les mises à jour de statut n’impliquassent pas de SMS. Noah Glass, Florian Weber et Jack Dorsey ont ensuite commencé en février 2006 à travailler sur Twitter et ont créé une démonstration en mars 2006. L’écran de démonstration original illustré dans la Figure 3 montre l’influence d’Indymedia et de TxtMob. Travaillant toujours chez Odeo, Evan Henshaw-Plath est parti en mai 2006 pour rejoindre Yahoo! afin de travailler sur des services de géolocalisation appelés Fire Eagle. Bien que Twitter ait reçu une couverture favorable précoce de la part de magazines de start-ups tels que TechCrunch et une explosion d’utilisation au moment du tremblement de terre de San Francisco en août 2006, il n’avait encore que 5 000 utilisateurs en septembre 2006 (autant que TxtMob à son commencement). Twitter a ajouté l’API et l’intégration de la messagerie instantanée, lui permettant de s’attirer toutes les attentions lors de la conférence SXSW de 2007. Au fil du temps, la mise à jour du statut est devenue omniprésente&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/012-A/#fn26&quot; id=&quot;fnref26&quot;&gt;26&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;, devenant alors le principal protocole de partage des informations à travers le monde&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/012-A/#fn27&quot; id=&quot;fnref27&quot;&gt;27&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bien que Twitter soit considéré aujourd’hui comme une plate-forme monolithique centralisatrice, la première version de Twitter pouvait être contrôlée par un bot de discussion qui s’exécutait sur le standard de chat ouvert basé sur XMPP (Extensible Messaging and Presence Protocol). Dans la tradition d’Indymedia et d’autres sites de blogs, la première version de Twitter partage des mises à jour de statut telles que RSS (Really Simple Syndication). Blaine Cook, cofondateur d’Indymedia est finalement devenu l’architecte technique principal de Twitter, où il a travaillé sur la protection des utilisateurs via la création du standard IETF (Internet Engineering Task Force) OAuth (Web Authentication) afin que les utilisateurs n’aient pas besoin de faire confiance à Twitter pour garder la confidentialité de leurs mots de passe. Bien que l’objectif était de protéger les utilisateurs, l’effet d’OAuth transféra le pouvoir de Twitter au fournisseur d’identité préféré des utilisateurs eux-mêmes. À l’époque, on croyait naïvement que les utilisateurs hébergeraient leurs propres fournisseurs d’identité&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/012-A/#fn28&quot; id=&quot;fnref28&quot;&gt;28&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;, mais Google et Facebook devinrent les principaux fournisseurs d’identité pour la majorité des utilisateurs. Au cours de ses premières années, la philosophie open source d’Indymedia a prévalu sur Twitter, car toute l’infrastructure initiale était accessible à tous via des API&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/012-A/#fn29&quot; id=&quot;fnref29&quot;&gt;29&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. Cela a permis à Twitter d’externaliser une grande partie de son développement, y compris celui de l’apprentissage automatique aux développeurs d’applications et aux chercheurs, laissant Twitter rattraper quelque peu Facebook et Google.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L’origine de Twitter se situe à l’intersection des systèmes de répartition, du courrier électronique, de la messagerie vocale et de la vidéo, dans lesquels des éléments anciens, qui fonctionnaient, ont été reconfigurés pour composer un nouveau service. Cela a eu un double effet, augmentant à la fois le nombre des utilisateurs de Twitter grâce aux mises à jour de statut et aux messages texte et modifiant leurs rapports avec les positions géographiques des forces de l’ordre. Il n’est donc pas surprenant que le cas d’utilisation original d’Indymedia et de TxtMob, c’est-à-dire le partage des mises à jour de statut sur les manifestations et la position des forces de police, soit devenu le cas d’utilisation principal de Twitter dans le monde, notamment au moment où les manifestations du Printemps Arabe se déroulèrent sur la place Tahrir, en janvier 2011&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/012-A/#fn30&quot; id=&quot;fnref30&quot;&gt;30&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Twitter est devenu l’un des premiers usages mobiles de la communication, permettant non seulement aux gens ordinaires de partager des informations, mais aussi aux manifestants. Étant donné que les manifestants iront peut-être en prison s’ils ne connaissent pas la position de forces de police, les manifestants sont devenus parmi les premiers utilisateurs de Twitter. Twitter permet de communiquer efficacement et rapidement, sans coordination centrale, comme une nuée d’insectes pour éviter la police. A l’inverse, celle-ci se déplace toujours par des formes de pouvoir et de communication hiérarchiques plus anciennes et plus lentes. Cette utilisation de Twitter par les manifestants s’est aujourd’hui mondialisée, car elle a d’abord été utilisée par des manifestants aux États-Unis qui possédaient les premiers téléphones portables. Mais dès que les téléphones portables se sont répandus dans le monde arabe, il n’y avait alors plus de raison pour que les manifestants du Printemps Arabe et d’autres pays n’utilisent pas Twitter pour manifester.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La technologie façonne mais ne détermine pas les processus sociaux. Bien qu’elle ne détermine pas le changement, la technologie facilite le changement dans la mesure où les mouvements sociaux s’approprient la technologie. Il va de soi que la technologie n’est pas déterministe, et c’est une insulte aux révolutions du Printemps Arabe de 2011 que de les appeler « Révolutions Twitter ». Mais Twitter a néanmoins été plus utile que des plateformes telles que Google pour le développement de ces manifestations. Les cas d’utilisation originaux et même les valeurs d’Indymedia et de TxtMob ont été intégrés par leurs concepteurs dans les affordances fournies par Twitter. Il n’est donc pas surprenant qu’un vaste mouvement social comme le Printemps Arabe – sans rapport avec le mouvement anti-mondialisation construit par les prédécesseurs de Twitter – ait surgi et ait utilisé Twitter pour tenter de renverser des gouvernements.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cependant, le défi auquel est aujourd’hui confronté Twitter semble être son appropriation par les mouvements sociaux d’extrême droite, ainsi que par divers gouvernements, qui ont également découvert des affordances intéressantes fournies par Twitter. Cela a conduit Twitter à s’enfumer dans des débats sur la modération et la censure du contenu, en particulier après que Jack Dorsey ait définitivement banni Donald Trump de Twitter en 2020. À cet égard, bien que la technologie façonne ce qui est possible, un peu comme les règles de la physique, il convient de rappeler qu’à l’intérieur de l’espace du possible, il existe un certain nombre de politiques différentes. Ainsi, l’histoire de Twitter n’est finalement ni celle de la libération politique de l’humanité via la liberté d’information, ni celle de la récupération de la cybergauche par la Silicon Valley. Nous sommes plutôt confrontés à l’histoire trop humaine de l’entremêlement surprenant du social et de la technique, avec des mouvements sociaux créant de nouvelles technologies et exploitant la technologie existante pour leurs propres besoins, tandis que des startups obsédées par le capital-risque tentent d’universaliser cette technologie, en la mettant au service de ses investisseurs et de ses actionnaires, plutôt que de l’émancipation humaine.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au bout du compte, nous retrouvons la question sur les conséquences de la mise à jour du statut dans les mouvements sociaux : celles-ci peuvent-elles nous donner une certaine orientation pour résoudre les problèmes que Twitter, et les réseaux sociaux dans leur ensemble, infligent à l’humanité ? Le capital-risque lui-même finit par jouer le rôle de promulgateur involontaire de technologies construites par des radicaux entre les mains des masses, avec des conséquences que ni le capital-risque, ni les technologues radicaux, n’avaient prévues.&lt;/p&gt;
&lt;h1&gt;4. Conclusion&lt;/h1&gt;
&lt;p&gt;La technologie encode toujours des valeurs, et pas toujours les valeurs que leurs utilisateurs, voire que leurs concepteurs, croient encoder et manipuler. La technologie peut encoder les valeurs du capitalisme de surveillance ou elle peut encoder de nouvelles valeurs qui résistent à la récupération. Pourtant, les valeurs sont bien trop souvent floues : par exemple, quelles sont les valeurs de Twitter ? Les valeurs de Twitter sont-elles celles du capital-risque ? Ou reste-t-il un noyau radical dans la lignée d’Indymedia et de TxtMob ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bien que seule l’histoire puisse finalement juger Twitter, Twitter peut aussi apprendre des valeurs et des pratiques oubliées d’Indymedia. On peut notamment discuter de savoir si l’explicitation des valeurs des communautés peut conduire au contrôle des discours des communautés en ligne afin de contrer ou de limiter leur propagande. La nature décentralisée d’Indymedia semblait bien plus efficace que Twitter, car Indymedia provenait spécifiquement de communautés géographiquement ancrées avec leurs propres histoires localisées et leurs valeurs militantes. En effet, contrairement aux plateformes de médias sociaux telles que Twitter qui sont attachées à une idée Habermasienne mal conçue d’une plateforme universelle d’action communicative, Indymedia portait son idéologie politique sur sa manche : leur espace en ligne était fait pour les mouvements sociaux contre la mondialisation néolibérale, et seulement pour ces mouvements sociaux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L’exploitation de la technologie par les mouvements sociaux est un meilleur cadre pour comprendre la technologie qu’un défilé d’inventeurs de Gutenberg à Berners-Lee. Il existe de nombreuses histoires sur la façon dont les technologies ont entraîné des changements sur la forme du pouvoir à travers l’histoire via des mouvements sociaux habilitants. Si les mouvements sociaux naissent dans une matrice technologique, leurs capacités sont aussi amplifiées par des nouvelles technologies, comme ce fut le cas avec l’utilisation d’Indymedia par le mouvement altermondialiste et l’utilisation des mouvements Twitter de la place Tahrir à #occupy.&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/012-A/#fn31&quot; id=&quot;fnref31&quot;&gt;31&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; La fréquence temporelle des mouvements sociaux doit être appréhendée à un niveau historique plus large : par exemple, de nombreux travaux antérieurs ont documenté le développement technologique disrupteur de l’imprimerie dans les guerres paysannes qui ont finalement achevé la transition du féodalisme au capitalisme&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/012-A/#fn32&quot; id=&quot;fnref32&quot;&gt;32&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. Les contradictions s’approfondissent alors que l’impression des Bibles peut sembler avoir renforcé l’état théologique féodal, mais l’imprimerie a été rapidement renversée pour imprimer à la fois des Bibles vernaculaires et ensuite des pamphlets incendiaires prêchant la révolution anticapitaliste&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/012-A/#fn33&quot; id=&quot;fnref33&quot;&gt;33&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comme l’illustrent les salons littéraires français du XVIIIème siècle, l’utilisation de ces technologies est souvent d’abord lancée par de petits groupes avant de déclencher une révolution plus large&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/012-A/#fn34&quot; id=&quot;fnref34&quot;&gt;34&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. La République des lettres hérétique née de la massification de l’écrit a finalement conduit à la formation d’États-nations bourgeois modernes qui ont affecté presque toutes les couches de la société. Prenez par exemple les Comités de correspondance qui ont été l’épine dorsale de la révolution américaine : auraient-ils pu exister sans la diffusion de l’écriture ? Black Lives Matter aurait-il eu autant de succès sans les réseaux sociaux, étant donné que les meurtres des populations afro-américaines par la police aux États-Unis sont bien antérieurs aux réseaux sociaux ? Lentement mais sûrement, au fil du temps, la technologie de ce qui était autrefois une avant-garde révolutionnaire tombe entre les mains de plus en plus de personnes. Donc ce qui commence par être un petit groupe d’activistes utilisant TxtMob conduit finalement à des soulèvements sans chef dans le monde entier&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/012-A/#fn35&quot; id=&quot;fnref35&quot;&gt;35&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cela ne veut pas dire que l’utilisation de la technologie par les mouvements sociaux est nécessairement progressive. À l’ère moderne, le développement de la radio était crucial pour les mouvements sociaux réactionnaires tels que la montée du national-socialisme en Allemagne. Certains de ces exemples sont bien connus et ont fait l’objet d’un examen minutieux&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/012-A/#fn36&quot; id=&quot;fnref36&quot;&gt;36&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. Dialectiquement, la technologie crée toujours de nouveaux espaces pour la dissidence et la répression. À l’ère du numérique, l’utilisation des mises à jour de statut à des fins de propagande (terme plus précis pour « fake news ») et de surveillance démontre le danger répressif inhérent aux mises à jour de statut. L’échec apparent des mouvements sociaux alimentés par les médias sociaux, du mouvement anti-mondialisation au Printemps Arabe en passant par « #occupy, indique-t-il alors une faille inhérente à la technologie elle-même, comme le prétendent des militants de salon comme Morozov&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/012-A/#fn37&quot; id=&quot;fnref37&quot;&gt;37&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il est plus intelligent de se demander si ces mouvements sociaux médiatisés par le Web ont vraiment échoué. Ces mouvements sociaux ont tous en quelque sorte réussi à changer les termes des configurations culturelles de leur temps en faveur des opprimés. Bien que le mouvement altermondialiste est passé, sa critique de la mondialisation néolibérale est aujourd’hui largement acceptée, y compris par la droite. Occupy a conduit à une renaissance du socialisme radical aux États-Unis. Black Lives Matter a apporté un examen minutieux sans précédent des forces de police. Alors que l’Égypte est à nouveau sous la dictature, la Tunisie a eu des élections démocratiques plus longtemps, même si l’avenir est toujours incertain. Le temps de la révolution n’est peut-être tout simplement pas venue ; les mouvements sociaux précédents ont été comparés par Marx à une taupe qui s’enfouit profondément dans le sol et surprend l’histoire elle-même lorsqu’elle ressort par la tête : « Bien creusé, vieille taupe ! » S’il faut bien admettre que diffuser l’information ne suffit pas, ce n’est que le premier pas d’un combat. Ce dont les mouvements sociaux ont besoin, c’est de trouver une forme d’organisation capable de soutenir l’organisation de l’autonomie. La question est alors de savoir quels types de technologies peuvent permettre les types d’auto-organisation nécessaires ? Aussi importantes que soient les mises à jour de statut, elles ne sont précisément qu’une infime facette de ce dont un mouvement social a besoin. Un mouvement social qui réussit aura besoin de bien d’autres technologies : des technologies pour la délibération et pour le vote, pour la planification et pour le suivi économique, mais aussi pour inspirer la créativité et la science. Ce que nous pouvons apprendre de l’échec des mouvements sociaux coordonnés par Indymedia et Twitter, ce n’est pas que la démocratisation généralisée de la lecture et de l’écriture est vouée à l’échec, mais que la simple mise à jour du statut ne suffit pas, une conclusion qui est trop évidente. Alors que les mouvements sociaux continueront à créer de nouveaux outils et à utiliser les outils existants de manière imprévue, l’avenir de la technologie est encore en cours d’écriture.&lt;/p&gt;
&lt;section class=&quot;footnotes&quot;&gt;
&lt;ol class=&quot;footnotes-list&quot;&gt;
&lt;li id=&quot;fn1&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Comité Invisible. 2014. &lt;em&gt;A nos amis,&lt;/em&gt; La fabrique. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/012-A/#fnref1&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn2&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Wikipedia, &lt;em&gt;Le Comité Invisible&lt;/em&gt; : &lt;a href=&quot;https://fr.wikipedia.org/wiki/Comit%C3%A9_invisible&quot; target=&quot;_blank&quot;&gt;https://fr.wikipedia.org/wiki/Comit%C3%A9_invisible&lt;/a&gt; &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/012-A/#fnref2&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn3&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Tim Berners-Lee. 1999. &lt;em&gt;Weaving the Web: The original design and ultimate destiny of the World Wide Web by its inventor&lt;/em&gt;. Harper San Francisco. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/012-A/#fnref3&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn4&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Christina Ortner, Philip Sinner and Tanja Jadin. 2018. &lt;em&gt;The history of online social media&lt;/em&gt;. The SAGE handbook of web history, p.372-384. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/012-A/#fnref4&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn5&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Janet Abbate. 2000. &lt;em&gt;Inventing the internet&lt;/em&gt;. MIT Press. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/012-A/#fnref5&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn6&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Nick Bilton. 2014. &lt;em&gt;Hatching Twitter: A true story of money, power, friendship, and betrayal&lt;/em&gt;. Penguin. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/012-A/#fnref6&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn7&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Zeynep Tufekci. 2017. &lt;em&gt;Twitter and tear gas&lt;/em&gt;. Yale Press. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/012-A/#fnref7&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn8&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Nick Bilton. 2014. &lt;em&gt;Hatching Twitter: A true story of money, power, friendship, and betrayal&lt;/em&gt;. Penguin. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/012-A/#fnref8&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn9&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Tim Berners-Lee. 1999. &lt;em&gt;Weaving the Web: The original design and ultimate destiny of the World Wide Web by its inventor&lt;/em&gt;. Harper San Francisco. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/012-A/#fnref9&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn10&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Bielle Coleman. 2005. &lt;em&gt;Les temps d’Indymedia.&lt;/em&gt; Revue Multitudes n°2, p.41-48. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/012-A/#fnref10&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn11&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Todd Wolfson. 2012. &lt;em&gt;From the Zapatistas to Indymedia: Dialectics and orthodoxy in contemporary social movements&lt;/em&gt;. Communication, Culture &amp;amp; Critique n°5, 2, p.149-170. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/012-A/#fnref11&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn12&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Todd Wolfson. 2012. &lt;em&gt;From the Zapatistas to Indymedia: Dialectics and orthodoxy in contemporary social movements&lt;/em&gt;. Communication, Culture &amp;amp; Critique n°5, 2, p.149-170. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/012-A/#fnref12&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn13&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Jeffrey M Ayres. 2004. &lt;em&gt;Framing collective action against neoliberalism: The case of the anti-globalization movement.&lt;/em&gt; Journal of world-systems research (2004), p.11-34. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/012-A/#fnref13&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn14&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Victor W. Pickard. 2006. &lt;em&gt;Assessing the radical democracy of Indymedia: Discursive, technical, and institutional constructions.&lt;/em&gt; Critical Studies in Media Communication 23, 01, p.19-38. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/012-A/#fnref14&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn15&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Paul d’Armond. 2001. &lt;em&gt;Netwar in the emerald city: WTO protest strategy and tactics.&lt;/em&gt; Networks and netwars: The future of terror, crime, and militancy, p.201-238. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/012-A/#fnref15&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn16&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Victor W. Pickard. 2006. &lt;em&gt;Assessing the radical democracy of Indymedia: Discursive, technical, and institutional constructions&lt;/em&gt;. Médias, Culture et Société n°28, 3, p.315-336. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/012-A/#fnref16&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn17&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Paul d’Armond. 2001. &lt;em&gt;Netwar in the emerald city: WTO protest strategy and tactics.&lt;/em&gt; Networks and netwars: The future of terror, crime, and militancy, p.201-238. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/012-A/#fnref17&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn18&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Victor W. Pickard. 2006. &lt;em&gt;United yet autonomous: Indymedia and the struggle to sustain a radical democratic network.&lt;/em&gt; Media, Culture &amp;amp; Society, Volume 28, 3. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/012-A/#fnref18&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn19&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Tim Berners-Lee. 1999. &lt;em&gt;Weaving the Web: The original design and ultimate destiny of the World Wide Web by its inventor&lt;/em&gt;. Harper San Francisco. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/012-A/#fnref19&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn20&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Tad Hirsch and John Henry. 2005. &lt;em&gt;TXTmob: text messaging for protest swarms&lt;/em&gt;. In &lt;em&gt;CHI’05 extended abstracts on Human factors in computing systems&lt;/em&gt;. p.1455-1458. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/012-A/#fnref20&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn21&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Victor W. Pickard. 2006. &lt;em&gt;Assessing the radical democracy of Indymedia: Discursive, technical, and institutional constructions.&lt;/em&gt; Critical Studies in Media Communication 23, 01, p.9-38. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/012-A/#fnref21&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn22&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Nick Bilton. 2014. &lt;em&gt;Hatching Twitter: A true story of money, power, friendship, and betrayal&lt;/em&gt;. Penguin. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/012-A/#fnref22&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn23&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Janet Abbate. 2000. &lt;em&gt;Inventing the internet&lt;/em&gt;. MIT Press. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/012-A/#fnref23&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn24&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Nick Bilton. 2014. &lt;em&gt;Hatching Twitter: A true story of money, power, friendship, and betrayal&lt;/em&gt;. Penguin. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/012-A/#fnref24&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn25&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;&lt;a href=&quot;https://www.christine.net/2006/01/tad_hirsch.html&quot; target=&quot;_blank&quot;&gt;https://www.christine.net/2006/01/tad_hirsch.html&lt;/a&gt; &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/012-A/#fnref25&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn26&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Nick Bilton. 2014. &lt;em&gt;Hatching Twitter: A true story of money, power, friendship, and betrayal&lt;/em&gt;. Penguin. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/012-A/#fnref26&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn27&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Mengdie Hu, Shixia Liu, Furu Wei, Yingcai Wu, John Stasko et Kwan-Liu Ma. 2012. &lt;em&gt;Breaking news on twitter.&lt;/em&gt; In &lt;em&gt;Proceedings of the SIGCHI conference on human factors in computing systems&lt;/em&gt;. p.2751-2754. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/012-A/#fnref27&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn28&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Harry Halpin et Blaine Cook. 2012. &lt;em&gt;Federated identity as capabilities.&lt;/em&gt; In &lt;em&gt;Annual Privacy Forum. Springer&lt;/em&gt;. p.125-139. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/012-A/#fnref28&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn29&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Ignace Siles. 2013. &lt;em&gt;Inventing Twitter: An iterative approach to new media development&lt;/em&gt;. International Journal of Communication, p.23. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/012-A/#fnref29&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn30&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Zeynep Tufekci. 2017. &lt;em&gt;Twitter and tear gas&lt;/em&gt;. Yale Press. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/012-A/#fnref30&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn31&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Marc Tremayne. 2014. &lt;em&gt;Anatomy of protest in the digital era: A network analysis of Twitter and Occupy Wall Street&lt;/em&gt;. Social movement studies 13, 1, p.110-126. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/012-A/#fnref31&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn32&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Harold Adams Innis. 2007. &lt;em&gt;Empire and communications&lt;/em&gt;. Rowman and Littlefield. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/012-A/#fnref32&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn33&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Harold Adams Innis. 2007. &lt;em&gt;Empire and communications&lt;/em&gt;. Rowman and Littlefield. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/012-A/#fnref33&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn34&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Harold Adams Innis. 2007. &lt;em&gt;Empire and communications&lt;/em&gt;. Rowman and Littlefield. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/012-A/#fnref34&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn35&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Yannis Theocharis, Will Lowe, Jan W Van Deth and Gema García-Albacete. 2015. &lt;em&gt;Using Twitter to mobilize protest action: online mobilization patterns and action repertoires in the Occupy Wall Street, Indignados, and Aganaktismenoi movements&lt;/em&gt;. Information, Communication &amp;amp; Society, p.202-220. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/012-A/#fnref35&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn36&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Maja Adena, Ruben Enikolopov, Maria Petrova, Veronica Santarosa and Ekaterina Zhuravskaya. &lt;em&gt;Radio and the Rise of the Nazis in Prewar Germany&lt;/em&gt;. The Quarterly Journal of Economics 130, 4, p.1885-1939. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/012-A/#fnref36&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn37&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Evgueni Morozov. 2011. &lt;em&gt;The net delusion: How not to liberate the world&lt;/em&gt;. Penguin UK. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/012-A/#fnref37&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;/ol&gt;
&lt;/section&gt;
</content>
    </entry>
    <entry>
      <title>Le renouveau des médias alternatifs à l&#39;ère de Facebook
      </title>
      <link href="https://automedias.org/fr/publication/010-A/"/>
      <updated>2023-02-04T00:00:00Z</updated>
      <id>https://automedias.org/fr/publication/010-A/</id>
      <author>
        <name>Louison Suberbie</name>
      </author>      
      <content xml:lang="fr" type="html">&lt;h1&gt;Résumé&lt;/h1&gt;
&lt;p&gt;Cet article tente d’apporter un éclairage sur le processus de massification des automédias sur le réseau social numérique Facebook depuis 2011. A partir d’une enquête qualitative par entretien semis directifs et par des observations réalisées en ligne entre le mois de décembre 2020 et avril 2021, l’objectif est ici de revenir sur les évolutions de cette pratique, identifiée comme héritière du « néo-militantisme ». Nous nous intéresserons particulièrement à deux événements politiques majeurs ayant exercé une influence sur l’évolution des activités et discours des administrateurs de pages Facebook à caractère automédiatique. Le mouvement des Gilets Jaunes puis successivement les mobilisations contre les mesures sanitaires liées à l’épidémie de Covid 19, ont incité de nouveaux militants aux profils sociologiques variés, à s’emparer des réseaux sociaux numériques afin de proposer une information alternative, tout en assumant un engagement énonciatif à l’encontre des médias traditionnels et des représentants politiques. Il s’agit alors de comprendre d’une part pourquoi la plateforme Facebook a été investie par ces internautes militants en tant qu’outil sociotechnique favorable au développement d’automédias, mais également d’étudier la diversité des pratiques et discours qui se côtoient sur le réseau social numérique, en les resituant dans les contextes d’émergence de chacune de ces pages, afin de mettre en exergue leur pluralité, tant sur le plan politique que méthodologique.&lt;/p&gt;
&lt;hr /&gt;
&lt;p&gt;Le mouvement des Gilets Jaunes, qui a émergé de manière soudaine le 17 novembre 2018, a marqué un tournant dans le développement d’automédias&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/010-A/#fn1&quot; id=&quot;fnref1&quot;&gt;1&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; à caractère militant, sur les réseaux sociaux numériques et plus particulièrement sur Facebook. En effet, au cours de la dernière décennie, la plateforme s’est progressivement imposée comme un espace privilégié de diffusion pour des contenus alternatifs, parfois subversifs, à caractère politique, notamment en raison de sa grande popularité et des deux milliards d’adhérents qu’elle comptait en 2021.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces pages Facebook d’automédias, qui se développent massivement lors du mouvement Gilets Jaunes, rappellent en de nombreux aspects ce que Fabien Granjon nommait le « néo-militantisme » pour désigner le mode opératoire de militants, non affiliés à une organisation politique spécifique au cours des années 2000, qui utilisaient les outils socio-technologiques à leur disposition, afin d’offrir une visibilité à leurs causes. Les outils dont disposaient ces néo-militants étaient alors les listes de diffusion, les blogs et les sites internet qui : « &lt;em&gt;actualisent au mieux certaines des modalités d’engagement caractéristiques de la “nouvelle” critique sociale telle que la capacité des néo-militants à faire circuler l’information, à développer des liens, à entrer en relation avec d’autres militants et à s’engager dans d’autres projets&lt;/em&gt; »&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/010-A/#fn2&quot; id=&quot;fnref2&quot;&gt;2&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. Par ailleurs, ces automédias qui se développent sur Facebook se caractérisent également par le fait qu’ils concilient la production et la diffusion d’une information alternative et un engagement énonciatif à l’encontre des conglomérats de médias traditionnels, réinvestissant ainsi ce que Dominique Cardon et Fabien Granjon&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/010-A/#fn3&quot; id=&quot;fnref3&quot;&gt;3&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; nomment la critique « expressiviste ». Jusqu’à l’avènement des réseaux sociaux numériques, internet de manière générale et par conséquent les pratiques automédiatiques, restaient réservées aux usages d’une population fortement dotée en capitaux culturels et économiques&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/010-A/#fn4&quot; id=&quot;fnref4&quot;&gt;4&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. Les réseaux sociaux numériques, et particulièrement Facebook, ont alors permis la démocratisation de la pratique. Si des automédias « néo-militants », « expressivistes » semblent se développer massivement lors du mouvement des Gilets Jaunes, la pratique existe sur Facebook depuis plusieurs années déjà. Cependant, jusqu’alors, les automédias sur la plateforme étaient principalement administrés par des individus aux profils sociologiques similaires à ceux des néo-militants sur le web participatif, à savoir des internautes particulièrement politisés, qui revendiquent une proximité idéologique avec la gauche radicale, et détiennent, eux aussi, des capitaux culturels et scolaires fortement élevés. Ces premiers automédias sur Facebook, tels que &lt;em&gt;L’Insurrection&lt;/em&gt; et &lt;em&gt;l’Information révolutionnaire&lt;/em&gt;&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/010-A/#fn5&quot; id=&quot;fnref5&quot;&gt;5&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;, aux ambitions modestes, étaient héritiers des mouvements autonomes de la séquence politique 2011-2016 et des mobilisations contre les lois travail.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A travers cet article, nous proposons de décrypter le processus de massification et de démocratisation d’automédias néo-militants sur la plateforme Facebook. L’analyse des premières pages d’automédias émergées sur cette plateforme (I), nous permettra d’observer l’évolution majeure, opérée par les administrateurs de pages Facebook qui émergeront à l’issue du mouvement des Gilets Jaunes et de la mobilisation contre les mesures sanitaires, dans les discours et les pratiques de ces derniers. (II). Ces différents contextes d’émergence donnent des éclairages sur les raisons du succès et la manière dont la plateforme Facebook a été investie par ces internautes « néo-militants », en tant qu’outil sociotechnique favorable au développement d’automédias, malgré des politiques d’utilisation contraignantes (III). Nous tâcherons ainsi de mettre en exergue la pluralité de ces automédias néo-militants, tant sur le plan politique que méthodologique, qui amène à déconstruire une lecture réductionniste et négative de ces médias.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Méthodologie&lt;/strong&gt; :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cet article repose sur une enquête s’appuyant sur neuf entretiens semi-directifs, réalisés avec des administrateurs de pages Facebook automédiatiques. Au cours des entretiens, les thèmes abordés étaient le parcours militant des administrateurs, leur rapport aux médias traditionnels, les motivations à l’origine de la création de l’automédia, la manière dont celui-ci est administré et enfin leur rapport à la plateforme Facebook. Ces pages se distinguent par leur nombre d’abonnés, le contexte de leur création et leurs usages de la plateforme. Toutes ne proposent pas le même type de contenu (article, live, photographies, montage vidéo) et certains administrateurs sont les créateurs des contenus diffusés alors que d’autres sont de simples relayeurs d’informations. Deux pages créées lors de la séquence politique 2011-2016, comptabilisant chacune plusieurs centaines de milliers d’abonnés ont été contactées : &lt;em&gt;L’insurrection&lt;/em&gt; et &lt;em&gt;l’Information Révolutionnaire.&lt;/em&gt; C’est également le cas de cinq pages créées pendant le mouvement des Gilets Jaunes, dont trois comptant entre 50 000 et 100 000 abonnés : &lt;em&gt;Le Citoyen, L’informateur Indépendant, L’information Libérée&lt;/em&gt; ainsi que deux autres pages de moins de 20 000 abonnées : &lt;em&gt;L’information du Peuple&lt;/em&gt; et &lt;em&gt;Le média Libre.&lt;/em&gt; Enfin deux autres automédias créés pendant la crise sanitaire de Covid-19, comptabilisant moins de 20 000 abonnées ont également été contactées : &lt;em&gt;La véritable information&lt;/em&gt; et &lt;em&gt;Actualité Populaire&lt;/em&gt; (les noms des pages ont été anonymisés). Ce travail s’appuie également sur un journal de terrain rendant compte d’observations hebdomadaires en ligne, entre les mois de décembre 2020 et avril 2021 sur les pages évoquées, ainsi que sur trois autres identifiées comme exerçant une influence sur la sphère automédiatique. Dans ce journal de terrain 45 publications et leurs espaces de commentaires ont été archivés.&lt;/p&gt;
&lt;h1&gt;I. 2011-2018 : Une actualisation du « médiactivisme » à l’ère de Facebook&lt;/h1&gt;
&lt;p&gt;Une première génération des pages Facebook d’automédias néo-militants apparait en France entre 2011-2018. Au cours de cette période la pratique demeure embryonnaire, elle se limite à quelques cercles d’individus politisés revendiquant une appartenance idéologique à la gauche radicale. L’une des administratrices de la page &lt;em&gt;l’Insurrection&lt;/em&gt;, évoque ainsi l’ambition modeste des créateurs à l’origine de leur démarche :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;« &lt;em&gt;Cette page a tourné pendant des années on va dire avec 3 000 abonnés, rien de particulier, enfin pas de visées de devenir imposant ou massif, c’était vraiment de partager des liens, partager des réactions sur essentiellement l’actualité politique, économique et sociale mais voilà c’est resté une page avec une dimension modeste pendant des années.&lt;/em&gt; ».&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Comme nous l’avons mentionné en introduction, les administrateurs de ces premières pages ont, pour ceux rencontrés, une longue carrière militante et sont fortement dotés en termes de capitaux culturels et scolaires. Leur pratique automédiatique se caractérise par un usage récurrent de l’écrit. Ils publient régulièrement de longs articles ou tribunes, révélant certaines compétences rédactionnelles qui les rapprochent des journalistes de formation. L’administratrice précédemment citée, souligne dans son entretien les compétences dont disposaient antérieurement les membres de l’équipe qui alimentent aujourd’hui la page Facebook :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;« &lt;em&gt;On n’a pas la prétention à aucun moment d’être des journalistes professionnels. Enfin oui et non, parce que d’ailleurs parmi nous maintenant il y en a, des gens qui font partie de la communication technique, peut-être avec un diplôme de journalisme, moi-même je suis pigiste depuis deux ans, je suis pigiste pour des médias, évidemment des médias indépendants, mais voilà. Donc oui, on apprend sur le tas pour certains d’entre nous, mais pour d’autres on a déjà des compétences dès le départ quand même individuellement&lt;/em&gt; »&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Les dispositions culturelles de ces administrateurs de pages Facebook à caractère automédiatique et leur proximité avec les professions journalistiques, rappellent le constat dressé par Aurélie Aubert dans ses travaux sur les « journalistes citoyens »&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/010-A/#fn6&quot; id=&quot;fnref6&quot;&gt;6&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;, qui remarquait également de telles dispositions chez les journalistes amateurs présents sur le web participatif. L’apparition de ces pages d’automédias, que l’on peut qualifier de précurseurs sur Facebook, semble dès lors être héritière de la blogosphère « médiactiviste »&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/010-A/#fn7&quot; id=&quot;fnref7&quot;&gt;7&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;, étudiée par Dominique Cardon et Fabien Granjon, en raison des caractéristiques sociodémographiques des administrateurs d’une part, mais aussi de leur engagement à l’encontre les médias traditionnels. En effet, ces derniers reprennent volontiers les discours des tenants de la « critique expressiviste »&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/010-A/#fn8&quot; id=&quot;fnref8&quot;&gt;8&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; dénonçant la partialité du système médiatique traditionnel et déclarent tenter d’imposer certaines problématiques à l’agenda médiatique, en relayant des informations qui seraient occultées par les médias qualifiés de &lt;em&gt;mainstream,&lt;/em&gt; comme le raconte l’une d’entre eux :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;« Les médias ont des lignes éditoriales. Ils vont avoir des conférences de rédac où ils vont décider de traiter tel ou tel sujet. Et puis tel ou tel sujet. Finalement ça passe à la trappe parce que c’est pas officiel. Alors que nous, ou bien d’autres pages, on trouve que symboliquement c’est hyper important. Et pour le coup quand on en parle, ça oblige aussi les médias&lt;/em&gt; [traditionnels] &lt;em&gt;à s’en saisir ».&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Leur activité s’inscrit également dans une démarche militante et leurs publications concernent principalement l’actualité politique et plus particulièrement celle des mouvements sociaux. Ces administrateurs d’automédias revendiquent par ailleurs une proximité idéologique avec des courants politiques de la gauche radicale, qui fait écho, là encore, aux internautes « néo-militants » tenants de la critique « expressivistes », sur le web participatif. Un administrateur de la page Facebook &lt;em&gt;l’Information Révolutionnaire&lt;/em&gt; déclarait ainsi :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;« &lt;em&gt;On peut soutenir, entre guillemets, des actions dites radicales. Mais voilà la radicalité peut être prise justement comme péjorative, c’est un terme qui est éminemment péjoratif quand il vient des mainstream. Mais quand on voit des orgas écolos comme Attac organiser des choses à la Défense, nous ça nous semble refléter cette radicalité. C’est-à-dire que ce sont des actions qui vont un peu plus loin, mais pour nous c’est ça être radical&lt;/em&gt; ».&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Cet engagement des administrateurs ne se caractérise pas seulement par des prises de position dans les contenus partagés, mais également parfois par une implication directe dans des activités militantes. Ce fut notamment le cas pour certains d’entre eux lorsque le mouvement des Gilets Jaunes a émergé, comme l’explique cet administrateur :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;« &lt;em&gt;Une décision est prise par le fondateur de la page de coorganiser un événement Facebook en lien avec le collectif Adama et d’autres, mais notamment le collectif Adama. Alors je sais plus, la première manifestation je crois que c’est l’acte 3, la première manifestation qui se disait anti-raciste essentiellement… anti-violences policières et antiraciste, donc notre page s’associe à cet événement.&lt;/em&gt; »&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Cette prise de position dans les mouvements sociaux et leur proximité avec les milieux militants progressistes se traduit également par un soutien aux organisations syndicales, qui comme nous le verrons par la suite, les distingue des automédias qui se développent au cours du mouvement des Gilets Jaunes. L’un de ces administrateurs déclare :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;« &lt;em&gt;Quand il y a une loi comme Sécurité Globale et que les syndicats appellent à manifester, on suit les syndicats. En tout cas on les soutient, on pousse au maximum.&lt;/em&gt; »&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;L’émergence d’automédias sur Facebook semble ainsi apparaitre comme une actualisation de pratiques et de discours héritiers du « néo-militantisme » et de la « critique expressiviste » - qui existait sur le web participatif - vers de nouveaux espaces numériques que sont les réseaux sociaux. Un administrateur de &lt;em&gt;l’Information Révolutionnaire&lt;/em&gt; exprimait ainsi se considérer comme pionnier, puisque celui-ci raconte avoir saisi très tôt, dès 2011, l’opportunité que représentaient les réseaux sociaux numériques et les possibilités qu’offraient ces outils sociaux-technologiques pour le mouvement social, alors que d’autres médias alternatifs en ligne ont longtemps refusé de s’exporter vers ces nouveaux espaces digitaux :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;« &lt;em&gt;Nous ne regrettons pas d’avoir utilisé la puissance et la viralité des réseaux sociaux à une époque où ceux-ci étaient encore boudés par la grande majorité des milieux militants. Cela nous a permis de toucher énormément de personnes qui n’auraient jamais eu accès à de tels contenus.&lt;/em&gt; ».&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Les premières pages Facebook automédiatiques, qui émergent sur le réseau social numérique à partir de 2011, semblent ainsi être les héritières du « médiactivisme » développé quelques années auparavant sur la blogosphère néo-militante. En s’exportant sur Facebook, la pratique automédiatique demeure, à ses prémices, réservée à quelques militants politisés et dotés de capitaux culturels mais ouvre cependant de nouvelles perspectives pour la médiatisation alternative des mouvements sociaux à venir.&lt;/p&gt;
&lt;h1&gt;II. Le mouvement des Gilets Jaunes et la crise sanitaire de la covid-19 : un second souffle dans le développement des pratiques automédiatiques sur Facebook&lt;/h1&gt;
&lt;p&gt;Au cours du mouvement des Gilets Jaunes, les pratiques automédiatiques sur Facebook se développent de manière exponentielle. L’une des raisons de ce développement soudain réside tout d’abord dans la multitude de vidéos prises par les manifestants, surpris et parfois choqués par la violence de la répression policière dont ils font l’objet lors des manifestations. Pour une grande partie d’entre eux, primo-manifestants, comme l’a montré une enquête du Collectif d’Enquête sur les Gilets Jaunes&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/010-A/#fn9&quot; id=&quot;fnref9&quot;&gt;9&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;, l’usage de la violence par les forces de l’ordre apparait totalement incompréhensible. C’est notamment ce que décrit l’administrateur de la page &lt;em&gt;Le Citoyen,&lt;/em&gt; investi dans le mouvement des Gilets Jaunes, qui a commencé à filmer le déroulé des manifestations auxquelles il participait, à l’issue d’une première expérience violente :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;« &lt;em&gt;Je me souviens de la première fois où j’ai respiré du gaz lacrymogène, je me suis bêtement approché de la lacrymo sans savoir ce que c’était et je me suis fait mais déchirer les poumons. Et j’ai passé plusieurs jours comme ça. Et je me suis dit mais putain ! En fait c’est grave cette violence qu’ils envoient sur les gens et tout ! Et du coup j’ai filmé, réflexe, je filme. Je veux garder une trace de ce truc-là&lt;/em&gt; ».&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Si pour certains c’est le sentiment d’injustice qui semble être à l’origine de leur démarche, pour d’autres il s’agit aussi d’une mesure pour se protéger eux-mêmes, ainsi que l’ensemble des manifestants, comme l’explique un administrateur de la page &lt;em&gt;L’Informateur Indépendant&lt;/em&gt; :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;« &lt;em&gt;Se couvrir aussi c’est très important. Parce que quand tu filmes tout et que toi tu es dans la légalité, et que tu as un policier qui démarre sur toi, judiciairement même avec une vidéo ils arrivent à dire que c’est quand même de ta faute. T’imagines bien que si c’est pas filmé on est foutu. Et c’est aussi un moyen de pression contre les policiers pour leur dire “Attention ne faites pas n’importe quoi”&lt;/em&gt; ».&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Par ailleurs, le traitement médiatique particulièrement défavorable aux manifestants comme l’a montré Jean-Louis Siroux&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/010-A/#fn10&quot; id=&quot;fnref10&quot;&gt;10&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;, est également perçu comme « mensonger et stigmatisant » par les militants. Il apparait alors nécessaire pour ces derniers de rétablir leur vérité sur le déroulement des événements mais aussi sur les motifs de leur mobilisation. C’est ce que souligne l’une des administratrices de &lt;em&gt;L’information Libérée,&lt;/em&gt; qui dit avoir été particulièrement choquée de la couverture médiatique biaisée d’une manifestation à laquelle elle avait participé :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;« &lt;em&gt;Quand je suis rentrée à mon hôtel, j’ai vu les infos. Et j’ai vu qu’on disait qu’il y avait 1000 /2000 vilains petits canards en noir qui avaient tout explosé dans Paris, que c’était quasiment la guerre. Et ça n’avait rien à voir avec ce que j’avais pu vivre de cette journée-là. Du coup je me suis dit, j’ai pas du voir les bonnes infos, j’ai regardé ailleurs, j’ai changé de chaine, c’était la même chose sur les autres médias. Donc bah là je me suis dit il y a un gros problème&lt;/em&gt; ».&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Un nombre important d’automédias développés par des militants Gilets Jaunes apparaissent alors au cours du mouvement. Pour certains enquêtés, leurs caractéristiques socio-démographiques se distinguent des administrateurs évoqués en première partie, issus de milieux modestes et moins dotés en termes de capitaux scolaires. Ils privilégient davantage les formats visuels (photo, vidéo, live) aux formats écrits, comme l’observait Dominique Pasquier sur les usages d’internet, et notamment de Facebook, par des individus issus de familles modestes&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/010-A/#fn11&quot; id=&quot;fnref11&quot;&gt;11&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. Par ailleurs, ces formats répondent davantage à la demande de transparence portée par les militants du mouvement, notamment le &lt;em&gt;live&lt;/em&gt; lors des manifestations, qui offre la possibilité aux administrateurs de s’adresser directement à leur communauté pour proposer leur interprétation de l’actualité, en contournant ainsi les réseaux médiatiques traditionnels.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le mouvement des Gilets Jaunes a également pour effet de modifier considérablement l’activité des pages pionnières d’automédias sur Facebook. La violence - physique lors des manifestations et symbolique sur les plateaux de télévision - subie par les manifestants, accroit une demande importante chez les Gilets Jaunes d’informations alternatives. Les pages pionnières, dont l’existence et la renommée sont antérieures au mouvement, s’imposent dès lors comme des références. Leur nombre d’abonnés croit considérablement en l’espace de quelques jours, comme l’indique l’administratrice de &lt;em&gt;l’Insurrection&lt;/em&gt; :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;« &lt;em&gt;A l’époque&lt;/em&gt; [le 17 novembre 2018] &lt;em&gt;je n’y suis pas encore&lt;/em&gt; [membre de l’équipe d’administrateur]&lt;em&gt;, j’arrive quelques semaines après, avec 2 000 personnes par jour. C’est vraiment un truc énorme, qui montre bien aussi qu’il y avait ce besoin. C’était une nécessité qu’il y ait ce positionnement clairement contre les discriminations. Enfin c’était complétement relié à la question des Gilets Jaunes, mais la place n’était pas vraiment prise en quelques sorte. Mais c’est à ce moment-là que les choses évoluent dans ce sens-là et là bon bah ça n’a jamais cessé, c’était exponentiel&lt;/em&gt; ».&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Les militants Gilets Jaunes qui souhaitent développer leur automédia s’inspirent directement de ces pages pionnières, comme le traduisent les propos d’un administrateur néophyte qui exprime son admiration pour une page emblématique : « &lt;em&gt;L’Insurrection, on va dire que c’est mon exemple en fait, c’est mon exemple parce que c’est une bonne page qui font des bons trucs&lt;/em&gt; ». Plusieurs enquêtés ayant créé leur page à partir du mouvement des Gilets Jaunes décrivent un processus, qu’on pourrait qualifier de parrainage, entre des pages plus influentes et plus anciennes, avec de nouveaux administrateurs, afin de les accompagner dans le développement de leur automédia. L’administrateur de &lt;em&gt;L’Information Libérée,&lt;/em&gt; [automédia nouvellement créé au moment de l’enquête] indique ainsi : « &lt;em&gt;En fait j’ai eu beaucoup de conseils des grands…des grosses personnes, sur des grosses pages, qui m’ont donné beaucoup de conseils&lt;/em&gt; ». Des groupes de conversations privés entre administrateurs ont également été créés, sur lesquels l’ensemble des producteurs d’images peuvent partager, aux administrateurs d’autres pages, les contenus filmés lors des manifestations.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette influence des pages plus anciennes demeure cependant relative puisque les administrateurs Gilets Jaunes revendiquent un « apolitisme » strict - qui doit être entendu au sens où ils refusent tout positionnement dans un clivage politique traditionnel gauche/droite - à la différence de pages plus anciennes, comme nous l’avons évoqué précédemment. Cependant, les automédias Gilets jaunes, ne s’interdisent pas &lt;em&gt;a priori&lt;/em&gt; de diffuser certaines informations au nom d’un non-parti-pris idéologique préalable, ce qui les conduit à développer un engagement énonciatif original, détaché de tout positionnement idéologique, laissant ainsi place à tous les discours « radicaux », qu’ils soient de gauche radicale comme d’extrême droite, occasionnant parfois des contradictions et prêtant le flanc à des accusations de « confusionnisme ». Derrière ces accusations, c’est bien la frontière entre amateurs et professionnels qui est mise en jeu, par des processus d’étiquetage croisés qui visent, de part et d’autre, à délégitimer la forme médiatique concurrente.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au cours du mouvement, parfois avec le soutien d’administrateurs de pages plus anciennes, un apprentissage des savoir-faire et une réappropriation critique des techniques journalistiques s’est progressivement opérée chez certains administrateurs de pages automédiatiques. Une partie des administrateurs se sont ainsi semi-professionnalisés. Les formats des contenus partagés se sont diversifiés, des investissements ont été réalisés afin de se doter d’outils permettant de produire des contenus plus qualitatifs lors des manifestations et plusieurs d’entre eux ont également entrepris des démarches pour obtenir des cartes de presse. L’un d’entre eux, administrateur de la page &lt;em&gt;Le Citoyen,&lt;/em&gt; déclare par exemple travailler en partenariat avec une agence de presse afin de pouvoir vivre de son activité à plein temps :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;« &lt;em&gt;Je travaille avec une agence de presse qui s’appelle Presse Libre. Et en fait c’est un mec, ça fait 30 ans qu’il fait ça il est sur tous les terrains. Il va récupérer beaucoup d’info et il vend des images sur toutes les chaines que tu connais.&lt;/em&gt; […] &lt;em&gt;C’est aussi pour une question de sécurité quand tu bosses. C’est très compliqué de faire ce travail quand tu n’as pas ce statut et tout, donc il m’a tout simplement donné la carte en fait. Il n’y a pas eu de contrepartie ou de, entre guillemets, : « je travaille pour toi ». C’est un vrai échange aujourd’hui, moi je fais mon contenu et il n’est pas derrière moi pour me dire « est-ce que tu fais ci ou est-ce que tu fais ça ?&lt;/em&gt; […] &lt;em&gt;Il y a une vraie reconnaissance de la valeur de ce contenu-là tu vois je le pense vraiment… vraiment et puis à mon avis ça va de plus en plus s’accentuer. Et tu vois ce mec là il est vraiment au carrefour entre le mainstream et les mecs du terrain comme moi qui proposent un contenu vraiment purement alternatif quoi&lt;/em&gt;. »&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;De manière analogue au mouvement des Gilets Jaunes, la crise sanitaire insuffle une seconde dynamique sur Facebook de création de pages automédiatiques par des individus aux caractéristiques sociologiques similaires à ceux des administrateurs Gilets Jaunes. En effet, après l’essoufflement relatif de la mobilisation des Gilets Jaunes au début de la crise sanitaire, la perspective d’un second confinement faisant suite aux multiples contradictions dans la communication gouvernementale sur la gestion de l’épidémie, accentue la crise de la représentation et la défiance envers l’information produite par les médias traditionnels. A partir de la fin de l’été 2020, l’épidémie de Covid-19 devient un sujet particulièrement abordé par les automédias sur Facebook. On voit alors émerger de nouvelles pages reprenant les discours et les pratiques des précédentes tout en revendiquant un « apolitisme Gilet Jaune ». En effet, lorsque l’hypothèse d’une seconde vague de contamination se dessine, après un été passé sans réelles mesures sanitaires, cette perspective fait ressurgir les multiples scandales qui mettent en cause la gestion de la crise sanitaire par le gouvernement lors du premier confinement. La pénurie de masques et de respirateurs ayant rendu le travail des soignants particulièrement difficile, les débats éthiques imposés dans l’urgence à une société qui n’y était pas préparée, l’isolement des personnes en fin de vie, ou encore de l’impossibilité pour les familles d’assister à la crémation de leurs proches, réveillent les différents traumatismes du premier confinement et attisent sur les espaces socio numériques une vague de contestation et de défiance envers le gouvernement.&lt;/p&gt;
&lt;h1&gt;III. Facebook, une plateforme « idéale » malgré des politiques d’utilisations contraignantes&lt;/h1&gt;
&lt;p&gt;Pour une majorité des administrateurs rencontrés, le choix de la plateforme Facebook comme hébergeur de leur automédia semble s’être imposé comme une évidence. La première raison évoquée par ces derniers est souvent la popularité du réseau social numérique qui permet d’espérer atteindre une audience importante, comme l’exprime l’un des administrateurs de l’automédia &lt;em&gt;Actualité populaire&lt;/em&gt; :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;« &lt;em&gt;Se priver de ça aussi c’est dommage je pense, vraiment, parce que Facebook ça reste le réseau social sur lequel il y a le plus de monde sur la planète. Donc dire aujourd’hui je vais quitter Facebook c’est se priver de trois milliards de personnes quand même. C’est vrai que oui on peut critiquer la plateforme ça n’empêche que…&lt;/em&gt; »&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Cette popularité de la plateforme apparaît d’autant plus importante que le public ciblé par ces automédias semble être particulièrement présent sur Facebook à la différence des autres réseaux-sociaux numérique, comme le remarque l’administrateur du &lt;em&gt;Citoyen&lt;/em&gt; :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;« &lt;em&gt;Je me souviens quand j’ai lancé le truc et que je voyais les gens sur le terrain&lt;/em&gt; [en manifestation]&lt;em&gt;, c’était quasiment que des gens qui étaient sur Facebook. C’était pas des gens qui regardaient des vidéos sur YouTube tu vois, c’est vraiment un profil de personne qui avait son petit profil Facebook et qui s’est rendu compte qu’il pouvait aller chercher des infos autrement et qui est parti les chercher là-dessus&lt;/em&gt; ».&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Dominique Pasquier, montrait effectivement dans ses écrits la centralité de Facebook dans l’entretien des réseaux d’interconnaissance chez les classes populaires, et l’émergence d’un registre normatif de communication sur la plateforme&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/010-A/#fn12&quot; id=&quot;fnref12&quot;&gt;12&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;, notamment à propos de la manière dont les individus expriment leurs opinions politiques. Par ailleurs, l’interface de l’outil et les fonctionnalités qu’il offre semble parfaitement correspondre aux besoins des automédias militants, comme le rapporte ce même enquêté : « &lt;em&gt;Sur Facebook, en même temps tu peux mettre des vidéos, en même temps tu peux mettre du texte, il y a ce côté un peu hybride tu vois, qui fait qu’il y a un peu du Twitter et du YouTube, on est un peu sur un entre deux avec Facebook&lt;/em&gt; ». On peut également ajouter à la liste des formats diffusables sur Facebook, le &lt;em&gt;live&lt;/em&gt; qui, comme nous l’avons mentionné, s’est largement développé pendant le mouvement des Gilets Jaunes. De plus, la plateforme offre la possibilité aux abonnés d’interagir avec les administrateurs via les espaces de commentaires et les messageries instantanées. Ceci permet aux administrateurs de recourir au &lt;em&gt;crowdsourcing,&lt;/em&gt; méthode qui répond parfaitement à la demande d’horizontalité et à la démarche participative recherchée par les administrateurs comme par les abonnés, qui se tutoient et s’invectivent régulièrement par leurs prénoms.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Enfin, la gratuité de l’outil vient également s’ajouter aux avantages de Facebook énoncés par les administrateurs, pour qui la question du financement est étroitement liée à celle de leur indépendance tant revendiquée et garante de leur légitimité, comme le rappelle un administrateur : « &lt;em&gt;Pourquoi Facebook ? Parce que c’était la plateforme qui nous permettait de se développer, en tout cas d’avoir une entrée en matière, c’est gratuit et jusqu’à il n’y a encore pas très longtemps on était relativement libre de nos publications&lt;/em&gt;. ».&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lorsque ce dernier évoque leur liberté de publication comme étant désormais relative, il fait référence au durcissement des politiques d’utilisation de la plateforme survenu au cours de ces dernières années. L’actualisation des politiques d’utilisation est particulièrement contraignante pour les automédias qui diffusent des contenus à caractère politique et militant. Romain Badouard&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/010-A/#fn13&quot; id=&quot;fnref13&quot;&gt;13&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;, à partir de ses travaux sur algorithmes des réseaux sociaux numériques, notamment ceux de Facebook, explique que certaines pages ou contenus sont désormais relégués par les plateformes, de manière arbitraire et souvent opaque, dans des « zones grises », qui limitent fortement leur visibilité, sans pour autant bloquer les publications en question. L’un des administrateurs résume cette mesure avec la formule suivante : « &lt;em&gt;On ne nous dit pas “taisez-vous” mais par contre on nous dit “ne parlez pas trop fort”&lt;/em&gt; ».&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette évolution de l’outil a alors remis en cause la centralité de Facebook pour les créateurs d’automédias et suscité des débats entre administrateurs sur le choix de se diriger ou non vers d’autres plateformes, pouvant être perçues comme moins contraignantes en termes de politiques d’utilisations, telles que le réseau social russe VK, ou encore les plateformes Mastodon et Télégram. Cependant, pour une majorité d’entre eux, en dépit des nombreuses restrictions Facebook demeure une plateforme incontournable pour les automédias néo-militants.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;##Conclusion&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La massification des pages Facebook d’automédias « néo-militants », « expressivistes » semble ainsi être le fruit d’un processus socio-historique qui trouve son origine dans le web participatif et la blogosphère. Ces discours se sont exportés sur Facebook en raison de la popularité de la plateforme, de la visibilité qu’elle offre aux administrateurs ainsi que des fonctionnalités de son interface. Facebook permet alors à ces derniers d’interagir avec les abonnés mais aussi de partager une grande diversité de formats, répondant aux exigences de transparence et d’horizontalité prônées par les militants Gilets Jaunes. Le mouvement social des Gilet Jaunes, puis la crise sanitaire de la Covid-19, ont successivement fait émerger une multitude de nouveaux acteurs, avec des caractéristiques sociodémographiques différentes, qui se sont emparés de ces discours et ont contribué à les faire évoluer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ainsi, la critique « expressiviste » dans sa forme la plus populaire sur Facebook, apparait comme désormais « apolitique » bien qu’elle laisse parfois observer une certaine complaisance avec des discours radicaux. La radicalité est devenue un moyen d’expression normalisé sur ces espaces.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cependant, si cette forme d’expression semble parfois entretenue sur ces pages Facebook, il est important de rappeler qu’elle n’est pas la conséquence de l’outil sociotechnique, mais que Facebook est un prolongement digital de l’espace social où s’exprime la radicalité d’une population, engendrée par le mépris de la classe politique et du système médiatique. Jen Schradie rappelait à ce propose « &lt;em&gt;The ‘gilets jaunes’ movement is not a Facebook revolution&lt;/em&gt; » [le mouvement des Gilets Jaunes n’est pas une révolution par Facebook], mais simplement un canal de communication, comme la radio en fut un pour la Résistance Française, ou encore comme le courrier en fut un autre lors la Révolution de 1789&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/010-A/#fn14&quot; id=&quot;fnref14&quot;&gt;14&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. Il nous semble toutefois nécessaire de conclure en rappelant que les accusations de « réseau de désinformation », si ce n’est de « réseau complotiste », dont sont parfois les cibles les administrateurs des pages automédiatiques sur Facebook, sans prendre en considération la dimension politique de ces discours, ne permet certainement pas de comprendre la diversité des activités, des objectifs et des rigueurs avec lesquelles sont développés et entretenus ces médias.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Par ailleurs, ce réductionnisme légitime une censure arbitraire et systématique des plateformes, contreproductive car accentuant les effets de défiance du fait de son injustice et de son opacité, et donnant du crédit à toutes les théories, parfois conspirationnistes, qui ne peuvent être déconstruites sans transparence ni dialogue.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au regard de ces conclusions, la massification des médias alternatifs sur les réseaux sociaux numériques semble dès lors pouvoir être interprétée comme un appel à la considération d’une population délaissée par la classe politique et occultée par le paysage médiatique, une revendication d’un droit à la vérité, en somme, en un acte politique citoyen.&lt;/p&gt;
&lt;section class=&quot;footnotes&quot;&gt;
&lt;ol class=&quot;footnotes-list&quot;&gt;
&lt;li id=&quot;fn1&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Les administrateurs d’automédias sont définis par Laurent Thiong Kay comme : &lt;em&gt;« des créateurs de contenus et des informateurs capables de filmer puis médiatiser en direct ou presque les événements de la contestation sociale et politique. Dans cette optique, pour toucher les publics militants qui sont leurs cibles premières, ils peuvent créer des comptes sur YouTube, voire des « Groupes » et « Pages » sur Facebook, qui fonctionnent comme les supports numériques de leurs productions audiovisuelles, puis comme d’éventuels espaces pour la construction de l’action collective » (p.107)&lt;/em&gt;. Thiong-Kay, L. (2020). L’automédia, objet de luttes symboliques et figure controversée. Le cas de la médiatisation de la lutte contre le barrage de Sivens (2012-2015). &lt;em&gt;Le Temps des médias&lt;/em&gt;, 35, 105-120. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/010-A/#fnref1&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn2&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Granjon, F. (2003). Les militants-internautes. Passeurs, filtreurs et interprètes. &lt;em&gt;Communication. Information médias théories pratiques&lt;/em&gt;, Vol. 22/1, 11-32. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/010-A/#fnref2&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn3&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Cardon, D., Granjon, F. (2013). &lt;em&gt;Médiactivistes&lt;/em&gt;. Paris : Presses de Sciences Po. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/010-A/#fnref3&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn4&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Cardon, D. (2010). &lt;em&gt;La démocratie Internet : Promesses et limites&lt;/em&gt;. Paris, Seuil. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/010-A/#fnref4&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn5&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Les noms des automédias cités ont été anonymisés, une description de ces derniers se situe dans l’encadré méthodologique. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/010-A/#fnref5&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn6&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Aubert, A. (2009). Le paradoxe du journalisme participatif. &lt;em&gt;Terrains travaux&lt;/em&gt;, n° 15(1), 171-190. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/010-A/#fnref6&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn7&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Les sociologues définissent le terme de « médiactivisme » comme étant des : &lt;em&gt;« mobilisations sociales progressistes qui orientent leur action collective vers la critique des médias dominants et/ou la mise en œuvre de dispositifs alternatifs de production d’information.&lt;/em&gt; » (p.8) Cardon, D. &amp;amp; Granjon, F. (2013), &lt;em&gt;op.cit.&lt;/em&gt; &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/010-A/#fnref7&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn8&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;La critique « expressiviste » est définie de la manière suivante : « &lt;em&gt;la critique expressiviste dénonce quant à elle la réduction de la couverture des événements par les médias centraux aux seules activités des acteurs dominants, elle revendique alors un élargissement des droits d’expression des personnes en proposant des dispositifs de prise de parole ouverts qui doivent leur permettre de s’affranchir des contraintes imposées par les formats médiatiques professionnels.&lt;/em&gt; » (p.11) Cardon, D., Granjon, F. (2013), &lt;em&gt;op.cit&lt;/em&gt;. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/010-A/#fnref8&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn9&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;&lt;em&gt;Pour beaucoup d’enquêté.e.s, les Gilets jaunes constituent la première expérience au sein d’un mouvement social. C’est le cas de 46 % des personnes répondant sur les ronds-points, contre 29 % dans les manifestations qui sont plus fréquemment investies par des individus plus expérimentés. (p.883)&lt;/em&gt; Les Gilets jaunes, C., Bedock, C., Bendali, Z., Bernard de Raymond, A., Beurier, A., Blavier, P. &amp;amp; Walker, É. (2019). Enquêter in situ par questionnaire sur une mobilisation : Une étude sur les gilets jaunes. &lt;em&gt;Revue française de science politique&lt;/em&gt;, 69, 869-892. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/010-A/#fnref9&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn10&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Jean-Louis Siroux. (2020) &lt;em&gt;Qu’ils se servent de leurs armes. Le traitement médiatique des Gilets jaunes&lt;/em&gt;. Vulaines-sur-Seine, Éditions du Croquant, 162 p. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/010-A/#fnref10&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn11&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Pasquier, D. (2018). &lt;em&gt;L’Internet des familles modestes : Enquête dans la France rurale&lt;/em&gt;. Paris, Presse des Mines. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/010-A/#fnref11&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn12&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Pasquier, D. (2018). &lt;em&gt;Op.cit.&lt;/em&gt; &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/010-A/#fnref12&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn13&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Badouard, R. (2021). Modérer la parole sur les réseaux sociaux. &lt;em&gt;Reseaux&lt;/em&gt;, N° 225(1), 87-120. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/010-A/#fnref13&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn14&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Schradie, J. (2018). The ‘gilets jaunes’ movement is not a Facebook revolution. &lt;em&gt;The Conversation&lt;/em&gt;. &lt;a href=&quot;https://theconversation.com/debate-the-gilets-jaunes-movement-is-not-a-facebook-revolution-108627&quot; target=&quot;_blank&quot;&gt;https://theconversation.com/debate-the-gilets-jaunes-movement-is-not-a-facebook-revolution-108627&lt;/a&gt; &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/010-A/#fnref14&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;/ol&gt;
&lt;/section&gt;
</content>
    </entry>
    <entry>
      <title>Information et inégalité
      </title>
      <link href="https://automedias.org/fr/publication/009-A/"/>
      <updated>2023-02-04T00:00:00Z</updated>
      <id>https://automedias.org/fr/publication/009-A/</id>
      <author>
        <name>Anna Longo</name>
      </author>      
      <content xml:lang="fr" type="html">&lt;h1&gt;Résumé&lt;/h1&gt;
&lt;p&gt;L’information est aujourd’hui à la fois le bien de consommation le plus rentable et la ressource qu’on ne cesse de produire à travers son utilisation. Le cercle aujourd’hui très lucratif de l’économie de l’information s’alimente de l’incertitude continuellement reproduite par la disparité d’accès à l’information et par la privatisation des agences de production et diffusion. Le projet Automédia, la création d’une plateforme indépendante et visant à diffuser des informations normalement exclues des médias officiels et des réseaux sociaux plus fréquentés, est surement une solution qui peut contribuer à corriger l’asymétrie des connaissances. Comme indiqué par Callon et Muniesa, un tel projet peut offrir la possibilité d’inclure dans le calcul des informations provenant d’acteurs dont les expériences et le point de vue aident à dévoiler les stratégies manipulatoires des médias officiels ainsi que leur alliance avec le pouvoir politico-économique. Cependant, il me semble qu’un tel projet ne devrait pas négliger que l’inégalité des chances de plus en plus frappante est liée à l’incertitude causée par l’excès d’information industriellement fabriquée aujourd’hui, c’est-à-dire le bruit et l’ambiguité provoquée par la diffusion des signaux apparemment contradictoires.&lt;/p&gt;
&lt;hr /&gt;
&lt;p&gt;L’information est aujourd’hui à la fois le bien de consommation le plus rentable et la ressource qu’on ne cesse de produire à travers son utilisation. La production industrielle et automatique d’information est l’apanage d’entreprises monopolistiques qui ne cessent de la reproduire à partir des données engendrées par sa consommation. La question est de savoir si la production et la diffusion autonome de contenus permet effectivement de remédier à l’asymétrie d’information qui contribue à l’actuelle inégalité des chances : les décisions des acteurs qui disposent de plus d’informations sont plus efficaces que celles des moins informés. Avant d’y répondre, je vais d’abord introduire la théorie proposé par Joseph Stiglitz et Sandford Grossman afin d’expliquer le rôle de l’information dans une économie visant la croissance plutôt que l’équilibre.&lt;/p&gt;
&lt;h1&gt;L’économie de l’information&lt;/h1&gt;
&lt;p&gt;À la suite de Milton Friedman, les économistes de l’école de Chicago avaient élaboré le cadre théorique apte à l’introduction d’outils de protection contre le risque (&lt;em&gt;hedging&lt;/em&gt;) favorisant ainsi l’explosion des marchés financiers. À la base on trove l’idée que, dans un marché à l’équilibre, l’observation des prix fournit à chaque acteur la totalité de l’information nécessaire pour prendre des décisions permettant la maximisation de l’utilité. Or, les prix sont effectivement informatifs puisqu’ils sont le résultat des décisions rationnelles d’agents qui les considèrent tels. C’est parce que chacun prend ses décisions sur la base d’attentes semblables, motivées par le partage d’information gratuite et également accéssible, que les prix reflètent effectivement les préferences des agents économiques et leur permettent de formuler des hypothèses correctes quant à la probabilité des prix futurs. Ce calcul de la probabilité présuppose la connaissance commune du modèle aléatoire du mouvement des prix, comme si on était dans la situation de jouer avec un dé régulier : on ne peut pas prévoir exactément les valeur qui seront réalisés à un moment donné, mais on connait l’ensemble des résultats possibles. La volatilité étant considérée comme constante, on peut en effet calculer l’amplitude des variations futures des prix à partir de l’observation de leur état présent. Eugène Fama&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/009-A/#fn1&quot; id=&quot;fnref1&quot;&gt;1&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; a définit un tel marché à l’équilibre « efficient » puisque les prix transmettent toute l’informatio nécessaire pour maximiser l’utilité de façon gratuite et publique. En outre, il suggère que, afin de vérifier si un marché est effectivement à l’équilibre et donc efficient, il suffit d’observer si le prix varient effectivement suivant le modèle du mouvement brownien (marche aléatoire à amplitude constante). Un marché efficient est ainsi comparé à un jeu équitable où chacun se trouve dans les conditions de prendre les meilleures décisions face aux décisions anticipées des autres, la raison en est que tous le monde partage la totalité des information nécessaires pour calculer la probabilité respectives des prix pouvant se réaliser dans un future proche. Dans cette situation, il est possible d’élaborer des instruments efficaces de protection contre le risque comme les options qui on rendu possible la création d’un marché financier relativement sûr et rentable.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cependant, comme Donald MacKenzie&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/009-A/#fn2&quot; id=&quot;fnref2&quot;&gt;2&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; l’a noté, les prédictions des prix fournies par la théorie de l’équilibre ont été confirmées pendant un certain temps, lorsque les agents prenaient effectivement leurs décisions en accord avec l’hypothèse de l’efficience informationnelle de Fama. Cependant, un excès de volatilité est vite apparu et la divergence des prix par rapport au modèle a touché son maximum lors du krach d’octobre 1987. L’écart soudain et dramatique a été engendré par la diffusion de stratégies visant des retours plus larges que ce qui aurait été possible en agissant d’une manière conforme aux prédictions du modèle et en se fiant à la seule information transmise par les prix. Pendant que la majorité des agents était persuadée d’être efficacement protégée contre un risque bien calculé (relatif à l’amplitude de la variation des prix ou volatilité), le comportement déviant des spéculateurs a engendré un excès de volatilité et, en conséquence des pertes dépassant toute prévision et non couverte par les stratégies de &lt;em&gt;hedging&lt;/em&gt; deployées. Cette apparition soudaine de l’incertitude (situation dans la quelle la probabilité des occurrences futures - voire le risque - n’est pas correctement calculable) est liée à un défaut d’information. Les décisions des spéculateurs ont été prises sur la base d’informations différant de la seule observation des prix, ce qui a rendu les prix publiquement observés non-informatifs, à l’insu de ceux qui continuaient à faire confiance au modèle en prénant des décisions conformes à un calcul du risque qui ne refletait plus la volatilité réelle. Le marché s’est ainsi revelé assez inefficient au point de vue informatif et dans un état éloigné de l’équilibre idéal. Le krash a bien montré que, d’une part l’observation des prix ne suffit pas à prendre des décisions rationnelles et, de l’autre part, la valeur stratégique des informations supplémentaires afin de réaliser de profits effectifs. Cette valeur des informations supplementaires explique l’émergence d’un marché de l’information où il est rationnel d’investir pour obtenir de prédictions plus fiables que celles réalisées par l’information publique et gratuite fournie par l’observation des prix. Il s’agit de la thèse de Sanford Grossman et Joseph Stiglitz qui, dans l’article « On the Impossibility of Informationally Efficient Markets »&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/009-A/#fn3&quot; id=&quot;fnref3&quot;&gt;3&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Selon les deux éconmistes, les écarts de la volatilité observée par rapport aux prédictions du modèle s’explique considérant que les professionnels de la finance ne se contentent pas de l’information transmise gratuitement et publiquement par les prix mais ils investissent pour obtenir des information permettant de réaliser des retours plus larges que ceux que l’on peut envisager s’appuyant sur l’hypothèse de l’équilibre. Comme ils le remarquent, ce qui rend possibles les opérations financières est en effet l’hétérogénéité des croyances à l’égard des prix futurs : si tous les agents entretenaient des attentes semblables, rien ne motiverait les activités financières dont les retours dépendent de la capacité à parier sur des résultats que la plupart n’a pas su anticiper. Si l’information était, dans sa totalité, également accessible à tous, les opérations financières n’apporteraient pas les bénéfices qui les motivent&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/009-A/#fn4&quot; id=&quot;fnref4&quot;&gt;4&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;, ce que contredit manifestement le volume des transactions effectives. La compétition qui garantit la croissance économique trouve sa condition dans un degré d’inefficience suffisant à justifier la dépense pour l’acquisition d’information, ce que Grossman et Stiglitz décrivent comme un « équilibre de déséquilibre ». L’hypothèse de l’efficience informationnelle des marché est donc paradoxale, puisque si la totalité de l’information était effectivement transmise par les prix, alors ces prix ne transmettraient aucune information à même de justifier l’existence d’un marché développé et productif, c’est-à-dire un marché où fleurissent les activités financières. Il faut noter que le caractère imparfait de l’information ne signifie pas que les prix soient complètement non-informatifs, mais que les signaux sont transmis avec un certain « bruit » et sont, par conséquent, ambigus. Par exemple, la hausse du prix d’une option peut signifier une augmentation de la demande de l’actif comme une augmentation du risque, en conséquence, pour bien interpréter le signal il faut dépenser pour acquérir des informations supplémentaires. L’équilibre du déséquilibre de Grossman et Stiglitz définit ainsi le degré de bruit suffisant pour justifier l’investissement dans l’information, mais tel qu’il n’annule pas néanmoins la possibilité de prendre des décisions rationnelles : l’hétérogénéité complète des croyances rendrait en effet impossible l’existence du marché. Contrairement à ce que soutient la théorie orthodoxe, l’information pertinente afin de prendre des décisions ne se limite pas à la rareté (l’état de l’offre et de la demande communiqué par les prix), mais concerne un éventail beaucoup plus large de faits susceptibles d’influencer à la fois les prix et les comportements des agents du marché. Par exemple, des événements comme la panne d’une machine, la nomination d’un nouveau patron à la tête d’une grosse entreprise, une grève de travailleurs, etc., engendrent des prédictions différentes de celles obtenues par la seule observation des variations des cours de bourse. Lorsque les prix ne reflètent pas la totalité de l’information nécessaire pour prendre des décisions optimales, il faut alors dépenser pour éliminer le bruit. Cependant, plus il y a de bruit, plus l’information devient coûteuse et plus les croyances diffèrent, ce qui pousse à augmenter les dépenses afin d’obtenir de l’information privée. Autrement dit, l’incertitude (c’est-à-dire une situation où le risque n’est pas immédiatement calculable) motive la recherche d’information, le coût de cette recherche motive l’usage privé des connaissances acquises et l’exploitation privée de l’information augmente l’incertitude sous forme de dissymétrie des croyances : l’actuel marché d’information s’inscrit dans ce cercle et sa rentabilité dépend du fait que le plus on produit d’information à vendre et plus on crée le besoin d’en acheter. L’investissement dans la recherche d’information est donc fondamental afin de prendre des décisions efficaces et ces informations ne se limitent pas à l’état de l’offre et de la demande, elles comprennent en effet tout événement qui peut engendrer des changements du comportement des agents économiques.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;À présent, cet investissement dans la recherche d’informations est liée au développement des technologies prédictives qui permettent de prendre en compte des quantités impressionnantes de données à l’égard de l’impact des événements les plus divers sur les attentes et les décisions des agents. Cette recherche dispendieuse d’information continuellement mise à jour est finalisé à la vente de services qui permettent de mettre en place des stratégies visant à profiter de changements d’opinion ainsi qu’à les engendrer. Par exemple, une compagnie investissant dans le service offert par une plateforme numérique peut diffuser de façon ciblée les annonces qui stimulent la réponse souhaitée chez les acheteurs. L’information collectée et vendue par les grands producteurs – des multinationales monopolistiques comme Facebook ou Google – permet aux acheteurs de mettre en place des stratégies non anticipées par la plupart et offrant la possibilité d’obtenir des bénéfices plus larges que ceux auxquels peuvent aspirer les agents disposant de connaissances moindres. L’effet da la diffusion de ces techniques compétitives est une augmentation de l’incertitude systémique : le risque lié aux décisions n’est pas correctement estimable pour les ignorants qui se trouvent ainsi exposés à une situation qu’ils n’ont pas les moyens de maitriser. Pour s’en sortir, ils sont obligés d’utiliser les services numériques, plateformes et applications, qui les aident à s’orienter dans une offre croissante d’information industriellement produite comme un bien destiné à la consommation. Cependant, l’utilisation de l’information fournie par ces services gratuits permet de produire des informations nouvelles qui sont appropriées et vendue par les gérants des plateformes. La consommation d’information engendre des informations supplémentaires qui sont exploités de façon privée par ceux qui disposent soit des moyens de l’acheter soit des technologies les plus avancées de collecte et traitement. C’est ainsi que se nourrit le cercle aujourd’hui très lucratif de l’économie de l’information et qui s’alimente de l’incertitude continuellement reproduite par la disparité d’accès à l’information et par la privatisation des agences de production et de diffusion. Les nouvelles stratégies continuellement introduites ont l’effet d’augmenter l’incertitude qui oblige à consommer plus d’information à travers les dispositifs algorithmiques qui en extraient davantage pour la revendre à des agents privés. Ces derniers peuvent ainsi mettre en place des stratégies qui bénéficient et exploitent l’ignorance des autres : la dissymétrie d’information se traduit ainsi en disparité de chances. Autrement dit, les dispositifs algorithmiques sur le développements desquels porte aujourd’hui l’innovation plus rentable sont des dispositifs de calcul dont l’utilisation est inégalitaire et c’est cette inégalité qui contribue à la compétition imparfaite qu’alimente la croissance économique. en effet, les décisions des moins informées sont beaucoup moins efficaces que celles des acteurs qui disposent de prédictions plus fiables et ce sont les gains exceptionnels des marchands d’information qu’alimentent en gran partie la croissance. à cet égard, il faut rappeler que la croissance n’est possible que dans une situation d’équilibre du déséquilibre, c’est-à-dire dans un marché inefficient au point de vue informationnel.&lt;/p&gt;
&lt;h1&gt;Dispositifs collectifs de calcul&lt;/h1&gt;
&lt;p&gt;Comme Michel Callonet Fabian Muniesa l’ont mis en évidence, les marchés peuvent être décrit comme des dispositifs collectifs de calcul&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/009-A/#fn5&quot; id=&quot;fnref5&quot;&gt;5&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. Il s’agit de réseaux hybrides où, sans effectuer des opérations arithmétiques explicites, les acteurs agissent sur la base d’attentes dérivées de leurs connexions avec un éventail très large de sources d’information. Différentes catégories d’agents dans une large variété de marchés (un supermarché, la bourse de commerce mais aussi les applications et les plateformes numériques) sont connectés à des sources d’informations multiples et ils élaborent des hypothèses prédictives hétérogènes. L’efficacité des décisions dépend ainsi des connexions avec les dispositifs de calcul accessibles à chacun. Pour clarifier cette conception, il est utile de reprendre l’exemple du supermarché donné par les auteurs. L’objectif de ce dispositif distribué de calcul est de favoriser l’achat de produits d’une façon plus ou moins satisfaisante pour les différents acteurs impliqués. Les producteurs façonnent les marchandises de manière à solliciter l’achat, pour ce faire, ils prennent en compte des informations à l’égard du calcul à l’origine des décisions des consommateurs, c’est-à-dire l’information qu’ils jugent comme pertinente afin de choisir un certain produit à la place d’un autre. Afin de prendre ladécision d’un achat, le client d’un supermarché calcule la valeur des options disponibles par rapport à ses préférences, aux connaissances dont il dispose et à l’information qu’il peut repérer. Ces données varient selon les sujets et elles dérivent de sources différentes, c’est-à-dire des dispositifs de calcul auxquels chacun est connecté – comme les proches, les étiquettes des produits, les documentaires sur les bienfaits des certains ingrédients (ou au contraire des dangers pour la santé), des articles de presse à l’égard de l’engagement écologique ou social des firmes, des publicités associant la marchandise avec une certaine image désirable, et ainsi de suite. Enfin, le magasin est organisé pour provoquer l’achat des biens qui rapportent le plus à l’enseigne ainsi que pour fidéliser la clientèle en offrant les biens qui sont censées en satisfaire les préférences spécifiques. Chacune de ces agences de calcul est connectée à d’autres entités calculantes qui lui fournissent des hypothèses sur les effets possibles et plus ou moins désirables des décisions disponibles : par exemple, les producteurs s’appuient sur des agences de marketing afin de confectionner des marchandises de succès, les acheteurs comptent sur les avis d’autres agents et les directeurs des supermarchés observent le comportement de leurs clients. Les différentes catégories d’acteurs disposent d’informations, de connaissances et hypothèses propres, c’est-à-dire qu’ils peuvent compter sur la connexion à des outils de calcul qui ne sont pas forcement disponibles pour les autres. Certains acteurs, comme les producteurs, peuvent prendre leurs décisions sur la base de calculs qui impliquent une estimation des opérations cognitives des autres – comme les études qui visent à prédire le réactions engendrées chez les acheteurs par la diffusion d’un certain type d’information à l’égard des produits à placer - et peuvent ainsi adopter des stratégies manipulatoires. En revanche, les agents moins informés ne peuvent pas prédire correctement les stratégies manipulatoire dont ils font l’objet. Comme Callon et Muniesa l’expliquent :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;Mais, aussi forte soit-elle, l’agence calculatrice du consommateur qui évalue l’attachement des biens à son propre monde demeure faible comparée à la puissance calculatrice de l’offre qui est fortement équipée, au moins dans le cas d’un supermarché. De la conception à l’assortiment des produits sur les rayons, intervient une série de professionnels qui explorent le monde distribué du consommateur pour mieux y intégrer le produit en jouant habilement sur sa qualification. En d’autres termes, et ce point est maintenant bien documenté, la différence entre la capacité calculatrice d’un enfant hésitant entre deux paquets de bonbons ou entre deux pokémons et celle du directeur d’un supermarché ne se base pas (uniquement) sur leurs propres compétences de calcul. Elles sont essentiellement la conséquence d’une asymétrie d’équipement.&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/009-A/#fn6&quot; id=&quot;fnref6&quot;&gt;6&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;De même que les magasins, tous les marchés peuvent être considérés comme des réseaux collectifs de calcul où les différent acteurs sont connectés à un pluralité des dispositif sélectifs d’élaboration de donnés d’où dépend l’efficacité de leurs décisions. Comme Callon le souligne, « les activités de conception, de production, de distribution et commercialisation, de prospection, d’achat et de consommation impliquent un grand nombre d’agences calculatrices qui peuvent coopérer, entrer en concurrence ou encore être indépendantes les unes des autres. Des asymétries sont formées, qui peuvent évoluer et changer au cours du temps.&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/009-A/#fn7&quot; id=&quot;fnref7&quot;&gt;7&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; » Ces asymétries sont impliquées par la puissance de calcul dont chacun dispose à travers sa capacité d’exploiter les opérations d’autres acteurs, « des connexions que les agences de calcul construisent entre elles dans le but, par exemple, d’incorporer (de capitaliser sur) les résultats d’autres agences de calcul&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/009-A/#fn8&quot; id=&quot;fnref8&quot;&gt;8&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; ». Lorsque certains peuvent dépenser pour acquérir les informations produites par des agences de calcul très puissantes, qui disposent, par exemple, d’outils très élaborés ainsi que de larges banques de données, la plupart sont forcés de prendre leurs décisions sur la base des connaissances qui leur sont fournies gratuitement, souvent avec des finalités manipulatoires (ce qui est une modalité d’exploiter leurs calculs). Callon et Muniesa dénoncent des cas extrêmes où les stratégies de connexion sont utilisées pour empêcher une autre agence de réaliser des choix répondant à son propre intérêt et établir ainsi des rapports de dépendance : « une connexion peut résulter en pure dépendance si une agence est en position de disposer sans entraves de la puissance de calcul d’une autre agence. &lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/009-A/#fn9&quot; id=&quot;fnref9&quot;&gt;9&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;» Cette dépendance se réalise, par exemple, lorsque les acheteurs disposent seulement des informations que leur sont fournies par des dispositifs contrôlés par les vendeurs, comme dans les réseaux numériques privés où les algorithmes qui assortissent usagers et contenus sont programmés selon des stratégies qui profitent surtout à ceux qui payent pour bénéficier des services ciblés. Il y aurait donc des agences autonomes - qui peuvent compter sur des sources d’information et des dispositifs de calcul non contrôlés par ceux qui leur proposent des services et des produits – et agences hétéronomes qui n’étant connectées qu’à l’intérieur d’un réseau dessiné par les vendeurs deviennent « une annexe du dispositif calculateur créé par les experts du marketing et de l’assortiment&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/009-A/#fn10&quot; id=&quot;fnref10&quot;&gt;10&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; ». L’analyse des dispositifs collectifs de calcul a, selon ses auteurs, des implications politiques importantes :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;Il est cependant de plus en plus difficile de masquer les épreuves de force derrière les transactions commerciales quand les moyens de calcul utilisés deviennent l’objet d’expérimentation et parfois de discussion, comme dans le cas des marchés financiers et de la distribution de masse. Devenant objets d’expérimentation, d’analyse, d’interprétation et d’évaluation, les asymétries de calcul y sont mises en évidence et peuvent alimenter des débats argumentés&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/009-A/#fn11&quot; id=&quot;fnref11&quot;&gt;11&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Ce débat est censé dénoncer les cas d’hétéronomie des agences de calcul et proposer des solutions favorisant l’autonomie, c’est-à-dire l’accès à des sources d’information non contrôlés. Par exemple, les associations de consommateurs ou d’usagers sont des moyens qui permettent de faire circuler des informations non contrôlées par les vendeurs afin de limiter la manipulation et permettre des décisions plus efficaces. Ainsi, « Pour inverser l’asymétrie entre les puissances calculatrices et retourner le rapport de force qu’elle implique, des agences s’engagent dans l’acquisition de nouveaux équipements de calcul.&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/009-A/#fn12&quot; id=&quot;fnref12&quot;&gt;12&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; »&lt;/p&gt;
&lt;h1&gt;Conclusion&lt;/h1&gt;
&lt;p&gt;Le projet &lt;em&gt;Automédia&lt;/em&gt;, la création d’une plateforme indépendante et visant à diffuser des informations normalement exclues des médias officiels et des réseaux sociaux plus fréquentés, est surement une solution qui peut contribuer à corriger l’asymétrie des connaissances. Comme indiqué par Callon et Muniesa, un tel projet peut offrir la possibilité d’inclure dans le calcul des informations provenant d’acteurs dont les expériences et le point de vue aident à dévoiler les stratégies manipulatoires des médias officiels ainsi que leur alliance avec le pouvoir politico-économique. Cependant, il me semble qu’un tel projet ne devrait pas négliger que l’inégalité des chances de plus en plus frappante aujourd’hui est liée à l’incertitude causée par l’excès d’information industriellement fabriquée aujourd’hui, c’est-à-dire le bruit et l’ambiguïté provoquée par la diffusion des signaux apparemment contradictoires. En outre, ce qui motive la servitude volontaire aux services offerts par les multinationales de l’information est, d’une part, le besoin de disposer d’outils centralisés qui connectent les plus grand nombre d’agents dans le monde entier, et d’autre part, le désir de véhiculer ses propres contenus à l’échelle globale. Ainsi, comme Stiglitz l’a remarqué, l’établissement du monopole est une tendance nécessaire dans le marché d’information où la compétition se joue au niveau de réseaux aux ambitions totalisatrices, c’est-à-dire capables d’utiliser les calculs réalisés par le plus grand nombre d’acteurs et de mettre également ce pouvoir à disposition des usagers (selon leur engagement). Il me semble ainsi que le succès d’un projet comme &lt;em&gt;Automédia&lt;/em&gt; est liée à la capacité de se doter de moyens technologiques et financiers pour concurrencer les agences monopolistiques en termes de connexions, voire de centralisation. Cependant, de ce point de vue, le risque est non seulement la reproduction du modèle hégémonique que l’on vise à contester, mais aussi la participation au marché de l’information et ses logiques. Il me semble ainsi que pour s’opposer efficacement à la disparité d’information – l’une des causes plus importante de l’inégalité croissante – il faudrait d’abord s’opposer à l’identification de l’information avec un bien de consommation. Lorsque l’information est couteuse, sa production est un business qui ne fait que reproduire l’incertitude. Comme on la dit, l’excès d’information diffusée sous forme de signaux ambigus motive la consommation à travers laquelle ce bien est automatiquement reproduit. En conséquence, il me semble que le véritable défi pourrait se formuler dans ces termes : peut-on libérer l’information de son actuel statut de marchandise pour la rendre un bien commun public et gratuit ? peut-on contraster la production et la diffusion privée d’information pour en favoriser la distribution égalitaire et limiter ainsi les dissymétries et l’incertitude ? À cet égard, il me semble important de noter que les mesures de précarisation qui impactent négativement la vie d’un nombre croissant de personnes sont justifiées par l’incertitude, par l’instabilité des marchés et les crises économiques qui ne font qui se succéder pendant que les plus riches (ceux qui détiennent le monopole de la production et diffusion d’information) deviennent encore plus riches. Cette incertitude est un effet de la reproduction de l’inégalité d’accès à l’information et d’asymétries, elle ne peut être efficacement contrastée que par une autonomie médiatique collective, c’est-à-dire par la reconversion de l’information en bien commun et l’établissement d’un réseau public et global capable de défier les plateformes qui détiennent actuellement le monopole du marché de l’information.&lt;/p&gt;
&lt;section class=&quot;footnotes&quot;&gt;
&lt;ol class=&quot;footnotes-list&quot;&gt;
&lt;li id=&quot;fn1&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Eugene Fama, « Efficient Capital Markets: A Review of Theory and Empirical Work », &lt;em&gt;The Journal of Finance&lt;/em&gt;, vol. 25, n° 2, Papers and Proceedings of the Twenty-Eighth Annual Meeting of the American Finance Association New York, N.Y. December, 28-30, 1969 (May, 1970), pp. 383-417. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/009-A/#fnref1&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn2&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Donald A. Mackenzie, &lt;em&gt;An Engine, not a Camera&lt;/em&gt;, MIT Press 2006. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/009-A/#fnref2&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn3&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Sanford J. Grossman and Joseph E. Stiglitz, « On the Impossibility of Informationally Efficient Markets », in &lt;em&gt;The American Economic Review&lt;/em&gt;, vol. 70, n° 3 (Jun., 1980), pp. 393-408. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/009-A/#fnref3&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn4&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;« As Grossman (1975, 1977) showed, whenever there are differences in beliefs that are not completely arbitraged, there is an incentive to create a market. But, because differences in beliefs are themselves endogenous, arising out of expenditure on information and the informativeness of the price system, the creation of markets eliminates the differences of beliefs which gave rise to them, and thus causes those markets to disappear. If the creation of markets were costless, as is conventionally assumed in equilibrium analyses, equilibrium would never exist. » Ibid., p. 404. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/009-A/#fnref4&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn5&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;M. Callon, F. Muniesa, « Les marchés économiques comme dispositifs collectifs de calcul », &lt;em&gt;Réseaux&lt;/em&gt; 2003/6 (n. 122), p. 189-233. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/009-A/#fnref5&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn6&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Ibid., p. 210. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/009-A/#fnref6&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn7&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Ibid., p. 209. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/009-A/#fnref7&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn8&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Ibid., p. 211. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/009-A/#fnref8&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn9&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Ibid., p. 2012. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/009-A/#fnref9&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn10&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Ibid., p. 213. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/009-A/#fnref10&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn11&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Ibid., p. 214. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/009-A/#fnref11&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn12&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Ibid., p. 211. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/009-A/#fnref12&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;/ol&gt;
&lt;/section&gt;
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    <entry>
      <title>De l&#39;« ère post-média » à l&#39;« ère post-vérité », et au-delà ?
      </title>
      <link href="https://automedias.org/fr/publication/008-A/"/>
      <updated>2023-02-04T00:00:00Z</updated>
      <id>https://automedias.org/fr/publication/008-A/</id>
      <author>
        <name>Anne Alombert</name>
      </author>      
      <content xml:lang="fr" type="html">&lt;h1&gt;Résumé&lt;/h1&gt;
&lt;p&gt;Dans un texte de 1990 intitulé « Vers une ère post-média », Félix Guattari s’interrogeait sur les évolutions des technologies médiatiques : la jonction entre la télévision, la télématique et l’informatique devait selon lui conduire à un renversement des pratiques, permettant aux récepteurs passifs de se réapproprier les « machines d’information, de communication, d’intelligence, d’art et de culture » et de renverser ainsi le « pouvoir mass-médiatique ». Trente ans plus tard, force est de constater que les « pratiques moléculaires alternatives » alors anticipées par Guattari n’ont pas suffi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;À « l’ère post-média » s’est en effet substituée « l’ère post-vérité » : si le « pouvoir mass-médiatique » des « industries culturelles » audiovisuelles a été perturbé par la révolution numérique, il semble néanmoins avoir laissé place à de nouvelles formes de captation de l’attention, par des « technologies persuasives » fondées sur la collecte des données et l’exploitation des pulsions, qui génèrent des phénomène de désinformation et exacerbent la polarisation des opinions. Dans un tel contexte, la question qui se pose est moins celle de savoir comment contrôler les contenus, que celle de savoir comment repenser le fonctionnement technique et les modèles économiques des médias numériques, afin de les mettre au service de la controverse et du débat argumenté, caractéristiques de l’activité scientifique comme de la vie politique des sociétés.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Peut-on concevoir des plateformes permettant de partager des interprétations et de confronter des points de vues singuliers, et non seulement de diffuser des informations ou de « suivre » des personnalités ? Peut-on passer d’une économie des données fondée sur la logique de l’audience et la publicité ciblée à une économie des savoirs, fondée sur un espace public numérique « isonomique » ? En nous appuyant sur les travaux de Bernard Stiegler, nous soutiendrons qu’en dépit de leur appropriation par un capitalisme computationnel hégémonique, les technologies numériques recèlent des potentialités contributives inédites, susceptibles de dépasser la situation de « misère symbolique » inhérente aux médias analogiques. Tout l’enjeu consiste alors à penser des « milieux associés » numériques, dans lesquels les fonctions de production et de réception des symboles ne sont plus séparées, et où pourraient se développer de nouvelles formes de réflexivité.&lt;/p&gt;
&lt;h1&gt;I. Les enjeux politiques de l’uniformisation mass-médiatique : retour sur les réflexions de Félix Guattari et Jacques Derrida dans les années 1990&lt;/h1&gt;
&lt;p&gt;Dans son livre publié en 1989 sur les &lt;em&gt;Trois écologies,&lt;/em&gt; dans l’article de 1990 intitulé « Vers une ère post-média » et dans d’autres textes datant de la même époque, Félix Guattari s’interroge sur les enjeux psychiques et politiques des évolutions technologiques et médiatiques : la « mass médiatisation accélérée de l’ensemble des sociétés&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/008-A/#fn1&quot; id=&quot;fnref1&quot;&gt;1&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; » constitue selon lui « une entreprise d’infantilisation de l’opinion et de neutralisation destructive de la démocratie&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/008-A/#fn2&quot; id=&quot;fnref2&quot;&gt;2&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; ». Outre la saturation des écrans de télévision par « une population d’images et d’énoncés dégénérés&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/008-A/#fn3&quot; id=&quot;fnref3&quot;&gt;3&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; », outre les « manipulations de l’opinion par la publicité&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/008-A/#fn4&quot; id=&quot;fnref4&quot;&gt;4&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; », Guattari pointe le risque d’un « sérialisme mass-médiatique&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/008-A/#fn5&quot; id=&quot;fnref5&quot;&gt;5&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; » qui conduit à l’uniformisation des comportements, au conformisme des modes, au consensus abêtissant et infantilisant et à une homogénéisation des subjectivités, désormais produites industriellement à partir des médias et des équipements collectifs, qui captent les investissements libidinaux, façonnent les imaginaires et manipulent la sensibilité audiovisuelle du grand public. A mesure qu’il décentre « ses foyers de pouvoirs depuis les structures de production de biens et de services vers les structures productrices de signes, de syntaxe et de subjectivité&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/008-A/#fn6&quot; id=&quot;fnref6&quot;&gt;6&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; », le capitalisme mondial intégré s’est peu à peu délocalisé et déterritorialisé « à la fois en extension, en étendant son emprise sur l’ensemble de la vie sociale, économique et culturelle de la planète et, en intension en s’infiltrant au sein des strates subjectives les plus inconscientes&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/008-A/#fn7&quot; id=&quot;fnref7&quot;&gt;7&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; ». « L’objet du CMI est, à présent, d’un seul tenant : productif-économique-subjectif&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/008-A/#fn8&quot; id=&quot;fnref8&quot;&gt;8&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; », affirme ainsi Guattari dans &lt;em&gt;Les trois écologies,&lt;/em&gt; insistant sur la nécessité d’affronter ses effets dans le domaine de l’écologie mentale et sociale, et non plus seulement de s’opposer à lui « de l’extérieur par les pratiques syndicales et politiques traditionnelles&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/008-A/#fn9&quot; id=&quot;fnref9&quot;&gt;9&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; ».&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En effet, ce « laminage des subjectivités&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/008-A/#fn10&quot; id=&quot;fnref10&quot;&gt;10&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; » semble très problématique à Guattari : outre son potentiel destructeur pour la vie psychique quotidienne comme pour la vie conjugale, familiale et sociale, il risque de provoquer « une sorte de mouvement général d’implosion et d’infantilisation régressive&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/008-A/#fn11&quot; id=&quot;fnref11&quot;&gt;11&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; » qui pourrait conduire au pire. L’ « usinage mass-médiatique, synonyme de détresse et de désespoir », coïncide en effet avec « la montée de tous les périls : ceux du racisme, du fanatisme religieux, des schismes nationalitaires basculant dans des refermetures réactionnaires&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/008-A/#fn12&quot; id=&quot;fnref12&quot;&gt;12&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; ». La déterritorialisation des flux capitalistiques, qui s’étendent depuis les strates subjectives les plus intimes jusqu’à la planète entière, engendre en retour toutes sortes de « reterritorialisations paranoïaques » et archaïques : « parallèlement à cette déterritorialisation générale des moyens de sémiotisation du cosmos, de la vie, des rapports sociaux, des rapports imaginaires, etc., on assiste à une massive reterritorialisation, à un massif retour à des idéologies de référence, quelquefois tout à fait archaïsantes&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/008-A/#fn13&quot; id=&quot;fnref13&quot;&gt;13&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; » suggère ainsi Guattari. « Les gens sont tellement perdus, tellement affolés par la déterritorialisation des rouages sociaux, des espaces et des temps » qu’ils tendent à se réfugier dans les fantasmes d’une terre natale ou d’une filiation originaire : « dans le Tiers Monde, comme dans le monde développé, ce sont des pans entiers de la subjectivité collective qui s’effondrent ou qui se recroquevillent sur des archaïsmes&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/008-A/#fn14&quot; id=&quot;fnref14&quot;&gt;14&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; », que certaines formations de pouvoirs ne tardent pas à exacerber. « Sous des formes variées, écrit Guattari, un microfascisme prolifère [ainsi] dans les pores de nos sociétés, se manifestant à travers le racisme, la xénophobie, la remontée des fondamentalismes religieux, du militarisme, l’oppression des femmes&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/008-A/#fn15&quot; id=&quot;fnref15&quot;&gt;15&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; ». Bref, selon Guattari, « la crise actuelle des médias » constitue « le symptôme d’une crise beaucoup plus profonde »&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/008-A/#fn16&quot; id=&quot;fnref16&quot;&gt;16&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; : « les nouvelles technologies sécrètent dans le même mouvement, de l’efficience et de la folie&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/008-A/#fn17&quot; id=&quot;fnref17&quot;&gt;17&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; ».&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour autant Guattari ne tombe pas dans l’écueil d’une condamnation des technologies et des médias : il est bien évident, selon lui, que « les invocations au retour à la nature » ou à la « défense de l’environnement » ne « suffiront jamais à arrêter les méga-machines qui, actuellement, sont en train de tout balayer sur leur passage »&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/008-A/#fn18&quot; id=&quot;fnref18&quot;&gt;18&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. A l’inverse, le « renouveau de la démocratie » ne peut s’effectuer que sur la base d’une gestion pluraliste de l’ensemble des composantes machiniques, sur la base d’une « réappropriation » des technologies médiatiques « par une multitude de groupes-sujets capable de les gérer dans une voie de resingularisation » individuelle et collective&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/008-A/#fn19&quot; id=&quot;fnref19&quot;&gt;19&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. « La jonction entre la télévision, la télématique et l’informatique » devrait permettre la diversification des sources d’informations et donner accès à « un nombre indéfini de banques d’images et de données »&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/008-A/#fn20&quot; id=&quot;fnref20&quot;&gt;20&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;, ainsi qu’à la possibilité, pour les « groupes sujets », de se saisir des technologies audiovisuelles auparavant réservées à un petit groupe de professionnels. Il s’agirait alors de « faire transiter les sociétés capitalistiques de l’ère mass-médiatique vers une ère post-médiatique&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/008-A/#fn21&quot; id=&quot;fnref21&quot;&gt;21&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; », c’est-à-dire de passer de l’ « état de passivité » devant l’écran (dans lequel se trouvent le plus souvent les spectateurs de télévision) à un « usage interactif des machines d’information, de communication, d’intelligence, d’art et de culture »&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/008-A/#fn22&quot; id=&quot;fnref22&quot;&gt;22&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. « Il s’agira à l’avenir, écrit Guattari, de cultiver le dissensus et la production singulière d’existence » (par opposition au consensus abêtissant et infantilisant) : « la démocratie écosophique ne s’abandonnera pas à la facilité de l’accord consensuel : elle s’investira dans la métamodélisation dissensuelle&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/008-A/#fn23&quot; id=&quot;fnref23&quot;&gt;23&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; », il s’agira d’apprendre à accepter l’adversité, à l’aimer pour elle-même, à dialoguer avec elle&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/008-A/#fn24&quot; id=&quot;fnref24&quot;&gt;24&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. Bref, selon Guattari, la révolution technologique en cours pourrait être porteuse d’un potentiel émancipateur : la miniaturisation des technologies médiatiques, leur possible utilisation à des fins citoyennes et non capitalistiques, pourrait permettre de dépasser le pouvoir mass médiatique dont le déclin s’annonçait dans les années 1990, en permettant l’expression des singularités et la confrontation à l’altérité.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A la même époque, dans différents écrits de la décennie 1990, et en particulier dans son entretien avec Bernard Stiegler intitulé &lt;em&gt;Échographies de la télévision&lt;/em&gt;, Jacques Derrida s’interrogeait lui aussi sur les nouveaux « pouvoirs techno-médiatiques » qui s’exercent dans la sphère politique à travers la mise en œuvre d’une « culture confusément qualifiée de mass-médiatique », qui correspond en fait à la production et à la diffusion « sélective et hiérarchisée de l’information sur des canaux dont la puissance s’est accrue de façon absolument inédite »&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/008-A/#fn25&quot; id=&quot;fnref25&quot;&gt;25&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. Un tel dispositif implique des processus de choix, de tri, de sélection, dans la mémoire collective et donc dans l’opinion publique : quand bien même il ne suppose aucune « censure délibérée », un contrôle de l’archive s’exerce néanmoins à travers une « appropriation du temps et de l’espace public », qui « met en danger » la vie démocratique&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/008-A/#fn26&quot; id=&quot;fnref26&quot;&gt;26&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. Dans des sociétés qui prétendent au débat public, la question se pose en effet, selon Derrida, de savoir « qui possède, qui peut s’approprier, qui peut sélectionner, qui peut montrer les images, qu’elles soient directement politiques ou non », en particulier quand la majorité des citoyens, devenue une « masse de consommateurs » se trouve dans « un état de quasi-analphabétisme à l’égard des images » qui circulent pourtant à une vitesse qui dépasse l’entendement&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/008-A/#fn27&quot; id=&quot;fnref27&quot;&gt;27&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. « Ce surcroît de spontanéité, de liberté, de fluidité serait comme la prime d’une précarité, d’une exposition menacée, voire calmement angoissée, le bénéfice d’une sorte d’aliénation&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/008-A/#fn28&quot; id=&quot;fnref28&quot;&gt;28&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; », affirme ainsi Derrida : en effet, « la plupart des dispositifs technomédiatiques qui construisent notre espace moderne sont utilisés par des gens qui n’en ont pas la compétence&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/008-A/#fn29&quot; id=&quot;fnref29&quot;&gt;29&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; » et qui se trouvent ainsi en position d’utilisateurs ou de récepteurs passifs, privés de tout droit de réponse comme de toute capacité critique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cet effet d’incompréhension se combine à un effet de déterritorialisation : outre que la télévision introduit « dans le chez soi l’ailleurs et le mondial » et provoque ainsi un effet de « dislocation générale », les nouvelles technologies de l’information et de la télécommunication impose un nouveau « partage des images et des informations », dont la circulation n’est plus réglée par une « communauté territorialement délimitée, nationale ou régionale », mais qui passe les frontières à travers de nouvelles « routes » « télémédiatiques » et « télétechniques », selon de nouvelles « temporalités» et de nouvelles « rythmiques » (celles « du téléphone, du fax, de la télévision, [de l’] E-mail ou [de] l’Internet »)&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/008-A/#fn30&quot; id=&quot;fnref30&quot;&gt;30&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. à travers le « développement accéléré des télétechnologies, du cyberespace, de la nouvelle topologie du “virtuel” », s’opère ainsi une « &lt;em&gt;déconstruction&lt;/em&gt; pratique des concepts traditionnels et dominants de l’État et du citoyen (donc du “politique”) dans leur lien à l’actualité d’un territoire&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/008-A/#fn31&quot; id=&quot;fnref31&quot;&gt;31&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; », écrit Derrida. L’« inscription en un lieu, dans un territoire ou dans une nation dont le corps est enraciné dans un territoire privilégié – donné, perdu ou promis » se voit ainsi menacée. « L’effet global et dominant de la télévision, du téléphone, du fax, des satellites, de la circulation accélérée des images, des discours, etc. écrit Derrida, c’est que le &lt;em&gt;ici-maintenant&lt;/em&gt; devient incertain, sans assurance : l’ancrage, l’enracinement, le &lt;em&gt;chez-soi&lt;/em&gt; sont radicalement contestés. Délogés&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/008-A/#fn32&quot; id=&quot;fnref32&quot;&gt;32&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. » « Cela n’est pas nouveau, précise Derrida. Il en a toujours été ainsi. Le chez-soi a toujours été travaillé par l’autre, par l’hôte, par la menace de l’expropriation. Il ne s’est constitué que dans cette menace. Néanmoins, on assiste aujourd’hui à une expropriation, une déterritorialisation, une délocalisation, une dissociation si radicale du politique et du local, que la réponse, il faudrait dire la réaction, cela devient : je veux être &lt;em&gt;chez moi,&lt;/em&gt; […] avec les miens, auprès de mes proches. Cela n’est même pas une &lt;em&gt;réponse&lt;/em&gt; d’ailleurs, ce n’est pas une réactivité secondaire qui viendrait en quelque sorte compenser, réagir après coup, non, c’est le même mouvement&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/008-A/#fn33&quot; id=&quot;fnref33&quot;&gt;33&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. ». De même que pour Guattari, les nouvelles technologies sécrétaient, &lt;em&gt;dans le même mouvement,&lt;/em&gt; de l’efficience et de la folie, de même ici, Derrida rappelle que c’est &lt;em&gt;un même mouvement,&lt;/em&gt; « bifide ou polaire », qui allie intrinsèquement l’expropriation, la délocalisation et l’uniformisation télétechnologique et le retour vers le chez soi, la fermeture des frontières ou les revendications identitaires. Les nouveaux réseaux télémédiatiques ne peuvent relier les individus de la planète « dans une sorte de grand village démocratique » qu’en liquidant du même coup les localités singulières et idiomatiques à travers une « homohégémonie » techno-médiatique, qui génère en retour des réactions de fermetures ou de replis : « le recours au chez soi, le retour vers le chez-soi, affirme Derrida, est d’autant plus puissant, (…) qu’est puissante et violente l’expropriation technologique, la délocalisation&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/008-A/#fn34&quot; id=&quot;fnref34&quot;&gt;34&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; ».&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et cependant, de même que pour Guattari, il n’y aurait aucun sens, pour Derrida, à s’opposer aux télétechnologies. Comme le suggérait Guattari, pour Derrida aussi, seule une réappropriation et une resingularisation des dispositifs pourrait permettre de dépasser le double écueil de l’accélération télétechnologique et des replis archaïques : il insiste alors sur la nécessité d’inventer un nouveau compromis entre développement technoscientifique et désir idiomatique, qui « ne freine pas le savoir, la technique, la science et la recherche », mais qui fasse droit à une « autre expérience de la singularité », fondée sur de nouvelles pratiques de réceptions et de productions médiatiques&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/008-A/#fn35&quot; id=&quot;fnref35&quot;&gt;35&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. « Des médias », affirmait Derrida, « il n’y en a pas assez »&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/008-A/#fn36&quot; id=&quot;fnref36&quot;&gt;36&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; : il ne s’agit pas de les rejeter, mais de donner aux citoyens la possibilité de les développer dans le sens de leurs projets singuliers, afin qu’ils ne servent pas les intérêts d’une oligarchie homogénéisante et hégémonique, mais qu’ils se diversifient, afin d’intensifier « les savoirs, la vérité, et la cause de la démocratie&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/008-A/#fn37&quot; id=&quot;fnref37&quot;&gt;37&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; ».&lt;/p&gt;
&lt;h1&gt;II. De l’ère post-média à l’ère post-vérité : écologie mentale et écologie sociale dans le milieu numérique&lt;/h1&gt;
&lt;p&gt;En dépit des avertissements de Derrida et de Guattari, il n’est pas certain néanmoins que les télétechnologies médiatiques contemporaines se soient développées dans le sens des singularités, des savoirs et de la démocratie. Au contraire, loin de l’« ère post-média » espérée dans les années 1990, le XXIème siècle est aujourd’hui décrit comme une « ère post-vérité&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/008-A/#fn38&quot; id=&quot;fnref38&quot;&gt;38&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;» qui correspond aussi à l’époque de la « post-démocratie&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/008-A/#fn39&quot; id=&quot;fnref39&quot;&gt;39&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; », deux expressions visant à décrire les nouveaux enjeux politiques auxquels sont confrontés les sociétés. L’expression de « post-vérité » désigne l’évolution des interactions entre la politique et les médias numériques, qui aurait conduit à une perte d’influence des faits objectifs et des discours argumentés dans le débat public, désormais polarisé autour des appels à l’émotion et aux opinions. L’expression de « post-démocratie » décrit quant à elle la crise de confiance vis-à-vis des institutions étatiques et la soumission progressive du pouvoir politique aux intérêts économiques. Quoi que l’on pense de ces constats, sans doute discutables à certains égards, il semble en tout cas que les évolutions techno-médiatiques des dix dernières années n’aient pas tenues les promesses qu’elles auraient pu apporter. En effet, si les « industries culturelles » audiovisuelles ont été largement perturbées par l’avènement des « médias sociaux » numériques, si nous pouvons désormais zapper entre cinquante chaînes, comme le prévoyait Guattari, et accéder à tout type d’émissions, il n’est pas certain pour autant que la logique de l’audience et l’économie de l’attention qui sous-tendent les infrastructures médiatiques ait été abandonnée : quand on compare les affirmations de Patrick Le Lay, ancien directeur général de la chaîne de télévision TF1, qui soutient que son métier consiste à vendre du « temps de cerveau disponible » à Coca-Cola&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/008-A/#fn40&quot; id=&quot;fnref40&quot;&gt;40&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;, et les affirmations de Reed Hastings, directeur général de la plateforme Netflix, qui affirme que son principal concurrent est le sommeil&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/008-A/#fn41&quot; id=&quot;fnref41&quot;&gt;41&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;, on voit bien que la logique sous-jacente demeure la même – à ceci près que le « capitalisme mondial intégré » décrit par Félix Guattari il y a quelques années et fondé sur les industries culturelles télévisuelles, est désormais devenu un « capitalisme [computationnel] à l’assaut de notre sommeil&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/008-A/#fn42&quot; id=&quot;fnref42&quot;&gt;42&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; » décrit par Jonathan Crary aujourd’hui, fondé sur l’industrie des traces numériques et l’usage des objets connectés, dont les interfaces nous maintiennent captifs à toute heure de la journée. Ainsi, de même qu’en 1992, à l’époque où écrivaient Guattari et Derrida, le Conseil Supérieur de l’Audiovisuel (CSA) avait interdit la diffusion d’images subliminales à la télévision, de même, trente ans plus tard, en 2022, le Comité Européen de la Protection des Données (CEPD) s’interroge sur la nécessité de réguler les &lt;em&gt;dark patterns&lt;/em&gt;, ces fonctionnalités numériques spécialement conçues pour tromper les utilisateurs et influencer leurs choix à leur insu.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Qu’il s’agisse de la technique du « défilement infini » (&lt;em&gt;infinite scrolling&lt;/em&gt;), qui nous permet de faire défiler les vidéos sur nos écrans sans arrêt, des notifications sonores ou visuelles, qui exploitent notre hypervigilance attentionnelle, des applications gamifiées, qui stimulent la sécrétion de dopamine dans nos cerveaux connectés&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/008-A/#fn43&quot; id=&quot;fnref43&quot;&gt;43&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;, ou de « l’apprentissage par conditionnement opérant », qui permet de créer des habitudes comportementales en déclenchant des réponses-réflexes aux signaux envoyés par nos environnements digitaux, le fonctionnement des technologies numériques persuasives témoigne d’une connaissance et d’une exploitation très fine des processus cérébraux et cognitifs les plus primitifs&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/008-A/#fn44&quot; id=&quot;fnref44&quot;&gt;44&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. Et pour cause, ces dispositifs ont été savamment conçus et développés dans les plus grandes universités de la Silicon Valley, selon les principes de la « captologie », discipline qui se fonde sur la convergence entre les sciences cognitives, la psychologie comportementale, les neurosciences et l’informatique, afin de faire des technologies numériques des « technologies persuasives&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/008-A/#fn45&quot; id=&quot;fnref45&quot;&gt;45&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; », c’est-à-dire, des moyens d’influencer les pensées et les conduites, en exploitant les biais cognitifs et les réactions compulsives. Grâce à la collecte massive de données et à la génération automatique de profils standardisés, il devient possible de cibler les utilisateurs « dividualisés » afin de leur suggérer ou de leur recommander toutes sortes de contenus ou de publicités. Bien sûr, les consciences ne sont plus synchronisées par les programmes télévisuels, comme cela était le cas à l’époque de l’audiovisuel, mais ce sont les pensées et les comportements qui sont désormais directement « influencés » à un niveau infraconscient, selon des modèles corrélationnels appliqués aux individus en temps réel. La relation entre dispositifs techniques et individus humains se voit ainsi réduite à un conditionnement pavlovien : les données récoltées et calculées (avec ou sans le consentement des usagers) rétroagissent sur les individus, court-circuitant les temps de suspension et de réflexions qui permettrait à leur conduites de bifurquer vers d’autres horizons. Moins que jamais les objets techniques ne peuvent être considérés comme des moyens neutres auquel il serait possible de librement assigner des finalités : les technologies persuasives constituent moins des &lt;em&gt;moyens&lt;/em&gt; au service des humains qu’un &lt;em&gt;milieu&lt;/em&gt; qui conditionne et configure leurs quotidiens, et qui a donc de profondes implications en terme d’écologie mentale et en terme d’écologie sociale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En terme d’écologie mentale tout d’abord, les effets nocifs de la surexposition aux écrans n’ont cessés d’être soulignés ces dernières années : en 2018, le journal &lt;em&gt;Le Monde&lt;/em&gt; publiait une tribune signée par une dizaine de médecins, de pédiatres et de psychologues, alertant sur « les graves effets d’une exposition massive et précoce des bébés et des jeunes enfants à tous types d’écrans » : la tribune suggérait que l’usage immodéré des écrans risquait de court-circuiter les relations parents/enfants et de générer des troubles du langage et du comportement&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/008-A/#fn46&quot; id=&quot;fnref46&quot;&gt;46&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. Un ans plus tard, le neuroscientifique Michel Desmurget, qui s’intéresse aux effets des écrans sur le développement cérébral, allait même jusqu’à parler de « décérébration » pour désigner un phénomène de perte de capacités intellectuelles (comme la mémoire et l’attention) en raison d’une fréquentation trop importante des écrans&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/008-A/#fn47&quot; id=&quot;fnref47&quot;&gt;47&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. Plus modérés, les travaux de la chercheuse Katherine Hayles avaient déjà suggéré depuis une dizaine d’années que le passage des médias imprimés aux médias numériques engendrait un changement de régime attentionnel : Hayles soulignait que la numérisation des supports et le fonctionnement des médias numériques impliquait le passage progressif d’une attention profonde (capacité à se focaliser sur un objet pendant longtemps) en une hyper-attention (caractérisée par une dispersion ou une dissémination de l’attention sur plusieurs tâches ou objets en même temps et un besoin constant de sollicitation, qui implique certains troubles attentionnels)&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/008-A/#fn48&quot; id=&quot;fnref48&quot;&gt;48&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. De tels troubles ne concernent d’ailleurs pas que les jeunes générations : le syndrome de saturation cognitive liée à une surcharge informationnelle est largement répandu dans la populations, et les nouvelles formes d’addictions ou de dépendances aux applications ou aux réseaux sociaux, concernent aussi bien les adultes que les adolescents, en particulier quand ils sont fondés sur des systèmes de reconnaissance sociale qui active le circuit de la récompense et procure un sentiment de satisfaction. Néanmoins, ce besoin narcissique de reconnaissance a aussi des effets pervers : il se fonde sur une mise en concurrence et en compétition des individus sur les réseaux, précisément conçus pour favoriser la comparaison des uns aux autres à travers la quantification des vues. Or, ces rapports de compétition et de concurrence ne sont pas sains : en septembre 2021, une étude publiée dans l’&lt;em&gt;American Economic Review&lt;/em&gt; établissait ainsi une corrélation entre l’utilisation de &lt;em&gt;Facebook&lt;/em&gt; et l’aggravation des taux d’anxiété et de dépression chez les étudiants&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/008-A/#fn49&quot; id=&quot;fnref49&quot;&gt;49&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;, et deux mois plus tard, les &lt;em&gt;Facebook Files&lt;/em&gt; révélés par Frances Haugen témoignaient de la nocivité d’un réseau social comme Instagram (racheté par Facebook) pour l’image de soi des adolescentes&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/008-A/#fn50&quot; id=&quot;fnref50&quot;&gt;50&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces effets toxiques en terme d’écologie mentale sont évidemment corrélés à des pathologies sociales : outre leurs effets sur la vie psychique, la mise en concurrence des individus sur les réseaux engendre aussi des comportements sociaux problématiques. Même si le caractère bi-directionnel des médias numériques (qui permet aux utilisateurs de devenir producteurs, et non seulement récepteurs, de contenu) correspond en apparence à la « démassification » des médias que Derrida et Guattari appelaient de leur vœux, des fonctionnalités comme la quantification des &lt;em&gt;likes&lt;/em&gt;, des &lt;em&gt;followers&lt;/em&gt; ou des vues engendrent des effets de mimétismes, qui ne font pas dans le sens d’une singularisation des pratiques, mais engendrent au contraire de nouveau type de foules numériques, Comme l’ont montré les travaux de Goeff Schullenberger, les normes techniques et les modèles économiques sous-jacents aux réseaux sociaux dominants sont propices à produire des comportements mimétiques et violents&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/008-A/#fn51&quot; id=&quot;fnref51&quot;&gt;51&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. Pour être le plus remarqué, chacun est prêt à tout poster, en particulier les nouvelles les plus sensationnelles, quand bien même il s’agirait d’images choquantes ou d’informations non-pertinentes. Néanmoins, seuls quelques utilisateurs peuvent recevoir les millions de « &lt;em&gt;likes&lt;/em&gt; » ou de « &lt;em&gt;followers&lt;/em&gt; », dont la majorité demeurera à jamais privée, générant ainsi un sentiment de frustration et d’envie grandissant. Dès lors qu’elle ne peut pas être obtenue individuellement, la récompense sera recherchée à travers la fusion avec un groupe déjà existant et jouissant déjà d’une certaine notoriété : les individus en compétition deviennent alors des foules mimétiques, regroupées derrière une personnalité ou une idée, bien souvent en opposition à un ennemi collectivement désigné. L’agressivité des membres se voit ainsi résorbée en se réorientant vers une victime sacrificielle, qui attise l’indignation, l’hostilité et la haine&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/008-A/#fn52&quot; id=&quot;fnref52&quot;&gt;52&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;, selon les principes de la violence mimétique théorisée par René Girard, qui fut le professeur de Peter Thiel à l’Université de Stanford : c’est d’ailleurs la théorie du désir mimétique qui avait poussé Peter Thiel (fondateur de Paypal devenu conseiller de Donald Trump) à investir dans Facebook&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/008-A/#fn53&quot; id=&quot;fnref53&quot;&gt;53&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. Les quantités massives d’« amis » Facebook pourraient ainsi masquer un « business de la haine&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/008-A/#fn54&quot; id=&quot;fnref54&quot;&gt;54&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; » fondé sur des dynamiques sociales mimétiques, qui ne favorisent pas la constitution de « groupes sujets » singuliers. En effet, les plateformes dominantes aujourd’hui et pour la plupart issues de la Silicon Valley rendent difficiles la formation de collectifs et l’expression des singularités : les individus y sont atomisés et ne peuvent publier que selon des formats prédéterminés (le bouton &lt;em&gt;like&lt;/em&gt;, tel ou tel émoticône, 280 caractères, etc.) qui favorisent l’uniformisation des expressions. Par ailleurs, en leur suggérant des contenus adaptés à leurs traces passées, les algorithmes tendent à les regrouper dans des « bulles de filtres », c’est-à-dire, dans des univers informationnels clos et non communicants qui ne peuvent que renforcer leurs opinions et court-circuitent les possibilités de débats et de confrontation. Les applications de rencontres sont symptomatiques sur ce point : elles tendent à réduire la rencontre de l’autre, par définition inattendue, imprévisible et singulier, à un choix rationnel entre options ou à un acte de consommation, effectué selon des critères prédéterminés&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/008-A/#fn55&quot; id=&quot;fnref55&quot;&gt;55&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. Il s’agit moins d’exprimer une singularité et de se laisser transformer par l’altérité que de chercher un double numérique correspondant à des attentes prédéfinies. Bref, lorsqu’elles sont mises au service de l’économie de l’attention et de l’automatisation des relations, les technologies numériques ne vont pas du tout dans le sens de la re-singularisation des pratiques et de la confrontation à l’altérité évoquées par Guattari.&lt;/p&gt;
&lt;h1&gt;III. Des technologies persuasives aux technologies contributives : la question du « web herméneutique » dans la pensée de Bernard Stiegler&lt;/h1&gt;
&lt;p&gt;Lorsque l’on s’interroge d’un point de vue organologique&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/008-A/#fn56&quot; id=&quot;fnref56&quot;&gt;56&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;, c’est-à-dire, sur les normes techniques, les logiques économiques, les théories scientifiques et les enjeux politiques sous-jacents aux dispositifs médiatiques dominants, on se rend vite compte du caractère hautement pharmacologique des technologies numériques : si elles ouvraient de nombreuses promesses d’émancipation par rapport aux médias de masse précédents, le remède semble s’être renversé en poison. La question se pose aujourd’hui de savoir comment lutter contre les effets toxiques des technologies numériques persuasives - non pas en contrôlant les contenus, comme voudraient le faire de nombreux gouvernements, au risque d’instaurer de nouvelles formes de censures, mais en transformant le fonctionnement même des infrastructures – c’est-à-dire, les normes techniques, les principes épistémologiques et les logiques économiques qui sont à leur principe. Tel était précisément le but des recherches conduites par Bernard Stiegler autour des technologies contributives et du web herméneutique, que l’on retrouve dans nombre de ses ouvrages et articles publiés dans les années 2000 et 2010&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/008-A/#fn57&quot; id=&quot;fnref57&quot;&gt;57&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. Les technologies contributives désignent des technologies numériques qui ne sont pas fondées sur la transmission d’informations en temps réel et sur la captation et l’exploitation des attentions individuelles, mais au contraire, qui permettent la constitution de groupe de pairs, le partage de savoirs collectifs et la pratique de débats et de délibérations. Le web herméneutique désigne des supports, des fonctionnalités et des interfaces numériques qui ne reposent pas seulement sur les calculs statistiques des algorithmes, mais qui laissent des champs ouverts pour les interprétations et les expressions singulières. Le web herméneutique ne désigne donc pas un modèle unifié ni un dispositif existant, que l’on pourrait trouver quelque part et dont on pourrait s’emparer : il s’agit plutôt d’un ensemble de principes organologiques, qui peuvent servir de sources d’inspiration pour concevoir et développer des dispositifs numériques différents, permettant la confrontation des interprétations singulières et le partage de savoirs collectifs et non la collecte des données personnelles et la constitution de foules mimétiques.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour comprendre comment Stiegler en est venu à ces propositions, il peut être utile de remonter un peu en amont de ses réflexions. En effet, dans les années 1990, à la même époque de Derrida et Guattari, Stiegler s’était lui aussi intéressé à l’informatisation de la sociétés et avait lui aussi vu s’ouvrir avec les technologies numériques des potentialités inédites. En effet, selon Stiegler, le principal problème posé par les médias audiovisuels est leur caractère unidirectionnel : le spectateur d’une émission de télévision reçoit un contenu qui a été produit pour lui, il est donc dans une position de pure réception. De plus, sa conscience s’entrelace au flux de l’émission : son attention est captée ou captivée et comme il doit suivre le rythme de l’émission, il ne peut réfléchir en même temps&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/008-A/#fn58&quot; id=&quot;fnref58&quot;&gt;58&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. De plus, à l’époque de la télévision, il était impossible de revoir les émissions dans l’après-coup, et il était donc impossible de les analyser et de les critiquer : c’est d’ailleurs ce qui constitue la grande différence entre les supports littéraux, comme le texte, qui sont spatiaux, et les supports audiovisuels, comme les émissions, qui sont temporels. Le lecteur d’un texte temporalise le texte : il le lit à son rythme et si tel ou tel argument ne lui semble pas convaincant, il a la possibilité de le relire pour vérifier le raisonnement, il peut aussi comparer le début du texte à la fin du texte, pour voir si ce qu’annonce l’auteur correspond bien à ce qu’il fait, ou s’il n’essaie pas de le tromper. Bref, comme l’a souligné la relecture du texte dans l’après-coup permet l’exercice de l’esprit critique, qui a été formé durant l’éducation, à travers l’apprentissage de la lecture, de l’écriture et de l’argumentation notamment. Si vous êtes en désaccord avec le texte proposé, vous pouvez toujours produire un autre texte pour le contredire, car en apprenant à lire, vous avez aussi appris à écrire (un lecteur est aussi toujours, au moins en droit, un écrivain, car apprendre à lire suppose d’apprendre à écrire - vous ne pouvez pas lire si vous ne savez pas écrire, vous ne pouvez pas recevoir un message textuel si vous ne pouvez pas produire un message textuel) En ce sens, le milieu de l’écriture implique une certaine réciprocité entre producteur et récepteur, qui disparaît avec les technologies analogiques. En effet, dans le cas des médias audiovisuels, la situation est très différente : il devient cette fois tout à fait possible d’écouter une émission de radio ou de regarder une émission de télévision, donc de recevoir des symboles audiovisuels, sans être capables de produire soi-même de telles émissions, et même, sans avoir aucune idée de la manière dont ces émissions ont été produites. La plupart des personnes qui regardent le journal de 20h n’ont aucune idée de la manière dont cette émission a été produite, car elles n’ont jamais été formées aux techniques de la production audiovisuelle (captation, cadrage, montage, post-production), elles ne peuvent pas non plus analyser les contenus reçus, car elles ne peuvent pas revoir ces contenus qui leurs sont imposés selon des programmes prédéterminés, et évidemment, elles ne peuvent pas produire de tels contenus, car cette fonction est réservée aux journalistes professionnels (tel que les décrit Bourdieu dans son analyse sociologique de la télévision). Bref, les médias audiovisuels instaurent une rupture structurelle entre les producteurs de symboles d’un côté, et les récepteurs de symboles de l’autre : c’est cette situation que Stiegler décrit comme une situation de « misère symbolique&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/008-A/#fn59&quot; id=&quot;fnref59&quot;&gt;59&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; », dans laquelle les récepteurs sont privés de tout droit de réponse, condamnés à subir les contenus qui leurs sont imposés par les programmes télévisés, et à devenir des consommateurs d’informations dont le temps de cerveau peut être exploité par la publicité.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Or, c’est précisément cette situation de misère symbolique que les technologies numériques permettait de transformer : non seulement parce qu’elles mettent entre les mains de tous les citoyens les outils auparavant réservés aux professionnels de l’audiovisuel, mais aussi parce qu’elles permettent de revoir les contenus reçus, et à l’aide de certains logiciels, de décomposer les flux en différents plans, d’isoler les images et les sons, de mettre au jour les techniques de cadrage, de montage, et toutes les manipulations qui ont rendues possible la fabrication des émissions. Les logiciels d’analyse de film, comme le logiciel Ligne de temps&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/008-A/#fn60&quot; id=&quot;fnref60&quot;&gt;60&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; (que Stiegler avait développé dans le cadre de l’Institut de Recherche et d’Innovation), permettent d’analyser les flux d’images reçus comme on analyse les textes : non plus en examinant les techniques de grammaire, d’argumentation ou de rhétorique qui ont permis la construction du texte à travers le montage des mots et des phrases, mais en examinant les techniques de cadrage, d’enregistrement, d’assemblage, qui ont permis la construction de l’émission à travers le montage des sons et des images. Car comme le disait Derrida, quand bien même on aurait l’impression d’être envahi « par une image globale et inanalysable, indissociable », « il y a bien un montage d’éléments discrets », « il y a aussi, sinon un alphabet, du moins une sérialité discrète de l’image ou des images », qu’il faudrait apprendre « à discerner, à composer, à coller, à monter »&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/008-A/#fn61&quot; id=&quot;fnref61&quot;&gt;61&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. Si de tels dispositifs étaient développés, pratiqués et diffusés dans la société, ils pourraient permettre l’exercice d’un véritable esprit critique à l’égard des médias numériques. Mais de même que pour pouvoir lire un texte de manière critique, il faut avoir auparavant intériorisé et pratiqué les techniques de l’écriture au cours de l’éducation, de même, pour pouvoir voir une émission de manière critique, il faut auparavant avoir intériorisé et pratiqué les techniques de production audiovisuelles, au cours de ce qui devrait sans doute devenir aujourd’hui une éducation aux médias, visant la formation d’un esprit critique « post-médiatique ». La formation d’un tel esprit critique, à la fois cultivé et instrumenté, permettrait sans doute beaucoup mieux de lutter contre les enjeux de l’ « ère post-vérité » que toutes les tentatives visant à sélectionner les bons contenus et à éliminer les mauvais, comme si la vérité pouvait être donnée une fois pour toute par des experts ou des algorithmes, alors même que comme le rappelait Proust, « nous ne pouvons recevoir la vérité de personne (…) nous devons la créé nous-mêmes&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/008-A/#fn62&quot; id=&quot;fnref62&quot;&gt;62&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; ». En ce sens, la question posée par l’ère post-vérité est sans doute moins celle de savoir comment contrôler les contenus diffusés que celle de savoir comment donner aux publics les capacités matérielles, techniques et pratiques de « créer » de la vérité, c’est-à-dire, d’exprimer leurs singularités et de se confronter à l’altérité.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour cela, il semble nécessaire non seulement de développer des savoirs à la fois techniques et critiques des images animées numériques, mais aussi d’expérimenter de nouveaux dispositifs et de nouvelles pratiques médiatiques, fondées sur la contribution critique des citoyens, en leur donnant non seulement la possibilité de « &lt;em&gt;liker&lt;/em&gt; » ou de suivre les vidéos qu’ils ont aimées, mais surtout, de les annoter, de les commenter, d’exprimer leurs interprétations singulières, de les confronter avec les interprétations de leurs pairs, de se suggérer à eux-mêmes des contenus et d’engager ainsi entre eux des controverses ou des débats argumentés, au cours desquels seulement lesdites « vérités » peuvent émerger. S’il est aujourd’hui possible pour les utilisateur de commenter les vidéos sur des plateformes comme Youtube, il demeure impossible de les annoter ou de les indexer dans le fil de la vidéo, pour permettre de retrouver un passage précis ou pour sélectionner les moments qui semblent pertinents ou problématiques. C’est ce type d’indexation et d’annotation au fil de la vidéo que rend possible une plateforme comme Ligne de temps&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/008-A/#fn63&quot; id=&quot;fnref63&quot;&gt;63&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;, qui permet aussi de confronter les commentaires les uns aux autres en fonction de leur contenu, et de créer ainsi des groupes d’annotateurs ou des communautés critiques autour des vidéos indexées, annotées et commentées. Les supports numériques pourraient alors devenir le lieu de pratiques de nouvelles formes d’intelligence collective : en effet, contrairement à la page du livre ou à l’écran de télévision, les supports numériques permettent aux différents récepteurs d’inscrire la diversité de leurs interprétations dans le fil des textes ou dans le flux des images et des sons ou, de partager leurs annotations et leurs commentaires sur des plateformes contributives, ouvrant ainsi de nouveaux espaces de controverses, au sein desquels les individus peuvent exprimer leurs points de vue singuliers et les confronter avec d’autres points de vues, afin de délibérer sur toutes sortes de sujets ou de contenus, selon des règles collectivement décidées, explicitement publiées et techniquement implémentées&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/008-A/#fn64&quot; id=&quot;fnref64&quot;&gt;64&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. Dès lors, toutes sortes de conflits d’interprétation et de débats argumentés pourraient voir le jour, autour de contenus textuels ou audiovisuels et au sein de communautés polémiques partageant des langages d’annotation et des catégories d’indexation. Il ne s’agirait alors plus seulement de produire des contenus différents ou alternatifs, comme le proposent aujourd’hui de nombreux automédias ou médias indépendants, mais de transformer le fonctionnement même des dispositifs (le design, les fonctionnalités, les interfaces), pour redonner aux publics des possibilités de s’exprimer singulièrement et de débattre collectivement, bref, de devenir des « groupes sujets » dans un milieu qui pourrait alors être qualifié de « post-médiatique », car il aurait dépasser la situation de misère symbolique que les médias audiovisuels avait instituée. Les automédias, qui œuvrent pour mettre les nouvelles technologies au service de la démocratie, pourraient jouer un rôle crucial dans cette bifurcation vers un numérique contributif, en s’associant avec les institutions scolaires, qui ont pour fonction de former l’attention des futurs citoyens, avec les institutions universitaires, qui ont pour fonction de constituer des savoirs certifiés, avec les associations du logiciel libre, qui ont pour fonction de produire des technologies ouvertes, mais aussi avec les professionnels des médias et du journalisme, et avec tous les représentants politiques et les acteurs économiques désireux de protéger les conditions de possibilité du débat public dans le milieu post-médiatique numérique.&lt;/p&gt;
&lt;section class=&quot;footnotes&quot;&gt;
&lt;ol class=&quot;footnotes-list&quot;&gt;
&lt;li id=&quot;fn1&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;F. Guattari, &lt;em&gt;Les trois écologies,&lt;/em&gt; Paris, Galilée, 1989, p. 61. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/008-A/#fnref1&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn2&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;&lt;em&gt;Ibid.,&lt;/em&gt; p. 32. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/008-A/#fnref2&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn3&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;&lt;em&gt;Ibid.,&lt;/em&gt; p. 35. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/008-A/#fnref3&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn4&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;&lt;em&gt;Ibid.,&lt;/em&gt; p. 22. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/008-A/#fnref4&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn5&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;&lt;em&gt;Ibid.,&lt;/em&gt; p. 16. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/008-A/#fnref5&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn6&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;&lt;em&gt;Ibid.,&lt;/em&gt; p. 40. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/008-A/#fnref6&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn7&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;&lt;em&gt;Ibid.,&lt;/em&gt; p. 44. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/008-A/#fnref7&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn8&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;&lt;em&gt;Ibid.,&lt;/em&gt; p. 42. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/008-A/#fnref8&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn9&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Ibid., p. 44. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/008-A/#fnref9&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn10&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;&lt;em&gt;Ibid.&lt;/em&gt;, p. 18. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/008-A/#fnref10&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn11&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;&lt;em&gt;Ibid.,&lt;/em&gt; p. 12. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/008-A/#fnref11&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn12&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;&lt;em&gt;Ibid.,&lt;/em&gt; p. 23. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/008-A/#fnref12&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn13&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;F. Guattari et J. Robin, « Révolution informationnelle, écologie et recomposition subjective », &lt;em&gt;Multitudes n°24,&lt;/em&gt; 2006. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/008-A/#fnref13&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn14&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;F. Guattari, &lt;em&gt;Les trois écologies, op. cit.,&lt;/em&gt; p. 13. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/008-A/#fnref14&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn15&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;F. Guattari, « Pour une refondation des pratiques sociales », &lt;em&gt;Le monde diplomatique,&lt;/em&gt; 1992. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/008-A/#fnref15&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn16&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;&lt;em&gt;Ibid.&lt;/em&gt; &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/008-A/#fnref16&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn17&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;F. Guattari, « Vers une ère post-média » (1990), &lt;em&gt;Chimères&lt;/em&gt; n°28, 1996. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/008-A/#fnref17&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn18&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;F. Guattari, &lt;em&gt;Lignes de fuites,&lt;/em&gt; Paris, Editions de l’Aube*,* p. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/008-A/#fnref18&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn19&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;F. Guattari, « Vers une ère post-média » (1990), &lt;em&gt;art. cit.&lt;/em&gt; &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/008-A/#fnref19&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn20&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;&lt;em&gt;Ibid.&lt;/em&gt; &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/008-A/#fnref20&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn21&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;F. Guattari, &lt;em&gt;Les trois écologies, op. cit.,&lt;/em&gt; p. 61. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/008-A/#fnref21&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn22&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;F. Guattari, « Vers une ère post-média » (1990), &lt;em&gt;art. cit.&lt;/em&gt; &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/008-A/#fnref22&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn23&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;F. Guattari, « Pour une refondation des pratiques sociales », &lt;em&gt;art. cit.&lt;/em&gt; &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/008-A/#fnref23&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn24&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;F. Guattari, « Qu’est-ce que l’écosophie ? », &lt;em&gt;Terminal,&lt;/em&gt; n°26 et F. Guattari et J. Robin, « Révolution informationnelle, écologie et recomposition subjective », &lt;em&gt;art. cit.&lt;/em&gt; &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/008-A/#fnref24&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn25&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;J. Derrida, &lt;em&gt;Spectres de Marx,&lt;/em&gt; Paris, Galilée, 1993, p. 92. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/008-A/#fnref25&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn26&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;J. Derrida et B. Stiegler, &lt;em&gt;Échographies de la télévision,&lt;/em&gt; Paris, Galilée, 1996, p. 16. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/008-A/#fnref26&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn27&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;&lt;em&gt;Ibid.,&lt;/em&gt; p. 42 et p. 70. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/008-A/#fnref27&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn28&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;MTT, p. 155-156. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/008-A/#fnref28&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn29&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;J. Derrida et B. Stiegler, &lt;em&gt;Échographies de la télévision,&lt;/em&gt; &lt;em&gt;op. cit.,&lt;/em&gt; p. 68. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/008-A/#fnref29&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn30&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;&lt;em&gt;Ibid.,&lt;/em&gt; p. 83. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/008-A/#fnref30&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn31&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;&lt;em&gt;Ibid.,&lt;/em&gt; p. 45. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/008-A/#fnref31&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn32&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;&lt;em&gt;Ibid.,&lt;/em&gt; p. 91. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/008-A/#fnref32&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn33&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;&lt;em&gt;Ibid.&lt;/em&gt; &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/008-A/#fnref33&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn34&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;&lt;em&gt;Ibid.,&lt;/em&gt; p. 93. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/008-A/#fnref34&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn35&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;&lt;em&gt;Ibid.&lt;/em&gt; &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/008-A/#fnref35&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn36&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;J. Derrida, « Qui a peur de la philosophie ? », &lt;em&gt;Du droit à la philosophie,&lt;/em&gt; Paris, Galilée, 1990, p. 550. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/008-A/#fnref36&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn37&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;J. Derrida et B. Stiegler, &lt;em&gt;Échographies de la télévision,&lt;/em&gt; &lt;em&gt;op. cit.,&lt;/em&gt; p. 14. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/008-A/#fnref37&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn38&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;La notion de « post-vérité » désigne la perte de critères rationnels dans la sphère politique, où l’opinion et l’émotion se substituent aux débats argumentatifs, notamment en raison des interactions entre la politique et les nouveaux médias (Internet, réseaux sociaux, applications). Nous n’accréditons pas cette expression (problématique à de nombreux égards) mais la considérons ici à titre de symptôme : elle a été consacrée « mot de l’année » par le dictionnaire Oxford en 2016 et s’est vue intégrée dans les dictionnaires Larousse et Robert la même année. Voir la page Wikipédia dédiée à la notion : &lt;a href=&quot;https://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%A8re_post-v%C3%A9rit%C3%A9&quot; target=&quot;_blank&quot;&gt;https://fr.wikipedia.org/wiki/ère_post-vérité&lt;/a&gt;, et, pour plus de précisions, les trois rapports publiés en 2021-2022 par le Conseil National du Numérique sur les savoirs, les fausses informations et l’économie de l’attention : &lt;a href=&quot;https://cnnumerique.fr/nos-travaux&quot; target=&quot;_blank&quot;&gt;https://cnnumerique.fr/nos-travaux&lt;/a&gt;. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/008-A/#fnref38&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn39&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;C. Crouch, &lt;em&gt;Post-démocratie&lt;/em&gt;, Paris, Diaphanes, 2013. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/008-A/#fnref39&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn40&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;P. Le Lay, &lt;em&gt;Les dirigeants face au changement&lt;/em&gt;, Paris, Éditions du Huitième jour, 2004. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/008-A/#fnref40&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn41&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;&lt;a href=&quot;https://www.theguardian.com/technology/2017/apr/18/netflix-competitor-sleep-uber-facebook&quot; target=&quot;_blank&quot;&gt;https://www.theguardian.com/technology/2017/apr/18/netflix-competitor-sleep-uber-facebook&lt;/a&gt; &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/008-A/#fnref41&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn42&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;J. Crary, &lt;em&gt;24/7 Le capitalisme à l’assaut du sommeil,&lt;/em&gt; Paris, La découverte, 2014. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/008-A/#fnref42&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn43&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Sur les technologies « dopaminergiues », voir la websérie &lt;em&gt;Dopamine&lt;/em&gt; de Léo Favier produite par Arte : &lt;a href=&quot;https://www.arte.tv/fr/videos/RC-017841/dopamine/&quot; target=&quot;_blank&quot;&gt;https://www.arte.tv/fr/videos/RC-017841/dopamine/&lt;/a&gt; &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/008-A/#fnref43&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn44&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Pour plus de détails sur l’économie numérique de l’attention, voir le rapport du Conseil National du Numérique publié en 2022 sur ce sujet : &lt;a href=&quot;https://cnnumerique.fr/votre-attention-sil-vous-plait-quels-leviers-face-leconomie-de-lattention&quot; target=&quot;_blank&quot;&gt;https://cnnumerique.fr/votre-attention-sil-vous-plait-quels-leviers-face-leconomie-de-lattention&lt;/a&gt; &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/008-A/#fnref44&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn45&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;B.-J. Fogg, &lt;em&gt;Persuasive technology: using computers to change what we think and do,&lt;/em&gt; Morgan Kaufmann Publishers, 2002. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/008-A/#fnref45&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn46&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;&lt;a href=&quot;https://www.lemonde.fr/sciences/article/2017/05/31/la-surexposition-des-jeunes-enfants-aux-ecrans-est-un-enjeu-majeur-de-sante-publique_5136297_1650684.html&quot; target=&quot;_blank&quot;&gt;https://www.lemonde.fr/sciences/article/2017/05/31/la-surexposition-des-jeunes-enfants-aux-ecrans-est-un-enjeu-majeur-de-sante-publique_5136297_1650684.html&lt;/a&gt; &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/008-A/#fnref46&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn47&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;M. Desmurget, &lt;em&gt;La fabrique du crétin digital. Les dangers des écrans pour nos enfants,&lt;/em&gt; Paris, Seuil, 2019. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/008-A/#fnref47&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn48&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;K. Hayles, « Hyper and deep attention : the generational divide in cognitive modes », &lt;em&gt;Profession,&lt;/em&gt; 2007. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/008-A/#fnref48&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn49&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;&lt;a href=&quot;https://fr.timesofisrael.com/facebook-est-directement-lie-au-declin-de-la-sante-mentale-etude/&quot; target=&quot;_blank&quot;&gt;https://fr.timesofisrael.com/facebook-est-directement-lie-au-declin-de-la-sante-mentale-etude/&lt;/a&gt; &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/008-A/#fnref49&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn50&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;&lt;a href=&quot;https://www.wsj.com/articles/the-facebook-files-11631713039&quot; target=&quot;_blank&quot;&gt;https://www.wsj.com/articles/the-facebook-files-11631713039&lt;/a&gt; &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/008-A/#fnref50&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn51&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Geoff Schullenberger, « Human sacrifice and the digital business model », &lt;em&gt;Tablet,&lt;/em&gt; 2020. En ligne : &lt;a href=&quot;https://www.tabletmag.com/sections/science/articles/sacrificial-games-cancel-culture&quot; target=&quot;_blank&quot;&gt;https://www.tabletmag.com/sections/science/articles/sacrificial-games-cancel-culture&lt;/a&gt; &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/008-A/#fnref51&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn52&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;« Les mécanismes de gamification qui nous précipitent vers l’indignation envers nos ennemis nous poussent également à continuer à utiliser les plateformes. Plus nous sommes nombreux à être fascinés par les spectacles de victimisation, plus les plateformes génèrent des revenus importants. Comme un dieu assoiffé de sang, le business des plateformes se nourrit du sacrifice », Geoff Schullenberger, « Human sacrifice and the digital business model », art. cit. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/008-A/#fnref52&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn53&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Geoff Schullenberger, « Mimesis and violence. Peter Thiel’s French connection », &lt;em&gt;Cyborgology,&lt;/em&gt; 2016. En ligne : &lt;a href=&quot;https://thesocietypages.org/cyborgology/2016/08/02/mimesis-and-violence-part-1-peter-thiels-french-connection/&quot; target=&quot;_blank&quot;&gt;https://thesocietypages.org/cyborgology/2016/08/02/mimesis-and-violence-part-1-peter-thiels-french-connection/&lt;/a&gt; &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/008-A/#fnref53&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn54&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;H. Verdier et J.-L. Missika, &lt;em&gt;Le business de la haine. Internet, la démocratie et les réseaux sociaux&lt;/em&gt;, Paris Calman Lévy, 2022. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/008-A/#fnref54&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn55&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;C. Collomb, I. Galligo, et F. Pais, « Les algorithmes du désir : enquête sur le design libidinal de Tinder », &lt;em&gt;Sciences du Design&lt;/em&gt;, vol. 4, n° 2, 2016. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/008-A/#fnref55&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn56&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;La démarche organologique proposée par Bernard Stiegler est une démarche de recherche qui propose d’étudier la co-évolution entre les organismes vivants (psychosomatiques), les organes techniques et les organisations sociales : il s’agit donc de soutenir qu’un dispositif technique n’est pas neutre, mais a toujours une influence sur les psychismes et les sociétés, sur les manières de penser et de vivre collectivement. Voir la définition de l’organologie générale sur le site d’Ars Industrialis (association fondée par Bernard Stiegler) : &lt;a href=&quot;https://arsindustrialis.org/organologie-g%C3%A9n%C3%A9rale&quot; target=&quot;_blank&quot;&gt;https://arsindustrialis.org/organologie-g%C3%A9n%C3%A9rale&lt;/a&gt; &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/008-A/#fnref56&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn57&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Par exemple, B. Stiegler et J. Derrida, &lt;em&gt;Échographies de la télévision, op. cit. ;&lt;/em&gt; B. Stiegler &lt;em&gt;et al., Pour en finir avec la mécroissance,&lt;/em&gt; Paris, Flammarion, 2009 ; B. Stiegler, &lt;em&gt;La société automatique,&lt;/em&gt; Paris, Fayard, 2015 ; B. Stiegler &lt;em&gt;et al., Bifurquer&lt;/em&gt;, Paris, Les liens qui libèrent, 2020. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/008-A/#fnref57&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn58&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;B. Stiegler, &lt;em&gt;La technique et le temps, t. 3 Le temps du cinéma et la question du mal-être&lt;/em&gt; (2001), Paris, Fayard, 2018, §2 et §14. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/008-A/#fnref58&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn59&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;B. Stiegler, &lt;em&gt;De la misère symbolique,&lt;/em&gt; Paris, Flammarion, 2013. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/008-A/#fnref59&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn60&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;&lt;a href=&quot;https://www.iri.centrepompidou.fr/outils/lignes-de-temps/&quot; target=&quot;_blank&quot;&gt;https://www.iri.centrepompidou.fr/outils/lignes-de-temps/&lt;/a&gt; &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/008-A/#fnref60&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn61&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;B. Stiegler et J. Derrida, &lt;em&gt;Échographies de la télévision, op. cit.,&lt;/em&gt; p. 70. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/008-A/#fnref61&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn62&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;M. Proust, &lt;em&gt;Sur la lecture&lt;/em&gt; (1906), Paris, Actes Sud, 1993. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/008-A/#fnref62&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn63&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;&lt;a href=&quot;https://www.iri.centrepompidou.fr/outils/lignes-de-temps/&quot; target=&quot;_blank&quot;&gt;https://www.iri.centrepompidou.fr/outils/lignes-de-temps/&lt;/a&gt; &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/008-A/#fnref63&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn64&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;B. Stiegler &lt;em&gt;et al., Bifurquer&lt;/em&gt;, &lt;em&gt;op. cit.,&lt;/em&gt; chap. 7 « Design contributif et technologies numériques délibératives : vers une générativité sociale dans les sociétés automatiques ». &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/008-A/#fnref64&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;/ol&gt;
&lt;/section&gt;
</content>
    </entry>
    <entry>
      <title>Seize thèses sur les automédias et l&#39;agentivité attentionnelle
      </title>
      <link href="https://automedias.org/fr/publication/014-A/"/>
      <updated>2022-06-22T00:00:00Z</updated>
      <id>https://automedias.org/fr/publication/014-A/</id>
      <author>
        <name>Yves Citton</name>
      </author>      
      <content xml:lang="fr" type="html">&lt;h1&gt;Résumé&lt;/h1&gt;
&lt;p&gt;Cet article s’interroge sur la possibilité pour des médias d’être autonomes. Il met en question cette autonomie en s’appuyant sur le fait qu’un média ne saurait être véritablement souverain qu’en renonçant à se préoccuper de son public. Mais il tente de reconstruire cette autonomie en l’opposant à la soumission actuelle de la majorité des grands médias à la logique commerciale reposant sur la marchandisation de l’attention. Ce qu’il essaie d’esquisser au fil de cette discussion, c’est une approche du public qui en fait autre chose qu’une audience quantifiée destinée à recevoir ou échanger des messages circulant à travers elle. Après avoir formulé quatre principes généraux sur les conditions de possibilité des automédias, l’article esquisse sept propositions sur l’agentivité attentionnelle en régime de capitalisme de plateforme, ainsi que cinq propositions pour des automédias de co-valuation concertée.&lt;/p&gt;
&lt;hr /&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;L’ambition de réfléchir collectivement et pragmatiquement à la constitution de « médias indépendants » ou d’« automédias » devrait constituer la priorité absolue de notre époque&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/014-A/#fn1&quot; id=&quot;fnref1&quot;&gt;1&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. Il en va non seulement de l’avenir de nos sociétés politiques, mais de l’habitabilité de la planète Terre pour les milliards d’êtres humains ainsi que pour les êtres autres qu’humains qui la peuplent et la peupleront. Les structures de communication actuelles – anciens médias (presse, radio, TV) et nouveaux médias (Internet, réseaux sociaux, métavers) confondus – constituent des causes de blocage dramatique, à l’échelle nationale aussi bien que planétaire, face au besoin de prendre les mesures nécessaires à protéger cette habitabilité. C’est parce que les informations, affections, images, discours, rumeurs, récits circulent comme ils le font actuellement à la surface de la Terre et de nos écrans que nos capacités d’anticipation et de décision se trouvent tragiquement décalées par rapport à ce qu’elles devraient être pour assurer notre survie, solidarité et prospérité communes.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;On peut comprendre la notion d’&lt;em&gt;automédia&lt;/em&gt; comme désignant une organisation de communication de masse régie par ses opérateur·ices, sans ingérence extérieure de la part des gouvernements politiques ou des puissances économiques, que ces dernières interviennent en contrôlant directement les opérations du média ou en distribuant sélectivement leurs budgets publicitaires. Une telle définition est précieuse pour distinguer les automédias de l’immense majorité des médias de masse actuellement existants. Elle occulte toutefois une série de problèmes qui tiennent à ce que la puissance d’un média n’est pas tant à situer dans le média lui-même que dans les audiences qu’il parvient à mobiliser.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;C’est pour essayer de clarifier quelque peu ces problèmes de définition de la puissance réelle des automédias que le texte qui suit va proposer une série de quatre principes généraux et de douze propositions énoncées comme des vérités dogmatiques, par souci de synthèse et de concision, mais avancées en réalité comme des amorces d’hypothèses à discuter plus longuement, à remettre en cause, à préciser, à reformuler ou à déboulonner.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;h1&gt;Quatre principes généraux sur les conditions de possibilité des automédias&lt;/h1&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;1. &lt;em&gt;La puissance socio-politique d’un média est fonction de la taille de son audience&lt;/em&gt;. Un discours que personne n’écoute, un livre que personne ne lit, un programme de chaîne YouTube que personne ne regarde peuvent fournir l’occasion d’un précieux travail d’élaboration de contenu de la part de son auteur·ice, mais ils restent en-deçà du seuil de médialité. Le pouvoir effectif d’un média vient de sa capacité à affecter les réalités qui l’environnent, grâce à sa capacité d’affecter des récepteur·ices qui agissent dans cet environnement partagé. Plus le média peut affecter d’agents, plus ce média aura de puissance socio-politique (ce que l’on désigne parfois par la notion d’« impact » ou d’« influence »&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/014-A/#fn2&quot; id=&quot;fnref2&quot;&gt;2&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;).&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;2. &lt;em&gt;La puissance socio-politique d’un média est fonction de l’« investissement » des agents attentionnels qu’il affecte.&lt;/em&gt; Des récepteur·ices ne peuvent être « impacté·es » par un média que dans la mesure où illes lui auront accordé une certaine attention. La notion d’attention doit être conçue ici comme très différente et bien plus inclusive que l’équation réductrice qui l’identifie souvent à la seule concentration ou focalisation. La publicité nous influence même si nous nous concentrons rarement sur les signaux qu’elle nous envoie : elle se débrouille généralement pour « pénétrer » notre attention sans que nous ne lui « prêtions » volontairement et consciemment notre attention – relevant davantage d’une attention ambiantale&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/014-A/#fn3&quot; id=&quot;fnref3&quot;&gt;3&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; que d’une attention focalisée. Il convient donc d’imaginer les récepteur·ices composant l’audience d’un média comme des agents investissant des quantités et des qualités très variables d’attention dans les signaux qui les atteignent. Il est important de les concevoir comme des &lt;em&gt;agents&lt;/em&gt; (plutôt que comme des récepteur·ices passi·ves), parce que 1° c’est de leurs actions et comportements que va résulter la capacité du média à affecter nos réalités matérielles, et parce que 2° leur choix d’accorder plus ou moins d’attention concentrée au média va décider de la capacité du média à affecter leurs comportements profondément et durablement. Tout cela conduit à concevoir l’audience d’un média comme composée d’&lt;em&gt;agents attentionnels&lt;/em&gt; dotés de la capacité d’&lt;em&gt;investir&lt;/em&gt; plus ou moins d’attention dans le média en question – la qualité et la quantité de cet investissement attentionnel conditionnant la puissance de ce média.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;3. &lt;em&gt;La médialité mine la souveraineté et l’autonomie.&lt;/em&gt; Les seuls médias véritablement souverains sont ce que les théoricien·nes de médias tactiques ont pensé comme des « médias sans audience »&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/014-A/#fn4&quot; id=&quot;fnref4&quot;&gt;4&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. Dès que les émetteur·ices de messages s’intéressent (financièrement ou émotionnellement) à l’attention de leurs éventuel·les récepteur·ices, leur souveraineté se trouve limitée par les anticipations portant (à tort ou à raison) sur les attentes de l’audience. Autrement dit, je ne peux me déclarer pleinement autonome dans mon travail de médiatisation que si j’accepte de me dés-intéresser de la satisfaction des attentes (présupposées) de mon audience réelle ou potentielle. Autrement dit encore, il ne peut y avoir, à proprement parler, d’« automédias » (au sens de médias pleinement autonomes) dès lors que la médialité – voire la communication comme telle&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/014-A/#fn5&quot; id=&quot;fnref5&quot;&gt;5&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; – présuppose qu’un signal soit adressé à une certaine instance réceptrice avec l’espoir de l’influencer, aussi imprécise et virtuelle que soit cette audience.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;4. &lt;em&gt;Le coefficient d’autonomie d’un média est fonction de la capacité de ses opérateur·ices à posséder, pénétrer et régimenter les boîtes noires de ses infrastructures de médialité&lt;/em&gt; (avec leurs limites territoriales, techniques, cognitives, légales, politiques et économiques). Même si la puissance effective d’un média dépend de sa capacité à affecter une certaine audience, l’autonomie des opérateur·ices de ce média dépend d’abord de la maîtrise dont illes disposent sur leur appareil de production de signaux. En ce sens, il est bel et bien important de situer les médias au sein d’un continuum s’étirant depuis le pôle idéal des &lt;em&gt;automédias&lt;/em&gt;, dont les opérateur·ices possèdent légalement, financent économiquement, maîtrisent techniquement et orientent idéologiquement les productions médiales, jusqu’au pôle aliéné et aliénant des &lt;em&gt;hétéro-médias&lt;/em&gt;, dont les employés sont salariés par un possesseur extérieur, dépendent de services techniques dont ils ignorent largement le fonctionnement et véhiculent des orientations idéologiques dont les choix ne leur appartient pas vraiment – ce qui semble être aujourd’hui le cas d’une partie significative de la profession journalistique. À la lumière des trois principes précédents, on peut toutefois ajouter que même dans le cas des automédias, les attentes (réelles et supposées) de l’audience font office de boîte noire, difficilement pénétrable et donc potentiellement aliénante.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;h1&gt;Sept propositions sur l’agentivité attentionnelle en régime de capitalisme de plateforme&lt;/h1&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;Cela étant posé, on peut s’aventurer à analyser un certain nombre de facteurs qui conditionnent les rapports entre l’autonomie relative des médias et l’agentivité attentionnelle des audiences en régime de capitalisme de plateforme. La situation prévalant au milieu du XX^e^ siècle voyait un petit nombre de médias de masse audiovisuels (fréquemment contrôlés par l’État dans le cas européen, BBC, ORTF, RAI) se disputer l’attention collective des populations dans le régime du &lt;em&gt;broadcasting&lt;/em&gt; (un seul centre émettant un même signal diffusé sur tout un territoire). La première révolution d’Internet, faisant suite à la « libéralisation » de l’audiovisuel privé et à la prolifération des « radios libres » dans les années 1980, a instauré un nouveau paysage, au sein duquel tout le monde (connecté) pouvait devenir média&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/014-A/#fn6&quot; id=&quot;fnref6&quot;&gt;6&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. En quelques années de progrès techniques accéléré (PC, connexion Internet, caméra intégrée au smartphone), une multiplicité de micro-organisations ont progressivement pu entreprendre à peu de frais de s’ériger en centres d’émission de contenus audiovisuels décentralisés – semblant instaurer un nouveau régime de médialité particulièrement propice à l’émergence d’automédias&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/014-A/#fn7&quot; id=&quot;fnref7&quot;&gt;7&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;La contre-révolution des plateformes a tempéré les promesses de ce nouveau régime en entraînant une recentralisation partielle des communications&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/014-A/#fn8&quot; id=&quot;fnref8&quot;&gt;8&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; : chacun·e peut bien créer sa chaîne YouTube, mais les plateformes (qui ont pris la forme d’entreprises privées dirigées par la quête de profit financier) peuvent décider arbitrairement d’exclure, de censurer certains contenus ou utilisateur·ices, comme elles peuvent modifier à leur guise leurs conditions générales d’utilisation, sans avoir de comptes à rendre à qui que ce soit d’autres que leurs actionnaires. Au sein de ce régime hybride, la possibilité de développer des automédias reste bel et bien ouverte, même si son champ gravitationnel est considérablement influencé par l’omniprésence de quelques grands opérateurs hégémoniques à tendances monopolistiques. On peut en analyser les dynamiques à partir des quelques propositions suivantes :&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;1. &lt;em&gt;La puissance d’un média est fonction des attributs du medium qui lui sert de support technique&lt;/em&gt;. Marshall T. Poe identifie huit attributs des médias dont chacun conditionne les puissances relatives de chaque support technique : « &lt;em&gt;accessibilité&lt;/em&gt; (coûts pour se procurer et utiliser un medium), &lt;em&gt;confidentialité&lt;/em&gt; (coûts pour cacher l’identité des utilisateurs et le contenu des messages dans un medium), &lt;em&gt;fidélité&lt;/em&gt; (coûts de l’amélioration dans la définition des données dans un medium), &lt;em&gt;volume&lt;/em&gt; (coûts de transmission des messages par un medium en fonction de leur taille), &lt;em&gt;vélocité&lt;/em&gt; (coûts de transmission des messages par le medium en fonction de leur vitesse), &lt;em&gt;portée&lt;/em&gt; (coûts de transmission des messages par le medium en fonction de la distance), &lt;em&gt;persistance&lt;/em&gt; (coûts de stockage des messages dans un medium en fonction de la durée), &lt;em&gt;explorabilité&lt;/em&gt; (coûts de recherche des messages dans un medium&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/014-A/#fn9&quot; id=&quot;fnref9&quot;&gt;9&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;) ». On comprend facilement comment l’abaissement spectaculaire du coût de ces attributs du fait de « la révolution numérique » a pu empuissanter les automédias au cours des dernières décennies.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;2. &lt;em&gt;L’autonomie des agents attentionnels est elle aussi fonction des attributs du medium&lt;/em&gt;. Parallèlement, on comprend également comment cinq des huit attributs des médias analysés par Marshall T. Poe peuvent augmenter l’autonomie des agents attentionnels composant leur audience. L’accessibilité, la confidentialité, la vélocité, la persistance et l’explorabilité permettent aux (pour une fois bien nommé·es) utilisateur·ices de se servir des contenus des médias à leur guise, selon les temporalités de leurs besoins propres, au lieu d’avoir à subir leurs flux selon une logique hétéronome.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;3. &lt;em&gt;L’autonomie des agents attentionnels est fonction de la diversité des médias.&lt;/em&gt; La multiplication de médias décentralisés contribue elle aussi à empuissanter les agents attentionnels en leur donnant le choix entre une gamme beaucoup plus large et potentiellement beaucoup plus diverse de « fournisseurs de contenus » qu’à l’ère du &lt;em&gt;broadcasting&lt;/em&gt;. Sur les 30 000 heures de vidéos mises en ligne chaque heure à travers le monde sur les serveurs de YouTube&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/014-A/#fn10&quot; id=&quot;fnref10&quot;&gt;10&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;, souvent à partir de smartphones dont la possession et l’utilisation sont à la portée d’une très large proportion des populations urbaines à l’échelle mondiale, il serait étonnant qu’on ne puisse pas y trouver de quoi alimenter, soutenir et documenter les points de vue les plus divers sur le fonctionnement des sociétés humaines.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;4. &lt;em&gt;Le capitalisme de plateforme empuissante les agents attentionnels en rendant les médias dépendants de leurs investissements attentionnels&lt;/em&gt;. L’économie propre au capitalisme de plateforme, en faisant des investissements attentionnels des audiences la source des investissements financiers qui y circulent, érige formellement les choix opérés par les récepteur·ices au statut de principe gouverneur de nos développements médiatiques : un média survivra économiquement dès lors qu’il sera parvenu à attirer assez de lecteur-auditeur-spectateur·ices pour faire converger vers lui des budgets publicitaires suffisant à assurer son fonctionnement. Cette situation est apparemment rêvée pour assurer l’émergence des automédias les plus aptes à répondre aux attentes des audiences, lesquelles se trouvent ainsi mises dans la position dominante de ce régime de circulation.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;5. &lt;em&gt;Les effets de réseaux, ainsi que les effets boite noire des attentes présupposées du public, tendent toutefois à emprisonner les agents attentionnels dans l’ornière d’attracteurs hégémoniques&lt;/em&gt;. La diversité promise par l’abaissement des coûts de production et de diffusion des contenus médiatiques se voit fortement limitée du fait de deux dynamiques enfermant les flux autour d’un nombre réduit d’attracteurs hégémoniques. D’une part, les effets de réseau assurent le statut quasi monopolistique d’une plateforme (de ses protocoles de sélection et de diffusion), du fait qu’un réseau est d’autant plus efficient pour ses utilisateur·ices que davantage d’agents attentionnels s’y retrouvent. D’autre part, les effets boîte noire concernant les attentes du public (voir le point 4 ci-dessus) tendent à instaurer des pièges à renforcement circulaire entre ce que les émetteur·ices estiment que leur public attend, ce que ce public reçoit, et ce que ce public attendra effectivement sur la base de ce qu’il aura reçu, à quoi il aura ainsi été habitué&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/014-A/#fn11&quot; id=&quot;fnref11&quot;&gt;11&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;6. &lt;em&gt;La concurrence capitaliste aliène les agents attentionnels en exacerbant les logiques de saillances (attention exogène plutôt qu’endogène) et de&lt;/em&gt; push &lt;em&gt;(plutôt que de&lt;/em&gt; pull*)*. La diversité des contenus et des points de vue potentiellement permise par la multiplication des automédias empuissantés par l’Internet est par ailleurs réduite du fait des logiques compétitives induites par le mode actuel de financement des médias. Dès lors que c’est la quantité d’attention des audiences réunies par les médias qui assure leur survie et leur prospérité économiques, les opérateur·ices se trouvent poussé·es à recourir aux moyens les plus efficaces et les plus brutaux pour capter et retenir les attentions de leurs audiences potentielles. Les contenus et les formes tendent donc à se concentrer autour de ce qui produit les plus puissants effets de « saillance », lesquelles se définissent comme ce à quoi le système nerveux humain ne peut pas ne pas prêter attention (bruit de sirène, lumière de gyrophare, occurrence d’explosion). Les mêmes impératifs de financement favorisent systématiquement les systèmes reposant sur le &lt;em&gt;push&lt;/em&gt; (envoyer des notifications pour pré-orienter les choix des récepteur·ices) plutôt que sur le &lt;em&gt;pull&lt;/em&gt; (laisser les utilisateur·ices aller chercher par elleux-mêmes ce qui suscite leur désir au sein du stock explorable de contenus mis à leur disposition). Effets de réseaux, effet de renforcements circulaires, saillances et prédominance du &lt;em&gt;push&lt;/em&gt; convergent pour réduire drastiquement l’autonomie des agents attentionnels en régime de capitalisme de plateforme. Parce que leurs investissements attentionnels sont non seulement désirables, mais indispensables à la survie économique des médias de masse, ils font l’objet d’une compétition « captologique » sans merci – au double sens d’une capture intéressée de leur curiosité et des &lt;em&gt;Computer As Persuasive Technologies&lt;/em&gt; – qui ampute largement leur potentiel émancipateur.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;7. &lt;em&gt;Le capitalisme écocidaire et égocidaire promeut les désirs consuméristes des agents attentionnels tout en précarisant leurs conditions de satisfaction et de réflexion.&lt;/em&gt; La contradiction centrale du régime capitaliste désormais hégémonique à l’échelle globale tient à ce qu’il exacerbe (par la multiplication et l’ubiquité de ses pratiques publicitaires) des désirs de consommation qu’il rend de plus en plus difficile à satisfaire (de par les destructions environnementales qu’il induit) et à propos desquels il rend de plus en difficile une réflexion critique (de par l’accélération et l’intensification des pressions compétitives auxquelles il soumet nos attentions). Ce sont bel et bien les dynamiques du capitalisme de plateforme, superposées à celles du financement des médias audiovisuels de &lt;em&gt;broadcasting&lt;/em&gt; hérités du siècle précédent, qui contrecarrent la diversité des automédias promise par l’émergence d’Internet et perpétuent une ornière consumériste qui exacerbe les frustrations sociales en même temps qu’elle entraîne les débats politiques vers des dérives démagogiques d’ordre national-souverainiste, xénophobe et éco-négationniste.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;h1&gt;Cinq propositions pour des automédias de co-valuation concertée&lt;/h1&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;1. &lt;em&gt;L’autonomie des agents attentionnels est généralement promue sur la base pertinente mais réductrice d’un individualisme cognitif partiellement trompeur.&lt;/em&gt; Les fondements de l’agentivité attentionnelle individuelle sont à la fois évidents et fragiles. Certes chacun·e de nous a l’impression de pouvoir contrôler au moins partiellement de façon &lt;em&gt;endogène&lt;/em&gt; l’orientation et l’intensité de son attention lorsqu’ille adopte une position réflexive à son égard : vous pensez pouvoir interrompre la lecture de cet article si vous le souhaitez et vous avez évidemment raison – merci à vous si vous décidez de lire la suite. Et pourtant, à y regarder de plus près, la majorité de nos comportements attentionnels se trouvent &lt;em&gt;de facto&lt;/em&gt; conditionnés par des facteurs &lt;em&gt;exogènes&lt;/em&gt; couvrant l’énorme champ qui va des saillances, des impératifs d’obéissance et des besoins du moment jusqu’aux discours, enseignements, documents, expériences, traumas auxquels nous avons été exposé·es au cours de toute notre existence antérieure : votre attention aurait-elle été conduite à lire cet article si vous aviez fait d’autres études, d’autres rencontres, d’autres bifurcations au cours des dernières décennies ?&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;Comprendre les interrelations complexes et dynamiques entre automédias et autonomie attentionnelle exige donc de prendre en compte deux facteurs. D’une part, il est crucial de protéger et de cultiver les conditions rendant possible une certaine autonomie attentionnelle, laquelle implique la suspension provisoire des pressions à la survie et à la compétition qui déterminent nos comportements de façon exogène (si la soif assèche ma gorge ou si mes dettes menacent de me faire expulser de mon logis, je n’aurai sans doute pas le loisir de lire cet article). On est ici dans le moment &lt;em&gt;systolique&lt;/em&gt; (où le muscle du cœur se contracte pour se remplir de sang), un moment de repli individualiste sur soi de la respiration attentionnelle, qui requiert le luxe d’une certaine isolation par rapport aux stimulations extérieures, et qui est nécessaire à ce que les apports du moment &lt;em&gt;diastolique&lt;/em&gt; (où le muscle du cœur se dilate pour envoyer le sang dans le corps), moment d’ouverture de l’attention aux surprises de l’environnement, puissent être traités de façon originale, créatrice et individuante. D’autre part, comme on l’a déjà vu plus haut, notre agentivité attentionnelle reste soumise aux conditions extérieures qui peuvent permettre ou interdire cette respiration idéale entre diastole découvreuse d’inattendu et systole réflexive, potentiellement génératrice d’émancipation.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;2. &lt;em&gt;Les capacités d’autoconstitution des agents attentionnels ainsi que la puissance des automédias devraient plutôt être ancrées dans la conjonction communautaire des membres de leur audience&lt;/em&gt;. Les discours communément entendus aujourd’hui sur la « crise de l’attention » que traversent nos sociétés insistent de façon trop unilatérale sur l’agentivité individuelle évoquée au point précédent, impliquant qu’il suffirait de combattre la distraction à coup de force morale, de jeter son smartphone et de se débrancher des réseaux sociaux pour échapper aux conditionnements et au contrôle caractérisant nos sociétés numériquement connectées. Les éclairages de la &lt;em&gt;Black Radical Tradition&lt;/em&gt;, incarnée par des auteur·ices comme Cedric J. Robinson, Sylvia Wynter, Denise Ferreira da Silva, Stefano Harney et Fred Moten, nous aident à repérer les écueils et les œillères de ce qui pourrait bien être une approche des questions attentionnelles excessivement teintée de « blanchité », en tant qu’elle est structurée par les biais de l’individualisme possessif et de l’&lt;em&gt;homo economicus&lt;/em&gt; (inscrits jusque dans le terme même d’« économie de l’attention »)&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/014-A/#fn12&quot; id=&quot;fnref12&quot;&gt;12&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. La batterie de principes sollicités pour s’opposer aux dérives de l’hyper-connexion (concentration, rationalité, réglementation, esprit critique, liberté d’expression, etc.) peuvent légitimement être suspectés de véhiculer les doubles biais d’un certain suprématisme blanc et d’un certain mépris de classe.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;Pour tenter de déjouer ces biais de l’individualisme possessif, il convient ici de préciser et de corriger les formules proposées dans les principes généraux sur lesquels prétendait pouvoir s’appuyer cet article. Il ne suffit pas d’affirmer que « la puissance socio-politique d’un média est fonction de la taille de son audience » (thèse 1), ni de préciser que cette puissance dépend également de « la qualité d’attention investie » (autre terme économiste) par les individus dans ce média, une réception concentrée pouvant davantage mener à « affecter profondément et durablement leurs comportements » (thèse 2). Il est indispensable d’ajouter un troisième facteur qui s’avère tout aussi décisif dans le destin observé des mouvements sociaux, celui de l’&lt;em&gt;engagement social&lt;/em&gt; des agents attentionnels, défini par la solidité de leurs conjonctions communautaires.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;On peut s’appuyer ici sur l’utile dichotomie proposée par Franco Berardi entre connexion et conjonction : « J’appelle &lt;em&gt;conjonction&lt;/em&gt; la concaténation de corps et de machines capable de générer du sens sans suivre un design pré-ordonné, et sans obéir à une loi ou à une finalité internes. La &lt;em&gt;connexion&lt;/em&gt;, en revanche, est la concaténation de corps et de machines qui ne peut générer du sens qu’en suivant un design intrinsèque, généré par des humains, en obéissant à des lois précises de comportement et de fonctionnement. »&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/014-A/#fn13&quot; id=&quot;fnref13&quot;&gt;13&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. Cette distinction nous conduit au cœur de ce qui fait à la fois la puissance et la faiblesse des mobilisations politiques permises par les réseaux sociaux : la conjonction est « une forme de compréhension empathique » basée sur « l’interprétation des signes qui proviennent d’autrui et sur l’extrapolation de ses sentiments, désirs et émotion » ainsi que sur « la capacité à y répondre de façon appropriée » ; la connexion, par contraste, est un « genre de compréhension qui n’est pas basé sur l’interprétation empathique des intentions et signes significatifs venant d’autrui, mais plutôt sur l’obéissance et l’adaptation à une structure syntaxique »&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/014-A/#fn14&quot; id=&quot;fnref14&quot;&gt;14&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;Les mobilisations opérées par voies principalement numériques profitent des facilités syntaxiques des connexions digitales, ainsi que des conjonctions empathiques établies par le partage de contenus (audiovisuels ou verbaux) hautement émotionnels, mais leur impact transformateur semble limité par leur difficulté à concaténer des corps dans un partage du sensible basé sur les besoins et comportements matériels de ces corps appelés à se frotter au sein d’un même espace commun – à l’exception de « la socialité des ronds-points » dont les participant·es aux communautés des Gilets Jaunes ont si éloquemment parlé&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/014-A/#fn15&quot; id=&quot;fnref15&quot;&gt;15&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. Dans tous les cas similaires, la puissance socio-politique d’un automédia est non seulement fonction de la taille de son audience ou de la qualité de l’investissement attentionnel des membres de cette dernière, mais aussi des &lt;em&gt;engagements conjonctifs&lt;/em&gt; qui, tout à la fois, émanent des mises en communication qu’il permet et intensifient les solidarités qui tissent à travers lui une communauté effective d’action.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;3. &lt;em&gt;La puissance d’un automédia est fonction de la diversité d’échelles des relations qu’entretient ce média&lt;/em&gt;. L’engagement conjonctif des agents attentionnels peut se concevoir, selon l’exemple des Gilets Jaunes, comme un complément &lt;em&gt;assembliste&lt;/em&gt; des mobilisations en ligne, un complément qui prend la forme d’occupations, de zad, de manifestations de rue – autant d’espaces où la proximité et le frottement de corps précarisés dynamisent des tissages de solidarités pratiques entre co-participant·es qui ne s’étaient pas préalablement choisi·es&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/014-A/#fn16&quot; id=&quot;fnref16&quot;&gt;16&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. Mais cet engagement conjonctif peut également prendre la forme plus vaste de communautés de pratiques et d’affects disséminées dans l’espace géographique et social. C’est ce dont témoignent le livre de Julius Scott sur le « vent commun » de communications informelles qui a soufflé dans l’espace caribéen du XVIII^e^ siècle entre des esclaves marron·nes souvent analphabètes mais néanmoins très informé·es des mouvements révolutionnaires transcontinentaux de l’époque, ou encore l’analyse par Armond Towns de l’Underground Railroad qui a aidé au XIX^e^ siècle les esclaves fuyards du Sud des USA à rejoindre les états abolitionnistes du Nord, en érigeant au statut de &lt;em&gt;media&lt;/em&gt; de communication une multiplicité d’objets plus improbables les uns que les autres (cailloux, bouts de bois, habits, rivières, constellations célestes&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/014-A/#fn17&quot; id=&quot;fnref17&quot;&gt;17&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;).&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;Loin de devoir opposer de façon exclusive les actions ponctuelles de terrain menées à l’échelle locale (occupations, grèves, aides aux migrant·es) et les mobilisations médiatiques visant à un retentissement translocal voire planétaire (passant par des coups éditoriaux, des mèmes ou des hashtags), la puissance transformatrice des automédias tient à leur capacité de concevoir et d’implémenter une difficile articulation entre les différentes échelles au sein desquelles ils peuvent opérer sur les modes connectifs et conjonctifs. Le succès fulgurant (quoiqu’épisodique) d’un média comme UpWorthy.com, qui relayait à l’échelle des USA des nouvelles originellement enterrées dans des journaux ou sites personnels locaux&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/014-A/#fn18&quot; id=&quot;fnref18&quot;&gt;18&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;, ou les tentatives de fédérer à l’échelle transnationale des automédias cantonnés à des audiences régionales de niche, comme le tente Eurozine pour les revues indépendantes européennes, témoignent simultanément des besoins et des difficultés de telles articulations d’échelles.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;4. &lt;em&gt;La puissance d’un automédia est fonction de la capacité de ses opérateur·ices et des agents attentionnels qu’il affecte à traverser les frontières de souveraineté/autorité et à entretenir des rapports de confiance, basés sur des expériences de solidarités réciproques&lt;/em&gt;. Davantage encore que les questions de tailles et de couverture géographique, l’un des principaux défis des automédias tient aux reconfigurations multiples et rapides des statuts d’autorité qu’ont causées les dynamiques de décentralisation et de désintermédiation rendues possibles par l’émergence des communications numériques en réseaux. Ce à quoi l’on assiste peut être décrit comme une multiplication des facteurs et des vecteurs d’autorité, selon des paramètres de domination qui échappent aux institutions mises en place depuis des décennies ou des siècles pour contrôler l’attribution d’autorité (Églises, États, académies, universités, médias traditionnels, etc.).&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;Toute autorité se coagule au sein de processus institutionnels, mais ceux-ci prennent forme désormais avec une plasticité dramatiquement accrue, ainsi qu’avec des rythmes de développement (et de chute) grandement accélérés. Il n’est guère utile de s’époumoner dans les lamentations face à l’avènement d’un régime apocalyptique de « post-vérité », dont seraient seuls responsables les médias électroniques. Mieux vaut sans doute faire le travail absolument légitime, laborieux et nécessaire de &lt;em&gt;fact-checking&lt;/em&gt; et de dénonciation des &lt;em&gt;fakes news&lt;/em&gt;. Mais le plus important est peut-être de comprendre comment et pourquoi les attributions d’autorité ont toujours été fragiles, discutables, partiellement magiques, dominatrices et complotistes. Les automédias, comme tous les agents communicationnels, doivent laborieusement construire leur crédibilité par un double de travail de vérification de la fiabilité de leurs sources et de conjonction avec les acteur·ices de terrain auxquel·les ils s’efforcent d’articuler leurs productions. Cela implique d’asseoir (patiemment) la &lt;em&gt;confiance&lt;/em&gt; visée entre les opérateur·ices et les agents attentionnels que le média rassemble sur les solidarités réciproques qui les unissent dans les transformations sociales concrètes auxquelles illes aspirent ensemble au sein d’une même communauté de pratiques. Cette confiance ne peut qu’être à la fois la prémisse et le produit de l’engagement conjonctif communautaire évoqué dans les paragraphes précédents – selon une causalité récursive apparemment circulaire qui fait tout le mystère, toute la magie et toute la difficulté de la médialité&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/014-A/#fn19&quot; id=&quot;fnref19&quot;&gt;19&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;Cela implique en particulier d’adopter une position inconfortable qui se reconnaît comme étant &lt;em&gt;simultanément dedans et dehors&lt;/em&gt; de toute assomption d’autorité comme de toute prétention de souveraineté. En ce sens, le succès possible des automédias dans leurs aspirations à transformer nos sociétés dépend d’un travail d’auto-éducation qui les dépasse largement, et qui ne peut être mené qu’à de nombreux niveaux de nos structures sociales : ce travail doit mener à instiller dans nos habitudes attentionnelles non seulement une dé-corrélation, mais bien plutôt &lt;em&gt;une proportionnalité inversée entre le ton d’autorité adopté par l’énonciateur·ice et son degré de fiabilité&lt;/em&gt;. C’est toute la parole gouvernementale, toute la rhétorique politique, toutes les postures d’expertise, ainsi qu’une bonne partie des énonciations universitaires et scientifiques qui doivent être amendées de façon à permettre cette reconfiguration anthropologique majeure et probablement inédite de nos habitudes d’énonciation et d’écoute – reconfiguration qu’on peut sans doute considérer à son tour comme nécessitée par le développement d’appareillages techniques eux aussi inédits pour faire communiquer entre elles nos attentions à nos milieux d’interactions et de vie.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;5. &lt;em&gt;L’enjeu ultime du développement des automédias est de permettre l’invention de dynamiques collectives de co-valuation concertée&lt;/em&gt; – dynamiques qui n’ont été qu’esquissées par les périodes précédentes (souvent, quoique pas seulement, au titre de « la démocratie »), mais dont l’amélioration rapide devient désormais une condition nécessaire pour assurer notre survie collective face aux menaces que les actions des plus riches des humain·es font peser sur l’habitabilité de la planète. Les multiples paniques morales qui tourbillonnent actuellement autour des accusations croisées de complotisme ne sont que le symptôme superficiel d’un désarroi et d’une incapacité plus profondes à inventer et à partager des &lt;em&gt;processus de valuation&lt;/em&gt; qui soient à la hauteur des dangers dont nous nous menaçons nous-mêmes&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/014-A/#fn20&quot; id=&quot;fnref20&quot;&gt;20&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. Plus les valeurs, évaluations et valorisations prétendent nous être imposées depuis le haut, plus leurs résultats sont calamiteux et contreproductifs, même dans les cas où le contenu de ces valeurs pourrait être défendu pour ses mérites propres. La révolution accélérée par le déploiement planétaire du numérique est en réalité celle de la &lt;em&gt;démocratie radicale&lt;/em&gt; – bien plus transculturelle et bien plus ancienne que les institutions étatiques que la modernité occidentalo-centrée a prétendu imposer sur toutes les régions du globe, même si ces institutions constituent elles-mêmes une percée significative dans cette aspiration « transmoderne » à une autonomie venant du bas&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/014-A/#fn21&quot; id=&quot;fnref21&quot;&gt;21&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. Ce à quoi les automédias doivent pouvoir contribuer, c’est à la &lt;em&gt;détermination concertée&lt;/em&gt; par le bas des valeurs qui doivent organiser nos coopérations inter-humaines ainsi que notre coexistence avec les autres espèces vivantes sur la planète. C’est bien de l’organisation d’un &lt;em&gt;concert de voix&lt;/em&gt; qu’il s’agit, ainsi que des dispositions d’&lt;em&gt;écoute&lt;/em&gt; nécessaires à ce que ce concert nécessairement improvisé bénéficie de et à tou·tes celles et ceux qui ont droit et besoin d’y participer. Ces dispositifs d’improvisation concertée peuvent se nourrir de propositions aussi diverses que l’agentivité sonique de Brandon LaBelle, le « droit du public à entendre » de Mike Ananny ou les pratiques d’« étude noire » illustrées par Stefano Harney et Fred Moten, entre mille autres apports&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/014-A/#fn22&quot; id=&quot;fnref22&quot;&gt;22&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;Une telle concertation dans la co-valuation de nos modes de vie ne saurait être effectuée par les seuls automédias sur la base de leurs vertus propres : elle requiert la participation de toutes les instances de pouvoir, de communication et d’éducation qui conditionnent actuellement nos agentivités attentionnelles. Mais les automédias sont en position d’en accélérer la mise en place, de par leur émergence congénitale au déploiement des appareillages de communication de masse décentralisée. Il appartient à leurs opérateur·rices, ainsi qu’aux marges de manœuvres que nous donnent encore les conditionnements actuels de nos agentivités attentionnelles, de revendiquer voire d’imposer depuis le bas des formes de médiactivisme dont les théoriciens des médias tactiques ont esquissé les lignes générales dès les années 1990, et dont l’appel à constituer des « réseaux organisationnels » émis récemment par Geert Lovink et Ned Rossiter renouvelle bien les exigences&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/014-A/#fn23&quot; id=&quot;fnref23&quot;&gt;23&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. Si c’est en renonçant à tout idéal de souveraineté que les automédias pourront comprendre leur rôle effectif et leur puissance réelle, c’est en affirmant l’impossible mais nécessaire marge d’autonomie dont ils sont le lieu inconfortable qu’ils pourront contribuer à dérouter notre avenir commun de sa trajectoire écocidaire.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;section class=&quot;footnotes&quot;&gt;
&lt;ol class=&quot;footnotes-list&quot;&gt;
&lt;li id=&quot;fn1&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;La rédaction de cet article a bénéficié d’une aide de l’EUR ArTeC financée par l’ANR au titre du PIA ANR-17-EURE-0008. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/014-A/#fnref1&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn2&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Voir sur ces questions la première partie « Vecteurs d’imagination technique » du rapport annuel 2022 de la TerraForma Corp, disponible en ligne sur &lt;a href=&quot;https://terraformacorp.eur-artec.com/&quot; target=&quot;_blank&quot;&gt;https://terraformacorp.eur-artec.com/&lt;/a&gt;. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/014-A/#fnref2&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn3&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Sur l’attention ambiantale, voir le bel article d’Igor Galligo, « L’objet ambiantal : pour un design de l’objectivation » in Y. Citton et E. Doudet, &lt;em&gt;Écologies de l’attention et archéologie des media&lt;/em&gt;, Grenoble, UGA Éditions, 2019, p. 299-320. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/014-A/#fnref3&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn4&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Sur la notion de media souverains, voir Eric Kluitenberg, « Media sans audience », &lt;em&gt;Multitudes&lt;/em&gt;, n° 79, 2020, p. 241 à 248. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/014-A/#fnref4&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn5&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Sur la conception des signaux et de la communication sous-jacente à ces propositions, voir Luis J. Prieto, &lt;em&gt;Pertinence et pratique&lt;/em&gt;, Paris, Minuit, 1975. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/014-A/#fnref5&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn6&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Olivier Blondeau &amp;amp; Laurence Allard, &lt;em&gt;Devenir média. L’activisme sur Internet entre défection et expérimentation&lt;/em&gt;, Paris, Éditions Amsterdam, 2007. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/014-A/#fnref6&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn7&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Voir sur ce point les belles anticipations de Vilém Flusser, par exemple dans &lt;em&gt;La Civilisation des médias&lt;/em&gt;, Belval, Circé, 2006. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/014-A/#fnref7&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn8&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Sur ces questions, voir Nick Srnicek, &lt;em&gt;Capitalisme de plateforme. L’hégémonie de l’économie numérique&lt;/em&gt;, Montréal, Lux, 2018, et Shoshana Zuboff, &lt;em&gt;L’Âge du capitalisme de surveillance&lt;/em&gt;, Paris, Zulma, 2020. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/014-A/#fnref8&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn9&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Marshall T. Poe, &lt;em&gt;A History of Communications. Media and Society from the Evolution of Speech to the Internet&lt;/em&gt;, Cambridge University Press, 2011, p. 13. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/014-A/#fnref9&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn10&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Juliette Pignol, « Chiffres YouTube 2021 » &lt;em&gt;BDM&lt;/em&gt;, en ligne https://www.blogdumoderateur.com/chiffres-youtube/. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/014-A/#fnref10&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn11&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Sur l’importance des habitudes dans nos approches de la médialité, voir Wendy Hui Kyong Chun, &lt;em&gt;Updating to Remain the Same. Habitual New Media&lt;/em&gt;, Cambridge, MA, MIT Press, 2016. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/014-A/#fnref11&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn12&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Sur la notion d’individualisme possessif, voir Crawford Brough Macpherson, &lt;em&gt;La théorie politique de l’individualisme possessif&lt;/em&gt;, Paris, Gallimard, 1971 ; sur sa critique depuis la perspective de la &lt;em&gt;Black Radical Tradition&lt;/em&gt;, voir Cedric J. Robinson, &lt;em&gt;The Terms of Order: Political Science and the Myth of Leadership&lt;/em&gt;, Raleigh, University of North Carolina Press, 1980 ; Denise Ferreira da Silva, &lt;em&gt;Toward a Global Idea of Race&lt;/em&gt;, Minneapolis, University of Minnesota Press, 2007 ; Sylvia Wynter, &lt;em&gt;On Being Human As Praxis&lt;/em&gt;, éd. par Katherine McKittrick, Durham, Duke University Press, 2015 ; Stefano Harney et Fred Moten, &lt;em&gt;All Incomplete&lt;/em&gt;, Wivenhoe, Minor Composition, 2021. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/014-A/#fnref12&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn13&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Franco Berardi &lt;em&gt;AND. A Phenomenology of the End&lt;/em&gt;, New York, Semiotexte, 2015, p. 20-21 (traduction à paraître aux Presses Universitaires de Vincennes). &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/014-A/#fnref13&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn14&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;&lt;em&gt;Ibid.&lt;/em&gt;, p. 17-18. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/014-A/#fnref14&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn15&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Voir à ce propos le beau livre de Bernard Floris &amp;amp; Luc Gwiazdzinski, &lt;em&gt;Sur la vague jaune, l’utopie d’un rond-point&lt;/em&gt;, Grenoble, Elya, 2021. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/014-A/#fnref15&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn16&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Voir Judith Butler, &lt;em&gt;Notes Toward a Performative Theory of Assembly&lt;/em&gt;, Harvard University Press, 2015 et Jonas Staal, « Assemblism », &lt;em&gt;e-flux&lt;/em&gt;, n° 80, 2017. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/014-A/#fnref16&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn17&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Voir Julius S. Scott, &lt;em&gt;The Common Wind: Afro-American Currents in the Age of the Haitian Revolution&lt;/em&gt;, New York, Verso, 2018 ; Armond R. Towns, &lt;em&gt;On Black Media Philosophy&lt;/em&gt;, Oakland, University of California Press, 2022. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/014-A/#fnref17&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn18&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Voir David Karpf, &lt;em&gt;Analytic Activism: Digital Listening and the New Political Strategy&lt;/em&gt;, Oxford University Press, 2017. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/014-A/#fnref18&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn19&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Voir sur ce point Yves Citton, &lt;em&gt;Médiarchie&lt;/em&gt;, Paris, Seuil, 2017. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/014-A/#fnref19&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn20&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Sur la notion de valuation, inspirée par John Dewey, voir Yves Citton &amp;amp; Anne Querrien, « Art et valuation : fabrication, diffusion et mesure de la valeur », &lt;em&gt;Multitudes&lt;/em&gt;, n° 57, 2014, p. 7-19. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/014-A/#fnref20&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn21&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Sur la transmodernité, voir Enrique Dussel, « Europea, modernidad e eurocentrismo », in Edgardo Lander (dir.), &lt;em&gt;La colonialidad del saber : eurocentrismo y ciencias sociales&lt;/em&gt;, Buenos Aires, CLACSO, 1993. Sur la démocratie radicale, voir Laurent Bove, &lt;em&gt;La stratégie du conatus. Affirmation et résistance chez Spinoza&lt;/em&gt;, Paris, Vrin, 1999 &amp;amp; Frédéric Lordon, &lt;em&gt;Imperium&lt;/em&gt;, Paris, La fabrique, 2018. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/014-A/#fnref21&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn22&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Voir Brandon LaBelle, « Improbables publics. Quatre figures d’agentivité sonique », &lt;em&gt;Multitudes&lt;/em&gt;, n° 79, 2020, p. 88-92 ; Mike Ananny, « Pour un droit du public à entendre », &lt;em&gt;Multitudes&lt;/em&gt;, n° 79, 2020, p. 80-85 ; Stefano Harney &amp;amp; Fred Moten, &lt;em&gt;Les souscommuns. Planification fugitive et étude noire&lt;/em&gt;, Paris, Brook, 2021. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/014-A/#fnref22&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn23&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Voir David Garcia &amp;amp; Geert Lovink, « ABC des médias tactiques », in Annick Bureaud et Nathalie Magnan, &lt;em&gt;Connexions. Arts, réseaux, medias&lt;/em&gt;, Paris, École des Beaux-Arts, 2002, ainsi que Geert Lovink &amp;amp; Ned Rossiter, &lt;em&gt;Organization after Social Media&lt;/em&gt;, Wivenhoe, Minor Composition, 2018. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/014-A/#fnref23&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;/ol&gt;
&lt;/section&gt;
</content>
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      <title>Les gazettes imprimées de Gilets jaunes
      </title>
      <link href="https://automedias.org/fr/publication/006-A/"/>
      <updated>2022-06-10T00:00:00Z</updated>
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      <author>
        <name>Mélanie Lecha</name>
      </author>      
      <content xml:lang="fr" type="html">&lt;h1&gt;Résumé&lt;/h1&gt;
&lt;p&gt;A partir de décembre 2018 et jusque courant de l’année 2020, des groupes de personnes s’identifiant comme Gilets jaunes ont produit et distribué un peu partout en France des gazettes « jaunes » : petits journaux imprimés et locaux destinés à accompagner le mouvement. L’article propose d’interroger la circulation de leurs pratiques automédiatiques numérique et papier au prisme des &lt;em&gt;inégalités sociales-numériques&lt;/em&gt; (Granjon 2022) mais aussi de la « gafamisation » des TNIC. Il montre que ces initiatives papier sont pensées comme des dispositifs pour produire de l’engagement et participer à l’extension des espaces légitimes du débat démocratique autour d’une scène publique populaire privilégiant souvent et à dessein les espaces non-numériques. Ce travail micro-sociologique s’appuie sur la confrontation de mon expérience de participation à l’une de ces gazettes avec les entretiens semi-directifs menés auprès de cinq personnes impliquées dans la publication de trois de ces titres &lt;em&gt;« made in Gilets jaunes »&lt;/em&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;hr /&gt;
&lt;p&gt;Si l’enjeu pour les personnes mobilisées derrière l’étendard « Gilets jaunes » depuis novembre 2018 est, dans un premier temps, de revendiquer un &lt;em&gt;problème public&lt;/em&gt;&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/006-A/#fn1&quot; id=&quot;fnref1&quot;&gt;1&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; par l’occupation de ronds points, occupant par là-même une &lt;em&gt;scène publique&lt;/em&gt; construite et relayée par les médias &lt;em&gt;mainstream&lt;/em&gt; (Chomsky 1997), les formes d’organisation du mouvement laissent rapidement entrevoir la volonté de construire une &lt;em&gt;scène publique populaire&lt;/em&gt; parallèle, voire concurrente des instances traditionnelles du débat démocratique &lt;em&gt;autorisé&lt;/em&gt; (Ballarini, 2015 ; 2018). Si l’on veut penser la mobilisation des Gilets jaunes « en contrepoint de la monopolisation des biens publics par l’État ou de la manipulation de l’opinion publique par les médias »&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/006-A/#fn2&quot; id=&quot;fnref2&quot;&gt;2&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;, cette expression de scène publique populaire nous semble à toutes fins utile. Nous choisissons de la réhabiliter bien que François et Neveu considéraient en 1999 qu’il s’agit d’une&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;expression est en elle-même imprudente en ce qu’elle suggère une division dichotomique entre un espace public bourgeois et une forme de contre-espace public populaire. &lt;em&gt;[…]&lt;/em&gt; Mieux vaut donc parler d’un processus autonome de construction de composantes populaires d’un espace public global confronté à un processus de démocratisation […]. Certains groupes sociaux dominés, structurellement désavantagés par les logiques de fonctionnement de l’espace public, peuvent aussi trouver dans la constitution d’espaces de socialisation et de débat, fonctionnant temporairement comme des isolats, des moyens pour exprimer des malaises et des revendications, formaliser leurs intérêts. S’il est dépassé, ce moment autarcique peut constituer un préalable, l’occasion de donner à la parole d’un collectif en voie d’institutionnalisation une forme qui lui permette de se faire entendre dans l’espace public « central ».&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces propos – certes anciens – nous semblent contradictoires dans la mesure où ils expriment l’idée selon laquelle il n’y aurait pas de dichotomie dans l’espace public tout en reconnaissant l’existence d’une scène « centrale » issue d’une structure de domination. Au contraire, il nous semble qu’employer cette expression permet de caractériser la dynamique d’autonomisation qui, de la protestation auprès « des politiques », ou de la &lt;em&gt;publicisation&lt;/em&gt; (Cefaï, Pasquier 2004) d’un problème public, s’est prolongée en un « faire politique » avec ses propres espaces d’expression : en témoigne l’organisation d’assemblées générales plénières ou décisionnelles, locales et fédératives – telles les ADA&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/006-A/#fn3&quot; id=&quot;fnref3&quot;&gt;3&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; ; mais aussi avec ses propres espaces médiatiques qui se sont développés par voies papier et numérique, que l’on nomme parfois &lt;em&gt;automédias&lt;/em&gt; (Thiong Kay, 2020 ; Galligo et al. 2021) pour rendre compte des dimensions personnalisées et automatisées de certaines pratiques nouvelles. L’ensemble de ces outils permet d’alimenter des espaces &lt;em&gt;d’auto-réflexion et d’auto-institution de la communauté&lt;/em&gt; (Cefaï 2013) : nous avançons que c’est en ce sens que peut être compris le phénomène des gazettes imprimées de Gilets jaunes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans un rapport préliminaire réalisé par une équipe de l’université de Toulouse en 2018, les chercheur⸱euses ont montré qu’une partie importante des prises de parole de Gilets jaunes dans les deux premières semaines de la mobilisation sur les réseaux sociaux (groupes Facebook, Twitter) « concentre des critiques sur la couverture médiatique : les minorations du mouvement, l’accentuation des incidents et un parti-pris des médias contre le mouvement. » Dans leurs mots, cela nous informe sur « la volonté partagée de se doter d’une information alternative à la médiation journalistique »&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/006-A/#fn4&quot; id=&quot;fnref4&quot;&gt;4&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. En ce sens, si l’intérêt de la recherche scientifique s’accroît vis-à-vis des nouveaux usages médiatiques des TNIC dans un contexte de mobilisation (Morales et al. 2021 ; Thiong-Kay 2020 ; Carlino 2020 ; Mabi 2016 ; Milan 2015), les recherches sur les journaux imprimés produits par les Gilets jaunes n’ont pas suscité, semble-t-il, la même curiosité. Pourtant, la persistance de ce medium qui, pour toutes les gazettes collectées fait coexister le &lt;em&gt;document numérique&lt;/em&gt; (Roger T. Pédauque 2006) – le plus souvent sous la forme d’un PDF, et l’imprimé, interroge. Faut-il y voir une stratégie d’évitement des technologies numériques de l’information et de la communication (TNIC) dans un contexte de mobilisation sociale ? Une micro-sociologie de cette activité de fabrique populaire de l’information peut-elle nous aider à identifier des réticences ou des écueils liés aux usages du numérique pour générer participation à ou confiance en l’information auprès des publics visés ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cet article propose donc de porter un regard réflexif sur les modalités de circulation des pratiques automédiatiques numérique et papier auprès des groupes à l’initiative de ces gazettes en croisant mon expérience militante de participation à l’un de ces journaux&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/006-A/#fn5&quot; id=&quot;fnref5&quot;&gt;5&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; avec les témoignages de cinq personnes qui ont été impliquées dans la publication de trois autres titres de gazettes GJ. Lors de ces échanges qui ont duré pour chacun environ deux heures, sept thématiques ont été traversées bien que les discussions aient été laissée libres : récit de la naissance du projet et présentation des objectifs de la gazette, description des modalités d’organisation, réflexion sur le rapport au public et la réception, réflexion sur les dispositifs papier et numérique mis en place, rapport au journalisme entretenu par les personnes mobilisées et bilan de l’expérience automédiatique. Les discutant⸱es ont contribué de manière active à trois titres de gazettes : Carole&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/006-A/#fn6&quot; id=&quot;fnref6&quot;&gt;6&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; et Ben ont été les initiateur·ices de &lt;em&gt;Nous sommes Gilets Jaunes&lt;/em&gt; (54 numéros publiés de manière hebdomadaire entre février 2019 et mars 2020 en région montpelliéraine), la discussion a été menée ensemble et en visioconférence. De même pour Thomas et Alex, qui ont été des contributeurs réguliers de la &lt;em&gt;Gazette Jaune de Grenoble&lt;/em&gt; (32 numéros publiés de manière hebdomadaire entre avril 2019 et février 2020). Enfin la discussion avec Domi s’est déroulée seul et en visioconférence ; ce dernier a été à l’initiative du &lt;em&gt;Canari enragé&lt;/em&gt; (2 numéros publiés entre mars et avril 2019 et distribués à Nantes)&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/006-A/#fn7&quot; id=&quot;fnref7&quot;&gt;7&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. Pour l’ensemble des interlocuteur⸱ices sauf Domi, qui est président d’une association d’usagers des médias, ces expériences éditoriales étaient une première que les participant⸱es décrivent comme une nécessité contextuelle qui ne reposait sur aucune prédisposition ou compétence préalable particulière. Ces gazettes ont été réalisées sur leur temps libre après la journée de travail, parfois – voire souvent – en prenant sur leurs heures de sommeil et cette activité a pris beaucoup de place dans leur mode d’engagement dans la mobilisation. Enfin, tous les échanges ont eu lieu entre mars et avril 2021, soit plus ou moins deux ans après qu’aient eu lieu ces expériences médiatiques ; il convient donc de préciser que nos discussions ont été conditionnées par le souvenir qu’elles nous ont laissé.&lt;/p&gt;
&lt;h3&gt;1/ Le papier comme stratégie pour mobiliser un public populaire&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Lorsque l’on interroge les individus sur l’élément déclencheur qui les a motivés à initier ces projets de gazette, la première des raisons évoquées pour les trois journaux est la couverture de la mobilisation jugée fallacieuse, mensongère et qui a eu pour effet de véhiculer une mauvaise image du mouvement auprès des publics : &lt;em&gt;« On a commencé début décembre. Et moi la première chose qui m’a frappée, enfin qui nous a frappé avant même qu’on aille sur les ronds points, c’est ce qu’on entendait de fausses informations sur les Gilets jaunes, voilà. Et le premier truc qui nous est venu à l’esprit est qu’il faut informer les gens parce que les médias mainstream ne faisaient que mentir sur le mouvement […] on s’est dit : il faut informer les gens sur qui on est, nos revendications »&lt;/em&gt; (Carole, &lt;em&gt;Nous sommes Gilets Jaunes&lt;/em&gt;). On retrouve les mêmes mises en cause dans la bouche de Thomas, investi dans la &lt;em&gt;Gazette jaune de Grenoble&lt;/em&gt; : «*  Moi c’était plus pour informer les gens à chaque fois de pourquoi on bloquait les trucs parce qu’on sentait que dans les médias y’avait aucune résonance du pourquoi du comment, même au niveau local dans les journaux locaux »*. Domi (&lt;em&gt;Le Canari enragé&lt;/em&gt;) partage un sentiment similaire et met en cause un travail journalistique bâclé qui ne reposerait que sur la parole des forces de police ou des institutions politiques, sans prendre en charge la parole des personnes mobilisées. En effet, un autre point commun très rapidement évoqué dans les entretiens est la volonté de publiciser des angles morts du traitement dans les grands médias, comme la répression vécue par les manifestants : &lt;em&gt;« Y’avait aussi […] dénoncer tout ce qui était violence policière et raconter comment les manifs se passaient, des témoignages en premier c’était des témoignages sur le terrain, je me rappelle d’une gazette où il était question du 1er mai sur Grenoble qui avait pas mal dégénéré avec des gens qui avaient été fracassés, pas mal de gens arrêtés etc., et personne n’en avait parlé, c’était passé complètement inaperçu, et y’avait besoin de parler de ça, d’avoir des témoignages »&lt;/em&gt; (Thomas). En effet, les genres du témoignage, du portrait et du billet d’opinion sont très représentés dans les gazettes, dont l’analyse exploratoire avait montré, pour un précédent travail&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/006-A/#fn8&quot; id=&quot;fnref8&quot;&gt;8&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;, une grande polyphonie. Afin de mieux comprendre ces initiatives et leur inscription dans le contexte de la mobilisation, il est nécessaire d’élucider à qui ces voix s’adressent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lors de nos échanges, les rédacteurs et rédactrices des gazettes caractérisent tous et toutes une double énonciation : ils estiment s’adresser à un destinataire « non Gilet jaune », auprès duquel on espère apporter une information différente du traitement par les instances traditionnelles de l’information et, plutôt dans un second temps, aux camarades de mobilisation : &lt;em&gt;« Nous on s’est rapproché des AG et puis des commissions de communication, […] y’avait la communication dans les manifestations avec les médias tout ça mais y’avait pas la communication envers le peuple […] moi je trouvais que c’était le moyen d’engager justement le dialogue avec le non GJ, parce que la distribuer aux GJ ça leur faisait plaisir, ça amenait des dons, mais eux ils étaient déjà convaincus, alors que les autres, le challenge c’était de leur donner la première gazette, qu’ils acceptent de la prendre et de la lire »&lt;/em&gt;. La recherche de construction d’un espace médiatique autogéré et d’une adhésion populaire se lit dans chacun des témoignages ; tous et toutes racontent avoir cherché à distribuer leurs gazettes dans des lieux de passages ordinaires : elles ont été déposées dans les tramways, distribuées au marché autour de petits kiosques improvisés, aux abords des manifestations ou dans les voitures arrêtées aux ronds points. Elle se lit aussi dans les quantités imprimées : Carole et Ben déclarent tirer chaque semaine environ 4000 exemplaires pour la seule région montpelliéraine. Ils s’occupent à domicile de l’impression car, après une mauvaise expérience de collaboration avec les syndicats, et sur les conseils de personnes connaisseuses, ils ont fait le choix d’investir dans des imprimantes semi-professionnelles financées par les dons. Thomas et Alex se rappellent quant à eux imprimer entre 600 et 1200 exemplaires par semaine, aidés par un syndicat ayant mis à disposition leur matériel et par le réseau des personnes mobilisées possédant elles-mêmes une imprimante. L’initiative est un peu moindre pour Domi qui déclare avoir produit 500 exemplaires pour chacun des deux numéros du &lt;em&gt;Canari enragé&lt;/em&gt; à Nantes, sur ses fonds propres, en passant par une imprimerie. Dans ces dimensions et avec cette régularité, l’édition de gazettes apparaît, du moins concernant celles de Montpellier et de Grenoble, comme un outil politique structurant. A cet égard, les rédacteurs et rédactrices avancent différents avantages stratégiques qui les ont amenés au choix du medium papier en coexistence du document numérique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En premier lieu, la distribution papier est présentée comme un moyen d’atteindre un public populaire de manière aléatoire et de façon plus efficace que par voie numérique : &lt;em&gt;« J’ai trois enfants dyslexiques qui ne lisent pas et le seul moment où ils ont lu c’est dans le tram là où ils s’ennuient. Du coup l’idée est venu comme ça de se dire qu’on va faire un format papier qu’on va déposer dans les trams et qui va faire le tour de la ville, la première idée elle part de là »&lt;/em&gt; (Carole). On comprend rapidement dans les échanges que l’enjeu est de provoquer un temps de lecture effectif, même si furtif. Il s’agit presque de chercher à &lt;em&gt;« obliger »&lt;/em&gt; la lecture : &lt;em&gt;« Les premiers numéros y’avait eu des manqués, y’avait eu des essais, […] le format A4 ça nous semblait déjà trop énorme pour garder ça dans sa poche vite fait, d’y lire plus tard, moi je l’imaginais comme un truc à lire comme quand on est au chiotte qu’on lit vite fait, aller retour – non mais c’est même pas dégradant ! […] Écrire des articles trop longs, en fait il faut que les gens ils se posent, qu’ils aient le temps, il faut qu’ils aient choisi le truc en fait, mais c’est vrai que quand c’est un truc rapide, tu obliges les gens à lire, parce que l’entête elle accroche, et ils savent que y’a que 4 lignes derrière, et ils sont obligés de les lire, ils pourront pas faire autrement, c’est trop tentant »&lt;/em&gt; (Thomas). Le format court apparaît ainsi dans trois des témoignages comme particulièrement important pour ne pas décourager à partir de son propre rapport à la lecture (Ben : « On a vu le journal Jaune de Toulouse, des pages complètes, c’est une horreur à lire, on l’a jamais lu ») , mais aussi sur la base de retours qu’ils et elles reçoivent : « Quand on a fait des articles, pour la cathédrale, on a du tricher, pour que ça rentre. [Mais] beaucoup nous ont dit dans les manifs : olala y’a trop de chiffres, c’est trop compressé, c’est trop long ! » (Carole).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au delà de la réflexion sur l’expérience de lecture, la présence d’illustrations est décrite pour les gazettes de Montpellier et de Grenoble comme une stratégie supplémentaire et indispensable pour capter l’attention : &lt;em&gt;« On faisait des fausses pubs et on s’est bien marrés d’ailleurs. […] Quand on voyait que le titre ou l’image les faisait sourire, on se disait c’est bon, arrivés chez eux ils vont la lire […] C’était important qu’il y ait ce dessin, on les voyait se marrer, en fait il regardait la première page le centre et le dos pour voir un peu le programme de ce qui les attendait dans la semaine et ils lisaient après plus tranquillement »&lt;/em&gt; (Carole). L’observation de la réaction des publics est importante dans le processus de création et représente, d’après eux, le gage d’une plus grande efficacité pour mobiliser des publics, l’enjeu étant de susciter la curiosité pour donner envie de lire du contenu auto-produit dans un contexte de criminalisation de la mobilisation. Cefaï et Pasquier ont rappelé à cet égard les « &lt;em&gt;effets de la matérialité des supports sur les opérations de lecture (Chartier, 1996) »&lt;/em&gt; et comment cela peut influer sur les modalités de réception :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;Un texte est toujours configuré par les dispositifs de sa fabrication et de sa diffusion : dans le cas de l’imprimé, le format du livre, les dispositions de la mise en page, les modes de découpage du texte, les conventions typographiques sont investies d’une « fonction expressive » et entrent en ligne de compte dans la constitution de la signification. Organisés par une intention, celle de l’auteur ou de l’éditeur, ces dispositifs qualifient le texte, contraignent sa réception, en orientent la compréhension et en contrôlent l’interprétation.&lt;/em&gt;&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/006-A/#fn9&quot; id=&quot;fnref9&quot;&gt;9&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Ainsi, bien que l’audience papier soit limitée au nombre d’impressions réalisables, la stratégie est de miser sur la qualité de la réception (capter une attention effective, même si oblique). Il faut néanmoins noter que parmi les 10 titres de gazettes GJ que j’ai pu retrouver, ces deux là sont les seules qui ont été distribuées de manière hebdomadaire, en aussi grande quantité et sur une longue durée. La majorité des autres titres se caractérisent par des articles plus nombreux, plus longs et développés, s’inscrivant ainsi davantage dans le genre de la revue mensuelle. En outre, ces expériences ont été plus sporadiques (entre 1 et 10 numéros pour la plupart de ces formats moyens/longs). C’est le cas, par exemple, de la gazette à laquelle j’avais participé.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans un deuxième temps, le choix du medium papier est présenté par les individus comme une stratégie pour atteindre ou construire un public qui ne pourrait pas l’être, ou du moins pas de manière satisfaisante, en utilisant les TNIC&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/006-A/#fn10&quot; id=&quot;fnref10&quot;&gt;10&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; : &lt;em&gt;« Moi je suis partie du principe que ce soit le sondage ou la gazette, quand tu passes par le format numérique, tu n’as l’info que si tu vas la chercher alors que là on leur amenait, […] on les distribuait justement à des gens qui étaient pas manifestants, qui étaient pas dans les manifs etc. […] parce que le GJ lui il va la chercher l’info, et il est déjà informé plus ou moins puisqu’il est là, alors que les autres, s’ils vont pas la chercher l’information ils l’ont pas, puisqu’on leur ment à la télé, qu’on leur ment dans les journaux etc., donc pour nous le format papier c’était vraiment une façon de leur donner l’information sans qu’ils aient besoin d’aller la chercher, et ça avec le numérique c’est pas possible »&lt;/em&gt;. Ainsi, pour Carole, le format papier répond en partie à un manque de &lt;em&gt;littératie informationnelle&lt;/em&gt;&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/006-A/#fn11&quot; id=&quot;fnref11&quot;&gt;11&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; des publics sur les espaces numériques : &lt;em&gt;« On a quand même fait du numérique, on les a mis en ligne etc., ça a tourné quand même il y a pas mal de gens qui l’ont vue alors qu’ils étaient pas GJ mais là où ça a le plus plu, c’est le format papier parce que c’est le problème de recherche d’information justement »&lt;/em&gt;. Thomas partage un avis similaire sur les usages informationnels des TNIC : &lt;em&gt;« C’est vrai que l’habitude de regarder ne serait ce que des vidéos Youtube, allumer son ordi pour regarder des vidéos Youtube, y’a beaucoup de gens qui font pas ça, il faut que ce soit à la télé, et l’ordinateur sert juste pour aller sur regarder leur mails, y’a beaucoup de gens qui utilisent pas l’ordinateur comme média du tout, c’est hallucinant… enfin hallucinant… oui bah oui y’a beaucoup de gens qui regardent TF1! »&lt;/em&gt;. Ainsi, d’après lui, les canaux de diffusion papier et numérique touchent des publics différents : «* Ce qu’on remarquait nous dans notre gazette en l’occurrence c’est que la plupart des gens qui étaient connectés sur les réseaux sociaux ou sur les sites GJ actifs dans le numérique étaient déjà au courant de toutes ces choses : le RIC pour l’aéroport de Paris, toutes ces histoires là on les avait déjà partagés par d’autres moyens, relayés sur les réseaux sociaux et les gens étaient déjà au courant, donc nous j’avais l’impression que pour le côté information, on touchait vachement plus des gens qui étaient pas sur les réseaux sociaux avec cette partie papier, et ça, ça se ressentait, ça faisait pas doublon, ça touchait deux sortes de personnes différentes, et puis pas que des vieux qui ont pas les réseaux sociaux »*. A cet égard, dans son livre &lt;em&gt;Classes populaires et usages de l’informatique connectée. Des inégalités sociales-numériques&lt;/em&gt; (2022), Fabien Granjon rapporte les propos du Centre d’Observation de la Société qui indique, à partir de données collectées en 2018, que&lt;/p&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;« si l’écart en matière d’équipement entre les bas revenus et la moyenne de l’ensemble de la population s’est réduit, du fait de la baisse des prix, [reste que] 14 % des bas revenus (en dessous de 70 % du niveau de vie médian) ne se connectent pas à internet ». […] De même, le niveau de certification scolaire s’avère être une variable des plus clivantes quant à l’usage de l’informatique connectée : « 57 % des peu/pas diplômés n’ont pas d’ordinateur chez eux, 46 % ne se connectent pas à internet, 76 % n’ont pas de tablette, 63 % pas de smartphone et 17 % pas de téléphone portable ».&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/006-A/#fn12&quot; id=&quot;fnref12&quot;&gt;12&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Outre cette dimension matérielle, Fabien Granjon rappelle à juste titre que l’accès à l’&lt;em&gt;informatique connectée&lt;/em&gt;&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/006-A/#fn13&quot; id=&quot;fnref13&quot;&gt;13&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; ne présume pas de &lt;em&gt;capabilités&lt;/em&gt;&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/006-A/#fn14&quot; id=&quot;fnref14&quot;&gt;14&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; à en tirer profit dans une démarche, par exemple, de recherche d’information. En 2017, l’Insee avait estimé à 48 % la part de la population française « possédant des capacités numériques faibles ou nulles. »&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/006-A/#fn15&quot; id=&quot;fnref15&quot;&gt;15&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; En 2019, il révèle que 24 % de la population déclare être incapable de chercher de l’information sur internet. Ils sont aussi 14% à n’avoir jamais ni envoyé ni lu de courriels et 54 % à ne pas avoir utilisé de réseaux sociaux pour communiquer, bien qu’usagers d’Internet. En dépit de ces inégalités sociales-numériques, reste que le smartphone « est désormais le terminal principal des pratiques informationnelles (59 %) et que les réseaux sociaux sont à l’origine de près de 40 % des contacts informationnels (contre 18 % en 2013) ».&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/006-A/#fn16&quot; id=&quot;fnref16&quot;&gt;16&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; En 2010, une étude menée par Fabien Granjon et Aurélie Le Foulgoc montrait déjà l’évolution des pratiques informationnelles au contact des TNIC :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces auteurs démontrent que l’internet déplace peu à peu les routines d’information en enrichissant le répertoire d’usages des internautes (de nouveaux “arts de faire” émergent) et en modifiant les manières de lire. La recherche d’informations oscille ainsi entre démarche volontariste et pratique opportuniste (sérendipité). De manière générale, la consommation d’actualités en ligne favorise les échanges et les discussions sur les réseaux sociaux qui font fonction, en particulier chez les jeunes, à la fois d’outils de transfert et de production d’informations.&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/006-A/#fn17&quot; id=&quot;fnref17&quot;&gt;17&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Conscient⸱es de ces phénomènes que les interrogé⸱es observent dans leur quotidien et au sein de leur entourage, ils et elles évoquent certains risques liés aux pratiques d’information numérique par le biais de plateformes &lt;em&gt;gafamisées&lt;/em&gt;&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/006-A/#fn18&quot; id=&quot;fnref18&quot;&gt;18&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; déjà bien identifiés par la communauté scientifique* *: les bulles de filtres ou l’effet « chambre d’écho »&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/006-A/#fn19&quot; id=&quot;fnref19&quot;&gt;19&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;, des algorithmes aux règles de fonctionnement obscures qui (in)visibilisent certains contenus au détriment d’autres, la possibilité d’une censure organisée par la connivence d’intérêts entre le gouvernement et des entreprises comme Facebook (Thomas : &lt;em&gt;« Même dans la vraie vie on peut censurer, mais sur le numérique si on prend pas les précautions on peut facilement le bloquer aussi, c’est vrai que la version papier les gens ont une impression de plus sécurisé, dans le côté de la distribution papier »&lt;/em&gt;). Il est ainsi permis de voir dans la démarche papier sinon une prise en compte, du moins un effet des inégalités sociales-numériques dans le rapport à l’information, ainsi qu’une réflexion sur le rapport de force techno-politique qui se joue à travers les infrastructures numériques et enfin, une attention portée sur les dispositions de lecture projetées sur ce public imaginé en amont du processus d’édition. De nouvelles formes hybrides naissent de ces expériences automédiatiques, où le contrat de lecture sur support papier, pensé en concurrence des pratiques de lecture sur smartphone, se réinvente pour que chaque exemplaire trouve un lecteur ou une lectrice effective dans un contexte de &lt;em&gt;guerre de l’attention&lt;/em&gt; (Citton 2014). Dès lors, on peut voir dans cette activité de distribution ciblant des lieux de passage ordinaire une démarche engagée dérivée du tractage militant mais qui, en cherchant à s’imposer dans l’espace quotidien des « non GJ », semble mimer ou concurrencer le fonctionnement algorithmique de sélection de l’information visibilisée sur les réseaux sociaux.&lt;/p&gt;
&lt;h3&gt;2/ Espaces numériques, espaces physiques et régime(s) de confiance&lt;/h3&gt;
&lt;p&gt;Les discutant⸱es racontent mobiliser des TNIC pour certains usages jugés mineurs tels que la recherche et la vérification d’informations, les échanges sur des plateformes de discussion pour l’organisation éditoriale (Discord, Facebook…) ainsi que pour la diffusion numérique (à travers des pages Facebook ou sur des sites Web créés pour l’occasion) pensée davantage comme une vitrine de contact et un espace d’archivage des numéros. Pour Thomas comme pour Domi, la critique du numérique intervient très vite comme celle d’un espace défaillant pour échanger de manière constructive, contrairement aux dynamiques de groupe dans des espaces physiques : &lt;em&gt;«  La demande des GJ pour nous à Grenoble, ça se résumait au kiosque du centre de Grenoble, […] en fait tout ce que les GJ à Grenoble aurait demandé c’est d’avoir ce kiosque une fois par semaine pour se réunir, ou en gros ce qui était la mairie avant, qui était censé être la mairie, ou le peuple peut venir discuter, porter des doléances, se rassembler tout simplement pour discuter politique ou pas, mais un lieu de rassemblement des gens. »&lt;/em&gt;. Dans ce contexte &lt;em&gt;d’atomisation&lt;/em&gt; (Arendt 1972) des individus issus des classes populaires&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/006-A/#fn20&quot; id=&quot;fnref20&quot;&gt;20&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;, entendu comme la désagrégation des structures ou des espaces collectifs et du lien social, le fait que la pratique du numérique émane d’une démarche individuelle amène, d’après eux, une relation plus pauvre, des débats plus stériles ou moins structurés : « *T’imagines dans une réunion quelqu’un qui se pointe, je vais à l’extrême, et qui vient nous dire que la terre est plate. Il se ferait contrer tout de suite ! Ce même mec qui a mis des trucs et qui a fini par se convaincre que la terre était plate, sur Facebook ou réseaux autres, il peut publier son truc. ». Ainsi, la gazette est finalement présentée comme l’appendice ou la matérialisation d’une parole populaire construite par le collectif : &lt;em&gt;« On aurait fait une gazette en se basant juste sur le fil Facebook des GJ de Grenoble, on aurait été mal barrés on aurait été à côté de la plaque quoi, c’est clair que y’avait absolument besoin des AG et de rencontrer les gens dans la vraie vie pour faire ça »&lt;/em&gt;. Cette impression est partagée par Carole, qui considère que le mouvement des Gilets jaunes ne peut être correctement compris en se reportant aux espaces d’expression sur les réseaux sociaux: &lt;em&gt;« Je trouve que c’est pas tellement révélateur parce que sur internet y’a des gens qui interviennent juste pour dire de la merde, juste pour casser le truc, c’est pas forcément productif ni révélateur de la vérité… »&lt;/em&gt; Dès lors, en se distinguant de la prolifération des opinions ou témoignages agrégés par la lecture sur les réseaux sociaux, la gazette apparaît comme un espace de construction autant que de négociation collective de l’identité et des débats qui animent les réseaux de sociabilité des GJ au plus près du terrain.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De fait, chez Carole, la critique de l’usage de l’informatique connectée dans une démarche informationnelle se dessine, en creux, à un second niveau. On comprend que, pour elle, la distribution papier permet d’avoir un accès immédiat à la réception des lecteurs et lectrices et ouvre la possibilité d’un échange dont la proximité physique se fait garante de la sincérité dans la démarche médiatique : &lt;em&gt;« Par exemple sur le suicide des personnes âgées, on a vu directement l’émotion que l’article avait suscité, des gens qui allaient lire à des terrasses de café qui revenaient nous parler pour dire « ça m’a énormément touché etc. »&lt;/em&gt; *et ben on a beaucoup de choses personnelles, de vécu, de moi, de Ben, de tous ceux qui ont participé, ou même de Gilets jaunes qui sont venus nous donner des témoignages, et donc on avait directement le ressenti des gens, de voir sur l’article, les dessins leur parlaient, les amusaient… ». La proximité est aussi une dimension que Thomas met en avant pour valoriser l’usage du medium papier : &lt;em&gt;« Auprès des GJ j’avais l’impression d’être reçu comme quelqu’un qui… ah enfin quelque chose qui est « made in Gilets jaunes », tamponné, c’est ce qui me vient : made in Gilets jaunes, les gens ils ont confiance, ou artisanal, ou du coin, et la réception des gens était… et même les gens bloqués dans les ronds points ! »&lt;/em&gt; Dès lors, s’il s’agit bien sûr d’informer un public, c’est aussi un certain mode d’engagement qui est recherché à travers la production et la distribution des gazettes: une adhésion susceptible de se transformer en action. Pour Carole, la récompense était de voir des « non Gilets jaunes » interpelé⸱es lors d’une précédente distribution revenir au rond point pour récupérer la gazette et partager une opinion sur un article lu : &lt;em&gt;« Même des gens qui sont des opposants aux GJ […] ce qui est fou c’est que les PME, les petits artisans qui passaient au rond point, au départ ils arrivent au rond point en disant « ouai dégagez ! » lalala, « et moi j’ai rien etc.», et la semaine d’après quand il est passé il disait « ah elle était bien la partie sur le CICE, effectivement nous on touche rien on nous le vole le CICE! » donc ils ont compris qu’on se battait pas que pour nous, pas que pour 100 balles parce qu’on était des pauvres gens au RSA […] Mais c’est ça le truc il fallait informer les gens. »&lt;/em&gt; Dès lors, la gazette papier s’affirme davantage comme un &lt;em&gt;dispositif&lt;/em&gt; pour désautomatiser le rapport à l’information, pour construire &lt;em&gt;un public médiatique&lt;/em&gt; supposé introuvable par voie numérique qui pourrait devenir un &lt;em&gt;public politique&lt;/em&gt; enclin à se mobiliser dans les nouvelles scènes publiques construites par les Gilets jaunes (AG, manifestations, actions de blocages, investissement dans les commissions…). Nous nous référons à la définition de Cefaï et Pasquier pour comprendre ce glissement de sens :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;Le public des médias, de l’art, du sport ou de la culture n’est sans doute pas totalement superposable au public politique. À ce public est assignée une place de destinataire dans un dispositif de représentation. Son exposition à l’œuvre, au spectacle ou à la partie vise à l’émouvoir, à le distraire ou à le séduire, rarement à le convaincre par l’usage de la raison. Par contre, le public politique, au sens fort, celui de Dewey, est un public associatif, enquêtant ou délibérant, visant à contrôler les conséquences d’un événement ou d’une action et à définir des modalités du bien public. Ce public n’est pas un simple destinataire d’une politique conçue ailleurs par d’autres : il cherche à prendre en main sa propre existence et son propre destin de public.&lt;/em&gt;&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/006-A/#fn21&quot; id=&quot;fnref21&quot;&gt;21&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En ce sens, et pour reprendre les mots de Laurent Thiong-Kay, « les automédias sont plus frontalement et directement investis dans le rapport de force politique enclenché par la mobilisation. »&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/006-A/#fn22&quot; id=&quot;fnref22&quot;&gt;22&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; Cet objectif prend la forme d’une recherche de restauration d’un régime de confiance populaire qui procède par la relation physique, jugée plus authentique et constructive que la relation médiée par les TNIC. Ainsi, en faisant le choix d’une diffusion limitée par les moyens matériels d’impression mais incarnée, c’est une démarche ciblée visant à désanonymiser le producteur et le récepteur de l’information qui est privilégiée, travaillant ainsi, exemplaire après exemplaire, au démantèlement de ce que le philosophe Bernard Stiegler, poursuivant les travaux de Le Bon et de Freud, nommait les « foules conventionnelles » :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;« Dans la société automatique, des réseaux numériques dits « sociaux » canalisent ces expressions en les soumettant à des protocoles obligatoires auxquels les individus psychiques se plient parce qu’ils sont attirés par ce que l’on appelle l’effet de réseau, qui devient avec le social networking un effet automatiquement grégaire, c’est à dire hautement mimétique. Ainsi se constitue une nouvelle forme de foule conventionnelle, au sens que Freud donnait à cette expression. […] Comme masses […], ces foules deviennent le mode d’être ordinaire et permanent des démocraties industrielles, lesquelles forment du même coup des télécraties industrielles. »&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/006-A/#fn23&quot; id=&quot;fnref23&quot;&gt;23&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans ces pages, Bernard Stiegler rappelle que les modalités d’interaction, d’interlocution ou d’accès à l’information sont préfigurées par le dispositif technique d’un réseau social comme Facebook de manière délétère car non collective, bien qu’il puisse exister des phénomènes d’appropriation ou de détournement des usages qui ont pu profiter, a priori, à un mouvement social comme celui des Gilets jaunes. L’expérience de ces gazettes imprimées comme objets informationnels et comme dispositifs d’engagement peut ainsi être interprétée au carrefour de deux contraintes épistémiques et techno-politiques : une carence dans l’élaboration ou l’appropriation collective de savoirs pharmacologiques&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/006-A/#fn24&quot; id=&quot;fnref24&quot;&gt;24&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; associés aux TNIC, et dans un contexte de recherche de construction de contre-pouvoirs en dehors des espaces numériques gafamisés qui contraignent l’expression libre des singularités.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La recherche de construction d’une légitimité favorable à l’instauration d’un régime de confiance se lit aussi dans l’attention portée à la vérification de l’information dont témoigne les interrogé·es, comme Carole : &lt;em&gt;«  A chaque fois, pour mes articles j’ai toujours vraiment pris soin de mettre les sources, de mettre tous les liens pour que les gens puissent retrouver l’info, et de prendre soin d’aller chercher des sources sur des sites fiables, notamment le site de l’Assemblée, pour leur dire, que Legifrance, que Reuters… Voilà l’info c’est pas une feuille de chou à la con qui raconte n’importe quoi, c’est le site du gouvernement qui lui même nous dit que c’est comme ça, et du coup forcément nos infos, vu que c’est vérifié sur des sites fiables, c’était crédible et ils en redemandaient. »&lt;/em&gt; Domi explique, à l’instar de autres, connaître les règles de déontologie journalistique et tâcher de s’en rapprocher le plus possible : &lt;em&gt;« Même si je ne suis pas journaliste, et que je me revendique pas comme étant journaliste mais usager des médias, je m’oblige à avoir une déontologie journalistique, c’est à dire recouper les sources, vérifier les informations, mettre les faits, dans tout ce que je publie. »&lt;/em&gt; Dans les discours de Carole et de Ben, on trouve l’idée de rechercher une forme de neutralité : «* Rester vraiment apartisans, ne jamais parler de ce que nous on pensait, de si on était plutôt de droite ou de gauche, ce que n’importe quel journaliste devrait faire, d’ailleurs nous on avait publié l’éthique journalistique pour rappeler aux journalistes qu’ils avaient prêté serment là dessus ! »* Thomas, lui, raconte veiller à diversifier les points de vue représentés : &lt;em&gt;« On essayait le plus souvent d’avoir des témoignages extérieurs à ceux qui rédigeaient la gazette pour pouvoir avoir un témoignage authentique, vrai et incontestable quoi… »&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un des moyens mis en avant par tous les comités de rédaction pour travailler à cette déontologie informationnelle est la dimension participative et collective dans le processus de production. Le choix des sujets, le travail d’écriture ou de relecture est une activité mise en place soit à travers des rendez vous conviviaux dans des bars, des cafés ou au domicile des participant·es, soit à travers des outils de discussion numérique comme Discord ou Facebook Messenger. Carole et Ben rapportent un épisode édifiant de cette vigilance collective autour d’un article que souhaitait écrire l’une des participantes :&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;itw&quot;&gt;&lt;strong&gt;C&lt;/strong&gt; S. notamment voulait absolument faire un article sur les suicides au sein de la police, moi à la base j’étais pas contre, mais j’ai été vérifier les chiffres, et en fait il s’avère que y’a pas plus de suicide dans la police que dans le reste de la population, et y’en a beaucoup moins que chez les infirmiers, les agriculteurs ou les personnes âgées… […] Moi je trouvais que faire sur le suicide des flics, parce que y’avait une capitaine de police qui s’était suicidée à Montpellier, pour moi c’était jeter de l’huile sur le feu c’était pas très respectueux par rapport à sa famille.&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;itw&quot;&gt;&lt;strong&gt;B&lt;/strong&gt; […] Moi j’ai dit ça peut venir de plein de choses qu’elle se suicide, c’est pas forcément du boulot, pas que !&lt;/p&gt;
&lt;p class=&quot;itw&quot;&gt;&lt;strong&gt;C&lt;/strong&gt; Et puis surtout que là, tu vois, c’était les flics se suicident parce qu’ils en peuvent plus des GJ, pour leur dire de poser leurs armes…&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A l’issue d’un débat au sein du comité de rédaction, et pour éviter d’instrumentaliser une information, le choix a été fait d’écrire sur un autre sujet : celui du suicide chez les personnes âgées. A Grenoble, on met l’accent sur un travail minutieux de relecture collective : « &lt;em&gt;On voyait les textes à plusieurs, et du coup on arrivait à synthétiser pour garder ce qui semblait pertinent pour tout le monde, à plusieurs on arrivait à faire des super articles, vraiment »&lt;/em&gt; (Alex). En ce sens, Thomas estime que toute production automédiatique doit procéder par un travail d’équipe et souligne la qualité de la production collective : &lt;em&gt;« C’est quand même impressionnant, hallucinant comme, déjà, à 5 ou 6 ou 7 on va dire, on est capable de pondre un truc qui tient la route au niveau journalistique, […] pour ce que les politiciens pourraient estimer le « peuple », le « bas peuple », qui en fait est capable quand il se motive du même résultat que des enfants bien établis ou des gens qui ont des millions d’euros pour faire la même chose »&lt;/em&gt;. Cette réflexion fait écho à une autre idée évoquée par Ben, Carole, Thomas, Alex et Domi, auxquels je joins mon témoignage : nous mettons en avant, au-delà d’une démarche de qualité, la nécessité du travail d’équipe pour faire aboutir ces projets d’édition et les tenir dans la durée : du &lt;em&gt;je&lt;/em&gt; au &lt;em&gt;nous, un&lt;/em&gt; processus d’élévation de l’intelligence collective où chaque contribution transforme l’objet tout en transformant le groupe. J’ajoute à cette dimension collective une considération qui n’a pas encore été abordée dans l’article mais qu’on retrouve dans la plupart des entretiens : il s’agit de la notion de &lt;em&gt;plaisir&lt;/em&gt; par laquelle procèdent l’activité de création de la gazette ainsi que son partage gracieux (elles étaient distribuées gratuitement ou à prix libre). A bien des égards, cette activité a permis de (nous) donner du courage et de (nous) faire plaisir pour sublimer la frustration de notre sentiment d’impuissance ou d’injustice.&lt;/p&gt;
&lt;h1&gt;Conclusion&lt;/h1&gt;
&lt;p&gt;La confrontation entre mon expérience de participation à la publication d’une gazette imprimée pendant la mobilisation des Gilets jaunes et le témoignage de cinq autres personnes qui se sont investies dans des projets similaires a permis de mettre en évidence certaines considérations communes sur le rapport à l’information numérique ainsi que des récits et des pratiques différentes bien qu’il s’agisse toujours de prendre en charge la documentation et la publicisation des actions, des revendications ou des débats qui animaient alors ces groupes GJ. Dans le cas de &lt;em&gt;Bonheur en bas&lt;/em&gt;, la gazette a laquelle j’ai contribué, le choix de l’imprimé s’était imposé dans la mesure où nous la percevions comme un outil de structuration de la mobilisation à l’échelle de notre territoire d’action et de nos espaces physiques de sociabilités GJ (les assemblées générales des « Gilets jaune Lyon centre » à la Bourse du travail, les manifestations ou actions dans la région). Les autres discutant⸱es ont montré que leurs initiatives étaient davantage pensées comme un dispositif à destination des personnes non mobilisées considérées comme un &lt;em&gt;public médiatique&lt;/em&gt; victime de la désinformation organisée par les médias &lt;em&gt;mainstream,&lt;/em&gt; dans le but de mobiliser un &lt;em&gt;public politique&lt;/em&gt; sous la forme d’une attitude critique susceptible de se muer en adhésion ou en engagement dans la mobilisation. En ce sens, la distribution papier permet d’aller à la rencontre des autres dans les espaces du quotidien ; cette activité est perçue comme le moyen de (re)construire un régime de confiance populaire en l’information, en faisant gage de sa sincérité dans la démarche médiatique. Ces espaces de rencontres, de discussions et de débats physiques prolongés par la gazette entretiennent une scène publique populaire autonome des institutions politiques et médiatiques traditionnelles dans lesquelles les conditions de visibilité sont mieux contrôlées que par canaux de diffusion numérique. En outre, la dimension participative et collective de ces entreprises automédiatiques est pensée par ces collectifs comme indispensable pour garantir une information de qualité, d’où procède aussi la réinstauration d’un régime de confiance.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ainsi, ce travail a montré que la valorisation de la distribution de l’information à travers un dispositif papier relève moins d’une stratégie d’évitement que de contournement des TNIC, car elle est pensée en complémentarité des espaces de diffusion numérique pour atteindre des publics différents mais aussi pour engager des relations différentes où la notion de plaisir n’est pas absente. Ces projets de gazettes peuvent s’interpréter comme des objets séditieux face à l’automatisation de la médiatisation des rapports sociaux, et plus particulièrement du rapport au partage de l’information. Ils ne cherchent pas la diffusion de masse, mais au contraire une distribution ciblée, localisée et incarnée dans la lutte populaire pour l’extension des espaces légitimes du débat démocratique.&lt;/p&gt;
&lt;section class=&quot;footnotes&quot;&gt;
&lt;ol class=&quot;footnotes-list&quot;&gt;
&lt;li id=&quot;fn1&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;« Un problème public s’inscrit dans l’horizon de sa résolution par une action publique, qui échoit en général aux pouvoirs publics : il se publicise au sens où il en appelle à l’État ou à des montages institutionnels qui agissent au nom du bien public. Mais indissociablement, au sens de Joseph Gusfield (2009), un problème public se publicise en se rendant sensible, en s’inscrivant dans un espace argumentatif et en donnant lieu à différentes espèces de récits – il se donne une configuration dramatique, rhétorique et narrative (Cefaï, 1996). Un problème public se constitue enfin en constituant un public, au sens de John Dewey (2010) : ce public n’est pas le simple destinataire de messages médiatiques, mais un collectif qui se fait dans les processus d’association, de coopération et de communication qui émergent autour d’un problème. » Cefaï, D. (2013). L’expérience des publics: institution et réflexivité. EspacesTemps. net, 4. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/006-A/#fnref1&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn2&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;&lt;em&gt;Cefai D., Pasquier D., Les sens du public : Publics politiques, publics médiatiques.&lt;/em&gt; PUF, 2003. p.19 &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/006-A/#fnref2&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn3&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;ADA : Assemblées Des Assemblées de Gilets jaunes. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/006-A/#fnref3&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn4&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Sebbah B., Souillard N., Thiong-Kay L., Smyrnaios N., &lt;em&gt;Les Gilets Jaunes, des cadrages médiatiques aux paroles citoyennes&lt;/em&gt;. [Rapport de recherche] Université de Toulouse 2 Jean Jaurès. 2018. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/006-A/#fnref4&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn5&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;&lt;em&gt;Bonheur en bas sinon malheur en haut&lt;/em&gt;, 6 numéros publiés entre mars et juin 2019 et distribués en région lyonnaise. Il ne s’agit pas d’une expérience d’observation-participante mais bien d’un investissement personnel dans la mesure où je ne travaillais pas, à l’époque, dans la recherche universitaire. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/006-A/#fnref5&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn6&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Tous les prénoms présents dans l’article ont été modifiés en attendant l’accord des personnes ayant partagé leur témoignage. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/006-A/#fnref6&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn7&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Plusieurs autres collectifs à l’initiative de gazettes GJ ont été sollicités mais aucun n’a donné suite en raison peut-être de l’obsolescence des adresses mail ou des pages Facebook qui avaient été créées pour l’occasion et qui ne semblent plus être consultées à ce jour. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/006-A/#fnref7&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn8&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;&lt;em&gt;Visées discursives et profils éditoriaux dans la presse écrite des Gilets jaunes. Une analyse exploratoire outillée.&lt;/em&gt; Mémoire réalisé sous la direction de Marianne Reboul dans le cadre du M2 Humanités numériques, ENS de Lyon, année universitaire 2020-2021. J’avais fait, pour ce travail, la collecte et l’analyse exploratoire d’un corpus de 10 titres de gazettes GJ (89 numéros). &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/006-A/#fnref8&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn9&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;&lt;em&gt;Cefai D., Pasquier D., Les sens du public : Publics politiques, publics médiatiques.&lt;/em&gt; PUF, 2003, p.40. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/006-A/#fnref9&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn10&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;TNIC : Technologies numériques de l’information et de la communication. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/006-A/#fnref10&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn11&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;« L*’information literacy [peut être] définie comme la capacité individuelle à évoluer dans et à s’adapter à un environnement informationnel (médiatique, numérique) de plus en plus complexe (Le Deuff, 2009 ; Bawden, Robinson, 2002) et inflationniste. » Fabien Granjon, &lt;em&gt;Classes populaires et usages de l’informatique connectée. Des inégalités sociales-numériques&lt;/em&gt;, Paris, Presses des Mines, 2022, p.161 &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/006-A/#fnref11&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn12&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;&lt;em&gt;Ibid.&lt;/em&gt; p.18-19 &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/006-A/#fnref12&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn13&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;« Tout dispositif technique constitué, a minima, d’un système d’exploitation informatique et d’une connexion internet (smartphone, tablette, ordinateur, etc…) » &lt;em&gt;Ibid.,&lt;/em&gt; p.13 &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/006-A/#fnref13&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn14&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;&lt;em&gt;« Force est donc de reconnaître qu’il existe des différences notoires de capacité des personnes à actualiser les potentiels de l’informatique connectée, notamment selon qu’elles sont plus ou moins dotées en capital culturel et social (Faucher, 2018). Cette inégalité des capabilités qui ne peut se réduire à une simple dotation différenciée de compétences et de savoir-faire (car elle est fondamentalement dispositionnelle) se traduit en des expériences variées d’estime/mésestime de soi. »&lt;/em&gt; &lt;em&gt;Ibid&lt;/em&gt;., p. 229 &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/006-A/#fnref14&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn15&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;&lt;em&gt;Ibid&lt;/em&gt;., p.455 &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/006-A/#fnref15&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn16&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Sonet, V. « Retour critique sur une décennie d’information sur smartphone comme produit de contraste des ambitions des plateformes. » &lt;em&gt;Les Cahiers du journalisme - Recherches&lt;/em&gt;, 2021, vol. 2, n°6, p. R11-R32. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/006-A/#fnref16&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn17&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Jouët J., Rieffel R. (dir.), &lt;em&gt;S’informer à l’ère numérique&lt;/em&gt;, Presses universitaires de Rennes, coll. « Res Publica », 2013, p.18-19 &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/006-A/#fnref17&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn18&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;GAFAM est un acronyme formé à partir des cinq grandes entreprises américaines (Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft) qui reposent sur des modèles de capitalisation numérique liés principalement à la captation et à la marchandisation des données personnelles produites par les usagers. Par extension, j’utilise l’expression « plateformes &lt;em&gt;gafamisées&lt;/em&gt; » pour désigner tout service numérique qui procède selon un modèle capitalistique similaire. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/006-A/#fnref18&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn19&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;« La bulle de filtres ou bulle de filtrage (de l’anglais : filter bubble) est un concept développé par le militant d’Internet Eli Pariser. Selon Pariser, la « bulle de filtres » désigne à la fois le filtrage de l’information qui parvient à l’internaute par différents filtres ; et l’état d’« isolement intellectuel » et culturel dans lequel il se retrouve quand les informations qu’il recherche sur Internet résultent d’une personnalisation mise en place à son insu. Selon cette théorie, des algorithmes sélectionnent « discrètement » les contenus visibles par chaque internaute, en s’appuyant sur différentes données collectées sur lui. Chaque internaute accéderait à une version significativement différente du web. Il serait installé dans une « bulle » unique, optimisée pour sa personnalité supposée. Cette bulle serait in fine construite à la fois par les algorithmes et par les choix de l’internaute (« amis » sur les réseaux sociaux, sources d’informations, etc…). Article « Bulle de filtres », consulté sur Wikipedia.org le 30/05/2022. URL : https://fr.wikipedia.org/wiki/Bulle_de_filtres* &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/006-A/#fnref19&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn20&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Fabien Granjon rapporte le témoignage d’une GJ qui prolonge cette réflexion sur les espaces physiques et numériques, nous la reproduisons ci-dessous :&lt;em&gt;« Nathalie a également adhéré à plusieurs dizaines de groupes Facebook GJ « pour être informée au mieux et surtout depuis l’intérieur ! Ça, ça me fait du bien ». Toutefois, elle précise ne jamais intervenir et se contenter de lire les posts des autres, tout comme n’avoir jamais été « à la pêche aux amis » sur ces groupes : « Moi, ce qui me plait, c’est de rencontrer les gens en vrai, dans la vraie vie et de faire quelque chose avec eux, d’aller en manif et d’inventer quelque chose ensemble. Pas derrière un écran. C’est pour ça que je regrette de ne pas être allée plus sur les ronds-points. Oui, c’est un regret. Découvrir les parcours de vie. Facebook, c’est bien pour l’info, comme le web… ça c’est super, mais l’amitié, c’est autre chose, il faut qu’il y ait une vraie rencontre, une rencontre comme avec le public dans le théâtre, quand se crée quelque chose avec le public. […] L’important c’est pas ça… Donc Facebook, bavarder… mouais… moi, c’est pas ça que je cherche en premier. C’est l’action qui m’intéresse. » Ibid.,&lt;/em&gt; p. 289 &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/006-A/#fnref20&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn21&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Cefai D., Pasquier D., &lt;em&gt;Les sens du public : Publics politiques, publics médiatiques&lt;/em&gt;. PUF, p.&lt;em&gt;18-19&lt;/em&gt;, 2003. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/006-A/#fnref21&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn22&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Thiong-Kay, L. « L’automédia, objet de luttes symboliques et figure controversée. Le cas de la médiatisation de la lutte contre le barrage de Sivens (2012-2015) ». &lt;em&gt;Le Temps des médias&lt;/em&gt;, 35, 105-120, 2015. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/006-A/#fnref22&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn23&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Stiegler B. &lt;em&gt;La société automatique,&lt;/em&gt; Fayard, Paris, 2015. P. 72-74 &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/006-A/#fnref23&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn24&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;« En Grèce ancienne, le terme de &lt;em&gt;pharmakon&lt;/em&gt; désigne à la fois le &lt;em&gt;remède&lt;/em&gt;, le &lt;em&gt;poison&lt;/em&gt;, et le &lt;em&gt;bouc-émissaire. Tout objet technique est pharmacologique&lt;/em&gt; : il est à la fois poison et remède. Le &lt;em&gt;pharmakon&lt;/em&gt; est à la fois ce qui permet de prendre soin et ce dont il faut prendre soin, au sens où il faut y faire attention : c’est une puissance curative dans la mesure et la démesure où c’est une puissance destructrice. Cet &lt;em&gt;à la fois&lt;/em&gt; est ce qui caractérise la &lt;em&gt;pharmacologie&lt;/em&gt; qui tente d’appréhender &lt;em&gt;par le même geste&lt;/em&gt; le danger et ce qui sauve. &lt;em&gt;Toute&lt;/em&gt; technique est originairement et irréductiblement ambivalente : l’écriture alphabétique, par exemple, a pu et peut encore être aussi bien un instrument d’émancipation que d’aliénation. Si, pour prendre un autre exemple, le web peut être dit pharmacologique, c’est parce qu’il est à la fois un dispositif technologique associé permettant la participation &lt;em&gt;et&lt;/em&gt; un système industriel dépossédant les internautes de leurs données pour les soumettre à un marketing omniprésent et individuellement tracé et ciblé par les technologies du &lt;em&gt;user profiling. » Article « Pharmakon (pharmacologie) »,&lt;/em&gt; consulté sur &lt;a href=&quot;https://arsindustrialis.org/&quot; target=&quot;_blank&quot;&gt;&lt;span class=&quot;underline&quot;&gt;https://arsindustrialis.org&lt;/span&gt;&lt;/a&gt; le 30/05/2022. URL : https://arsindustrialis.org/pharmakon &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/006-A/#fnref24&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;/ol&gt;
&lt;/section&gt;
</content>
    </entry>
    <entry>
      <title>La réception des automédias par les Gilets jaunes
      </title>
      <link href="https://automedias.org/fr/publication/005-A/"/>
      <updated>2022-06-08T00:00:00Z</updated>
      <id>https://automedias.org/fr/publication/005-A/</id>
      <author>
        <name>Raphaël Lupovici</name>
      </author>      
      <content xml:lang="fr" type="html">&lt;p&gt;Le mouvement des Gilets jaunes s’est illustré par son rapport conflictuel aux institutions (Le Bart 2020), parmi lesquelles les médias dominants (Sebbah et al. 2018), l’inscrivant du coup dans la tradition du médiactivisme (Cardon et Granjon 2013). Les Gilets jaunes ont en effet investi ce terrain de lutte aussi bien de manière &lt;em&gt;contre-hégémonique&lt;/em&gt; en dénonçant l’activité des médias dominants, qu’&lt;em&gt;expressiviste&lt;/em&gt; par une autonomisation de ses pratiques médiatiques, notamment sous la forme d’automédias (Thiong-Kay 2020). C’est ainsi que de nombreuses contributions de formes variées se sont développées sur les réseaux socionumériques (RSN) allant du témoignage individuel via l’utilisation de smartphones jusqu’à la constitution de collectifs tendant à une professionnalisation accrue de leur activité (Ferron 2016). C’est surtout sur ces plateformes que ces initiatives se sont manifestées et ont rencontré leurs publics : ce sont ces derniers que notre recherche vise à mieux connaître.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Notre entrée se fera à travers leur réception des automédias, et la place qu’ils prennent à la fois dans leur engagement citoyen et dans leurs manières de s’informer. Nous cherchons à comprendre comment les Gilets jaunes ont pu se retrouver dans ces productions en nous intéressant à la contribution des contenus partagés et des réseaux socionumériques (RSN) à différentes dimensions de la citoyenneté. En mobilisant les travaux de Peter Dahlgren (2009) nous sommes en mesure d’identifier six dimensions de l’agentivité civique promues dans l’univers automédiatique des Gilets jaunes : les connaissances, les valeurs, les pratiques, la confiance, les espaces et les identités.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous nous appuyons sur des entretiens menés dans le cadre d’un travail de thèse en cours où nous avons interrogé des participants au mouvement sur leurs pratiques médiatiques et leur rapport aux médias et à la politique. Ces entretiens ont été menés dans sept régions[1] et révèlent des profils plutôt âges (52 ans d’âge en moyenne), ainsi qu’une diversité des parcours socio-professionnels, où se retrouvent aussi bien une précarité financière qu’un niveau de vie relativement élevé, conforme aux observations soulignant le caractère bigarré du mouvement (Collectif d’enquête sur les Gilets jaunes 2019). Cet article propose ainsi une réflexion sur les conditions sous lesquelles un public contestataire peut s’appuyer sur des initiatives médiatiques autonomes pour s’engager politiquement.&lt;/p&gt;
&lt;h1&gt;Les automédias dans l’environnement médiatique des Gilets jaunes&lt;/h1&gt;
&lt;p&gt;La place qu’occupent les automédias dans les habitudes informationnelles des Gilets jaunes va dépendre de l’environnement médiatique dans lequel ceux-ci évoluent. Notre enquête révèle une large variété de titres consultés sur des supports différents. Quoique certains continuent à lire la presse papier, quasiment tous les enquêtés s’informent désormais en ligne, que ce soit sur leur ordinateur ou sur leur smartphone. Les médias dominants ne sont pas absents des habitudes informationnelles des Gilets jaunes. Mais leur consultation se fait sous des modalités généralement critiques, comme dans le cas de Patrick qui regarde LCI dans un souci de surveillance de leurs propos :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;« Oui je regarde beaucoup plus LCI […] c’est depuis les Gilets jaunes ils ont tellement menti, tellement raconté des choses, que j’ai dit : « on va voir ce qu’ils vont nous mettre » et je me suis habitué aux chroniqueurs qui y étaient. Et je suis certains, je regarde leurs points de vue mais toujours en contre balance vu qu’on a un point de vue qui est plus objectif sur les Gilets jaunes, eux ils font une généralité. » &lt;/p&gt;&lt;figcaption&gt;Patrick, 60 ans, chauffagiste, Montescou (Pyrénées Orientales)&lt;/figcaption&gt;&lt;p&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Concernant la presse, il est intéressant de noter que les journaux consultés au format papier appartiennent fréquemment à la Presse quotidienne régionale (PQR) plutôt qu’aux grands titres nationaux tels que &lt;em&gt;Le Monde&lt;/em&gt; ou &lt;em&gt;Libération&lt;/em&gt;. Quand des articles issus de la presse nationale parviennent sous les yeux des Gilets jaunes, c’est surtout le fait d’un partage au sein des espaces d’échanges que sont les différents groupes Facebook ou fils WhatsApp et Telegram auxquels ils sont abonnés. Si la PQR bénéficie de sa proximité avec ses lecteurs et de son ancrage territorial, elle n’est nullement épargnée par la défiance des Gilets jaunes envers les médias :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Réponse&lt;/strong&gt; : c’est pas parce que je le lis [Le Télégramme] que j’adhère à ce qu’ils me disent !&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Question&lt;/strong&gt; : qu’est-ce que tu n’aimes pas ?&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Réponse&lt;/strong&gt; : je n’aime pas parce que ça m’est arrivé de témoigner, et sur mon témoignage qui faisait peut-être 5 lignes il en est ressorti une demi-ligne qui était horrible.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Question&lt;/strong&gt; : quand est-ce que c’était ?&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Réponse&lt;/strong&gt; : c’était dans le cadre des Gilets jaunes. »&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;blockquote&gt;
  &lt;figcaption&gt;Jacqueline, 64 ans, infirmière, Lannilis (Finistère)&lt;/figcaption&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Cette expérience d’un décalage entre le vécu et le discours médiatique s’avère être plus généralement le vecteur de la critique des médias des Gilets jaunes, qui vont s’appuyer sur cet écart pour ensuite s’engager dans une dénonciation du système médiatique. C’est donc un public défiant envers les médias que les automédias ont rencontré et qui, comme on le verra ensuite, ont pu alimenter cette critique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On trouve d’autre part des médias alternatifs et engagés, avant tout à gauche, comme Le Média, Le Monde diplomatique, Basta ! ou Là-bas si j’y suis. Ces productions se situent à mi-chemin entre les médias traditionnels et les automédias. Des premiers, ces médias conservent une tendance à la professionnalisation de leur activité qui va se structurer en fonction des moyens dont ils disposent, de leur ancienneté et de l’adoption de pratiques professionnelles similaires aux médias dominants (Ferron 2016). Des seconds, ils conserveront un engagement politique assumé et une activité critique de dénonciation des hégémonies (Cardon et Granjon 2013). Ces productions se révèlent différemment populaires selon le profil sociologique des enquêtés. Le Média TV fait quasiment l’unanimité auprès des personnes rencontrées tandis que d’autres comme Le Monde diplomatique seront davantage appréciées par des personnes ayant fait des études supérieures ou ayant été politisées plus tôt. Certains sont par ailleurs abonnés à ces médias en ligne, signe d’un intérêt notable :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;« C’est parce que j’achète plus de papier j’ai réservé un budget pour les médias indépendants. Donc Blast, Le Média, QG, Arrêt sur images, Là-bas si j’y suis, je vais m’abonner à Hors-Série où il y a des longs entretiens avec des intellectuels. »&lt;/p&gt;&lt;figcaption&gt;Thomas, 39 ans, illustrateur, Brest (Finistère)&lt;/figcaption&gt;&lt;p&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Cet écosystème médiatique se distingue donc par des contenus jugés plus amples et plus fouillés que les médias traditionnels, ce qui peut renseigner sur les normes implicites de qualité journalistique en vigueur au sein du mouvement des Gilets jaunes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Enfin, les automédias sont effectivement bien présents dans cet environnement médiatique. Les plus cités sont Cerveaux non disponibles, Vécu, Le Canard réfractaire ou Civicio qui reviennent très fréquemment durant les entretiens, conformément à leurs audiences plus importantes que d’autres initiatives de taille plus modeste. Ces automédias ont en commun avec les médias alternatifs leur point de vue engagé et critique, mais s’inscrivent davantage dans une logique d’accompagnement d’un mouvement social, celui des Gilets jaunes ayant été à l’origine de leur création. Plus généralement, l’automédiatisation prise au sens large se retrouve fréquemment dans les contenus publiés sur Facebook, sous la forme d’images capturées directement par des manifestants qui circuleront de partage en partage dans les différents espaces d’expression du mouvement (Bouté et Mabi 2020).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La diversité des canaux de diffusion mérite également d’être notée. Si Facebook a fait partie des réseaux emblématiques du mouvement (Jeanpierre 2019; Boyer et al. 2020), les Gilets jaunes utilisent également des applications de discussion telles que WhatsApp, Signal ou Telegram dans des groupes qui leur permettent aussi bien de se coordonner que de partager des informations. Cette dernière offre la possibilité d’avoir accès à des fils de discussions publics qui vont pleinement fonctionner comme des automédias puisqu’ils sont animés par une personne ou un groupe particulier qui peuvent ainsi fixer une politique éditoriale tout en répondant à un besoin d’information, d’efficacité et de socialisation (Lou et al. 2021). Ces comptes semblent avoir profité des mesures prises par Facebook pour lutter contre les fausses informations lors de la pandémie de COVID-19 pour contourner ces restrictions et fidéliser leur public.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Enfin, et en continuité avec notre observation sur la PQR, la dimension locale de l’environnement médiatique des Gilets jaunes dépasse le cadre des médias traditionnels. C’est ainsi que les habitudes médiatiques se ressemblent à l’intérieur des petits groupes que nous avons pu rencontrer. À titre d’exemple, les Gilets jaunes de Haute-Savoie que nous avons rencontrés étaient pour beaucoup lecteurs du journal &lt;em&gt;Informations ouvrières&lt;/em&gt;, proche de la Quatrième Internationale, et qui s’est diffusé sous l’impulsion d’un des membres qui y milite de longue date.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Deux cas de figure se présentent dans l’introduction des enquêtés aux automédias s’étant développés autour du mouvement des Gilets jaunes. Une partie des Gilets jaunes a découvert l’univers des médias alternatifs avec le mouvement tandis que l’autre était déjà familière de ce genre de productions. Concernant la première catégorie, la découverte des automédias a pu se produire de manière concomitante à la politisation déclenchée par leurs premières manifestations. Comme cela avait été noté au début du mouvement, les premiers rassemblements comptaient une moitié de primo-manifestants (Collectif d’enquête sur les Gilets jaunes 2019) qui ont donc pu découvrir les différents répertoires d’action politique, parmi lesquels le médiactivisme, dimension récurrente des mouvements sociaux contemporains. Le besoin de s’informer va donc prendre de l’importance chez certains Gilets jaunes qui se mettent à fréquenter les RSN de manière plus suivie, comme dans le cas de Béatrice qui a commencé à s’informer à partir du mouvement :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;« je n’étais pas trop sur FB, sur les réseaux à l’époque je n’avais pas tout ça, je connaissais pas WhatsApp, il y avait que FB où il y avait ma sœur […] C’est au moment des Gilets jaunes en fait, il y a un certain Éric Drouet, ça passe sur notre profil, mon mari le voit aussi, ça passe sur le réseau et on se dit « c’est quoi cette histoire », on écoute et on se dit « oh lala », on s’est dit « ça y’est c’est le moment, enfin, on va changer le monde ! », enfin bref, on est sortis le 17 novembre et voilà. Après on a commencé à vraiment suivre les réseaux, on a partagé, repartagé, on s’est invectivés. »&lt;/p&gt;&lt;figcaption&gt;Béatrice, 39 ans, commerçante, L’Aigle (Orne)&lt;/figcaption&gt;&lt;p&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;On peut supposer que l’entrée dans des espaces numériques propres au mouvement va les exposer à la circulation de publications issues d’automédias et ainsi leur en faire prendre connaissance.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une autre partie des enquêtés était déjà familière des médias alternatifs, qu’elle a commencé à consulter généralement bien avant le mouvement des Gilets jaunes, et concerne des profils politisés de plus longue date. Par exemple, Christophe a bénéficié de son adoption précoce d’internet pour consulter des informations alternatives dès la fin des années 1990 :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;« Du fait que j’ai été très rapidement sur Internet. En 96-97, j’ai eu accès très vite à toutes sortes d’informations, quelques fois loufoques, quelquefois très intéressantes, et le monde était beaucoup plus resserré à l’époque. Il y avait beaucoup moins de distractions et il y avait pas mal de personnes qui essayaient de passer des documents, des informations, etc. Et j’étais tombé sur des document un peu spéciaux, qui parlaient du groupe de Bilderberg et j’étais au courant parmi les premiers en France de l’existence de ce truc là et alors c’était mélangé avec tout un fatras de choses dignes d’un X-files. Démêler le vrai du faux, c’était compliqué, mais ça, ça avait l’air… les documents que j’avais étaient assez crédibles et du coup, je me suis dit : « tiens, je vais rechercher » du coup j’ai mené des recherches dans mon coin, à temps perdu »  &lt;/p&gt;&lt;figcaption&gt;Christophe, 45 ans, vidéaste, Montpellier (Occitanie)&lt;/figcaption&gt;&lt;p&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;L’habitude à consulter des productions médiatiques alternatives concerne généralement les profils ayant fait davantage d’études supérieures et surtout politisés depuis plus longtemps. Christophe m’a par exemple cité Indymedia qui fut un des acteurs centraux de l’écosystème médiatique du mouvement altermondialiste (Kidd 2021). À la fin des années 2000, les mouvements sociaux se tournèrent vers les RSN pour assurer le support informationnel de leur activité ce qui a entrainé le déclin des production telles qu’Indymedia (Lievrouw 2011). Ce basculement leur permit ainsi de toucher un public bien plus large, en profitant du caractère grand public de ces plateformes, qui sont maintenant populaires jusque dans les couches paupérisées de la France rurale (Pasquier 2018). Le mouvement des Gilets jaunes a donc créé des espaces numériques d’échanges au sein desquels des individus issus d’horizons politiques multiples vont pouvoir se rencontrer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le succès de médias telles que Cerveaux non disponibles ou Vécu va donc reposer sur leur capacité à proposer des contenus en mesure de satisfaire les attentes d’un public finalement diversifié, en les rassemblant autour de valeurs communes. En effet, le rôle des médias alternatifs pour les mouvements sociaux ne saurait se limiter à leur fonction logistique mais concerne également leur capacité de construction de l’identité militante (Della Porta et Mosca 2005). C’est ainsi que le contenu éditorial des automédias doit promouvoir l’engagement citoyen en rassemblant autour de valeurs communes, c’est-à-dire en offrant le « sentiment &lt;em&gt;a minima&lt;/em&gt; de posséder quelque chose en commun […] le sentiment d’une appartenance à une même entité sociale et politique, en dépit des différences » (Dahlgren 2003, p. 157).&lt;/p&gt;
&lt;h1&gt;Les automédias, ressort de l’engagement politique ?&lt;/h1&gt;
&lt;p&gt;Si les enquêtés font part d’un rejet prononcé des médias dominants, c’est avant tout car ces derniers ne parviennent pas à se conformer à leurs attentes, comme dans le cas du mouvement des Gilets jaunes qui s’est heurté à une couverture médiatique adverse, en particulier à partir de décembre quand les revendications initiales commencèrent à laisser place à une montée en généralité de leur discours politique (Siroux 2020). Au fil des actes, les dégradations lors des manifestations vont devenir l’un des angles récurrents du traitement médiatique (Moualek 2022), au grand dam de Denise par exemple, qui dénonce cette focale :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;« Je qualifierais d’odieux, de détestable, de gros menteurs mais ce qui s’est passé c’est ignoble parce que toutes ces personnes avec des mains arrachées, ces personnes éborgnées, les coups de matraques qu’on a vu sur place et qu’après on discrédite les manifestants en disant « voilà la violence des manifestants ». Quand ils filment vous voyez l’angle d’où ils filment une poubelle brulée vous en faites tout un cinéma, ça dépend de l’angle d’où vous filmez. Et tout ça, c’est déformé que ce soit Le Dauphiné, Le Messager il s’est passé quelque chose au niveau des manifestations, quand ils ont retranscrit c’était pas du tout la vérité. Depuis je n’ai plus aucune confiance. »&lt;/p&gt;&lt;figcaption&gt;Denise, 49 ans, employée administrative en reconversion, Thonon-les-Bains (Haute-Savoie)&lt;/figcaption&gt;&lt;p&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Ce propos condense l’impératif pour les mouvements sociaux de garder la main sur leur couverture médiatique (Neveu 2019; Granjon 2020), qui demeure « un point de passage obligé pour être [perçu] par le champ politique » (Champagne 1984, p. 28), à plus forte raison pour les Gilets jaunes qui ne peuvent a priori s’appuyer sur des relais institutionnels comme savent le faire les syndicats (Le Bart 2020). Cette vulnérabilité symbolique va conduire le mouvement a investir les deux volets du médiactivisme que sont la dénonciation contre-hégémonique et l’autonomisation expressiviste (Cardon et Granjon 2013). La première configuration va consister à formuler une critique de l’activité médiatique tandis que la seconde va promouvoir la production indépendante de l’information. Ces deux approches se sont complétées dans le travail des automédias, ce qui leur a permis de trouver leur public.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans un premier temps, les Gilets jaunes ont pu trouver chez les automédias une dénonciation des médias dominants en continuité avec la leur. Cette dénonciation peut se jouer aussi bien sur le mode explicite qu’implicite. Dans le premier cas, les automédias peuvent effectivement tenir un discours qui va rappeler la critique des médias qui s’était développée dans le sillage des manifestations de 1995 avec la création de l’observatoire Acrimed ou les interventions de Pierre Bourdieu (1996), soit une dénonciation des mécanismes économiques, institutionnels ou symboliques de la production de l’information (Ouardi 2010). On voit par exemple dans cette publication parue sur la page du média Vécu l’utilisation d’une cartographie de l’actionnariat médiatique établie par deux acteurs historiques de la critique des médias en France, Acrimed et Le Monde diplomatique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;img src=&quot;https://automedias.org/assets/media/publications/005-media_francais.webp&quot; alt=&quot;Cartographie des Media français&quot; /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette thématique de la connivence entre médias et pouvoirs économiques revient fréquemment dans les propos des Gilets jaunes, et les automédias ont pu contribuer à cette prise de conscience, comme dans le cas de Karine, à qui je demande comment elle s’est rendue compte des liens entre les journalistes et les pouvoirs politiques et économiques :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;« Avec les &lt;em&gt;Gilets jaunes constituants&lt;/em&gt;, etc. qui eux faisaient un travail journalistique aussi, c’est-à-dire qu’ils […] récupéraient des sources, et ils disaient « allez là, vous allez lire ça, il y a ça, il y a ça ». Il y a le « Diner du Siècle » où ils vont souvent devant, c’est des choses où c’est pas dit, pourquoi c’est pas dit dans les médias ? on pourrait être informés de ça en tant que citoyens, on nous dit pas certaines choses et on enflamme d’autres choses dont on se fout complètement. »&lt;/p&gt;&lt;figcaption&gt;Karine, 40 ans, photographe en reconversion, Saint-Maur-des-Fossés (Val-de-Marne)&lt;/figcaption&gt;&lt;p&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Ce travail qui rapproche la vision journalistique de ces automédias de celle du journalisme d’investigation va leur permettre de se distinguer des reportages des chaînes d’information en continu qui sont les plus décriés par les enquêtés. Elle rejoint ainsi l’ambition de dévoilement de la critique traditionnelle des médias, en la rendant accessibles à public populaire :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;« C’est une information qui me parait juste, qui est faite pour les gens, pour les ouvriers, on ne leur ment pas, les choses ne sont pas détournées. Au contraire, elles sont révélées, ce qui dans d’autres médias va être caché, ou au moins un peu détourné ou minimisé, pour ne pas éveiller les consciences, ou même anesthésier les consciences ! »&lt;/p&gt;&lt;figcaption&gt;Nadine, 62 ans, employée administrative, Scionzier (Haute-Savoie)&lt;/figcaption&gt;&lt;p&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;On voit ainsi comment l’automédia, par sa proximité avec un mouvement social et son autonomie vis-à-vis de référents traditionnels désavoués, va nouer un lien de confiance avec son public. Cette confiance dans des médias propres au mouvement favorisera une culture commune qui servira de ressource pour les Gilets jaunes afin de créer du lien. Non seulement l’activité se trouve en conformité avec les attentes envers l’information, mais la révélation se faisant aux dépens d’institutions rejetées va amplifier la résonance entre cette culture et les automédias.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Néanmoins, la dénonciation explicite des institutions dominantes est associée à une dénonciation implicite mettant en échec le discours médiatique par la circulation d’une contre-information de celles des grands médias. Par exemple, Ludo me raconte comment les images de blessés lors des manifestations, qui ont massivement été diffusées sur les RSN, ont suscité chez lui l’indignation tant pour leur contenu très violent, que pour leur absence prolongée dans la couverture médiatique :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;« Depuis le 1&lt;sup&gt;er&lt;/sup&gt; décembre [2018, NDLR], tous les jours, je faisais le tour des médias à la télé donc LCI, BFM, CNEWS, principalement ces médias, et puis France 2 et TF1 que j’ai fait un petit peu. Et tous les jours j’étais choqué parce qu’on parlait pas de violences policières. On voyait des choses hallucinantes sur internet, sur Facebook on voyait tout ce qui se passait en violences policières à ce moment-là, et pas un mot des médias sur ce qui se passait et ça, ça a duré 2 mois. »&lt;/p&gt;&lt;figcaption&gt;Ludo, 46 ans, maître-nageur, Ivry-sur-Seine (Val-de-Marne)&lt;/figcaption&gt;&lt;p&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Au début du mouvement, celui-ci s’astreignait donc à une veille médiatique quotidienne lors de laquelle il pouvait constater l’écart entre les images circulant dans les espaces numériques des Gilets jaunes et ce qui pouvait se dire à la télévision. En effet, les RSN ont servi à remettre en question les cadrages médiatiques officiels en permettant le partage d’images contradictoires, comme cela a pu s’observer à propos de la question des violences policières lors du mouvement (Gunthert 2020; Bouté et Mabi 2020). En s’impliquant dans cette lutte sur le cadrage médiatique, les automédias ont donc gagné la confiance des Gilets jaunes, puisqu’ils ont prolongé en ligne leur vécu des manifestations hors-ligne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au-delà de la critique contre-hégémonique, la dimension expressiviste de ces productions médiatiques déborde le rôle de dénonciation des médias dominants. Cette autonomisation a également permis d’offrir des espaces de circulation des discours qui ont permis une liberté dans la prise de parole : « les dispositifs GJ de publication en ligne, grâce à leur grande diversité, font, &lt;em&gt;volens nolens&lt;/em&gt;, exister un modèle de communication plus démocratique, en phase avec les objectifs d’émancipation sociale et de réappropriation, par les acteurs du mouvement, des outils de représentation » (Granjon 2022, p. 289). Or, l’existence d’espaces d’expression consacrés aux publics subalternes en marge de l’espace public traditionnel fait partie des conditions indispensables à l’engagement politique de ces derniers (Fraser 1993), il n’est dès lors nullement étonnant que le mouvement des Gilets jaunes, qui nourrit un sentiment d’exclusion vis-à-vis de son manque de représentation politique et médiatique, ait investi de tels espaces où il a pu construire son propre discours.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lors d’un entretien, Antigone me faisait part de son désarroi face à une couverture médiatique qui semblait ne rien entendre aux revendications martelées par le mouvement :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;« On réclamait, on en voulait trop et on voulait pas travailler, on avait qu’à vendre une voiture si on arrivait pas à payer l’essence. C’était absurde alors que nos revendications c’était toujours les mêmes on avait fait la synthèse de nos revendications : justice fiscale, justice sociale et la démocratie directe, le RIC on était tous d’accord là-dessus. Comment au bout de 3 ans on peut toujours répéter la même chose ? »&lt;/p&gt;&lt;figcaption&gt;Antigone, 51 ans, ancienne comptable, Nice (Alpes-Maritimes)&lt;/figcaption&gt;&lt;p&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;C’est en palliant cette absence d’écoute que les RSN ont laissé le mouvement investir son aspiration à la démocratie directe par la discussion et la délibération au sein de cet espace de discussion. Le mouvement a pu y construire son identité politique autour de ses propres revendications notamment la cause du Référendum d’initiative citoyenne (RIC) structurante au sein du mouvement. Comme le notent Souillard et al. (2020) : « le « RIC » apparaît dès lors comme une revendication structurante massive et argumentée de souveraineté populaire. Il est pensé, d’une part, comme un dispositif politique permettant une participation plus directe des citoyens à la décision politique […] Ce pôle de revendication atteste ainsi d’un fort attachement à l’imaginaire démocratique. » C’est donc un couplage de la théorie (ce que le RIC est censé apporter à la démocratie) à la pratique (la discussion délibérative comme horizon de la participation politique) qui va donner corps à la revendication, éprouvée par l’expérience lors des discussions en ligne.&lt;/p&gt;
&lt;h1&gt;Conclusion&lt;/h1&gt;
&lt;p&gt;Le public des automédias Gilets jaunes se caractérise par une diversité dans ses pratiques médiatiques. On constate premièrement une relation ambivalente aux médias dominants, vacillant entre recul critique et rejet radical, souvent motivé par l’expérience du mouvement. La tradition contre-hégémonique de la critique des médias a ainsi pu se voir investie par un public éloigné de ses premiers avatars qui concernait surtout des « professionnels de la critique » incarnés par des figures universitaires connue (Pierre Bourdieu, Noam Chomsky). À rebours de ces profils, les automédias Gilets jaunes ont poursuivi cette tradition en se la réappropriant, et en la diffusant dans des espaces éloignés des cercles militants traditionnels. C’est donc bel et bien l’alliage des versants contre-hégémonique et expressiviste qui est à l’œuvre sur les RSN, la question médiatique des mouvements sociaux ayant elle aussi été investie « par le bas » (Lefebvre 2019) par les Gilets jaunes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les médias numériques, dont l’importance pour le mouvement n’est plus à préciser, se sont trouvés utilisés de manière transversale, tant dans les supports que dans les pratiques. Si l’ordinateur n’a pas disparu, la place du smartphone prend une importance décisive tant dans la production que dans la réception de l’information, étapes dont la frontière se révèle de plus en plus ténue. Les médias comme Vécu, qui se sont distingués par leur immersion dans les manifestations afin de couvrir les violences policières appartiennent à une tendance contemporaine du &lt;em&gt;cop-watching&lt;/em&gt; (Bock 2016; Hermida et Hernández-Santaolalla 2018; Bouté 2021) qui sont entrées en continuité avec l’expérience des Gilets jaunes sur le terrain. Mais les effets de ce type de discours ne se caractérisent pas uniquement par leurs contenus, mais aussi par le mode de consultation qui se fait à rythme individualisé, ce qui s’accompagne d’une distanciation prise vis-à-vis des modes de légitimation médiatiques (Boczkowski, Mitchelstein et Matassi 2018).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De manière plus générale, le public des automédias Gilets jaunes a pu retrouver une conception agonistique de la pratique politique. Mouvement s’étant construit « contre » une loi, puis un gouvernement, puis même contre un monde (rappelant le slogan lors de Nuit debout : « contre la Loi travail et son monde »), sa dimension agonistique le traverse jusque dans son investissement médiatique. L’existence d’un espace public agonistique (Dahlberg 2007) a pu jouer à plein son rôle de promoteurs de l’engagement civique des Gilets jaunes en contribuant à ses différentes dimensions (Dahlgren 2009). Alors qu’il y a une décennie environ la thèse de la différenciation des effets d’internet sur la participation politique était émise (Oser, Hooghe et Marien 2013; Mabi et Theviot 2014) et semblait exclure les classes populaire, il semble que « l’internet des familles modestes » (Pasquier 2018) ait pu prendre son essor politique avec le mouvement des Gilets jaunes.&lt;/p&gt;
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      <title>Tout est vrai, rien n&#39;est possible
      </title>
      <link href="https://automedias.org/fr/publication/004-A/"/>
      <updated>2022-06-07T00:00:00Z</updated>
      <id>https://automedias.org/fr/publication/004-A/</id>
      <author>
        <name>Louis Morelle</name>
      </author>      
      <content xml:lang="fr" type="html">&lt;h1&gt;Résumé&lt;/h1&gt;
&lt;p&gt;Comment comprendre, comment entendre le discours dit conspirationniste, que l’on renvoie spontanément à une irrationnalité foncière ? Nous tenterons dans le présent texte, comparant les constructions complotistes avec les systématisations de la métaphysique traditionnelle, d’abord de mettre en lumière la rationalité propre au discours de la conspiration en tant qu’interprétation du monde historico-politique, puis, à partir de cette analogie, d’en repérer les thèmes et les thèses centrales, ayant en leur centre une aspiration d’ordre gnostique à quitter un monde conçu comme déjà perdu.&lt;/p&gt;
&lt;hr /&gt;
&lt;p&gt;Le discours dit « complotiste », ou « conspirationniste », est généralement envisagé, soit dans son versant descriptif, comme éloigné de la réalité, fabriquant à partir de « noyaux de vérité »&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/004-A/#fn1&quot; id=&quot;fnref1&quot;&gt;1&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; des récits confondants d’arbitraire et de ressentiment mal déguisé ; soit, dans son versant social, comme une forme de pathologie discursive née d’un décalage entre le vécu des pratiquants et le vernis de normalité que constitue l’ordre politique majoritaire, il est interprété comme révélateur inconscient des tensions sociales, ainsi que de l’inadaptation de nos schémas mentaux aux nouveaux régimes d’information.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces deux approches ont chacune leur justesse, qu’il serait mal placé de venir interroger ici ; en tant que philosophe, dénué d’expertise en la matière, et n’ayant à apporter qu’un travail élémentaire de documentation&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/004-A/#fn2&quot; id=&quot;fnref2&quot;&gt;2&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; et  quelques analyses conceptuelles, j’essaierai seulement de me frayer un chemin herméneutique à l’intérieur du discours dit conspirationniste&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/004-A/#fn3&quot; id=&quot;fnref3&quot;&gt;3&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;, avec pour but d’articuler, depuis cet intérieur et les figures conceptuelles auxquelles il recourt, quelques dynamiques significatives qui font de l’analyse complotiste une théorie involontaire de l’ordre social dans son rapport au microcosme et au macrocosme. Le conspirationnisme n’est pas réductible à une mauvaise description du monde, ou un « récit alternatif » à son endroit, mais implique, à travers ce que l’on pourrait appeler sa part métaphysique, une théorie fonctionnelle de l’ordre cosmique qu’il est possible d’intégrer avec intérêt à nos schémas d’analyse.&lt;/p&gt;
&lt;hr /&gt;
&lt;p&gt;Analyser le complotisme par le prisme de la métaphysique apparaît aussi tentant qu’arbitraire. Au sein de la philosophie, déjà fort éloignée de toute prétention à produire un quelconque savoir sur le réel, la métaphysique est la niche la plus étrangère à l’histoire. Or c’est précisément son caractère spéculatif qui, à mon sens, engendre une affinité entre cette discipline canonique et les envolées interprétatives du complotisme contemporain, qu’il soit Qanonesque, terre-platiste ou covido-sceptique. En effet si, comme le disait E. Viveiros de Castro à propos des métaphysiques cannibales, il n’y a pas grande différence entre l’acuité ontologique d’un Yanomami et les acrobaties méditatives de Descartes&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/004-A/#fn4&quot; id=&quot;fnref4&quot;&gt;4&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;, on pourrait par extension affirmer qu’il y a, entre le meilleur des mondes de Leibniz et la démonologie de Q, une parenté à expliciter. Pour être plus précis, on pourrait ainsi affirmer que le « pathos métaphysique » dont parle l’historien des idées A. Lovejoy, soit la nécessité pour tout discours métaphysique, en tant que jamais purement descriptif, de toujours charrier une valorisation théologico-politique d’un certain versant de l’être, de présenter, en d’autres termes, un ordonnancement du monde&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/004-A/#fn5&quot; id=&quot;fnref5&quot;&gt;5&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;, se retrouve résonnant dans les discours de la conspiration.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Autrement dit, si l’on part du principe que tout discours prétendant poser un regard d’analyse et de prescription sur les sociétés humaines (ambition globale qu’on ne saurait raisonnablement dénier aux divers complotismes, au moins au niveau de leurs figures nodales, ces IHM&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/004-A/#fn6&quot; id=&quot;fnref6&quot;&gt;6&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; dont la tâche est précisément de donner une cohérence narrative au foisonnement passablement désordonné de l’activité théorisante des &lt;em&gt;boards&lt;/em&gt; et autres fils de discussion) tend, par sa systématisation quelque inchoative qu’elle soit, à toujours élaborer une interprétation distincte de l’histoire humaine en tant que révélatrice d’un sens profond du social, et de ce social comme adossé à son tour, d’une manière ou d’une autre, à un ordre cosmique, il est alors non seulement naturel, mais nécessaire, que les grandes figures de la conspiration (les Illuminati, les chemtrails, le vaccin-5G, les dissidents-sauveurs comme Trump ou Raoult) soient susceptibles d’une analyse en directe continuité avec les grands systèmes de la métaphysique : la concrétude expressive hyperboliques uns et l’affectation de neutralité spéculative des autres ne s’opposeraient alors qu’en vertu de leur ancrage envers des jeux de langages hétérogènes, mais leur structure partagée leur confère une affinité profonde, de telle sorte qu’aux « noyaux de vérité » des uns viendraient répondre les « points de folie » des autres, et permettraient de les éclairer mutuellement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L’intérêt de la démarche esquissée ici n’est pas de venir théoriser arbitrairement, pour les besoins de l’esprit, une « pensée conspirationniste » qui n’existerait que comme construction interprétative, mais seulement de ne pas refuser à un discours sa prétention propre à la vérité en tant que prétention. Discours sur la société et l’histoire, les constructions conspirationnistes ne sont pas « simplement » fausses ou erronées, mais le sont pour ainsi dire nécessairement, dans la mesure où leur fausseté est au service d’une vision plus large, qui les justifie et leur donne sens, et mérite amplement qu’on leur confère le titre de métaphysiques vernaculaires.&lt;/p&gt;
&lt;hr /&gt;
&lt;p&gt;En toute honnêteté cependant, il faut remarquer qu’il n’est pas particulièrement besoin d’une attention théorique poussée pour subodorer la présence d’une métaphysique-mythologie au sein des références complotistes communes : en se tournant vers les fils Telegram, les vidéos en ligne, les recueils de &lt;em&gt;q-drops&lt;/em&gt;, au milieu des paniques morales familières (satanisme, francs-maçons, &lt;em&gt;aliens&lt;/em&gt;, meurtres rituels issus de la tradition antisémite) se font entendre des harmoniques immédiatement reconnaissables. Qu’il s’agisse des références à la Matrice, de l’utilisation du terme d’Archontes pour nommer les puissances dirigeant le monde par-delà les gouvernants, ou de l’horizon imminent d’un passage à une 5D, ce plan d’existence supérieur libéré des contingences matérielles et de l’oppression de tous les pouvoirs, c’est à bien des égards une réactivation postmoderne du gnosticisme qui s’affirme. L’ironie n’est pas mince, que des courants se revendiquant d’un évangélisme apocalyptique comme Qanon aux États-Unis, ou d’une adaptation syncrétique des spiritualités occidentales et orientales dans ce que l’on nomme la &lt;em&gt;conspiritualité&lt;/em&gt;&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/004-A/#fn7&quot; id=&quot;fnref7&quot;&gt;7&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;, se retrouvent à reproduire involontairement les grandes figures dualistes de ces courants hérétiques et minoritaires de l’ordre chrétien.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le gnosticisme historique est, à certains égards, une création ecclésiastique héritée des premiers pères de l’Église, comme Irénée, Tertullien ou Origène, puis entérinée rétrospectivement par la tradition historiographique&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/004-A/#fn8&quot; id=&quot;fnref8&quot;&gt;8&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. Dans ses interprétations les plus récentes le gnosticisme apparaît alternativement comme le début d’une « tradition des opprimés » théologiques&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/004-A/#fn9&quot; id=&quot;fnref9&quot;&gt;9&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;, ou comme le ver dans le fruit du christianisme, déviation spirituelle à l’origine de la catastrophe de la modernité&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/004-A/#fn10&quot; id=&quot;fnref10&quot;&gt;10&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. Cette profonde incertitude quant à la réalité même du phénomène, si elle n’est pas sans poser problème du point de vue de la science historique, est presque bienvenue pour la question qui est la nôtre ici : que le gnosticisme soit une &lt;em&gt;fake news&lt;/em&gt;, une &lt;em&gt;psyop&lt;/em&gt; irénéenne devenue ensuite un composant de la conscience culturelle collective, n’en justifierait que plus une relation de contiguïté avec l’univers complotiste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ceci posé, dans sa version standardisée (et donc passablement &lt;em&gt;fake&lt;/em&gt;), le gnosticisme pose trois idées majeures : un monde faux, créé et maintenu en place par un mauvais démiurge, laissant le dieu véritable en état d’impuissance à l’égard de la création ; le caractère caché de cette vérité, de telle sorte que la prise de conscience du voile d’illusion qui recouvre l’univers ne peut émerger que dans quelques âmes élues ; enfin, le caractère libérateur de la connaissance, seul moyen d’émancipation.
Ce qui frappe ici est le mélange entre le caractère profondément moral de l’ordonnancement du monde (certes inversé par rapport au christianisme standard), et un aristocratisme très marqué : la masse est perdue, seuls ceux capables de sortir de la Matrice pour atteindre au monde véritable seront sauvés. Le gnosticisme, syncrétisme amalgamant en une dramaturgie mythologique improbable la transcendance platonicienne, le moralisme manichéen, avec l’aspiration chrétienne à la rédemption personnelle, est un réservoir comme un autre d’images et de figures, de mèmes ontologiques pour ainsi dire ; ces ressources conceptuelles ne deviennent véritablement actives qu’avec l’adjonction de la dernière des trois clauses, celle d’illumination par la connaissance : autrement dit, par une juste interprétation du monde.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C’est cette dimension qui me semble décisive, et les parallèles symboliques ou thématiques entre l’univers complotiste et la mythologie gnostique ne servent en dernière analyse que de symptômes à son égard. Un modification est cependant nécessaire pour l’éclairer : la modalité de sortie hors du commun, hors du monde de la vie fausse où nous sommes englués, ne passe pas dans la situation contemporaine par la connaissance stricto sensu, mais plutôt par l’herméneutique. Remplacez la lecture du Livre par celle des images, et vous trouvez la clé de la situation contemporaine : une lecture conspirationniste du monde ne consiste en rien d’autre, en effet, qu’en l’exercice indéfiniment recommencé de comprendre comment l’on nous ment, et par quels moyens, à travers une lecture correctement guidée des événements, une vérité à la fois sublime et terrifiante peut apparaître, qui nous fasse basculer dans un ailleurs, et nous fournisse un sentiment décisif de ressaisie de soi et du monde avec lui.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une incise, ici, sur le rapport à la vérité. On ne saurait insister assez sur le caractère inadéquat du terme, déjà passablement confus, de post-vérité&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/004-A/#fn11&quot; id=&quot;fnref11&quot;&gt;11&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; : s’il y a, assurément, dans les cercles complotistes, un accent mis sur l’égale possibilité de tous les scénarios alternatifs, leur relativité à la croyance voire la foi de chacun&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/004-A/#fn12&quot; id=&quot;fnref12&quot;&gt;12&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; ; si l’interprétation complotiste, en situation dialogique, se revendique parfois explicitement du droit à croire ce que l’on veut (selon interprétation déflationniste de la liberté d’opinion), il ne reste pas moins une ligne théorique d’ordre éthique fermement tracée entre la narration officielle, tissée par les élites et justifiant le statu quo, renvoyée sans ambages du côté du mensonge et de la dissimulation, et son opposé, le grand récit du dévoilement, qui appartient à une vérité d’ordre supérieur, quand bien même sa forme peut varier, en gros comme en détail. Bien loin de toute description réductible à du &lt;em&gt;bullshit&lt;/em&gt; (selon la terminologie d’Harry Frankfurt relancée par certains philosophes contemporains), soit, de l’indifférence cynique à l’égard de toute vérité, c’est bien une Hypervérité qui est défendue ici, une vérité caractérisée par son surmontement négatif de l’illusion &lt;em&gt;mainstream&lt;/em&gt;, qui viendrait anéantir ce néant qu’est le récit officiel ; elle autorise toutes les inexactitudes, et même les déformations effectives, précisément parce qu’elle possède le caractère d’une vérité ultime. C’est bien une Survérité dont il est question, loin d’une bien confortable post-vérité&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/004-A/#fn13&quot; id=&quot;fnref13&quot;&gt;13&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et quand bien même la vérité des énoncés ne serait au mieux qu’approximative, elle possède une charge que d’aucuns appelleraient spirituelle (nous y reviendrons), qui, à un certain niveau d’abstraction ou de métaphore, les rend véritables de par leur congruence avec l’expérience commune : décrire les élites mondialisées comme appartenant à la race des reptiliens, c’est assurément se retrouver capté par stratagèmes antisémites bien connus, mais cela ne pourrait trouver la moindre efficace en dehors des cercles apeurés de l’extrême droite si cette notion ne rentrait en consonance avec le fait, ou du moins le vécu, de la sécession géographique, éducative, et symbolique, des classes dominantes, qui mènent une vie si éloignée des repères de la majorité qu’ils pourraient tout aussi bien ne plus être humains.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tout est vrai, donc. Pas littéralement tout, mais, tout ce que vous avez toujours soupçonné ; tout ce qui a été refoulé, tout ce qui ne fait pas apparemment sens. Tout cela, à la fois, en même temps, non sans quelque contradiction, est affirmé et doit l’être, pour vaincre les seigneurs du mensonge, princes de ce monde et autres créatures à sang froid.&lt;/p&gt;
&lt;hr /&gt;
&lt;p&gt;Or, face au mensonge universel, pour l’emporter, que nous est-il proposé ? de devenir interprètes, chercheurs de vérité, décodeurs de l’ordre crypté du monde. Autrement dit, de redoubler d’effort dans notre consommation médiatique, de nous immerger dans l’océan de l’information, selon des parcours de libération profondément fléchés, pour y trouver la vérité alternative, cette fois juste. On assiste ici à une étrange sublimation de la position de spectateur : le plus grand spectacle jamais vu. Asseyez vous, et profitez du film, disait Q.
Ce phénomène de valorisation de l’activité interprétative, cependant, gagne à être compris à partir d’une position de faiblesse politique extrême, de perte de puissance, de séparation entre nos vies et tout moyen d’agir concrètement sur elles. Il ne s’agit pas seulement d’une question numérique ou médiatique, d’absorption dans les images, mais de la façon dont le proverbial terrier du lapin dans lequel l’on se retrouve à plonger n’apparaît séduisant que comme un dernier recours, du fait d’une absence de prise concrète sur son destin. L’adhésion ou la fabrication de récits du complot relève d’une opération de prise de contrôle sur le contenu, non du monde, mais du savoir comme lieu d’action autonome&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/004-A/#fn14&quot; id=&quot;fnref14&quot;&gt;14&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. C’est sur le sol d’une défaite, d’une anomie collective, que l’herméneutique hyperbolique d’un monde social à l’état gazeux prend son sens. Tout est vrai, car rien n’est possible.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette déliaison entre le monde et nous, celle entre notre puissance d’agir et son absence manifeste d’effets, est redoublée par notre incapacité à comprendre ce monde des signes dans lequel nous nous sommes réfugiés : la conscience est aiguë, que quelque chose agit sur nous à travers elle, qu’en écrivant sur la grande machine universelle, c’est elle qui nous écrit en retour&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/004-A/#fn15&quot; id=&quot;fnref15&quot;&gt;15&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; ; mais les mécanismes par lesquels celle-ci opère, la manière dont elle nous transforme, restent désespérément opaque. Le &lt;em&gt;medium&lt;/em&gt; de notre action est le lieu de notre impuissance, car, à de multiples niveaux, ces moyens de communications ne nous appartiennent pas, et de ce fait nous possèdent. Dans un article remarquable, Mitch Theriau diagnostique l’étrange ré-enchantement du monde numérique, repérable aussi bien avec la vogue renouvelée pour l’astrologie, que par l’ubiquité de termes à l’interstice entre spiritualité et psychologie (le &lt;em&gt;mood&lt;/em&gt;, la &lt;em&gt;vibe&lt;/em&gt;, l’énergie), comme des adaptations culturelles de la conscience contemporaine à l’opacité des voies par lesquelles nos cœurs et nos esprits transitent&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/004-A/#fn16&quot; id=&quot;fnref16&quot;&gt;16&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; : ce qui ne répond à aucune logique vernaculaire, qui figure pour nous sous la forme de boîtes noires, il devient naturel de le penser comme occulte, comme relevant de puissances spirituelles bien plus que matérielles. Le grand propagateur contemporain de la culture gnostique qu’est Pacôme Thiellement ne s’y était pas trompé, en liant &lt;em&gt;pop culture&lt;/em&gt; et occultisme sous la bannière de la puissance de l’invisible : ce qui n’est pas compréhensible par les moyens du matérialisme, car trop retiré de notre saisie intuitive, ne peut être conquis que par d’autres moyens, plus obscurs&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/004-A/#fn17&quot; id=&quot;fnref17&quot;&gt;17&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. Quand la rationalité, politique comme intellectuelle, cesse d’être opérante, il faut faire place à la magie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ni cyniques, ni crédules, les conspirationnistes s’attellent ainsi à redéfinir les règles du jeu de la vérité de manière à ce qu’elle épouse les contours d’un monde plus vrai, plus juste, et plus conforme à ce que l’on pourrait appeler la vérité intime du monde social, qui ne peut être formulée adéquatement faute d’horizon révolutionnaire crédible. Dans ses analyses de la réorganisation marchande des conditions de l’information sous l’impératif de production de valeur, la philosophe Anna Longo a détaillé la manière dont les processus de dissidence épidémique auxquels se rattachent les discours conspirationnistes, reposent sur un mécanisme de mécanisation de la satisfaction cognitive, qui en dernière analyse possède sa propre rationalité&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/004-A/#fn18&quot; id=&quot;fnref18&quot;&gt;18&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. Car la machine, elle, ne propose pas de vérité, est parfaitement égalitaire, parfaitement indifférente, elle produit du discours comme suite de produits à évaluer, et fait de l’évaluation conflictuelle un des moteurs de sa valorisation marchande, qui est le seul objectif qui lui a été inculqué.&lt;/p&gt;
&lt;hr /&gt;
&lt;p&gt;Cette circulation des signes pour le plus grand profit de la machine s’inscrit dans un régime de l’accélération, que l’on peut comprendre moins comme un changement de temporalité que comme la résultante du débordement généralisé des capacités d’expression par rapport à la possibilité de leur capture, constructive aussi bien que répressive, en régime institutionnel&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/004-A/#fn19&quot; id=&quot;fnref19&quot;&gt;19&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. Elle se trouve avoir été théorisée, il y a près de trente ans à présent, par un philosophe renégat, &lt;em&gt;mad black deleuzian&lt;/em&gt; passé de l’anarchisme technophile à la Néoréaction la plus virulente&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/004-A/#fn20&quot; id=&quot;fnref20&quot;&gt;20&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. Un point continu de son parcours intellectuel, qui lui apporte sa cohérence, fut son opposition au carcan civilisationnel de l’humanisme et du libéralisme démocratique, décrits comme une construction artificielle de valeurs extrinsèques à la production d’intensité. Abandonné tout espoir d’une révolution libertaire, tourné vers des courants techno-oligarchiques, une adoration conceptuelle des cryptomonnaies, et une tendance prononcée à l’eugénisme (avec tout ce que cela implique de restauration du racisme biologique), Land se ranger fermement du côté du Capital, envisagé comme intelligence inhumaine s’affirmant depuis son émergence future comme &lt;em&gt;telos&lt;/em&gt; irrésistible de l’histoire. Au-delà de ce parcours, qui rejoint non seulement stratégiquement mais à certains égards formellement l’eurasianisme d’Alexandre Douguine&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/004-A/#fn21&quot; id=&quot;fnref21&quot;&gt;21&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;, c’est l’anti-humanisme foncier de Land qui retient mon attention pour conclure : ce que Land désire est précisément ce que Douguine, et la majorité des conspirationnistes avec lui, craignent, autrement dit l’obsolescence réalisée de toute notion d’humanité au service d’une intelligence machinique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Réaliser cette ambition implique une rupture définitive avec les recaptures partielles de la puissance du capital au service des fins humaines (les quelques restes de vie non aliénée au sein de la soumission à la génération de la valeur, que nous appelons « culture »). Ce dispositif de limitation de l’Intelligence planétaire capitaliste, Land la baptise « système de sécurité humain »&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/004-A/#fn22&quot; id=&quot;fnref22&quot;&gt;22&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; ; elle n’est que l’envers, depuis le point de vue du futur, de l’appareil de contraintes que les marxistes appellent Idéologie, que la pensée de la conspiration nomme Matrice. Elle est devenue suffisamment étouffante pour que tout plutôt qu’elle paraisse désirable, quitte à abandonner les « non-élus », les moutons obéissant de l’injonction vaccinale, à l’annihilation. C’est ici que l’abandon gnostique à envers les non-connaissants, les endormis, rejoint l’aristocratisme des fascistes, et que les dissidents du Système se trouvent à leur tours recapturés, par le biais des recommandations algorithmiques, par des projets séditieux, qui n’ont plus rien de la révolte populaire, mais plutôt du putsch.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Analysant l’abrasif &lt;em&gt;À nos amis&lt;/em&gt; du Comité Invisible, la philosophe Mckenzie Wark évoquait sa méfiance à l’égard des marchands d’espoir : « ces jours-ci, je pense que nos véritables camarades sont ceux qui tiennent la barque, qui luttent pour les richesses affectives, intellectuelles et matérielles qui permettent d’entretenir des bribes vivantes. (…) Les faux camarades sont ceux qui sont rentrés dans le mouvement parce qu’ils croyaient que nous allions l’emporter. Les véritables, sont ceux qui sont restés alors même qu’il était clair que nous avions perdu »&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/004-A/#fn23&quot; id=&quot;fnref23&quot;&gt;23&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. En annonçant la victoire à portée de clavier, en appelant à la rupture avec le monde, les néo-gnostiques contemporains incitent, consciemment ou non, à le délaisser. Au cœur de la promesse de renversement de la Pyramide illuminée, la conscience de notre impuissance entretenue se retourne en désir de revanche. Savoir le lire, et l’écouter, doit nous pousser à redoubler de vigilance à son égard.&lt;/p&gt;
&lt;section class=&quot;footnotes&quot;&gt;
&lt;ol class=&quot;footnotes-list&quot;&gt;
&lt;li id=&quot;fn1&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Wu Ming 1, &lt;em&gt;La Q du Complot&lt;/em&gt;, ch. 10. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/004-A/#fnref1&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn2&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;J. Harambam, &lt;em&gt;Contemporary Conspiracy Culture&lt;/em&gt; ; &lt;em&gt;Truth and Knowledge in an Era of Epistemic Instability&lt;/em&gt; ; M. Gilroy-Ware, &lt;em&gt;After the Fact ? The Truth about Fake News&lt;/em&gt; ; K. Weill, &lt;em&gt;Off the Edge, Flat Earthers, Conspiracy Culture, and Why People will Believe Anything&lt;/em&gt; ; E. Aronson, &lt;em&gt;When Prophecy Fails&lt;/em&gt; ; B. Teitelbaum, &lt;em&gt;War for Eternity, Inside Bannon’s Far Eight Circle of Global Power Brokers&lt;/em&gt;, P. Conge, &lt;em&gt;Les Grands-remplacés, Enquête sur une fracture française.&lt;/em&gt; &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/004-A/#fnref2&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn3&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;&lt;em&gt;Disclaimer&lt;/em&gt; méthodologique : par discours du complot, ou indifféremment de la conspiration, l’on entend ici l’ensemble des productions discursives (ouvrages au sens classique, comme ceux de David Icke, mais également toute forme de production sous forme de vidéo, comme le film &lt;em&gt;Hold-up&lt;/em&gt;, podcasts, fils de discussion collectives, forums, etc.), qui a recours au registre théorétique d’une conspiration générale (par opposition aux hypothèses de complot localisé, avérées ou non : scandale Libor, falsification des comptes de campagne de l’élection de 1995 par le conseil constitutionnel, d’un côté ; assassinat de JFK, de l’autre), postulant un plan d’ensemble, parfois mondial, mené sans accroc sur une longue durée, et survivant à son dévoilement supposé (Wu Ming, &lt;em&gt;La Q du Qomplot&lt;/em&gt;). Le récent &lt;em&gt;Manifeste conspirationniste&lt;/em&gt;, dont la filiation tiqqunienne est à noter, en offre une sorte de reprise en forme quasi-pastiche, concentrée sur la Covid et ses implications. Pour ce qui est des sources, je m’appuie, outre une documentation de première main (par exemple la lecture, certes non exhaustive, des QDrops), sur les analyses de M. Rothschild (&lt;em&gt;The Storm is Upon Us : How QAnon Became a Movement, Cult, and Conspiracy Theory of Everything&lt;/em&gt;) et A. Mansuy (&lt;em&gt;Les Dissidents : Une année dans la bulle conspirationniste&lt;/em&gt;). &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/004-A/#fnref3&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn4&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;&lt;em&gt;Métaphysiques Cannibales&lt;/em&gt;, ch. 12. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/004-A/#fnref4&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn5&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Je reprends cette thèse de l’intrication entre métaphysique, politique, et théologie, à un des lecteurs les plus fins (et lucides) d’Agamben, Adam Kotsko, qui dans &lt;em&gt;Neoliberalism’s Demons&lt;/em&gt; trace une généalogie du néolibéralisme dans le besoin théologique profond de la justification de la souffrance présente en termes de responsabilité et de faute des agents individuels. La puissance affective de la théologie s’y trouve décrite en ces termes : « Every theological ideal… could not take root and spread in the first place if it were not appealing and persuasive … This world-ordering ambition of theology, relies on people’s conviction about how the world is and ought to be… It is in this sense that I consider neoliberal ideology a form of theology — it is a discourse that aims to reshape the world » (&lt;em&gt;Neoliberalism’s Demons&lt;/em&gt;, p. 7). On trouve un écho de ce lien entre métaphysique et politique chez Corey Robin (&lt;em&gt;The Reactionary Mind&lt;/em&gt;), qui décrit la pensée réactionnaire depuis Burke comme reposant sur un postulat politico-esthétique de la nécessité de la hiérarchie et de la lutte pour garantir l’expression des individualités les plus fortes. C’est à ce dernier que j’emprunte l’usage politique de l’expression lovejoyienne de « &lt;em&gt;pathos&lt;/em&gt; métaphysique ». Sur la notion d’ordre du monde, voir également G. Casas, &lt;em&gt;La dépolitisation du monde&lt;/em&gt;. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/004-A/#fnref5&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn6&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;« Isolats humains-média », selon l’appellation d’O. Ertzscheid (https://www.affordance.info/mon_weblog/2021/08/sida-corona-pandemies-mediatiques-politiques.html ), que je reprends à O. Mansuy. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/004-A/#fnref6&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn7&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Charlotte Ward, « The Emergence of Conspirituality » (https://doi.org/10.1080/13537903.2011.539846 ) &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/004-A/#fnref7&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn8&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Karen King, &lt;em&gt;What is Gnosticism ?&lt;/em&gt; Dans cet ouvrage, la thèse est avancée d’une définition largement « différentielle » du gnosticisme comme artefact des premiers chrétiens pour définir les limites de l’orthodoxie en projetant sur des discours définis comme hérétiques les caractéristiques de l’orthodoxie chrétienne elle-même (comme le refus du monde), permettant de décrire celle-ci comme modérée par contraste. Cette opération de construction « schismogénétique », pour reprendre le terme de Bateson, n’est pas sans analogue avec la figure même du complotiste contemporain (v. M. Barkun, &lt;em&gt;A Culture of Conspiracy&lt;/em&gt;). &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/004-A/#fnref8&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn9&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Une défense et illustration de la Gnose comme objet non seulement théologique et historique mais trans-historique, sous couvert d’une forme de pérennialisme, est défendue par P. Thiellement dans &lt;em&gt;La victoire des Sans-Rois&lt;/em&gt;, sur lequel je reviendrai. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/004-A/#fnref9&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn10&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;E. Vœgelin, &lt;em&gt;Science, politique et gnose&lt;/em&gt; ; H. Jonas, &lt;em&gt;La gnose et l’esprit de l’antiquité tardive.&lt;/em&gt; &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/004-A/#fnref10&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn11&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Sur ce point voir l’excellent petit ouvrage d’Arnaud Desquerre, &lt;em&gt;Le vertige des faits alternatifs&lt;/em&gt; &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/004-A/#fnref11&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn12&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Harambam, &lt;em&gt;Contemporary Conspiracy Culture&lt;/em&gt;, pp. 125s. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/004-A/#fnref12&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn13&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Si la post-vérité consiste seulement à décrire la circulation intensifiée, en régime algorithmique, de pratiques relevant de la désinformation, celle-ci s’applique en effet à certains influenceurs, qui servent à leur public un produit informationnel hautement addictif pour en obtenir les rétributions, monétaires ou symboliques (encore que la question de leur cynisme, qu’implique la référence à Frankfurt, pose ici fréquemment problème). Mais décrire les émetteurs de discours conspirationnistes dans leur ensemble à travers la notion d’indifférence à la vérité semble à tout le moins source de confusion. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/004-A/#fnref13&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn14&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Ce que M. Gilroy Ware qualifie d’ « agentivité du savoir », précisant bien que celle-ci se situe bien plus au niveau du rapport intuitif au savoir, d’un sentiment vécu d’être partie prenante de celui-ci, que d’une prise effective (&lt;em&gt;After the Fact&lt;/em&gt;, ch. 3). &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/004-A/#fnref14&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn15&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;R. Seymour, &lt;em&gt;The Twittering Machine&lt;/em&gt;. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/004-A/#fnref15&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn16&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;« Vibe, Mood, Energy. Or, Bust-time Reenchantment » https://www.thedriftmag.com/vibe-mood-energy/ &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/004-A/#fnref16&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn17&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Pacôme Thiellement, « Télévision et occultisme », in &lt;em&gt;Pop Yoga&lt;/em&gt;. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/004-A/#fnref17&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn18&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;A. Longo, « Le jeu de la vérité », AOC, 22.02.22. Pour une analyse d’ensemble des conditions de la connaissance en régime algorithmique, voir son ouvrage &lt;em&gt;Le jeu de l’induction. Automatisation de la connaissance et réflexion philosophique&lt;/em&gt;. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/004-A/#fnref18&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn19&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Selon l’expression de Zeynep Tufekci, les réseaux sociaux facilitent le déclenchement des révolutions tout en en compromettant la victoire. Pour une analyse de ce point en relation avec le mouvement des Gilets Jaunes, voir O. Ertzscheid, « Les Gilets Jaunes et la plateforme bleue » (https://www.affordance.info/mon_weblog/2018/11/gilets-jaunes-facebook-bleu.html). &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/004-A/#fnref19&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn20&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;V. l’admirable déconstruction offerte par Elizabeth Sandifer (&lt;em&gt;Neoreaction : A Basilisk&lt;/em&gt;). &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/004-A/#fnref20&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn21&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;B. Teitelbaum, &lt;em&gt;War for Eternity&lt;/em&gt;, ch. 4. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/004-A/#fnref21&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn22&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;« Machinic Desire », in &lt;em&gt;Fanged Noumena&lt;/em&gt;. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/004-A/#fnref22&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn23&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;« No-futurism » (http://publicseminar.org/2015/06/no-futurism/) &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/004-A/#fnref23&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;/ol&gt;
&lt;/section&gt;
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      <title>Média tactique en quartier populaire et narrations radiophoniques partagées
      </title>
      <link href="https://automedias.org/fr/publication/003-A/"/>
      <updated>2022-06-07T00:00:00Z</updated>
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      <author>
        <name>Louis Moreau-Avila, Nawal Hafed, Pauline Desgrandchamp</name>
      </author>      
      <content xml:lang="fr" type="html">&lt;h1&gt;Introduction&lt;/h1&gt;
&lt;p&gt;Les médias tactiques dans leur appellation militante correspondent à une forme d’activisme dans les médias, critiquant l’ordre social dominant et s’opposant à toutes représentations émanant du pouvoir. Ils sont « à la fois la source de leur pouvoir (« la colère est une énergie » : John Lydon) et aussi leur plus grande limite » (Garcia et Lovink, 2008). L’ambiguïté de cette position repose effectivement sur une sorte d’hégémonisation des minorités sans pour autant leur laisser une véritable place de donner de la voix médiatique. C’est dans ce champ spécifique que l’article se situe, en proposant d’étudier le fonctionnement d’un « média de quartier » ancré à Hautepierre, à l’ouest de Strasbourg. Porté depuis 2015 par le collectif Horizome, une association cadrée par la politique de la ville, HTP radio diffuse depuis 2018 sur la plateforme &lt;em&gt;htpradio.org&lt;/em&gt; différents formats de podcasts audio, passant de la réalisation de plateaux-radio en streaming, à la création sonore ou musicale, au documentaire-fiction ou à la chronique individuelle. La ligne éditoriale propose de partir des idées des adhérent·e·s, participant·e·s décisionnaires de la direction du média, résident·e·s de Hautepierre, pour coréaliser des podcasts créatifs. Ces derniers deviennent alors un moyen plutôt qu’un but, d’interroger des faits locaux et sociétaux, le tout de manière participative et réflexive, afin de renverser les clichés sur le quartier et sur ceux et celles qui l’habitent. En ce sens, on peut parler de HTP radio comme d’une démarche artiviste (Lemoine et Ouardi, 2010) où la pratique de design de récit (Smart Bell, 2000) est invoquée à l’ère de la post-vérité comme une alternative à la réalisation journalistique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si l’idée aujourd’hui n’est plus d’assurer une information descendante, telle qu’elle avait pour habitude de se faire, alors peut-être que les arts narratifs, à la fois réalistes et sensibles, pourraient apporter quelques réponses émanant de ce monde populaire, en reliant des témoignages individuels et des imaginaires collectifs pour faire média. La dramaturgie, du grec &lt;em&gt;drama&lt;/em&gt; qui signifie « action », se propose comme « l’art de transformer une histoire, vraie ou imaginaire, en un récit construit, comportant un ou plusieurs personnages en action »&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/003-A/#fn1&quot; id=&quot;fnref1&quot;&gt;1&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. La construction narrative des reportages radiophoniques permet ainsi de composer avec le réel ou le fictif, voire de mélanger les genres, pour faciliter la construction d’un imaginaire réaliste et redonner confiance dans des récits médiatiques parlant cette fois des vécus d’en bas. Néanmoins, comme l’a montré Geoffroy de Lagasnerie (2020), tout créateur doit se poser la question de savoir comment ne pas être complice, volontairement ou involontairement, des systèmes de pouvoirs. Pour y parvenir, il faut mettre en place ce qu’il dénomme « un art oppositionnel » qui réfute les valeurs émancipatrices de l’art, des politiques culturelles et de l’éducation populaire. Est-ce qu’un média tel que HTP radio, parce qu’il laisse la place de fabriquer en commun les informations diffusées suffit à s’exempter du cadrage contrôlé dont il est issu ? En quoi le processus de co-création radiophonique permet de produire une &lt;em&gt;information décentralisée&lt;/em&gt; encline à laisser la place à l’autonomie habitante dans un quartier remis à l’ordre au quotidien ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour tenter de répondre à cette question de manière complexe, nous sommes trois auteur·ice·s qui partagent, débattent et revendiquent un positionnement scientifique en lisière, mêlant ainsi une approche de recherche-action et de recherche-création (soit une &lt;em&gt;recherche cré-action&lt;/em&gt;). Originaire de Hautepierre, Nawal Hafed est sociologue indépendante et engagée localement en tant que candidate aux élections législatives de 2022. Par une approche pragmatique et issue du champ de l’intervention sociale, elle met en exergue les types d’émancipation potentielle des jeunes hautepierrois·e·s, dans le but de déstigmatiser les images mentales véhiculées par les médias traditionnels (Hafed ; 2016, 2020). Louis Moreau-Avila est artiste issu d’une école d’art dite prestigieuse, il milite par le biais de recherches documentaires, à traiter de la division du travail pour conceptualiser une « classe créative » (Moreau-Avila, 2020). Pauline Desgrandchamp est designer sociale, scénographe sonore et chercheure en design. C’est à travers l’étude des sons et de leur mise en narration qu’elle analyse de manière réflexive les faits sociaux d’urbanité, proposant d’inverser les regards par la pratique de l’écoute (Desgrandchamp ; 2017, 2020). Chacun et chacune de nous, participons au fonctionnement associatif du collectif Horizome, Louis Moreau-Avila et Pauline Desgrandchamp au sein du comité opérationnel, et Nawal Hafed, ancienne vice-présidente, est aujourd’hui adhérente du groupe HTP radio. Notre position est résolument immersive et c’est par notre prise de recul individuelle sur les actions que l’on expérimente ensemble, qu’il devient envisageable de proposer une réflexivité partagée.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L’objectif de cet article est double, d’un côté il va s’agir de montrer comment la banlieue est devenue un espace presque universel dans la fabrication des stigmatisations, en utilisant pour étayer notre propos des sources émanant des sciences sociales. Et de l’autre, l’hypothèse est de proposer la pratique de design de récit comme une arme légitime à la fabrication de l’information à l’ère de la post-vérité. Du point de vue méthodologique, nous nous appuyons essentiellement sur l’expérience d’une résidence de codesign menée entre 2019 et 2022 au sein de HTP radio autour de la question du travail populaire avec un groupe de différents horizons&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/003-A/#fn2&quot; id=&quot;fnref2&quot;&gt;2&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. En tant que données analysables, nous nous servons des podcasts réalisés, d’une observation participante ainsi que d’un carnet de terrain, élaborés au fur et à mesure des temps d’expérimentation collective durant la résidence.&lt;/p&gt;
&lt;h1&gt;I. L’apport des sciences sociales sur la fabrique des stigmatisations : contextualiser la situation de terrain pour révéler les leviers d’émancipation de la classe populaire issue des banlieues.&lt;/h1&gt;
&lt;p&gt;L’évolution néo-libérale de la société capitaliste a nuancé la conscience des classes populaires et divisé les mouvements sociaux (Bacqué et Syntomer, 2011). Depuis les années 80, les conflits se déplacent effectivement vers de nouvelles problématiques sociales ayant pour objet l’environnement, la ville, le féminisme, la revendication identitaire et d’autres enjeux liés aux différences culturelles et à leur reconnaissance. Les mouvements sociaux actuels demeurent alors plus fragmentaires, pouvant ainsi faire passer ces derniers comme « étrangers à des projets possibles d’émancipation sociale et historique » dans le sens où leur pluralité les conduisent à s’entre-choquer (Farro, A. L., 2000). En effet, cette nouvelle classe, dite populaire, connaît un revenu faible, des statuts précaires et se trouve au sein des CSP dans une position d’ouvriers et d’employés subalternes. Cette relégation multi-factorielle va impacter leur patrimoine culturel et de la même façon leur patrimoine immobilier, les conduisant à une nouvelle ségrégation spatiale en les déportant vers les zones dites éloignées, comme les banlieues ou les zones rurales (Hafed, 2020). &lt;strong&gt;De cette façon, « la société a basculé d’une société où les conflits opposent ceux du haut à ceux du bas à une société où les nouveaux conflits opposent ceux du dedans et ceux du dehors » (Dubar, 2005)&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si les déplacements des conflits et la transformation des classes sociales produisent un phénomène de ghettoïsation (Le Goaziou et Muchielli, 2007) mais aussi de racialisation du travail (Vergès, 2019), il devient pertinent de comprendre comment les personnes issues de la classe populaire, et notamment ceux et celles issues de l’immigration qui résident en périphérie de la ville, s’engagent pour faire front et tenter de s’émanciper des stigmatisations qu’ils et elles subissent. C’est ce que nous allons tenter de mettre en exergue dans cette première partie afin de mieux cerner quels sont les leviers de l’émancipation habitante au sein d’un quartier populaire. &lt;strong&gt;Il nous paraît effectivement nécessaire de contextualiser de manière réflexive la situation d’écoute dans laquelle nous sommes immergé·e·s comme un exemple de la fabrique des stigmatisations. Puis nous traiterons de l’ancrage du collectif Horizome dont l’objet associatif consiste à accompagner les pouvoirs d’agir habitants de Hautepierre, en se basant notamment sur le webmédia HTP radio comme un espace-temps réflexif de la fabrication de l’information à l’ère de la post-vérité.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h2&gt;1.1 Le quartier de Hautepierre comme exemplaire de la fabrique des stigmatisations&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Dans la vague des mouvements sociaux des années 1980 et 1990, ce que l’on nomme les révoltes urbaines, comme les dites « émeutes », focalisent dès lors des paroles plurielles comprises comme &lt;em&gt;&lt;strong&gt;un cri&lt;/strong&gt;&lt;/em&gt; de la part des classes les plus jeunes issues des quartiers, qui pour reprendre de Certeau (1994) de sa nature immédiate, ne peut pas s’institutionnaliser. L’objectif de ces révoltes est alors de rendre visible les oppressions et le jeu de domination qu’ils et elles subissent de la part des forces de l’ordre et/ou du pouvoir judiciaire, premiers représentants du dogme étatique républicain. De nombreux dispositifs nés par le biais de l’invention du ministère de la Ville en 1990, vont dès lors voir le jour avec pour objectif principal d’enrayer le phénomène des « violences urbaines » dans les banlieues. Comme l’a théorisé Michel Foucault puis Giorgio Agemben, un dispositif disciplinaire s’inscrit dans une relation de pouvoir et de rapports de force « pour orienter, bloquer, stabiliser et utiliser des formations sociales prises dans les effets pragmatiques d’un discours, d’une technique, d’une idéologie » (Foucault, 1978, p. 299). Il a une fonction instrumentale et s’organise afin de répondre à une urgence sociale par le biais du contrôle, du pouvoir et de l’aliénation (Agemben, 2007). Le vocabulaire employé par la politique de la ville montre sa faculté à transformer les mots à partir de sa position descendante. C’est de cette manière que Hautepierre devient successivement dès 1996, une z&lt;em&gt;&lt;strong&gt;one urbaine sensible&lt;/strong&gt;&lt;/em&gt; (ZUS), puis à partir de 2015 un q&lt;em&gt;&lt;strong&gt;uartier prioritaire de la Ville&lt;/strong&gt;&lt;/em&gt; (QPV) et depuis 2021, un &lt;em&gt;q&lt;strong&gt;uartier de reconquête républicaine&lt;/strong&gt;&lt;/em&gt; (QRR). Ce qui est notable, c’est la violence des mots employés, fabriquant spécifiquement la stigmatisation des banlieues pour, à force d’être médiatiser, se perpétuer par les personnes issues de ces dernières (Bourdieu, 1979). C’est également ce que montrent Laurent Bazin et Monique Sélim, à travers une lettre ouverte de l’association des anthropologues de France sur le phénomène des émeutes de 2005, faisant lien avec l’utilisation des médias nationaux  : « Le débat médiatique s’est focalisé sur les problèmes de l’intégration qui fournissent depuis vingt‑cinq ans justement une explication passe‑partout masquant la &lt;strong&gt;réalité&lt;/strong&gt; des rapports sociaux, renvoyant à une origine extérieure (l’immigration) les problèmes découlant de la condition faite aux classes laborieuses, elles‑mêmes culpabilisées (puisque ne s’assimilant pas), considérées étrangères et éloignées dans les banlieues » alors qu’il s’agit du point de vue de l’anthropologie d’y comprendre « une lutte populaire qui remet en question le dogme du modèle républicain/français d’intégration » (2007, p.108).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Par ailleurs, afin de pallier la situation d’enclavement dans le quartier mais aussi dans une visée d’intervention sociale, un projet de réhabilitation débute en 2009 dans le cadre du programme national de rénovation urbaine (PNRU), quarante ans après sa création. Pensé en 1969 en réaction aux grands ensembles, l’urbanisme de Hautepierre est caractéristique d’une cité-jardin, composé d’un plan au sol en forme de nid d’abeille laissant en coeur de &lt;em&gt;maille&lt;/em&gt; des espaces calmes. La politique de rénovation urbaine de 2008 intervient massivement sur le réaménagement de trois des cinq mailles résidentielles totalisées, concentrant la part la plus importante de logement social, en accompagnement du projet du tramway et de restructuration de la trame des circulations. Le plan de rénovation urbaine (PRU), piloté de manière &lt;em&gt;topdown&lt;/em&gt; par l’agence nationale de rénovation urbaine (ANRU), a notamment transformé la configuration spatiale d’une cité-jardin en un projet sécuritaire perçant ces coeurs de maille (Morovich, 2015). En 2022, les travaux concernant le PNRU2, autour des deux mailles restantes vont débuter avec le projet de rénover 440 logements, d’en démolir 261 et d’aménager ce que l’on nomme la résidentialisation. Ainsi même si comme l’a montré Cyprien Avenel (2005), la rénovation urbaine de son aspect lié au développement durable, permet à la fois de renouveler les manières de penser l’intervention sociale et de redonner confiance aux acteur·ice·s locaux dans la capacité à refaire société, pour Vincent Veschambre (2005), il est essentiel de questionner l’appropriation des espaces urbains au sein de ce contexte de résidentialisation. Effectivement, le clivage socio-culturel entre centre-ville et périphérie insiste à montrer une différence notable de traitement appréhendant « le principe de domination au travers de la trace » (Veschambre, 2008, p.201). Au centre- ville, on parle de patrimoine urbain, alors qu’en banlieue, on emploie le concept de rénovation ; d’un côté, on essaye de conserver, de l’autre, on détruit pour oublier.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans un autre champ, c’est le poids des statistiques comme dispositif sociologique qui vont nous permettre d’appuyer autrement ce que l’on nomme &lt;strong&gt;la fabrique des stigmatisations&lt;/strong&gt;. En effet, ces données dites objectives mettent l’accent sur les difficultés vécues au sein de la classe populaire sans pour autant prendre en compte dans leur équation, l’action ou les parcours de vie des personnes qui y sont « classées ». De même, selon l’époque et le type de gouvernement en place, les indices de calcul évoluent, transformant leur objectivité relative. Par exemple, le taux de pauvreté monétaire utilisé en France pose des limites de calcul en fonction des évolutions du revenu médian&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/003-A/#fn3&quot; id=&quot;fnref3&quot;&gt;3&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. Les indicateurs socio-économiques du quartier de Hautepierre révèlent ainsi des écarts importants vis-à-vis de reste de l’agglomération strasbourgeoise, un taux de chômage élevé, une forte population ouvrière et immigrée, un taux de familles nombreuses et monoparentales des plus importants&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/003-A/#fn4&quot; id=&quot;fnref4&quot;&gt;4&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. Les publics les plus jeunes et féminins souffrent le plus de ces conditions de précarisation, parce que comme l’a montré Payet et Giuliani (2008), ce sont des personnes disqualifiées socialement et privées de reconnaissance, affaiblies par une catégorisation de l’action publique qui « naturalise leur place dans l’espace social » (2008, p. 151). Cependant, ils ont également montré qu’ilels n’en ont pas moins une capacité créatrice d’émancipation, transformant par les faits, les images que l’on veut leur coller.&lt;/p&gt;
&lt;h2&gt;1.2 Quels leviers d’émancipation de la jeune classe populaire issue de Hautepierre ?&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Afin d’étudier les &lt;em&gt;mondes sociaux peu légitimés&lt;/em&gt; pour reprendre les termes de Laurence Roulleau-Berger (2004), comme le contexte d’un quartier d’immigration où la part de la population qui a moins de vingt-cinq ans est des plus significatives&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/003-A/#fn5&quot; id=&quot;fnref5&quot;&gt;5&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;, il est nécessaire d’analyser la place du chercheur et/ou de l’acteur associatif qui agissent en son sein. Rappelons que la notion de « jeunesse » est d’abord un processus lié à la fois aux trajectoires de vie des groupes concernés et au sentiment d’appartenance qui structure socialement leur ancrage territorial (Gauthier &amp;amp; Guillaume,1999). Notre enjeu ici est de légitimer la place d’une « jeunesse de quartier » au sein d’une expérience réflexive commune de cocréation d’un média, proposant de ce fait en termes méthodologiques, une transformation dans les manières d’intervenir sur le terrain, passant d’une pratique scientifique descendante à des recherches participatives dans une logique horizontale et pragmatique**&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/003-A/#fn6&quot; id=&quot;fnref6&quot;&gt;6&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;**. Barbara Morovich (2015), anthropologue et co-fondatrice du collectif Horizome a ainsi montré comment, à partir d’expériences artistiques de co-création réalisées à Hautepierre, s’opère un travail de réinterprétation des identités symboliques en permettant aux participant·e·s de réinvestir leurs imaginaires sociaux tout en les politisant. Le collectif Horizome créé en 2008, réalise des actions inclusives dans l’espace public de Hautepierre, tentant d’inverser les rôles stratégiques décisionnels en se positionnant comme un facilitateur (&lt;em&gt;hub)&lt;/em&gt; entre des initiatives habitantes et les pouvoirs publics. L’association dont la posture n’est pas aisée, glissant entre les volontés habitantes et les injonctions étatiques (Desgrandchamp, 2020), regroupe des designers, artistes, urbanistes, chercheurs en sciences sociales et en arts et habitants de Hautepierre qui interrogent collectivement la fabrique participative de la ville. Pour y parvenir, pas de programme pré-conçu mais une tactique systémique permettant les allers retours entre expériences, documentation de l’expérience et analyse scientifique partagée. Néanmoins, de son implication aux injonctions étatiques, notamment du fait de sa survie financière, le collectif participe sans le maîtriser à contrôler les usages populaires du quartier (Joly et Lebrou, 2021). C’est pourquoi, il est nécessaire que dans l’intervention associative, il y ait gage de réflexivité sur les jeux de ses divers·e·s acteur·ice·s, pour rendre visible les dominations des minorités auxquelles l’association contribue malgré elle (Morovich, 2017).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Effectivement, l’appellation dite d’intervention sociale, largement usée aujourd’hui comme un dispositif d’utilité sociale, a été fondée suite à l’évolution des politiques publiques et sociales. François Dubet (2002) parle du &lt;em&gt;déclin des institutions contemporaines&lt;/em&gt; pour définir les mutations de l’action publique institutionnelle en modèle d’intervention, marquant à la fois la possibilité de déresponsabilisation du pouvoir public vis-à-vis de la place des minorités au sein de la société et dans le même temps, la transformation du positionnement social de ces usager·e·s. On passe de l’assistanat à une vision capacitaire de l’usager amené à être accompagné par les associations locales commanditées (Tissot, 2007). Mais dans le même temps, cette possibilité d’« ouverture » permet aux individus discriminés de rendre visibles leurs conditions et de repolitiser leur place dans la société. C’est en publiant leurs récits de vie (&lt;em&gt;life story by&lt;/em&gt;) plutôt que leur histoire vécue (&lt;em&gt;life history about&lt;/em&gt;), qu’il est possible de leur attribuer une reconnaissance réflexive, preuve d’une autonomisation dans l’action (Harraway, 1988). C’est l’idée sous-jacente de la création du média HTP radio en 2018, porté par Horizome en collaboration avec un groupe d’habitant·e·s de Hautepierre, eux et elles-mêmes membres du conseil d’administration de l’association. En ce sens, il s’agit d’un &lt;em&gt;médiactiviste&lt;/em&gt; (Cardon et Granjon, 2010) qui veut user de son institutionnalisation médiatique pour prêter son pouvoir de porter la voix. L’idée est alors de déplacer une position sociale et médiatique extérieure (ceux et celles dont on parle) vers une inclusion à faire media (ceux et celles que l’on écoute). La tâche n’est pas simple, HTP radio étant en partie financée par le contrat de ville et récemment, par le fonds de soutien aux « médias d’information sociale de proximité » du ministère de la Culture. Cependant, il prône, &lt;em&gt;via&lt;/em&gt; son processus de production informationnelle « avec pour et par » ses adhérent·e·s, l’émancipation populaire dans sa lignée alternative et libertaire, l’esprit critique et la post-production collaborative devenant les gages de sa relative autonomie. Ainsi, au travers de ce que l’on nomme le design de récit comme un art dramaturgique, il s’agit de traduire collectivement des récits de vie et/ou des histoires de société en sons. Dans la deuxième partie, nous allons pouvoir mettre en exergue la singularité de ce processus médiatique et tenter de rendre visible son &lt;em&gt;régime de vérité&lt;/em&gt; (Foucault, 1979).&lt;/p&gt;
&lt;h1&gt;II. L’apport du design narratif au sein de la production de HTP radio : scénariser une éthique commune pour valoriser les paroles et réflexivités populaires&lt;/h1&gt;
&lt;p&gt;Ce que l’on nomme le design de récit pourrait se définir comme l’art ou l’expertise de transformer la production de la narration en juxtaposant différents éléments extraits de leur contexte initial. Appellation largement utilisée dans le domaine du jeu vidéo et du &lt;em&gt;marketing&lt;/em&gt;, il rappelle, en termes de montage, la technique musicale dite de &lt;em&gt;sampling&lt;/em&gt; élaborée par Pierre Schaeffer dans son &lt;em&gt;traité des objets musicaux&lt;/em&gt; (1966). Le compositeur et/ou le designer sonore se positionne ainsi comme un expert du montage. Mais si le design de récit se voit revêtir une potentialité participative, notamment par le biais de ce que Bernard Stiegler nomme l’individuation psychique (2005, p.335), le designer en tant qu’&lt;em&gt;&lt;strong&gt;individu collectif&lt;/strong&gt;&lt;/em&gt; pourrait alors devenir un facilitateur (un allié) de la mise en récit collective, écrite en aval de toute expérimentation éprouvée. C’est ce que l’on va tenter de conceptualiser dans cette partie, en proposant par la pratique du codesign, une fabrique de l’information décentralisée. Pour y parvenir, il est nécessaire de rester critique en nuançant l’hypothèse énoncée dans le sens où la participation citoyenne est surtout utilisée comme un instrument de domination par les pouvoirs publics, surtout lorsque cette dernière est invoquée dans un quartier populaire (Gintrac et Giroud, 2014). Il s’agirait effectivement de prétexter la participation alors qu’il est question de concerter les résidents d’un quartier populaire afin de leur faire accepter une proposition déjà construite en amont (Lefebvre, 1968).&lt;/p&gt;
&lt;h2&gt;2.1 Le podcast, une pratique commune de mise en récit distribuée pour un renversement de la fabrique de l’information ?&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Depuis 2017, la pratique et la réalisation de podcasts&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/003-A/#fn7&quot; id=&quot;fnref7&quot;&gt;7&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; produits ou autoproduits en France ne cesse de se développer, chacun et chacune y trouvant un espace qui leur permettrait de prendre le temps d’interroger une thématique issue du quotidien ou de donner la parole à des individualités ou des groupes invisibles (Goffart, 2017). Pour l’animateur de radio libre, Edgar Szoc : «  Les logiques de domination habituellement à l’œuvre dans la société y sont suspendues le temps d’un podcast, puisque c’est la personne qui parle qui est (en général) aux commandes. Ce besoin de non-mixité est généralement perçu par la société comme un repli communautaire, alors que cette méthode possède un haut potentiel émancipateur lorsqu’elle est envisagée comme un moyen (arriver à plus d’égalité et déconstruire les systèmes de domination) et non une fin » (Szoc, 2017, p.6). Le podcast peut ainsi devenir une alternative médiatique ouverte à la diversité puisqu’en non-mixité. Mais sa mise en forme du point de vue du design sonore, pose cependant la difficulté éthique de la manipulation du son (Volcler, 2017). À l’inverse des États-Unis, où il est courant d’utiliser le &lt;em&gt;storytelling&lt;/em&gt; ; en France, il s’agit le plus souvent de discussions montées où les animateur·ices invitent des personnes qui vivent les situations de discriminations interrogées dans le podcast. Il est effectivement assez rare dans l’ensemble des chaînes actuelles de production de podcasts, de voir également ces personnes participer au questionnement de fond préparatoire, au processus de conception de l’émission ou encore à l’étape du montage ou de la diffusion du podcast. C’est aussi pourquoi au travers de cet article, il devient intéressant d’analyser le processus de co-création radiophonique qui produit une information décentralisée, parce qu’elle se conçoit depuis la périphérie de Hautepierre et ce, de manière collective et distribuée.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La philosophie du libre et les pratiques numériques participatives qui lui sont associées telles que le pair à pair (Bauwens, 2015) ou l’ubuntu, sont invoquées ici pour nous aider à soulever la question de la domination en prenant appui sur l’inversion de la centralité (qu’elle soit numérique ou urbaine) par le biais d’un système de pensée distribué. Prenons l’exemple de Linux qui, pour composer son système d’exploitation &lt;em&gt;Ubuntu&lt;/em&gt;, s’est basé sur la philosophie africaine du « Je par le nous » issue des langues bantoues. Cela a permis de révolutionner par la même occasion la légitimité de l’égo cartésien dans les esprits et les usages des utilisateur·ice·s. On peut y voir une manière dite radicale de contrebalancer l’élitisme du &lt;span class=&quot;underline&quot;&gt;S&lt;/span&gt;avoir et ainsi de jouer de la contradiction et du négatif afin d’affirmer « le besoin de radicalité pour révéler et rendre intolérables toutes les dominations et les injustices » (Caillé, 2021, p.16). Dans notre cas, c’est parce que la périphérie devient notre centralité qu’il devient possible en tant que média de quartier de renverser les regards sur les stigmatisations dont souffrent les résident·e·s de Hautepierre. Effectivement, la théorisation de &lt;em&gt;la ville vue d’en bas&lt;/em&gt; (collectif Rosa bonheur, 2019) nous permet de donner des clés de compréhension sur les usages périphériques de la ville, en proposant différents récits de transformation individuelle par le biais du &lt;em&gt;hacking&lt;/em&gt; social organisé collectivement. Il s’agit de laisser la place et de faire confiance aux propositions populaires pour composer d’autres potentialités d’urbanités légitimes. Cette idée renvoie à bien des égards à la notion d’&lt;em&gt;archipélisation&lt;/em&gt; conceptualisée par le philosophe décolonial Edouard Glissant (1997). En ce sens, on peut la saisir comme un système distribué dont la complexité permet de repenser le monde en en fabriquant de nouveaux (Goodman, 2006). Finalement, cette double pensée combinant philosophie du libre et archipélisation nous permet de justifier les manières de mise en récit radiophonique puisque les sujets des podcasts deviennent les acteurs de leur fabrication. L’adage du « je par le nous » de l’ubuntu est, de ce fait, proposé en expérimentation concrète par le truchement de la fabrique de l’information décentralisée réalisée via le média HTP radio. C’est ce que nous allons investiguer maintenant, en analysant un processus de fabrication spécifique issu d’une résidence de codesign menée entre 2019 et 2022 au sein de HTP radio.&lt;/p&gt;
&lt;h2&gt;2.2 Retour d’expérience sur la fabrique de l’information décentralisée&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;La résidence dénommée «Travail sur le travail » a été conçue comme un outil de design participatif (La 27ème région, 2011) permettant à un groupe hétéroclite &lt;strong&gt;(cf. nbp.2)&lt;/strong&gt;, d’interroger une thématique à partir des divers vécus. Partant de leur position de travaileur·euse·s précaires, tel que bénévoles, sans papiers, mères au foyer, travailleurs et travailleuses racisé·e·s, l’idée était de renverser les à priori sur leur pouvoir d’agir en partant de la philosophie féministe qui démontre que le fait de pouvoir dire est déclencheur de l’émancipation individuelle (Garcia, 2021). Une quinzaine de séances a été réalisée, chacune d’elles évoluant en fonction de celle qui la précédait &lt;strong&gt;(cf. tab.1 : processus résidence &lt;em&gt;Travail sur le travail&lt;/em&gt;)&lt;/strong&gt;. Partant ainsi du processus du &lt;em&gt;design test-erreur&lt;/em&gt; (Desgrandchamp, 2017), il s’agit dans le sens du codesign, d’écrire la méthodologie en aval de l’expérience, permettant de laisser le terrain et donc le groupe d’amateur·ice·s s’organiser. Seule la première séance a été conçue en amont afin de permettre à l’ensemble du groupe de prendre le temps de se rencontrer, de partager un repas et de se raconter les un·e·s aux autres. La dernière séance qui concernait le travail de montage et de remontage, a dû évoluer suite au contexte sanitaire, laissant la place à un·e monteur·euse spécifique par podcast réalisé. C’est par les retours de l’écoute de ces derniers que ce moment est devenu collectif, en utilisant notamment des outils numériques et certains réseaux sociaux tel que &lt;em&gt;whatsapp&lt;/em&gt; ou &lt;em&gt;signal&lt;/em&gt; (en fonction de leur présence sur ces types d’application).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Premièrement, les travaux de Gérard Genette (1972, 1983) autour du récit et de l’acte narratif, permettent d’appuyer notre processus de design de récit décentralisé. Selon lui, l’écriture d’un texte, que l’on peut facilement transposer à l’écriture d’un son (Deshays, 2011), implique des choix techniques qui vont engendrer un résultat spécifique quant à la représentation verbale de l’histoire. Selon lui, ce serait de l’écriture que naît le récit, qui est lui-même composé du discours avec les autres et de l’histoire de soi. Pourtant, l’aspect participatif ici expérimenté remet en question l’écriture pour valoriser sa dimension vivante et muable. En effet, durant la résidence, le processus de conception n’avait pas de linéarité préalable, laissant la place à tout un·e chacun·e d’explorer son histoire personnelle et via les temps en groupe, d’en écrire un récit commun. D’un autre point de vue sur le récit, Paul Ricoeur (1998) a distingué trois éléments pour constituer ce dernier comme une stratégie informationnelle. Il parle de &lt;em&gt;la préfiguration, la configuration et la refiguration&lt;/em&gt;, à saisir comme des séquences successives d’activations spatio-temporelles permettant de fabriquer le récit. La préfiguration permettrait de parler de la mémoire, de « ce récit engagé dans la vie quotidienne, dans la conversation, sans s’en détacher encore pour produire des formes littéraires » (1998, p.45). Il s’agit des temps de concertation du groupe de travail où chacun·e partage son propre vécu en lien à la thématique interrogée. Ensuite, l’étape de configuration rend compte d’un temps construit, soit une trame narrative qui permettrait aux auteur·ices de déployer différentes techniques pour écrire puis composer une histoire fictive symbolisant la richesse des vécus racontés. On peut spécifier ici le format du plateau radio, de l’entretien individuel ou du portrait sonore testés durant la résidence. Enfin, l’étape de refiguration exprime la lecture du récit dans sa dialectique avec l’écriture, et donc traite de l’importance du lecteur/auditeur comme un riposteur à l’étape de configuration. Il s’agit ici des différents va et vient dans la réalisation du montage de la narration sonore qui évolue suite aux retours individuels d’écoute. On parle alors de versions évoluant vers la narration sonore finale. Prenons en exemple le podcast autour du travail spécifiquement féminin, un premier montage recomposant différentes interventions dans les plateaux-radio a permis de déclencher une discussion en groupe sur la portée de la racialisation du travail. En effet, comme l’a expliqué une des personnes motrices de la discussion : « lorsqu’on parle du travail féminin et de Hautepierre, on doit forcément parler du travail racisé comme une autre forme d’assignation de ces dites travailleuses » (notes de terrain, 4 juillet 2021). Le podcast a ainsi évolué en prenant appui sur l’histoire familiale de cette personne pour rendre la justesse à sa théorie &lt;strong&gt;(cf. med.1 : Travail féminin et racialisation du travail)&lt;/strong&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans un deuxième temps, nous nous intéressons à l’art du montage radiophonique pour interroger le régime de vérité (Foucault, 1979) des podcasts produits sur le travail populaire. Très utilisé dans le milieu de la musique, que ce soit dans le champ de la musique savante dite concrète ou celle plus populaire du &lt;em&gt;&lt;strong&gt;hip hop&lt;/strong&gt;&lt;/em&gt;, le &lt;em&gt;&lt;strong&gt;sampling&lt;/strong&gt;&lt;/em&gt; permet de recomposer une narration en utilisant différentes sources que l’on va venir modifier, altérer, transformer à ne plus reconnaître la source. En termes radiophoniques, et plus précisément dans la fabrication d’un podcast, il est intéressant car il devient possible de relier les sources glanées sur internet, les données récoltées en atelier, qu’elles soient savantes, populaires, fictives ou réelles, mais cela pose également la question de la mise à distance vis-à-vis de ces informations et de leur véracité. Reprenons l’exemple du podcast autour du travail féminin et de la racialisation du travail pour nous permettre de mettre en avant ce régime de vérité &lt;strong&gt;(cf. fig.1 : trame narrative podcast&lt;/strong&gt;). HTP radio récolte les informations par les plateaux radio, les entretiens individuels ou les portraits, devenant eux-mêmes des sources de paroles issues du terrain. D’autres informations, comme les morceaux de documentaires ou d’archives, sont glanées sur internet. Elles permettent à titre d’exemple là-bas d’affirmer, de renforcer ou de renverser une opinion émise ici. Et on utilise des fictions artistiques telle qu’un morceau de film ou un titre musical pour traduire une information pointée par les interviewé·e·s considérées comme fragilisante. C’est-à-dire soit qui atteindrait directement leur intégrité ou bien qui affaiblirait leur position de « non sachant » selon le point de vue de l’auditeur·ice.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Afin de permettre de mieux saisir la portée de la mise à distance ainsi que le régime de vérité de chaque type de données utilisées dans ce podcast, nous avons imaginé un outil analytique tridimensionnel évoquant la dimension de l’objet sonore (fréquence/ /vitesse) et reprenant les trois types de vérité que l’on a pu spécifier pour chaque type de sources utilisé dans le podcast &lt;strong&gt;(cf. fig.2 : régime de vérité)&lt;/strong&gt;. On retrouve en &lt;em&gt;&lt;strong&gt;x&lt;/strong&gt;&lt;/em&gt; la &lt;em&gt;&lt;strong&gt;vérité sociale&lt;/strong&gt;&lt;/em&gt;, soit la validité reconnue par les pairs de la personne émettant la vérité. Par exemple, Casey est reconnue par ceux qui réalisent et produisent le &lt;em&gt;&lt;strong&gt;hip hop&lt;/strong&gt;&lt;/em&gt; en tant qu’artiste militante décoloniale. Ensuite, on parle de la &lt;em&gt;&lt;strong&gt;vérité factuelle&lt;/strong&gt;&lt;/em&gt; en &lt;em&gt;&lt;strong&gt;y&lt;/strong&gt;&lt;/em&gt;, où il s’agit de vérifier l’objectivité ou la subjectivité de la donnée en tant que fait. Il s’agit de la vérification d’une opinion ou d’un point de vue individuel. Et enfin, la &lt;em&gt;&lt;strong&gt;vérité analytique&lt;/strong&gt;&lt;/em&gt; en &lt;em&gt;&lt;strong&gt;z&lt;/strong&gt;&lt;/em&gt; concerne les données dont l’analyse de la signification, qu’elle soit sémantique, symbolique ou scientifique, suffit à déterminer sa véracité. On peut prendre en exemple la parole d’une chercheuse strasbourgeoise en droit du travail qui revient sur la notion de féminisation du travail ou bien la lecture de l’ouvrage de Françoise Vergès vis-à-vis de la déconstruction du fonctionnement de la racialisation du travail au sein de la mondialisation capitaliste. En définitive, ce test de mise en régime de vérité peut fonctionner pour un podcast spécifique mais ne peut pas se généraliser au média lui-même. Ceci illustre aussi notre position ambigüe de médiation, car d’une certaine manière en œuvrant à justifier un processus de conception particulier, on peut tendre à vouloir l’universaliser alors que le participatif, en termes éthiques, ne peut pas se diriger lorsqu’il s’agit d’appuyer les émancipations populaires.&lt;/p&gt;
&lt;h1&gt;Conclusion&lt;/h1&gt;
&lt;p&gt;« Cesser d’opposer citoyenneté et pauvreté, dans les pratiques comme dans les représentations, ne peut se réaliser sans bousculer l’ordre établi » (Carrel, 2013). Ces mots montrent bien à quelles contradictions HTP radio doit se confronter. De la stigmatisation à l’émancipation, de la transmission d’un savoir à l’organisation automédiatique, il y a ce souhait de troubler une certaine division du travail, un certain nombre d’images et d’injonctions. Du côté de l’État, dont nous devrions appliquer sa politique de la ville en raison des subventions reçues, nous sommes perçus comme des agents de l’ordre public. Du côté des habitant.e.s, nous sommes, à tout moment, susceptibles de n’être plus que des potentielles « balances, des flics, des journalistes racoleurs… » (notes de terrain, 1&lt;sup&gt;er&lt;/sup&gt; mai 2019). Entre les deux, le désir de nourrir un mouvement social à l’aune de nos recherches, le désir de faire office de traducteur·ice, de passeur·ice, de l’un ou de l’autre côté de la barrière institutionnelle, nous assigne à la complexité de la réflexion.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La posture d’HTP radio en tant que structure automédiatique est indéniablement ambiguë. Alors que la capacitation habitante est le cœur du projet, nous n’avons toujours pas réussi à faire naître, au cœur du média, une dynamique autogérée par les habitant.e.s. Toutefois, notre volonté première, celle de créer un canal susceptible de porter des voix alternatives, voire dissidentes vis-à-vis du discours hégémonique sur les quartiers populaires, demeure intacte. Notre éthique est celle, mouvante et aux contours flous, de l’artivisme (Ouardi et Lemoine, 2010). Dans un contexte géographique et socio-économique, où l’agir et le revendicatif ne sont pas opérationnels parce que les moyens pour « organiser la confrontation démocratique entre la population et les pouvoirs publics » semble caduc (Carrel, 2013), notre posture, entre média alternatif, structure associative consultative et participative, et automédia, est une négociation permanente entre formes et discours, entre arts et pratiques politiques. Nous ne pouvons pas « fétichiser la production d’information sur internet » (Cardon et Granjon, 2010). Celle-ci, prise dans sa dimension purement individuelle, nous sépare des enjeux collectifs de notre média. Nous ne pouvons pas non plus idolâtrer le participatif et « renvoyer l’entière responsabilité de la participation aux pauvres et à dégrader la citoyenneté en civisme » (Murard, 2009). En définitive, loin des rhétoriques sécuritaires et des appels à l’ordre, il nous reste à trouver des formats et des contenus pour mener à bien une entité qui fabriquerait autre chose que du consentement, c’est-à-dire du &lt;em&gt;bouleversement&lt;/em&gt; (Carrel, 2013) ou de la &lt;em&gt;turbulence&lt;/em&gt; (Dupuis-Déri, 2016).&lt;/p&gt;
&lt;section class=&quot;footnotes&quot;&gt;
&lt;ol class=&quot;footnotes-list&quot;&gt;
&lt;li id=&quot;fn1&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Voir Alain Rey (2012), dictionnaire historique de la langue française, p.1136. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/003-A/#fnref1&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn2&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Le groupe comprend 12 personnes dont une chercheure indépendante en intervention sociale, originaire de Hautepierre ; deux hommes sans papiers, fondateurs d’un collectif autonome ; une artiste et une présidente associative, habitantes de Hautepierre, membres du CA de Horizome et marraines de HTP radio ; une ancienne volontaire en service civique, en demande de logement ; une personne bénévole, monteuse audio-visuelle, deux étudiantes, en design et en histoire, en stage à HTP radio ainsi que deux membres du comité opérationnel de Horizome : un artiste coordinateur du projet et une chercheure en design à l’Université de Strasbourg. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/003-A/#fnref2&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn3&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Voir l’étude menée par le CNLE : &lt;a href=&quot;https://www.cnle.gouv.fr/definitions-de-la-pauvrete.html&quot; target=&quot;_blank&quot;&gt;&lt;span class=&quot;underline&quot;&gt;https://www.cnle.gouv.fr/definitions-de-la-pauvrete.html&lt;/span&gt;&lt;/a&gt;, consulté le 01/03/22 &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/003-A/#fnref3&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn4&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Voir SIG de la politique de la ville, &lt;a href=&quot;https://sig.ville.gouv.fr/Territoire/QP067011&quot; target=&quot;_blank&quot;&gt;&lt;span class=&quot;underline&quot;&gt;https://sig.ville.gouv.fr/Territoire/QP067011&lt;/span&gt;&lt;/a&gt;, consulté le 28/03/22 &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/003-A/#fnref4&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn5&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;La part des personnes de moins de vingt-cinq ans à Hautepierre est estimée en 2020 à &lt;strong&gt;41,9 % de la population (INSEE)&lt;/strong&gt; &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/003-A/#fnref5&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn6&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Pour exemple similaire, voir la recherche participative « Pop-Part » (coordination scientifique : Marie-Hélène Bacqué et Jeanne Demoulin), &lt;a href=&quot;https://jeunesdequartier.fr/&quot; target=&quot;_blank&quot;&gt;&lt;span class=&quot;underline&quot;&gt;https://jeunesdequartier.fr/&lt;/span&gt;&lt;/a&gt;, consulté le 24/05/22. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/003-A/#fnref6&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn7&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;On peut citer pour exemple la chaîne de production et de diffusion de podcasts &lt;em&gt;Binge audio,&lt;/em&gt; produisant depuis 2017, des émissions dites engagées, comme &lt;em&gt;Les couilles sur la tables&lt;/em&gt; (Victoire Tuaillon, 2017) ou &lt;em&gt;Kiffe ta race&lt;/em&gt; (Rokhaya Diallo et Grace Ly, 2018). &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/003-A/#fnref7&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;/ol&gt;
&lt;/section&gt;
</content>
    </entry>
    
    <entry>
      <title>[Événement] Automedias : Le Médiactivisme Disrupté ?
      </title>
      <link href="https://automedias.org/fr/event/005-E/"/>
      <updated>2024-07-12T00:00:00Z</updated>
      <id>https://automedias.org/fr/event/005-E/</id>
      <author>
        <name></name>
      </author>      
      <content xml:lang="fr" type="html">&lt;h1&gt;Presentation&lt;/h1&gt;
&lt;p&gt;« Que ce soit le geste auto-médiatique produit à la volée par un seul individu avec un smartphone, ou l’entreprise collective automédiatique déjà aperçue dans le champ des luttes démocratiques, qui réinvente les formes des médias tactiques et des médiactivistes, l’automédiation désigne l’autoproduction et l’autodiffusion de l’information à caractère politique par l’usage ou la réinvention des appareils et circuits de communication numériques. »  Telle est la définition donnée de l’Automedia en introduction du dossier de recherche collectif publié par l’organisation du même nom dans le numéro 6 des Cahiers Costech.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pourtant si l’automedia et l’automediation semblent hériter de l’avant-garde des médias tactiques ou plus largement de la tradition médiactiviste, leurs réinventions à l’époque des technologies, des plateformes numériques et de l’Intelligence Artificielle apparaît – encore aujourd’hui – davantage comme un enjeu à conquérir qu’une réalité socio-technique établie. Si une transformation médiatique s’opère bien sous l’effet des conditionnements provoqués par la numérisation des supports de communication, les enjeux politiques visés par la tradition médiactiviste ne sont pas assurés d’être renouvelés.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au contraire, le contexte infrastructurel dans lequel ces nouvelles pratiques s’élaborent semble davantage témoigner des mutations culturelles du capitalisme de l’information que d’un renouvellement de la posture contre-hégémonique  propre au médiactivisme qui nécessiterait – entre autres – une souveraineté technologique et une nouvelle organisation économique médiatique. Exceptions faites de quelques programmes numériques tels que Discord, Mastodon, Telegram, Mobilizon l’écrasante majorité de la communication sur Internet se fait aujourd’hui sur les grandes plateformes du capitalisme numérique, qu’il soit américain (Facebook, X, YouTube, Instagram, Twitch, Linkedln, etc.) ou chinois (TikTok), quelle que soit la sensibilité ou l’intention politique des émetteurs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Plus précisément, le tournant numérique du médiactivisme semble vider le mouvement de sa radicalité comme pour tenter d’en désamorcer l’ambition politique, tout en capitalisant sur les volontés et les expressions numériques de ses participants. Si les technologiques numériques et celles de l’Intelligence Artificielle sont pourtant susceptibles d’apporter des puissances politiques nouvelles au médiactivisme , nous faisons ici l’hypothèse d’une corruption de ses finalités politiques par le contexte techno-économique auquel celles-ci sont désormais soumises. Un processus que Bernard Stiegler nomme : disruption.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans son ouvrage États de choc, Bêtise et savoir au 21ème siècle , Stiegler développe les analyses de Naomi Klein publiées dans La Stratégie du choc : la montée d’un capitalisme du désastre  pour conceptualiser une « stratégie du choc technologique où ce sont les conditions d’autonomie et d’hétéronomie des institutions académiques au sens large […] qui se trouvent radicalement modifiées  » par un contexte techno-économique propre à engendrer des innovations destructrices. Une analyse que Stiegler redéveloppera quelques années plus tard dans son ouvrage Dans la Disruption, Comment ne pas devenir fou ?  pour en généraliser le procédé, au-delà de l’assaut porté contre les institutions étatiques par un techno-capitalisme libertarien.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cependant, l’intérêt majeur de l’analyse stieglerienne consiste dans l’apport de concepts visant à déconstruire la posture d’opposition politique afin de renouveler les formes du combat (devenant techno-politique) et faire émerger des réponses propres à son devenir technologique. Ainsi, à la suite de Jacques Derrida , Stiegler rappelle la nature pharmacologique de la technique (toute technique est à la fois poison et remède) et prône la bifurcation plutôt que la révolution pour proposer une stratégie de combat contre la disruption. Si « la question (pharmaco-politique) est toujours de renverser le poison en remède », alors l’enjeu politique n’est plus tant de s’opposer à ce devenir pour revenir à la tradition médiactiviste que de faire bifurquer ce devenir vers des formes politico-médiatiques numériques qui peuvent résoudre certaines apories de la tradition médiactiviste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ainsi, nous proposons de nommer automedia le concept médiatique qui a résulté d’une disruption du médiactivisme par le capitalisme numérique pour redéfinir le/la médiactiviste en YouTuber ou en Tiktoker . L’enjeu de ce séminaire est double. Il consistera d’abord à approfondir l’hypothèse de cette disruption constituant l’automedia en innovation destructrice du mouvement médiactiviste. Il consistera ensuite à s’interroger sur les devenirs et les formes potentielles d’une pharmaco-politique de l’automedia pour penser et former son devenir positif.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Plusieurs évolutions nous permettent de caractériser cette disruption et de distinguer le modèle automediatique en train d’émerger du modèle médiactiviste dont il est issu. Nous remarquons deux évolutions majeures par rapport au médiactivisme : auto-media désigne des principes d’auto-production et des principes d’auto-matisation technologiques au sein d’entreprises de productions médiatiques. Automedias synthétise ainsi une déclinaison sémantique à partir du préfixe « auto- » pour produire au moins deux significations.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans l’histoire technique du médiactivisme, les dynamiques d’auto-production étaient réservées à quelques initié.e.s issu.e.s du monde de la production audiovisuelle et/ou cinématographique, qui se réunissaient en groupe pour produire une fabrique collective. A l’inverse, la fabrique automédiatique veut pouvoir être pratiquée individuellement et être incarnée par tout un chacun.e sur des appareils de communication et plateformes numériques, sans requérir des compétences techniques (audiovisuelles) ou technologiques spécialisées. D’autre part, les processus d’auto-matisation technologique se trouvent aujourd’hui renouvelés par les technologies numériques et les technologies de l’Intelligence Artificielle et font entrer la circulation de l’information dans une nouvelle ère de production médiatique qui n’existait pas durant les années soixante-dix, à la naissance du médiactivisme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les séances mensuelles de ce séminaire qui s’étaleront jusqu’à l’été 2024 proposeront chaque fois d’étudier des points saillants de cette disruption. Elles tenteront également d’en proposer des bifurcations afin de constituer le concept d’automedia et la pratique de l’automediation comme une transformation positive du médiactivisme à l’époque numérique et de l’Intelligence Artificielle.&lt;/p&gt;
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    </entry>
    <entry>
      <title>[Événement] Automedias
      </title>
      <link href="https://automedias.org/fr/event/003-E/"/>
      <updated>2022-06-22T00:00:00Z</updated>
      <id>https://automedias.org/fr/event/003-E/</id>
      <author>
        <name>Igor Galligo, Cemil Sanli</name>
      </author>      
      <content xml:lang="fr" type="html">&lt;h1&gt;Présentation&lt;/h1&gt;
&lt;p&gt;Comme vous le savez, nous n’avons pas tous le même accès aux médias. Certaines classes sociales et opinions sont moins privilégiées que d’autres, voire invisibilisées, et cela nous le remarquons chaque jour sur les plateaux télé et dans la presse. Une majorité mise sous silence, qui s’est manifestée autrement avec le mouvement des Gilets Jaunes, et notamment grâce à un nouveau phénomène socio-technique : l’AUTOMEDIA !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L’AUTOMEDIA est né de l’association de la fonction vidéo des smartphones et de la fonction partage des réseaux et applications numériques. Il ou elle est un.e citoyen.ne, militant.e ou simple amateur.rice, qui décide par lui-même ou elle-même, de contribuer à la production et à la diffusion d’une information d’intérêt public par des moyens de captation, d’enregistrement et de communication numériques.
En échangeant collectivement des images, des paroles, ou des histoires, l’automedia contribue aussi à la constitution de valeurs, de rêves et de combats communs, qui font émerger de nouvelles communautés politiques.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En France, le mouvement des Gilets Jaunes s’est propagé à une vitesse extraordinaire en s’appropriant des technologies automédiatiques. Il a pu tisser un réseau médiatique alternatif face aux chaînes d’information dominantes, qui lui a conféré une puissance de socialisation sans précédent depuis 50 ans.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais dans leur écrasante majorité, les automédias n’existent aujourd’hui qu’à travers les réseaux sociaux et supports d’un capitalisme numérique. Facebook, Twitter, YouTube, Instagram, TikTok, et d’autres, sont des entreprises privées qui répondent aux valeurs et aux logiques d’un modèle économique aliénant et discriminant. L’opacité des algorithmes de recommandation, les contraintes en matière de publication, la censure ou l’autocensure, la suppression arbitraire de certains groupes, l’existence souterraine d’une économie des médias consumériste et productiviste fondée sur le narcissisme, la publicité, le clash, l’émotion, la pulsion, etc. limitent aujourd’hui les ambitions politiques des automédias. Ceux-ci sont en réalité conditionnés par des designs numériques qui capitalisent sur les expressions de leurs excitations et de leurs effets sociaux, positifs ou négatifs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans ce contexte, il nous apparaît aujourd’hui indispensable, non seulement de faire reconnaître l’avant-garde automédiatique de cette nouvelle démocratie numérique en train de naître, mais aussi d’inventer de nouvelles infrastructures numériques de l’information qui permettront à leurs usagers d’acquérir une souveraineté sur leurs outils de médiation, ainsi qu’une autonomie (plus qu’une indépendance) sur les valeurs qui sous-tendent les normes et les protocoles de production de leurs informations. Il faut donc que les automédias entrent dans une nouvelle phase d’auto-conception de leurs médias afin de produire des outils cohérents avec les horizons politiques des valeurs et des idéaux qu’ils défendent ou promeuvent.
C’est là le sens du terme « automédia » et c’est le double enjeu de notre évènement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les 22, 23 et 24 juin 2022, nous vous invitons à venir écouter et discuter avec des automédias, des journalistes, des développeurs informatiques et des chercheurs pour participer à une réflexion sur les fondements économiques, politiques et technologiques d’un nouveau système contributif automédiatique&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cet événement gratuit de trois jours aura lieu à La Plaine St-Denis, dans l’auditorium de la Maison des Sciences de l’Homme Paris-Nord, tout près du métro Front Populaire (Terminus ligne 12).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il sera aussi retransmis en direct par la chaîne Le Media, partenaire de notre événement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour participer, venez nombreux !&lt;/p&gt;
</content>
    </entry>
    <entry>
      <title>[Événement] Démocratie Numérique Populaire
      </title>
      <link href="https://automedias.org/fr/event/001-E/"/>
      <updated>2020-03-07T00:00:00Z</updated>
      <id>https://automedias.org/fr/event/001-E/</id>
      <author>
        <name></name>
      </author>      
      <content xml:lang="fr" type="html">&lt;p&gt;Loin des clichés médiatiques, il faut attester que le mouvement des Gilets Jaunes s’est différencié des luttes politiques françaises antérieures par de nombreux usages, pratiques et projets technologiques, médiatiques et numériques.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les Gilets Jaunes ont habité les réseaux sociaux numériques (Facebook, Instagram, Whatsapp, Telegram, Mastodon, etc.) pour communiquer, se mobiliser, se coordonner, se regrouper. Certains ont fait corps avec de nouvelles technologies audiovisuelles (caméras embarquées, GoPro, smartphones, etc.) pour informer ou documenter des aspects méconnus ou des expériences  vécues au sein du mouvement social. D’autres plus célèbres se sont réappropriés des dispositifs tels que le Facebook
Live pour créer de nouvelles manières interactives de faire communauté.
Au-delà de ces appropriations, les Gilets Jaunes sont aussi devenus des concepteurs de plateformes numériques pour développer de nouveaux outils technologiques d’organisation et de délibération.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les Gilets Jaunes ne se sont donc pas seulement retrouvés sur les ronds-points de France ou venus manifester sur les Champs-Elysées, ils ont en plus imaginé et produit des conceptions numériques de
la politique, fondées sur leurs cultures et leurs enjeux, afin de développer de nouvelles puissances et expériences politiques.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C’est cette nouvelle Démocratie Numérique Populaire que nous souhaitons mettre en discussion le 7 mars entre des chercheurs, des ingénieurs, des designers numériques et bien sûr de nombreux Gilets
Jaunes qui viendront de Paris, de région parisienne et de province.
Nous espérons que les usages et productions numériques des Gilets Jaunes qui seront présentés puissent être nourris par la diversité des intervenants invités qui prendront part aux débats.
L’après-midi, des ateliers communs (intervenants + public) seront organisés pour approfondir ces discussions avec l’ensemble des personnes présentes à l’évènement. Ces ateliers seront animés par
les institutions et associations partenaires, citoyennes, Gilets Jaunes ou spécialisées sur le numérique.
L’évènement sera filmé et retransmis en direct par l’équipe de la chaîne Quartier Général.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous serons également en duplex avec l’Assemblée des Assemblées n°5 des Gilets Jaunes, qui aura lieu à Toulouse, le même jour.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En espérant vous voir nombreux !&lt;/p&gt;
</content>
    </entry>
    <entry>
      <title>[Événement] Designing Community
      </title>
      <link href="https://automedias.org/fr/event/002-E/"/>
      <updated>2019-04-19T00:00:00Z</updated>
      <id>https://automedias.org/fr/event/002-E/</id>
      <author>
        <name></name>
      </author>      
      <content xml:lang="fr" type="html">&lt;p&gt;À une époque où l’urgence écologique et sociale fait peser plus que jamais la nécessité d’une nouvelle pensée et fabrique du commun, nous interrogerons le design sur sa capacité à contribuer à la fabrique de son organe culturel, la communauté, à partir de ses ressorts psychosomatiques, l’affect commun et le territoire. Si la recherche en design consiste notamment dans l’invention de nouveaux processus et circuits de production, l’enjeu de ces rencontres consistera à réfléchir à la production de notre être-en-commun à partir des infrastructures de production de notre milieu technique, et de leur capacité à tisser et vivifier des affects communs portés par des enjeux démocratiques, cosmopolitiques et esthétiques. Scientifiques, philosophes, artistes, designers, architectes et entrepreneurs français et européens sont ainsi invités pour réfléchir et formuler ensemble un nouvel âge numérique et participatif de la fabrique de la communauté, appelé de vive-voix par la crise politique exprimée par le mouvement français des Gilets Jaunes.&lt;/p&gt;
</content>
    </entry>
    
    <entry>
      <title>An information factory for the masses in the post-truth era
      </title>
      <link href="https://automedias.org/en/publication/001-A/"/>
      <updated>2025-12-13T00:00:00Z</updated>
      <id>https://automedias.org/en/publication/001-A/</id>
      <author>
        <name>Igor Galligo, Ludovic Duhem, Édouard Bouté</name>
      </author>      
      <content xml:lang="en" type="html">&lt;h1&gt;Argument&lt;/h1&gt;
&lt;p&gt;If the institutionalized production of information and its mediatization remain primarily the work of professionals called “journalists”, who respond to the values, criteria and protocols taught in journalism schools and set forth by journalistic charters (which does not preclude an observation on the diversity of journalistic genres and practices), it would appear that the democratization of the production and communication of information today is in the process of transforming their values ​​and mode of production. This is effected by the joint development and use of digital information and communication technologies (TNIC), GAFAMs, and alternative digital social networks (Discord, Mastodon, Telegram, etc.), as well as in France by the advent of mass socio-political movements calling for more democracy - along with ideological and sociological pluralism (Cardon and Granjon, 2013).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;This shift is exemplified by the Yellow Vest movement in France (Ertzscheid, 2019) – which shares many media-political characteristics with movements in other countries over the last fifteen years in other countries, such as the “5 Star” movement in 2009 in Italy, the “Arab Spring” in 2010, the “Alt-Right” movement in the United States in 2016 (concomitant with the victory of Donald Trump), or the insurrectionary uprising in Hong Kong against the Beijing government in 2019-2020. The Yellow Vest movement has led to the resurgence and development on the Internet of so-called &lt;em&gt;populaires&lt;/em&gt;&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/001-A/#fn1&quot; id=&quot;fnref1&quot;&gt;1&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; media through which numerous media-political experiments have been carried out – whether individually or collectively – independently of professional training, corporations or institutions of representation and legitimation. As evidenced by David Dufresne’s film, “&lt;em&gt;Un pays qui se tient sage&lt;/em&gt;”&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/001-A/#fn2&quot; id=&quot;fnref2&quot;&gt;2&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;, which compiles dozens of video sequences made by participants and spectators of the Yellow Vest demonstrations, the smartphone (and in particular, its video function) allows any individual to instantaneously reveal, relay, and publicize information of a political nature on the Internet. In this way, the smartphone in tandem with the use of digital social networks (RSN) has enabled the democratization of media production (Nova, 2020).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;With the Yellow Vest movement, a powerful political actor has emerged in the field of democratic actions and experiences: the &lt;em&gt;automedia&lt;/em&gt;. Whether it is the &lt;em&gt;self-media gesture&lt;/em&gt; produced on the fly by a single individual with a smartphone, or the &lt;em&gt;collective auto-media enterprise&lt;/em&gt; already seen in the field of democratic struggles and experiments (Thiong-Kay, 2020) which reinvents the forms of &lt;em&gt;tactical medias&lt;/em&gt; (Garcia et Lovink, 1997) and of &lt;em&gt;mediactivists&lt;/em&gt; (Cardon and Granjon, 2013), &lt;em&gt;automediation&lt;/em&gt; refers to the self-production and self-communication of political information through the use or reinvention of digital communication devices and circuits. The amateur gesture, and the often community framework of automedia production, thus constitutes an extension of &lt;em&gt;maker culture&lt;/em&gt; to the domain of media production.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;However, the deployment of &lt;em&gt;automedia&lt;/em&gt; is taking place today within a &lt;em&gt;post-truth&lt;/em&gt;&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/001-A/#fn3&quot; id=&quot;fnref3&quot;&gt;3&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; techno-economic context, which has appeared with the advent of &lt;em&gt;informational capitalism&lt;/em&gt; (Castells, 1998, 1999a, 1999b) and the digitization of information on the Internet. This techno-economic development is determining new &lt;em&gt;digital information infrastructures&lt;/em&gt; that tend to value information more for the &lt;em&gt;digital attentional capital&lt;/em&gt; (Citton, 2017) that it holds than for its truth value; which strongly disrupts the &lt;em&gt;journalistic truth regime&lt;/em&gt;&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/001-A/#fn4&quot; id=&quot;fnref4&quot;&gt;4&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;, along with the democratic function to which it should be devoted (Arendt, 1954 (1972); Revault d´Allonnes, 2018). According to Bernard Stiegler (2018), &lt;em&gt;neo-computational digital capitalism&lt;/em&gt;, by &lt;em&gt;disrupting&lt;/em&gt; the traditional circuits and processing of information, which were originally based on &lt;em&gt;veridiction, certification and verification&lt;/em&gt;, today alters equally the production of information by journalistic organizations and its reception by various publics, provoking reactions of distrust, mistrust, and even hatred towards journalistic institutions, then accused of betraying their deontologie (Jost, 2020).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;As a result, individuals (sometimes) give more credit to information provided by a loved one - such as an automedia creator with whom common affects are shared - than to information produced and verified (&lt;em&gt;&amp;quot;fact-checked&lt;/em&gt;&amp;quot;) by a journalistic institution&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/001-A/#fn5&quot; id=&quot;fnref5&quot;&gt;5&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. The result is a crisis in journalistic institutions and organizations as well as a substitution of journalistic productions by those of the automedia as a source of information, especially for &lt;em&gt;populaire publics&lt;/em&gt;, but without them formulating and referring to what we might call: &lt;em&gt;an automedia truth regime&lt;/em&gt;. Thus, the techno-economic context of &lt;em&gt;post-truth today&lt;/em&gt;, under the reign of GAFAM, promote the explosive growth of the automedia genre (in particular on YouTube); by flouting any &lt;em&gt;criteriology of law and any domination of the law over the fact&lt;/em&gt; (Stiegler, 2018); which in return, constitutes - and often in spite of itself - as an actor of &lt;em&gt;post-truth&lt;/em&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;It is crucial, however, not to reduce the automedia genre to “gafamized” forms out of which techno-economic designs and circuits for the production and reception of information are now developing, and in within which a large number of automedia are currently constrained. Although it is the dominant figure of the &lt;em&gt;YouTuber,&lt;/em&gt; which today crystallizes the techno-economic subjectivation of the automedia genre, and while certain detractors, claiming loyalty to journalistic ethic, we postulate, on the contrary, that this binary is not valid if we distinguish the automedia genre from the techno-economic context within which it emerges today.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Indeed, the conquest of the &lt;em&gt;autonomy of automedia&lt;/em&gt; depends not only on that of their freedoms of actions (or enterprises) and their financial independence - problems that have already been widely discussed within the journalistic community (Ramonet , 2011; Plenel, 2018, 2020, etc.) - but also on their ability to reinvent, through automedia itself, the technological and economic infrastructures upon which they depend, as well the values, norms, and protocols of information production, in order &lt;em&gt;to establish their democratic and scientific necessities and legitimacies.&lt;/em&gt; It is therefore not only a question of making political use of a commercialized smartphone technology, but of conceiving and producing new techno-political &lt;em&gt;puissances&lt;/em&gt; (Lordon, 2015) through collective projects in the realms of media, technology, and politics. The category of &lt;em&gt;independent media&lt;/em&gt; is therefore likely to evolve into that of &lt;em&gt;automedia&lt;/em&gt;, in the literal and exhaustive sense of the term – “auto”, meaning “by oneself” – including from a &lt;em&gt;mediartivist&lt;/em&gt; (Citton, 2017) perspective, &lt;em&gt;the&lt;/em&gt; &lt;em&gt;auto-design of information production and communication circuits.&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;If, as Jean-Marie Charon asserts, “the reclamation of trust does not occur only through the exercise of verification&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/001-A/#fn6&quot; id=&quot;fnref6&quot;&gt;6&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;”, we wish to test the hypothesis that the production of truth, and the conditions of its credibility with a mass (&amp;quot;&lt;em&gt;populaire&amp;quot;&lt;/em&gt;) public, can be reconfigured in a new digital and economic design by the automedia genre. The aim of this dossier will be to propose a reflection on the epistemological, economic, political and technological foundations and models of a new &lt;em&gt;automedia truth regime&lt;/em&gt;, which not only promotes the democratization of the production and communication of information, but also the reinvention of the value of &lt;em&gt;informational truth&lt;/em&gt;, as well as that of &lt;em&gt;informational credibility&lt;/em&gt;, &lt;em&gt;from&lt;/em&gt; and &lt;em&gt;with&lt;/em&gt; mass public - that is to say, the reinvention of the relationships between media, truth and democracy, through and by automedia genre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;How have &lt;em&gt;digital infrastructures&lt;/em&gt; transformed the &lt;em&gt;maker&lt;/em&gt; practices of &lt;em&gt;tactical media&lt;/em&gt; and &lt;em&gt;mediactivism&lt;/em&gt; to give birth to the &lt;em&gt;participatory turn&lt;/em&gt; and then to the automedia genre? To what techno-economic &lt;em&gt;power&lt;/em&gt; &lt;em&gt;dispositives&lt;/em&gt; (Foucault, 1994) are automedia currently subjected and constrained, in the experimentation of new automedia individuations? What are the new media-political values, norms and protocols are carried and fabricated by automedia? How can we redesign the production of information through participatory / contributory processes and circuits &lt;em&gt;to produce trust and truth in information within the masses&lt;/em&gt;?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;In order to address these questions, we invite contributors to take part to one of the following four areas of study:&lt;/p&gt;
&lt;h2&gt;1/ Automedia: descriptions and typologies&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;How have digital infrastructures transformed the maker practices of tactical media and mediactivism to give birth to the participatory turn, and then to the automedia genre?&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;The work in this first axis of research will help to provide an empirical and phenomenological panorama of automedia based on an analysis of (infra-) structures, individualities and automedia organizations existing in France. The contributions will be based on interviews with automedia to feed this first axis of research. The goal will be to deepen a reflection on their process of individuation from the potentialities offered by digital infrastructures, and in particular the &lt;em&gt;“participatory turn”&lt;/em&gt;. The fields of &lt;em&gt;Information and communication sciences, political sciences and media sociology&lt;/em&gt; could be called upon for this &lt;em&gt;descriptive and typological objective&lt;/em&gt;. The digital communication infrastructures upon which automedia are now developing allow for a great diversity of automedia practices and will constitute the basic materials necessary for the development of this panorama. The following distinctive factors may be considered:&lt;/p&gt;
&lt;ul&gt;
&lt;li&gt;
&lt;p&gt;Digital recording equipment (sound, video)&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li&gt;
&lt;p&gt;Digital creation material for text, sound or video editing.&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li&gt;
&lt;p&gt;The digital platforms or social networks used (YouTube, Discord, Twitch, Facebook, Twitter, Mastodon, Peer-Tube, etc.)&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li&gt;
&lt;p&gt;The mode of expression (text, video, sound)&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li&gt;
&lt;p&gt;The expression format (editorial, zapping, interview, survey, analysis; direct or deferred improvised or reading from a teleprompter, etc.)&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li&gt;
&lt;p&gt;The recording context (in the studio or outdoors)&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li&gt;
&lt;p&gt;The mode of financing (self-financing, paid access to users, commission on advertising, crowdfunding (using which digital tools?), public financing, etc.)&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li&gt;
&lt;p&gt;The scale of investigation (local, national, etc.)&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li&gt;
&lt;p&gt;The relationship to a territory or a community (claiming a scale or a territorial or community culture.)&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li&gt;
&lt;p&gt;The relationship to a political ideology&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li&gt;
&lt;p&gt;The initiative of the project (individual or collective)&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li&gt;
&lt;p&gt;The relationship to collective or participatory creation&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li&gt;
&lt;p&gt;The process of information creation (production of information from interviews or the field surveys, or analyzes of texts, videos, journalistic surveys).&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li&gt;
&lt;p&gt;Sociological profile of automedia&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li&gt;
&lt;p&gt;Sociological profile of the public&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li&gt;
&lt;p&gt;Personal trajectories of automedia&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li&gt;
&lt;p&gt;Relationships of interdependence&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li&gt;
&lt;p&gt;Relationships of influence&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li&gt;
&lt;p&gt;Mapping of the automedia built by the automedias themselves&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li&gt;
&lt;p&gt;Oppositional or influential relationships with journalism&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li&gt;
&lt;p&gt;Interactions with the public&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;/ul&gt;
&lt;h2&gt;2/ Automedia in the face of digital capitalism: an analysis of a techno-economic balance of power.&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;To what techno-economic power dispositives are automedia today subject and constrained in the experimentation with new automedia individuations?&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;We invite works within this axis to describe and analyze the techno-political power relations and technological dispositives that constrain automedia individuations&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/001-A/#fn7&quot; id=&quot;fnref7&quot;&gt;7&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; in their expression and communication processes. These designate the process of individuation and singularization of automedia, in that automedia is always constituted by an individual or a collective of individuals in relation to a public to whom it is addressed and with whom it communicates, and by devices, apparatus or technical prostheses that allow it to record and broadcast sound and video streams. However, these &lt;em&gt;automedia individuations&lt;/em&gt; are caught in &lt;em&gt;dispositives of power&lt;/em&gt; (Foucault, 1994) that frame, orient or hinder their projects in order to constitute &lt;em&gt;automedia subjectivations&lt;/em&gt;&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/001-A/#fn8&quot; id=&quot;fnref8&quot;&gt;8&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. Indeed, automedia today are caught up in power struggles, sometimes warlike&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/001-A/#fn9&quot; id=&quot;fnref9&quot;&gt;9&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;, which work and act in depth on their dynamics of individuation. These &lt;em&gt;dispositives&lt;/em&gt; &lt;em&gt;of power&lt;/em&gt; then transform them into dynamics of subjectivation, that is to say into media whose individuation is subject to dominant technological and economic actors. In the context of our reflection on &lt;em&gt;the technological infrastructures of post-truth&lt;/em&gt;, we wish to interrogate a new relationship of forces that confronts the automedia individuations with the immense infrastructures of private technologies that supports their expression and communication. Through their subjection to various regulations, designs and algorithms enacted and produced by these digital platforms (YouTube, Twitter, Facebook, etc.) - which respond notably to the values ​​and logic of &lt;em&gt;digital capitalism&lt;/em&gt; (Srnicek, 2018), and consequently to the mechanisms of &lt;em&gt;grammatization&lt;/em&gt; (Citton, 2014), &lt;em&gt;neo-computationalism&lt;/em&gt; (Stiegler, 2013, 2018) &lt;em&gt;and algorithmic governmentality&lt;/em&gt; (Rouvroy, Berns, 2013) - automedia are confronted with both a struggle against these infrastructures, in defense of the free of expression and communication of the information they produce ; and with an attentional war to reveal certain (type of) information, along with struggles to guarantee its truth and credibility. The challenge of this second axis of research will consist in describing the technological mechanisms and constraints exerted by the major platforms of digital capitalism on the challenges of attention, freedom, truth and credibility of automedia.&lt;/p&gt;
&lt;h2&gt;3/ New values, norms and automedia protocols&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;What are the new media-political values, norms and protocols carried and fabricated by automedia?&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;The &lt;em&gt;post-truth&lt;/em&gt; context, consolidating itself from the second half of the 2010s, now seems to renew certain distinctions between journalism and automedia, against the backdrop of sometimes violent conflicts between their members. Indeed, many journalistic institutions accuse automedia of being the authors or relays of &lt;em&gt;conspiratorial&lt;/em&gt; theses. Some of these theses denounce the control of the productions of journalistic organizations by the capitalist companies that finance them, and deduce from that, different processes of corruption of journalistic ethics that in particular mask the choices of ideological orientations of the information or journalistic investigations&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/001-A/#fn10&quot; id=&quot;fnref10&quot;&gt;10&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. In return, the conspiracy accusations brought to bear, by certain journalistic institutions, upon the production of &lt;em&gt;automedia fake news,&lt;/em&gt; or the alleged “debility” of the analyses produced by certain automedia cast in a discredit on the whole of the automedia genre as a whole, which is accused of lacking objectivity, impartiality, or even the distinction between &lt;em&gt;fact&lt;/em&gt; and &lt;em&gt;opinion&lt;/em&gt;. This attack in turn generates an internal struggle among some automedia to convince their critics of the truth and credibility of the information they produce or transmit to their publics. It should be remembered that in terms of democratic normativity, the enunciation of factual truths is considered a necessary value for informing &lt;em&gt;public opinion&lt;/em&gt; and &lt;em&gt;public education&lt;/em&gt;. (Arendt, 1954 (1972); Revault d´Allonnes, 2018). Automedia, as new actors in the democratic struggle, are therefore called upon to guarantee the importance of thruth in their output. This struggle between journalism and automedia thus allows the reworking of alternative media values ​​at the same time as the constitution of new media-political communities. Driven by democratic ambitions and stifled by the aforementioned techno-economic balance of power, this axis aims to highlight the effort of normative creation of automedia on the values, norms and protocols underlying the production of their information - distinctly from certain journalistic standards. Following the example of &lt;em&gt;outsiders&lt;/em&gt; in the literary field – described by Pierre Bourdieu in terms of the logics of emancipation and empowerment of literary modernity in his work “The rules of art, genesis and structure of the literary field” (Bourdieu, 1992) - automedia seem to us, today, destined to (co-) write the story of their &lt;em&gt;subsistence&lt;/em&gt;, their &lt;em&gt;existence&lt;/em&gt; and their &lt;em&gt;consistency&lt;/em&gt;&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/001-A/#fn11&quot; id=&quot;fnref11&quot;&gt;11&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; (Stiegler, 2013) through a comparative dialogue with the principles, organizations and practices of journalism.&lt;/p&gt;
&lt;h2&gt;4/ Participatory design, towards new information production circuits for automedia&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;How to redesign the information factory through participatory/contributory processes to produce trust and truth in information within the masses?&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;The question of &lt;em&gt;design&lt;/em&gt; is not a peripheral or superficial question for automedia individuations. The corresponding techno-economic balance of power stated above supposes a certain conception of information, in the quadruple sense of the idea of ​​what it should be, of the form it should take, of the way of producing it, and of the use that can be made of it. But more concretely, through the dominant digital platforms, it is a whole standardized design (by a consumerist and computational logic), an automated production (by algorithmic power), a formatted aesthetic (by an authoritarian graphics and a closed interface) and controlled use (by restrictions, bans and data collection) which is necessary without participation in the conditions of production and communication of information. This last axis, is therefore concerned not only questioning the effect of the information design upon the information itself – that is to say, the effect produced by the &lt;em&gt;technical milieu&lt;/em&gt; (Simondon, 2012) upon the nature, perception, meaning and use of information – but above all, with understanding why participation in information design is necessary to meet the challenges of truth and credibility associated with the fight against post-truth.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Beyond aesthetic issues as well as praxeological or pragmatic issues, participatory design poses a clearly &lt;em&gt;political&lt;/em&gt; question : on the one hand regarding the capacity of individuals in a democracy to deliberate upon the means and ends of the production of information (Zask, 2011); and on the other hand, with regard to the recognition of those &lt;em&gt;excluded&lt;/em&gt; from participation, and to the inclusion of opponents of participation as a watchword to challenge.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;The participatory design of information, as a democratic production, is in this respect “pharmacological” in the sense of Stiegler, and consequently requires an in-depth examination of its &lt;em&gt;toxicity&lt;/em&gt; for automedia individuations, on the side of producers as receptors of the media information that &lt;em&gt;proletarizes&lt;/em&gt; by losing their reciprocal knowledge (recording, analyzing, interpreting, criticizing) whereas it should be the support and the model of a collective individuation or more precisely the place of a &lt;em&gt;process of transindividuation&lt;/em&gt;&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/001-A/#fn12&quot; id=&quot;fnref12&quot;&gt;12&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. A criticism that can be made in particular through the work of Claire Bishop on ‘participatory art’ (Bishop, 2012). Correlatively, this pharmacology of automedias would make it possible to assess and test the relevance of the &lt;em&gt;contributory&lt;/em&gt; paradigm – as opposed to the participatory paradigm – for the development of an information design understood as a &amp;quot;&lt;em&gt;populaire&amp;quot; science and factory of information in the post-truth era&lt;/em&gt;. It would thus be a question of &lt;em&gt;co-designing&lt;/em&gt; and experimenting with automedia &lt;em&gt;contributory forms&lt;/em&gt; of a new &lt;em&gt;territorialized design of information&lt;/em&gt; fighting against distrust - even mistrust - resulting from proletarization and deterritorialization (engendered by the algorithmic design of media and automedia platforms). For this purpose, the new technologies of Open Source Intelligence (OSINT) may be considered. This fight takes place in particular through a process of appropriation of technologies by the inhabitants of the territories who transform them in return at different scales of the locality (for example from the district to the village, from the metropolis to the region or even to the biosphere.). The practices of appropriation, diversion, even invention thanks to new forms of localized or reterritorialized collective intelligence are in this sense important to study in this area. But beyond the known democratic stakes of participatory design, the key issue of this axis will above all evaluate the relevance of its paradigm to rebuild truth and confidence in information, when we are invited, as a citizen, to take part in its design.&lt;/p&gt;
&lt;section class=&quot;footnotes&quot;&gt;
&lt;ol class=&quot;footnotes-list&quot;&gt;
&lt;li id=&quot;fn1&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Siblot, Y., Cartier, M., Coutant, I., Masclet, O. and Nicolas Renahy, N. (2015). &lt;em&gt;Sociologie des classes populaires contemporaines&lt;/em&gt; ; Paris, Armand Colin. As Yasmine Siblot and her co-authors show, a sociology of the &amp;quot;&lt;em&gt;populaires&amp;quot;&lt;/em&gt; classes has developed in France over the past twenty years. Following on from a long tradition of work focused on the workers’ group, this sociology intends to confront a reaffirmed ambition of analyzing social classes with the profound changes that have affected society for the past thirty years. In this program, following the reflections of Olivier Schwartz, the notion of &lt;em&gt;“populaire”&lt;/em&gt; can be seen as an heir to a sociology of culturalist orientation popularized in France in the 1970s. Each in its own way, the works of Richard Hoggart and Pierre Bourdieu then marked a break with the dominant workerist and industrialist approaches, and opened the analysis to the lifestyles of the &lt;em&gt;“populaire”.&lt;/em&gt; In this vein, the clarification proposed by Olivier Schwartz poses two strong characteristics of the &amp;quot;&lt;em&gt;populaires&amp;quot;&lt;/em&gt; classes: on the one hand a dominated situation in social space, on the other hand a relative cultural autonomy. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/001-A/#fnref1&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn2&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;David Dufresne*, Un pays qui se tient sage*, documentary film, 86 minutes, Le Bureau, Jour 2 fête, France, 2020 &lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/001-A/#fnref2&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn3&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;The word &lt;em&gt;post-truth&lt;/em&gt; was defined in 2016 by the Oxford Dictionary to mean:&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&amp;quot;To circumstances in which objective facts have less influence on public opinion than those which appeal to emotion or personal beliefs. [The emergence of ‘post-truth’ in language has been] fueled by the rise of social media as a source of information and by the growing distrust of the facts presented by the establishment &amp;quot;. Oxford University Press, Word of the year 2016, Post-truth : &lt;a href=&quot;https://languages.oup.com/word-of-the-year/2016/&quot; target=&quot;_blank&quot;&gt;[https://languages.oup.com/word-of-the-year/2016/]{.underline}&lt;/a&gt; &lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/001-A/#fnref3&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn4&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;&amp;quot;Basically, if you will, a regime of truth is what determines the obligations of individuals with regard to the procedures for manifesting the truth [.…]. We speak of political regime […] to designate in short all the processes and institutions by which individuals find themselves engaged, in a more or less pressing manner […]. We can [also] speak of a penal regime, for example, to designate the set, again, of the processes and institutions by which individuals are engaged, determined, and forced to submit to laws of general scope. So, in these conditions, why indeed not speak of a regime of truth to designate all the procedures and institutions by which individuals are engaged and forced to perform, under certain conditions and with certain effects, well-defined acts of truth ? […] The problem would be to study the regimes of truth, that is to say the types of relation which link the manifestations of truth with their procedures and the subjects who are the operators, the witnesses or possibly the objects. […] &amp;quot; Foucault, M. (&lt;em&gt;1979-1980) : Du gouvernement des vivants – Cours au Collège de France&lt;/em&gt;, Gallimard, Seuil, 2012, coll. « Hautes études », Paris, p. 91-92 et 98-99. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/001-A/#fnref4&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn5&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Jost, F. (15.10.09) &lt;em&gt;Médias : de la méfiance à la haine&lt;/em&gt;, AOC, &lt;a href=&quot;https://aoc.media/opinion/2019/10/15/medias-de-la-mefiance-a-la-haine/&quot; target=&quot;_blank&quot;&gt;[https://aoc.media/opinion/2019/10/15/medias-de-la-mefiance-a-la-haine/]{.underline}&lt;/a&gt; &lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/001-A/#fnref5&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn6&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Charon, J.M., &lt;em&gt;Pour combattre la post-vérité, les médias condamnés à innover,&lt;/em&gt; INA, la revue des médias, 21 avril 2017 - Mis à jour le 12 mars 2019 &lt;a href=&quot;https://larevuedesmedias.ina.fr/pour-combattre-la-post-verite-les-medias-condamnes-innover&quot; target=&quot;_blank&quot;&gt;[https://larevuedesmedias.ina.fr/pour-combattre-la-post-verite-les-medias-condamnes-innover]{.underline}&lt;/a&gt; &lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/001-A/#fnref6&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn7&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Individuation&lt;/strong&gt; is defined by Bernard Stiegler in his reading of Simondon as &amp;quot;[.…] the formation, at the same time biological, psychological and social, of the individual which is still incomplete. Human individuation is threefold, it is an individuation with three strands, because it is always at the same time psychic (‘I’), collective (‘us’) and technical (this milieu which links the ‘I’ to the ‘us’). &#39;, concrete and effective milieu, supported by mnemonics).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;See &lt;a href=&quot;https://arsindustrialis.org/individuation&quot; target=&quot;_blank&quot;&gt;https://arsindustrialis.org/individuation&lt;/a&gt; &lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/001-A/#fnref7&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn8&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;For Giorgio Agamben, “the device is [indeed], above all, a machine that produces subjectivations and that is why it is also a machine of government”. See Agamben, G., (2006), &lt;em&gt;Qu’est-ce qu’un dispositif ?&lt;/em&gt; Payot et Rivages, Paris, p.42 &lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/001-A/#fnref8&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn9&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Recall that Jérôme Rodrigues, a major actor in the Yellow Vest movement, was blinded on December 28, 2019 by a shot from Defense Ball Launcher (LBD) triggered by an agent of the forces of Order when his attention left the theater physical operations on Boulevard Magenta in Paris, where he was, to post on Twitter a video footage he had just taken with his smartphone, showing the warlike atmosphere of the situation. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/001-A/#fnref9&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn10&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Lordon, F., (2020). &lt;em&gt;Paniques anticomplotistes,&lt;/em&gt; Le Monde diplomatique, La pompe à phynance, blog of November 25, &lt;a href=&quot;https://blog.mondediplo.net/paniques-anticomplotistes&quot; target=&quot;_blank&quot;&gt;https://blog.mondediplo.net/paniques-anticomplotistes&lt;/a&gt; &lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/001-A/#fnref10&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn11&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Ars Industrialis, Vocabulaire, &lt;em&gt;Subsister, Exister&lt;/em&gt; et &lt;em&gt;Consister&lt;/em&gt;: “&lt;strong&gt;Subsistence&lt;/strong&gt; is the immutable order of needs and their imperative satisfaction, it is the imperative of survival. When human life is reduced to the pure necessity of subsistence, it is reduced to its needs and loses the feeling of existing. Such needs are now artificially produced by marketing. &lt;strong&gt;Existence&lt;/strong&gt; - the fact for man of ex-sistere: of being projected out of himself, of constituting himself outside and to come - is what constitutes that which exists in and through the relation he maintains to his objects not in so far as he needs them, but in so far as he desires them. This desire is for a singularity - and all existence is singular. &lt;strong&gt;Consistency&lt;/strong&gt; designates the process by which human existence is moved and transformed by its objects, where it projects what exceeds it, and which does not exist however, consists - thus of the object of its desire, which is by infinite definition however that the infinite does not exist: exists only what is calculable in space and in time, that is to say what is finite. Such infinities are the objects of idealization in all its forms: objects of love (my love), objects of justice (justice which no one can renounce on the pretext that it exists nowhere), objects of truth (mathematical idealities).” &lt;a href=&quot;http://arsindustrialis.org/vocabulaire-subsister-exister-consister&quot; target=&quot;_blank&quot;&gt;http://arsindustrialis.org/vocabulaire-subsister-exister-consister&lt;/a&gt; &lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/001-A/#fnref11&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn12&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Ars Industrialis, Vocabulaire, &lt;em&gt;Transindividuation&lt;/em&gt; “With Bernard Stiegler, the transindividual is what, through the diachronizing co-individuation of the I’s, generates the synchronizing trans-individuation of an us. This process of transindividuation takes place under the conditions of metastabilization made possible by what Simondon calls the preindividual environment, which is assumed by any process of individuation and shared by all psychic individuals. This pre-individual environment is however, for us, intrinsically artefactual, and technique is what becoming metastabilizes psychic and collective co-individuation.” &lt;a href=&quot;https://arsindustrialis.org/vocabulaire-ars-industrialis/transindividuation&quot; target=&quot;_blank&quot;&gt;Https://arsindustrialis.org/vocabulaire-ars-industrialis/transindividuation&lt;/a&gt; &lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/001-A/#fnref12&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;/ol&gt;
&lt;/section&gt;
</content>
    </entry>
    <entry>
      <title>Deepfake
      </title>
      <link href="https://automedias.org/en/publication/007-A/"/>
      <updated>2023-05-04T00:00:00Z</updated>
      <id>https://automedias.org/en/publication/007-A/</id>
      <author>
        <name>Igor Galligo</name>
      </author>      
      <content xml:lang="en" type="html">&lt;h1&gt;The Argument&lt;/h1&gt;
&lt;p&gt;Fakeness production technologies are today experiencing an impressive inflation on digital social networks, via artificial intelligence technologies, giving rise to deepfakes&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/007-A/#fn1&quot; id=&quot;fnref1&quot;&gt;1&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. Deepfakes (a mashup of &amp;quot;deep learning&amp;quot; and &amp;quot;fake&amp;quot;) are synthetic media in which a person in an existing image or video is replaced by another. While creating fake content is nothing new, deepfakes rely on the latest and most powerful machine learning and artificial intelligence techniques to generate visual and audio content, which can now easily deceive Internet users. The main machine learning methods used to create deepfakes are based on deep learning and involve the training of generative neural network architectures, such as auto-encoders or generative adversarial networks (GANs), which are now bringing Fakeness into a new and dreaded era of its technological history, as illustrated by the fame and controversy caused by the popular success and then the forced retreat of the deepfake company Midjourney&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/007-A/#fn2&quot; id=&quot;fnref2&quot;&gt;2&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/007-A/#fn3&quot; id=&quot;fnref3&quot;&gt;3&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. Other successful firms allowing to create deepfake such as Stability AI&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/007-A/#fn4&quot; id=&quot;fnref4&quot;&gt;4&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; or DALL-E-2&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/007-A/#fn5&quot; id=&quot;fnref5&quot;&gt;5&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; have also encountered problems, following several scandals, accused of providing the creative tools of deception.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;The proliferation of deepfakes on social networks is indeed today a major source of concern both for political authorities and for digital social networks accused of becoming purveyors of high-quality Fake-News. In reaction, a real crusade against deepfakes is today led by Big Tech to invent and develop control measures and prohibitive measures, reinforcing the surveillance, validation, and filtering of information published on social networks, in order to counter the production and circulation of any video or audio content that would fail to meet the conceptions of “truth” by Big Tech firms and political authorities.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Governments, universities, and big tech firms are now funding research to detect deepfakes. The first Deepfake Detection Challenge&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/007-A/#fn6&quot; id=&quot;fnref6&quot;&gt;6&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; has been backed by Microsoft, Facebook, and Amazon. It includes research teams around the globe competing for supremacy in the deepfake detection game. In early 2020, Facebook banned deepfake videos that are likely to mislead viewers into thinking someone &amp;quot;said words that they did not actually say,&amp;quot;&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/007-A/#fn7&quot; id=&quot;fnref7&quot;&gt;7&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; in the run-up to the 2020 U.S. election. However, Facebook’s policy covers only misinformation produced using AI, meaning that &amp;quot;shallowfakes&amp;quot; are still allowed on the platform. Twitter and Gfycat similarly announced initiatives to remove deepfakes and block their creators; theDiscord platform, likewise, has blocked a discussion channel with deepfakes. At Reddit, the situation had remained unclear until the subreddit, - the thematic subpart in question -, was suspended on February 7, 2018 due to its violation of the site’s &amp;quot;unintentional pornography&amp;quot; policy. Meanwhile, software products such as InVid and Amnesty Youtube Dataviewer, a tool offered since 2014 by the international non-governmental organization Amnesty International, allow journalists to determine if a video is faked or manipulated. And finally, on January 10 of this year, China has implemented a law banning the production of deepfakes without user consent and requiring that AI-generated content is labeled as such. It is thus a new &lt;em&gt;anti-deepfake information digital policy&lt;/em&gt; that is being enacted under the rules of governments and Big Tech management.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;If the fight against the phenomena that belong to the so-called Post-Truth&amp;quot;&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/007-A/#fn8&quot; id=&quot;fnref8&quot;&gt;8&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; (disinformation, misinformation, mistrust, conspiracy theories, etc.) and whose recent revival through the deepfake seems legitimate - since, as Hannah Arendt and Michel Foucault remind us, the search for political truth and trust in political and media institutions are necessary for the functioning of democracy - we cannot ignore that this fight is today mainly led by GAFAM&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/007-A/#fn9&quot; id=&quot;fnref9&quot;&gt;9&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;, and the Chinese BATX&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/007-A/#fn10&quot; id=&quot;fnref10&quot;&gt;10&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;, under the pressure of political governments, without any consultation with the population. However, the aims of their fight do not seem to be democratic, but hegemonic. They take advantage of a situation of institutional anxiety generated by the appearance of new disruptive technologies to reinforce the control of their users, including through the lures of libertarian proposals or digital populism. In any case, whether explicitly or insidiously (through manipulative technological processes), the fight against &amp;quot;Post-Truth&amp;quot; and today against deepfakes seems to compromise our freedom to think, to express ourselves, to communicate and today to create. The answers elaborated to counter this phenomenon are either stigmatization or censorship, whereas Midjourney (to take again this symbolic example) does not present itself as a service offering new possibilities of lying, but as an independent research laboratory which proposes new technological possibilities of creation&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/007-A/#fn11&quot; id=&quot;fnref11&quot;&gt;11&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;In a different way, this conference would like to question, in the name of the liberal values inherent to democracy, the possibilities of alternative answers to the phenomena and problems grouped under the name of Post-Truth - which are of an epistemological, political and technological nature - without endorsing the enterprise of domination and control of the GAFAMs or the BATX. For this, we wish to rehabilitate the rhetorical tradition within the current debate on the so-called &amp;quot;Post-Truth.&amp;quot; First, we must recall that questions relating to the control of the production of truth, and to the submission of the poet to politics, have been posed as early as within Athenian politics – as staged by Plato as a confrontation between the totalitarian Socrates and the sophist Gorgias. However, universalizing conceptions of truth have been strongly criticized in academic circles for at least a century, in the fields of rhetoric, sociology, and anthropology. Beginning with Martin Heidegger, throughout French Theory (influenced in particular by the work of Michel Foucault and Jacques Derrida), and continuing more recently with postcolonial theory, these epistemological and political critiques are rarely cited. With a few notable exceptions, such as the writings of Barbara Cassin&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/007-A/#fn12&quot; id=&quot;fnref12&quot;&gt;12&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; or Linda M.G. Zerilli&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/007-A/#fn13&quot; id=&quot;fnref13&quot;&gt;13&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;, in the legacy of Hannah Arendt, the issues at stake in the current debates on so-called &amp;quot;Post-Truth&amp;quot; and &amp;quot;Fakeness&amp;quot; have been left unaddressed. This situation leaves the field open to the development of alliances between a &lt;em&gt;surveillance capitalism&lt;/em&gt; (Shoshana Zuboff), a &lt;em&gt;computational capitalism&lt;/em&gt; (David Berry), and data sciences, thus constructing &lt;em&gt;societies of hyper-control&lt;/em&gt; (Bernard Stiegler)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;The epistemo-political challenge of this colloquium consists in apprehending this phenomenon not from the point of view of a technological totalitarianism, but from the perspective of the rhetorical tradition and the hermeneutical tradition. Its aim is not only to show the current critical and political relevance of these traditions, but also to contribute to their reformulation in a new digital age, through what we propose to call a Critical Digital Rhetoric leading to what we might define, with Bernard Stiegler, as a &lt;em&gt;hermeneutic web&lt;/em&gt;. To that end, we would like to rethink the articulation between the sciences of subjectivity (of which rhetoric and hermeneutics are a part), social sciences, political economy, and digital engineering, in order to elaborate the foundations of a digital democracy that revives the origins of the democratic experience conceived as a subjective, hermeneutic, processual experience, and which tries to arrange &lt;em&gt;psychic individuations&lt;/em&gt; with &lt;em&gt;collective individuations&lt;/em&gt; (Gilbert Simondon) through the invention of new technologies of communication, aiming at a stake of &lt;em&gt;transindividuation&lt;/em&gt; (Bernard Stiegler).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Rhetoric and reality are not opposed in our view. Rhetoric aims not only at assuming a more important part given to subjectivity, interpretation, and creativity (including fiction) in the democratic debate; it also assumes more radically the polemical dimension of public debate, expressing the unequal power relations and domination between the participants of the debate. Additionally, by considering a diversity of means of expression and creation, rhetoric integrates into the public debate artistic and popular cultures and styles, which are considered illegitimate and discriminated against by the culture of classical democratic debate. The interest of rhetoric thus seems both to allow an understanding of fakeness and its political morality with greater complexity and to reinsert it into a new political economy of expression, speech, and publication in the digital age, which is today constrained by Big Tech. &lt;em&gt;At this point, the challenge is no longer to prohibit the production of fakeness, but to understand its process, culture, and political cause (or to put it frankly: its rhetorical reason), in order to reinsert it into a new democratic economy of digital life. It is thus a question of promoting a critical digital rhetoric that is articulated to a digital political economy, allowing “fakeness” to deliver a political meaning.&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;The economy designates in the first place the ordering that founds the possibility of values and their possible circulation. It can thus be, as in Aristotle&#39;s case, the management of domestic life, literally the acquisition and development of the house. We can therefore consider that the same fundamental concern governs the different uses of this term: how can we conceive of an order in which the diverse relations that beings and things of all natures have with each other can be understood? Everything begins with a sharing. The instances created provide the necessary foundations for the setting up of values, that is to say for the play of forces and forms. It is of course not necessary that these instances be explicitly stated. But there are cases where they are themselves issues, as in the avant-garde movements. Thus, after Aby Warburg&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/007-A/#fn14&quot; id=&quot;fnref14&quot;&gt;14&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;, Jean Baudrillard&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/007-A/#fn15&quot; id=&quot;fnref15&quot;&gt;15&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; or Marie-José Mondzain&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/007-A/#fn16&quot; id=&quot;fnref16&quot;&gt;16&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;, it is quite possible to think of economics not only as the science of rules that govern monetary or financial transactions, but more broadly as the science of rules that governs all exchanges within a society, including symbolic or iconic exchanges, which participate in the creation of value. Now, if it is necessary to promote a political economy, that is to say to fight against the separation of the political and the economic, such as Karl Polanyi&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/007-A/#fn17&quot; id=&quot;fnref17&quot;&gt;17&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; for example, it is because the political economy is precisely not a space next to other spaces, it is on the contrary what rearranges the spaces, the individuals and the social groups, and today also, their exchanges, their words and their digital publications.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Since the invention of the Internet, the economy and capitalism have become digitalized. They practice a form of &lt;em&gt;cognitive extractivism&lt;/em&gt;&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/007-A/#fn18&quot; id=&quot;fnref18&quot;&gt;18&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;, which consists of collecting, analyzing, and integrating into a virtual economic circuit the expressions and traces left by their users, of which the digital platforms constitute the receptacle. The semantic field of these expressions and traces is vast. Any digital expression or trace may be taken as the object of an economic treatment that segments and assigns to them fixed meanings (a process called &lt;em&gt;grammatization&lt;/em&gt; by Sylvain Auroux&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/007-A/#fn19&quot; id=&quot;fnref19&quot;&gt;19&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;) as well as a commercial value. This process then may be harnessed in the name of advertising, by suggesting to users a product or service corresponding to the meaning derived from a given user’s digital traces. But this fixing of the meaning of expressions, and the pacification of digital spaces by the information policy of platform capitalism, impoverishes not only the semantic field of possible expressions, but also the polemology inherent to any democratic space.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;Can we thus imagine a science of Critical Digital Rhetoric articulated to a digital Political Economy that can represent a scientific and political alternative to computational sciences and platform capitalism, thus responding to the democratic challenges represented by &amp;quot;Post-Truth&amp;quot;, whose Deepfake constitutes one of the last creation ?&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;The challenge is to open the field of the digital economy to the diversity of forms of expression and exchange, including when these are false, illusory, or misleading, to defend the political character of these expressions and to promote democratic expression as a process of politicization; that is to say, as an experience that does not consider that political expression must be limited to the enunciation of facts and political truths through a pacified culture, but recognizes it as an experience that dialectically progresses in order to produce temporally a political meaning – and with it, a political reality. Rhetoric thus acts as a semantic expander, including through fiction, and hermeneutics, as a semantic operator, through the ways of interpretation, to which any science of computation cannot devote itself. Political economy brings intersubjectivity into play here as a hermeneutic process and as a deliberative process. It integrates digital rhetoric as an art and a practice of democratic debate, through the technological environment in which we interact, gather, mobilize and make politics today.&lt;/p&gt;
&lt;section class=&quot;footnotes&quot;&gt;
&lt;ol class=&quot;footnotes-list&quot;&gt;
&lt;li id=&quot;fn1&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;The AI firm Deeptrace (http://www.deeptracetech.com/about.html ) found 15,000 deepfake videos online in September 2019, a near doubling over nine months. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/007-A/#fnref1&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn2&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;&lt;a href=&quot;https://www.independent.co.uk/tech/midjourney-free-ai-images-trump-pope-b2312000.html&quot; target=&quot;_blank&quot;&gt;https://www.independent.co.uk/tech/midjourney-free-ai-images-trump-pope-b2312000.html&lt;/a&gt; &lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/007-A/#fnref2&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn3&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;&lt;a href=&quot;https://interestingengineering.com/culture/midjourney-bans-xi-jinping-images&quot; target=&quot;_blank&quot;&gt;https://interestingengineering.com/culture/midjourney-bans-xi-jinping-images&lt;/a&gt; &lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/007-A/#fnref3&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn4&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;&lt;a href=&quot;https://stability.ai/&quot; target=&quot;_blank&quot;&gt;https://stability.ai/&lt;/a&gt; &lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/007-A/#fnref4&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn5&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;&lt;a href=&quot;https://openai.com/product/dall-e-2&quot; target=&quot;_blank&quot;&gt;https://openai.com/product/dall-e-2&lt;/a&gt; &lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/007-A/#fnref5&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn6&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;&lt;a href=&quot;https://ai.facebook.com/datasets/dfdc/&quot; target=&quot;_blank&quot;&gt;https://ai.facebook.com/datasets/dfdc/&lt;/a&gt; &lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/007-A/#fnref6&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn7&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;&lt;a href=&quot;https://www.theguardian.com/technology/2020/jan/07/facebook-bans-deepfake-videos-in-run-up-to-us-election&quot; target=&quot;_blank&quot;&gt;https://www.theguardian.com/technology/2020/jan/07/facebook-bans-deepfake-videos-in-run-up-to-us-election&lt;/a&gt; &lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/007-A/#fnref7&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn8&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;The word post-truth was defined in 2016 by the Oxford Dictionary to mean: &amp;quot;To circumstances in which objective facts have less influence on public opinion than those which appeal to emotion or personal beliefs. [The emergence of &#39;post-truth&#39; in language has been] fueled by the rise of social media as a source of information and by the growing distrust of the facts presented by the establishment &amp;quot;. Oxford University Press, Word of the year 2016, Post-truth : &lt;a href=&quot;https://languages.oup.com/word-of-the-year/2016/&quot; target=&quot;_blank&quot;&gt;https://languages.oup.com/word-of-the-year/2016/&lt;/a&gt; &lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/007-A/#fnref8&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn9&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Google, Amazon, Facebook, Apple, Microsoft. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/007-A/#fnref9&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn10&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Baidu, Alibaba, Tencent et Xiaomi &lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/007-A/#fnref10&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn11&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;«Midjourney is an independent research lab exploring new mediums of thought and expanding the imaginative powers of the human species » (&lt;a href=&quot;https://www.midjourney.com/home/?callbackUrl=%2Fapp%2F&quot; target=&quot;_blank&quot;&gt;https://www.midjourney.com/home/?callbackUrl=%2Fapp%2F&lt;/a&gt;). &lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/007-A/#fnref11&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn12&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Barbara Cassin, Quand dire, c’est vraiment faire, Homère, Gorgias, et le peuple arc-en-ciel, Fayard, 2018 &lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/007-A/#fnref12&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn13&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Linda M.G.Zerilli, Rethinking the Politics of Post-Truth With Hannah Arendt, in Political Phenomenology, Experience, Ontology, Episteme, dir. by Thomas Bedorf, Steffen Herrmann, Routledge, 2019 &lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/007-A/#fnref13&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn14&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Aby Warburg, &lt;em&gt;Mnemosyne Atlas&lt;/em&gt; &lt;a href=&quot;https://warburg.library.cornell.edu/&quot; target=&quot;_blank&quot;&gt;https://warburg.library.cornell.edu/&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Georges Didi-Hubeman, &lt;em&gt;Atlas, or the Anxious Gay Science&lt;/em&gt;, trad. Shane B. Lillis, University of Chicago Press, 2018 &lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/007-A/#fnref14&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn15&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Jean Baudrillard, &lt;em&gt;For a critique of the political economy of the sign,&lt;/em&gt; Trad. Jean Levin, Telos Press, 1981 &lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/007-A/#fnref15&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn16&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Marie-José Mondzain, &lt;em&gt;Image, Icon, Economy, The Byzantine Origins of the Contemporary Imaginary&lt;/em&gt; Trad., Rico Franses, Stanford University Press, 2004 &lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/007-A/#fnref16&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn17&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Karl Polanyi, &lt;em&gt;The Great Transformation&lt;/em&gt;, &lt;em&gt;The political and Economic Origins of Our Time&lt;/em&gt;, Beacon Press, 2001 &lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/007-A/#fnref17&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn18&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Nick Srnicek, &lt;em&gt;Platform Capitalism&lt;/em&gt;, Polity Press. 2017 &lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/007-A/#fnref18&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn19&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;Sylvain Auroux, &lt;em&gt;La révolution technologique de la grammatisation: Introduction à l&#39;histoire des sciences du langage,&lt;/em&gt; Madraga, 1994. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/007-A/#fnref19&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;/ol&gt;
&lt;/section&gt;
</content>
    </entry>
    <entry>
      <title>&quot;You may not be interested in cyberwar, but cyberwar is interested in you.&quot;
      </title>
      <link href="https://automedias.org/fr/publication/011-A/"/>
      <updated>2022-07-01T00:00:00Z</updated>
      <id>https://automedias.org/fr/publication/011-A/</id>
      <author>
        <name>Geert Lovink, Svitlana Matviyenko</name>
      </author>      
      <content xml:lang="fr" type="html">&lt;h1&gt;Abstract&lt;/h1&gt;
&lt;p&gt;Svitlana and I got to know each other online a decade earlier and met a few times here and there. We started to work together late October 2019, in Kyiv, when she invited me to participate in a conference of the Kyiv Biennale she organized, in collaboration with the Visual Culture Research Center. At the time, the war in the Donbass was already going on for a good five years with over ten thousands deaths—their photos scattered in makeshift memorials on streets and inside buildings. With the overall theme &lt;em&gt;Black Cloud,&lt;/em&gt; the symposium was called &lt;em&gt;Communicative Militarism&lt;/em&gt; and carried the slogan « You may not be interested in cyberwar, but cyberwar is interested in you. » The description started off with the observation that « cyberwar, and overall militarisation of online communication, often remains overlooked in current discussions on surveillance capitalism, biased algorithms, and unjust infrastructures, including those of the internet. » And concludes : « No matter what form it takes – subtle moulding of users’ sense of reality, leaking, hacking or direct attacks on critical infrastructure, cyberwar is fully integrated in the systemic operations of surveillance capitalism by sustaining crisis as a driving force of neoliberal economy and warfare spelt out far beyond the typical domains of war. » In the following email exchange, I have tried to cover both the wider context of the diary and address personal curiosities and concerns I had over past months as commissioning editor of the dispatches.&lt;/p&gt;
&lt;hr /&gt;
&lt;p&gt;It’s July 2022. Four months into her diary project Svitlana writes me : « The sirens are here again. Since 3 am, they say we can’t ignore sirens any more, since Russia changed the tactics and is now targeting cities. I am sitting on the floor in the corridor, with my computer and my emergency backpack, waiting until the sirens stop so I can go to sleep. » Already before the Russian invasion started, I contacted Canadian media theorist Svitlana Matviyenko to ask her how she was interpreting and experiencing the large-scale Russian exercises and the build-up at the border. On February 21 she responded : « I have been writing a diary since early January. I call it &lt;em&gt;Dispatches from the Place of Imminence&lt;/em&gt;, in which I am trying to reflect on the situation, and particularly, the cyber warfare side of it. Some of this material can be already be published. » This is how the &lt;a href=&quot;https://networkcultures.org/blog/category/ukraine/&quot; target=&quot;_blank&quot;&gt;Ukraine blog&lt;/a&gt; on the Institute of Network Cultures website was born. The Institute of Network Cultures is a small activist-art-focussed research centre, founded in 2004, situated inside a large Dutch polytech, the Amsterdam University of Applied Sciences (HvA). Its main goal is to develop international research networks around emerging topics related to critical internet culture. On the day of the invasion, February 24, 2022, she wrote me, in telegram style : « Banks are not working. ATMs give very limited cash (abt 35$), but you need cash everywhere now. All basic meds and drinking water are gone at the stores. But I was able to buy one remaining power bank in town. Russians occupied Chernobyl. » On February 25 we published her first and a dozen entries would follow. The series will continue, copy edited by London-based colleague and long-term INC collaborator Michael Dieter, who’s also a member of the so-called Tactical Media Room, an Amsterdam initiative that brings together many of the local players in the academic and cultural sector that work on solidarity with Ukrainian cultural and media sector. In the period March-July 2022 the initiative held weekly meetings and organized several public debates. After the summer, the coordination mainly happened through its active Signal channel.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Geert Lovink :&lt;/strong&gt; Reading your dispatches I have often tried to imagine the environment in which you have been writing : a table with a view, in a small town, a house perhaps, with a garden, not far from a Soviet style block of flats, not unlike the Bukovina region that I do know ; a green and lush, sleepy 19th century landscape where time stands still, with deep marks of the Soviet era. For sure, I am romanticizing. Can you still see the ordinary in the midst of all the violent, depressing war news?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Svitlana Matviyenko :&lt;/strong&gt; It’s true, the urban landscape of my town, Kamyanets-Podilsky, which is as old as Amsterdam, is complex and layered. From my window on the top floor of the tallest building in town, I see the thirteen-century castle, the Old Fortress, built on the island surrounded by the river Smotrych, and I see the nineteen-century architecture mixed with Soviet-era buildings as well as several ridiculous private houses of the local rich – I call them « architectural porno » for their desperate effort to simulate medieval castles and churches.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;But the fields and villages around town that spread kilometres and kilometres towards the horizon, that I observe from my balcony, really make it easy to overlook the occasional ugliness by focusing on the magnificent ancient landscape of Podilsky Tovtry. « Tovtry » is the local name of rocky arc-shaped ridge, a barrier reef from the Miocene Sea that stretches parallel to the ancient coastal line, since this land is the bottom of that ancient sea. If you travel one hour south-east from my town towards Kytaihorod and the abandoned villages nearby, there is a place known to all geologists of the world : you encounter an unprecedented number of visible layers of geological periods – nine, if I remember correctly, with their typical fossils all open for you to observe and touch as you walk along the 541-million-year naturally formed « road » down the valley, where in the 1940’s, my father used to walk their cow to graze, when he, not even a 10-year-old boy, had to work nights and days like other Soviet peasant children after WWII, to survive, which prevented him from finishing elementary school.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Historically, the town has been the nexus of different cultures and ethnicities – Ukrainian, Jewish, Armenian, Turkish, Polish, and Russian. Although it was not exactly a peaceful coexistence at all times, these people demonstrated an impressive appreciation for each other’s cultural artefacts that were not erased or demolished, but carefully preserved. Where else will you see, for example, a catholic cathedral with an attached minaret and the statue of Virgin Mary on its top? That’s Kamyanets.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;War really makes your optic hyper-sensitive to the ordinary and to the everyday surrounding overall. While any war, probably, has this effect, this current conflict has revealed the shocking urge for the erasure of people and culture on the part of our invaders, when everything that survived World War I and II is now being demolished and destroyed in the centre and south-east of the country. There is a new sense of ultimate fragility of all life and non-life forms, including that 541-million-year stony landscape…&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;GL :&lt;/strong&gt; You are neither a war reporter on the ground, nor a Western opinion maker. You have become a North-American media theorist, academic, teacher. How would you describe your role? I read your dispatches as a hybrid genre between political analysis, media theory and a personal diary. By the way, I always wanted to ask you : is there an actual diary? You make notes first, you told me. Lately someone asked if the entries were written in Ukrainian or Russian. I know they are written by you directly in English, but is there an issue of language for you in this case?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;SM :&lt;/strong&gt; This &lt;em&gt;is&lt;/em&gt; an actual diary, but there are still unused drafts and many undeveloped notes that will join the text when it becomes a book. I had to leave some things out. Sometimes, it was the matter of pressing time. You remember, probably, that I used to send the dispatches every several days, and I was not able to include and develop everything that I noted. A month into the war, I became part of some initiatives of which I still cannot speak on record or publicly since it would put some people at risk. Then, of course, just like we cannot photograph local infrastructures of defence or strategic objects, we cannot talk about some details or circumstances, which I keep writing about in my notes. Other events of the war are admittedly very hard to evaluate either due to a lack of information or, on the contrary, due to their overwhelmingly heated or distorted perception.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;I do touch upon some of the controversial topics in my text, but in some cases I need more time myself to process what is happening. All these notes will make it to the planned book version, as I think—or I really hope—it would be possible to reveal many incredible details of pride and disappointment in about half a year or so from now, when the manuscript goes to the press ; I have started reworking the early entries already. This may look like an unusual way of writing a diary, but then maybe it has to do with the fact that it is a war dairy, with its temporal folds that will fully open for the reader with a certain delay. In this sense, writing a war diary is a very particular practice, I suppose.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;I write this diary in English. Despite the occasional grammar issues and my thick accent, this is the language that, at this point of my life, gives shape to my thoughts faster than other languages, including my both native languages – Ukrainian and Russian. I speak Ukrainian with all my friends and colleagues, and will with my father, who speaks « Surzhyk, » a local dialect that combines Ukrainian, Russian, and other words that are typical only for this region ; I speak Russian with my mother ; and I speak only English with my sister who lives in Chicago, and who speaks Russian with both of my parents. So, it’s complicated.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;GL :&lt;/strong&gt; During Covid, while you were in the south-west of Ukraine, you continued your teaching commitments online, like most of us, via Zoom and Teams. This is a part of your life and work you have not yet written about in the dispatches. Can you share some your insights with us on this? Vancouver is literally on the other side of the globe. During the war period you spent a considerable amount of time there, virtual, mentally, workwise.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;SM :&lt;/strong&gt; It’s true. Like everyone, I began teaching online in March 2020 due to the Covid pandemic with the beginning of the quarantine. In February 2021, I went to Ukraine, after almost two years of not being able to see my 85-year-old parents, which was hard for me as they both were not feeling well, and then my mother broke her spine on the third day after I got to my hometown. So, I continued online teaching from a different time zone with a 10-hour difference from my university. Then, by the end of summer 2021, I discovered I was sick and needed treatment, which I immediately began in Ukraine, because by then I already lost my Canadian health care plan, so my university approved a prolonged stay until Spring 2022. In February 2022, however, the Russian invasion brought the war regime on top of all the « unusual circumstances. »&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;When we started using Zoom, in Spring 2020, with my colleagues at the School of Communication, we were rather concerned over the adoption of Zoom by our and other universities due to many security and privacy problems that had been found in how this platform operated, including poor encryption, tracking attendees of the meetings and more. Many of us experimented with other platforms, but I am not sure this is still the case. While in Vancouver, like many, I remember I often experienced so-called « Zoom fatigue, » but I did not feel any of that in Ukraine : I guess, amidst everything going on with my family and in my country, the hierarchy of risks changes your attitude and perception. That is how bad tech sinks into our lives, in the circumstances of threats and risks. In February and March of 2022, when the telecommunication infrastructure was damaged by shelling, and I lost the possibility of using video or voice, I had to quickly redesign my graduate seminar to adjust to the circumstances by moving to text communication via Google Docs. The impact of the last two and a half years of Covid and the war has only started showing up – my vision, of course, got much worse (I’ve changed my glasses twice already) ; my short-term memory fails spectacularly and in the strangest ways : I may « forget » for whom I am writing an article while in the process of writing it and need to scroll up to the text’s title to remind myself of the details.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Teaching during the war has been more challenging for me content-wise. I had several difficult moments when I lost sense of what I was doing and why – and the waves of depression keep returning more regularly now, after the war has entered a slow grind, which also tells me it may become endless. Teaching the works of thinkers who, at this moment, call your country to surrender and cede the territories to the imperialist state has been, to put it mildly, a devastating experience of disorientation and disappointment, undermining the core of my being. It feels like we are back in the eighteenth century and all the volumes of post- and decolonial thought are evaporating as we speak.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;GL :&lt;/strong&gt; You must have thought about this. How would you write the additional chapter on the 2022 Russian invasion of Ukraine if your 2019 book &lt;em&gt;Cyberwar and Revolution: Digital Subterfuge in Global Capitalism&lt;/em&gt; that you co-authored with Nick Dyer-Witheford would have a second edition? How do you see this war in light of the cyberwarfare tactics that you described in that book? There is fake news, but also drones and occasional news of Russian cyber-attacks. However, if I think of comparisons, it is Putin’s Syria strategy that comes to mind : brutal urban destruction Aleppo-style, not sophisticated hacks, or am I wrong here?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;SM :&lt;/strong&gt; Several years back, Nick and I were often told, with implied criticism, that our term « cyberwar » and the emphasis on « war » seemed blown out of proportions. « War involves bloodshed, » we were told. But we emphasized that cyberwar is both « cyber » and « kinetic, » morphing and oscillating between these two poles, where, in a blink of an eye, it becomes total bloodshed, mobilizing populations within the complex assemblages of communicative militarism, where commercial platforms are merged with military technology and techniques of social engineering and psyops. Its temporality is defined by both brisk tactics and long-term strategies, like those implemented by Russia Today, for example, which aim to shape useful audiences across the world, to build their trust by parasiting, like John Carpenter’s &lt;em&gt;The Thing&lt;/em&gt;, all progressive concerns and agendas so that people are tricked into thinking this channel indeed shares their values, while methodically planting the idea that Ukraine is ultra-nationalist through and through, and, therefore, is a threatening fake state – a very comforting idea, to be honest, for the left and liberals who proved incapable of fighting far-right groups in their own countries : Ukraine has become a realm of outsourced failures for all. It is also a phantasmatic playground, the very existence of which allowed many in the world to stage their own economic and political fantasies, and score points. So, I guess, it could be interesting to engage again in the psychoanalytic discussion of these « structures » that not only take to the streets, but also go to war.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Another theme that we addressed rather briefly in the book, and that certainly demands an extensive discussion now, is the nuclear dimension of this war, which reveals the disturbing imperial legacies from Soviet and pre-Soviet « external » and « internal » colonial practices in the current Russian energy terrorism. Nuclear cyberwar is not just about the infamous red button, but the weaponization of the physical atomic energy infrastructure and its computational components by disconnecting nuclear plants from the international monitoring systems.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lastly, this eight-year war reveals itself as the first war seen by the world spectator almost in real time. It does not mean, however, that this war is fully transparent or observable for a human eye. Probably, on the contrary. With all the available immediacy by means of AI and OSINT, weaponized and used for targeting, and with all the Maxar-powered optics, this is certainly an a-human war in several ways : it operates at machinic speeds – either too fast and too slow – by excommunication, reification, resourcification, and elimination of the user – a civilian or a soldier.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;GL :&lt;/strong&gt; You’ve described the live Azovstal resistance broadcast from inside the besieged Mariupol steel factory in April 2022 as an unprecedented cyberwar event. Can you take us back? What exactly happened there?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;SM :&lt;/strong&gt; This relates to my previous point about the war being open to real-time observation. Indeed, the case of the 84-day Azovstal steel plant resistance was extraordinary for different reasons. Azovstal was fully blockaded by Russian forces on April 10th, and Ukrainian soldiers with many civilians were locked underground without water, food, meds, and ammunition. Many wounded lost their limbs or died due to the lack or absence of antibiotics. The conditions there were terrifying. Several attempts—seven, they now say—to deliver all these necessary things to Azovstal by helicopter failed one after another, with the Ukrainian side losing both pilots and helicopters altogether. At the same time, the defenders were able to &lt;a href=&quot;https://www.youtube.com/watch?v=azldlmJUolc&amp;amp;ab_channel=%23BABYLON%2713&quot; target=&quot;_blank&quot;&gt;video-document&lt;/a&gt; and &lt;a href=&quot;https://drive.google.com/drive/folders/1efz3M_yHIJG6EYB57J9Di8V85MJco51I&quot; target=&quot;_blank&quot;&gt;photo-document&lt;/a&gt; their life underground, as Dmytro Kozatsky did, showing the insides of the legendary « Fortress Mariupol » one day before the extraction (which, however, would eventually turn into straightforward captivity in the territory of the grey area of the so-called DNR) ; and to continue communicating not only with their commanding officers and journalists, but with the broader world by posting &lt;a href=&quot;https://www.youtube.com/watch?v=ajKa2X_-Q74&amp;amp;ab_channel=%D0%9D%D0%B0%D1%86%D1%96%D0%BE%D0%BD%D0%B0%D0%BB%D1%8C%D0%BD%D0%B8%D0%B9%D0%9A%D0%BE%D1%80%D0%BF%D1%83%D1%81&quot; target=&quot;_blank&quot;&gt;appeals&lt;/a&gt; and even by holding international &lt;a href=&quot;https://censor.net/en/video_news/3339916/press_conference_with_azovstal_defenders_in_mariupol_ukraine_video&quot; target=&quot;_blank&quot;&gt;live press conferences in English&lt;/a&gt; from underground while Russian forces bombarded the Azovstal territory with artillery and aircraft.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;GL :&lt;/strong&gt; One of the most significant developments in the Western/US internet context during the Russian invasion of Ukraine has been Elon Musk’s attempt to take over Twitter. How did people in Ukraine perceive the turmoil this caused? Twitter may be a mid-sized social network in terms of users, yet it plays an important role in terms of agenda-setting for the Western news. Would you say that Telegram is playing a similar role?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;SM :&lt;/strong&gt; Unless I missed something, there was no concern whatsoever regarding Musk’s attempt to take over Twitter. Partly because neither the Ukrainian government nor Ukrainian users are particularly concerned about the corporate politics of social media platforms. Before the invasion in February, the government had been reimagining itself using Silicon Valley style rhetoric and logic of start-up culture ala « the state in a smartphone » (держава в смартфоні). Also, the most popular platforms are Facebook, YouTube, Instagram, Telegram and only then Twitter, followed only by the blocked Russian platforms Vkontakte and Odnoklassniki. The ideas of deregulation are usually met with excitement, unlike the ideas of regulation. In my casual conversations with people about Musk, the move towards deregulating Twitter and what it would mean, for example, for Russian disinformation campaigns, people usually reacted by dismissing my arguments by saying « it cannot be so, » or « Musk knows what he is doing. » Musk is a hero in Ukraine. This perception has been shaped earlier, when his biography by Ashlee Vance was translated, published, and widely read in Ukraine, from what I heard it was a bestseller, then his ongoing confrontation with Director General of Roscosmos Dmitry Rogozin certainly added to his popularity, and, of course, his overall story of « successful success. » But still, all this is nothing in comparison with Musk’s help to Ukraine over the last several months.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;First of all, the immediacy of his reaction was spectacular. Vice Prime Minister of Ukraine and Minister of Digital Transformation Mykhailo Fedorov tweeted to Musk on February 26th, and on February 28th, the first Starlink terminals were in Ukraine. Here, as always, a war is the context for setting new precedents in logistics. The use of the Starlink satellite system in the context of war was also an unprecedented learning and testing experience. The presence of Starlink in Ukraine matters a lot. The government and military have both relied on these encrypted satellites. The Ukrainian drones operate via Starlink connections, whose encryption seems rather resilient having survived massive cyberattacks from Russia, while SpaceX keeps rewriting the code. In fact, the Ukrainian troops in the Azovstal steel plant were able to maintain contact with their commanders and conduct live video interviews with journalists, as that I mentioned above, because they had a Starlink system in the blockaded steel plant. The connection was stable there until the final hours of the soldiers’ presence at the plant and this is despite Russia’s aggressive radio-electric warfare tools that have been used extensively in this war. So Starlink constitutes an important layer in this complex cyberwar assemblage. Using it, however, posits some threats, as it happens, because these transmissions can be triangulated and targeted, as &lt;a href=&quot;https://twitter.com/jsrailton/status/1497745011932286979&quot; target=&quot;_blank&quot;&gt;John Scott-Railton noted&lt;/a&gt;, given the history of Russia targeting satellite communications in several previous military involvements.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;It was rather telling when Serhiy Volynskyi, commander of Ukraine’s 36th Separate Marine Brigade, also blockaded at Azovstal, appealed to Musk for help asking to rescue soldiers by means of the extraction procedure from the besieged plant in a tweet on May 12th. « People say you come from another planet to teach people to believe in the impossible. Our planets are next to each other, as I live where it is nearly impossible to survive. Help us get out of Azovstal to a mediating country. If not you, then who? Give me a hint, » he wrote. It is incredibly painful to read these words, a gesture of despair directed to someone who in the imagination of many embodies the Good.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;GL :&lt;/strong&gt; You have often been to the Chernobyl Zone, already many years ago. You have done research there and recently got a Canadian grant to continue that work on the ground. How do you look at that topic, that place, in light of the war? And what are your research plans at the moment?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;SM :&lt;/strong&gt; By now, I’ve got already two Canadian research grants for the projects « Chernobyl Science » and « Border as Medium : A Case of the Chernobyl Zone », and I am launching the work here as I will stay in Ukraine for another year. It will be tricky, as the access to the Zone is extremely restricted now, but I am working on obtaining the pass. Parts of the Zone are mined, but the military have been working on eliminating them for quite some time. I’ve been always extremely careful on my field trips, the safety rules are pretty much the same – no wandering off route, no touching objects, no eating outside, long sleeves / no shorts, even in heat, no smoking, no interaction with wild animals. The radiation level remains safe. I have an incredible team of people here who spent over 20 years researching and monitoring the Zone, who were first to get back to their offices and labs after the Russian troops withdrew. And I have a broad network of people living inside and immediately outside the Chernobyl Zone. Several bridges on the way to Chernobyl are now demolished, so it also posits a certain difficulty. One of my projects was supposed to be about the border infrastructure, which is nonexistent now. At the same time, there are so many new questions and perspectives opening up now in relation to the recent occupation, one of which is again about the contours of the Chernobyl Zone, given its distributed territoriality. 2022 was certainly the most important year for Chernobyl Zone history after 1986, as it revealed both imperial and colonial legacies of the Soviet Union that so powerfully came forward, carried forth by the forces of the Russian Federation through the Chernobyl Zone, in the first days of the invasion.&lt;/p&gt;
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    </entry>
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      <title>A different sense of time
      </title>
      <link href="https://automedias.org/fr/publication/013-A/"/>
      <updated>2022-06-22T00:00:00Z</updated>
      <id>https://automedias.org/fr/publication/013-A/</id>
      <author>
        <name>Eric Kluitenberg</name>
      </author>      
      <content xml:lang="fr" type="html">&lt;h1&gt;Abstract&lt;/h1&gt;
&lt;p&gt;This short essay explores the complicated relationship of activist and experimental / artistic practices around digital and online media to the problem of time. Both activist and experimental artistic / cultural practices seem to be deeply preoccupied with the immediacy of the present. In the case of activist practices the urgency of the issue at stake demands a continuous attention to what is happening ‘on the ground’. Experimental arts and associated cultural practices are rather more preoccupied with producing ‘the new’, conducting experiments (hence why we call them ‘experimental’) and responding to the immediate outcome, jumping from one experiment to the next in pursuit of this elusive ‘newness’. The connection between activist and experimental cultural practices seems to lie in a shared temporality of immediacy.My argument in the essay is that this entrapment in the immediacy of an ‘eternal now’ impedes a deeper critical discussion and understanding of these activist and experimental practices. To address these conditions from the perspective of tactical media and associated practices a different sense of time, a different temporality, is required. This different sense of time needs to be developed in at least in two distinct directions: First of all the preoccupation with the immediacy of the eternal now must be challenged and broken. Simultaneously, the temporality of tactical media and associated practices also needs to be compressed to engage with the time space of ultra-short duration of bodily affects and real-time machine operations.&lt;/p&gt;
&lt;h1&gt;Trapped in the ‘eternal now’&lt;/h1&gt;
&lt;p&gt;Both activist and experimental artistic / cultural practices seem to be deeply preoccupied with the immediacy of the present. In the case of activist practices, the urgency of the issue at stake demands a continuous attention to what is happening ‘on the ground’. Experimental arts and associated cultural practices are rather more preoccupied with producing ‘the new’, conducting experiments (hence why we call them ‘experimental’) and responding to the immediate outcome, jumping from one experiment to the next in pursuit of this elusive ‘newness’. The connection between activist and experimental cultural practices seems to lie in a shared temporality of immediacy. With that, they share a certain ephemerality and mobility that attempts to escape capture and fixation – quite often for good reasons (political and institutional). Yet, this preoccupation with immediacy invites the danger of becoming trapped in an ‘eternal now’, a never ending predominance of the present, which threatens to exclude any sense of past or future.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;My argument in this short essay is that this entrapment in the immediacy of the ‘eternal now’ impedes a deeper critical discussion and understanding of these activist and experimental practices. The question of time in relation to what I will refer to as ‘Tactical Media’&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/013-A/#fn1&quot; id=&quot;fnref1&quot;&gt;1&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; practices, referencing the fusion of artistic, activist and media practices, becomes particularly problematic in view of the curious inversion of the tactical and the strategic in media politics that has been playing out more or less globally over the last seven years.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;However, before going into the actual topic of this text – the problem of time in relation to Tactical Media practices and the inversion of the tactical and the strategic in media politics – it is necessary to distinguish and relate a few of the basic terms used in this discussion : the notion of Automedias as proposed by Igor Galligo et Cemil Sanli (Galligo &amp;amp; Sanli, 2022) seems to fuse two genres of media practice that I want to briefly distinguish here: ‘Self-Mediation’ and ‘Tactical Media’. This distinction will also help to establish more clearly what is meant with the ‘tactical’ in Tactical Media, and what is the problem that has emerged here in recent years.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;‘Self-mediation’&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;‘Self-mediation’ is probably the broadest category of media practice of the three mentioned before. As a formal working definition, I describe self-mediation as the constitution of mediated presence through the appropriation of media production and distribution tools and infrastructures by non-professional media producers. The important implication here is that basically anyone who wants to and has the most basic means of producing media (i.e. a smart phone, photo or video camera) can and often does participate in this type of media practice. Production has become easy with the proliferation of photo and video-enabled mobile devices, and online distribution platforms make individualised forms of media distribution instant while minimising the immediate costs involved.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Important characteristics of self-mediation are that it is primarily an amateur practice – media professionals as producers play a minor role ; the content is produced from the nodes of the network, rather than centralised or de-centralised (community media) ; also, overwhelmingly the content of the materials produced is quotidian and non-political in nature, predominantly people sharing day-to-day experiences with friends and loved ones. And while social, economic and geographic stratification still play a significant role in the dissemination of and participation in these media practices, the adoption rate of self-mediation has dwarfed any expectation of even the early 2000s. When the American writer and theorist Clay Shirky mused in 2008, “Here comes everybody” (Shirky, 2008), then we can now almost say “Everybody has arrived”&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/013-A/#fn2&quot; id=&quot;fnref2&quot;&gt;2&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;. With five billion active internet users, the scale of self-mediation defies imagination and it is very hard to overestimate the political significance of that.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Tactical Media&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;While the media practices of self-mediation are predominantly quotidian and apolitical, Tactical Media practices are on the contrary deeply political. Tactical Media emerged in the later 1980s and early 1990s when groups and individuals started to pry open the previously monolithic media landscape (broadcast radio and TV and professional print). Spurred by the ‘camcorder revolution’, the genre really took off when electronic media became digital and online distribution via the internet started to develop in the middle 1990s. Tactical Media was never invented by anybody. It was something that was happening in different places around the planet where experimental (media-) arts and cultures intersected with political activism and various forms of media and technological experimentation. This activity was given a name through the Next 5 Minutes series of Tactical Media festivals, organised between in 1993 and 2003 in Amsterdam and Rotterdam.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;In-between the second and third edition of the festival, co-organisers and editors David Garcia and Geert Lovink wrote a short position paper called “The ABC of Tactical Media” (Garcia &amp;amp; Lovink, 1997), the text that comes closest to a manifesto of Tactical Media. At the start of this short text they state quite clearly how Tactical Media came about : “&lt;em&gt;Tactical Media are what happens when the cheap ‘do it yourself’ media, made possible by the revolution in consumer electronics and expanded forms of distribution (from public access cable to the internet) are exploited by groups and individuals who feel aggrieved by or excluded from the wider culture&lt;/em&gt;.”&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/013-A/#fn3&quot; id=&quot;fnref3&quot;&gt;3&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Importantly, Garcia and Lovink stress that Tactical Media never represent, they always participate. Tactical media practices always emanate from within the actions of a group or individual, addressing an urgency or matter of concern that is principally their own. This concern is directly expressed by (metaphorically) taking the camera into their own hands and pointing it outwards at the issue at stake. It is never the professional media producer coming into a situation from the outside, pointing the camera at an action that is never their own. This distinguishes Tactical Media principally from journalism and documentary media practices. In this specificity, Tactical Media as an artistic, cultural, and political practice, beyond addressing whatever issue might have been at stake, prefigured the emerging logic of self-mediation that would crystallise in the first decennium of the 2000s when the camera started to diffuse into the hands of quite literally ‘everybody’.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Tactical Mobility&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tactical media practitioners, Garcia and Lovink observed, need to be constantly on the look out for new opportunities within a quickly evolving media landscape : “(…) &lt;em&gt;it is above all mobility that most characterises the tactical practitioner. The desire and capability to combine or jump from one media to another creating a continuous supply of mutants and hybrids. To cross borders, connecting and re-wiring a variety of disciplines and always taking full advantage of the free spaces in the media that are continually appearing because of the pace of technological change and regulatory uncertainty&lt;/em&gt;.” (Garcia &amp;amp; Lovink, 1997)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;This principle of continuous nomadic movement of the tactical operator across the strategic terrains of power (in this case the media space) is a figure directly borrowed from Michel de Certeau. In his Practices of Everyday Life (de Certeau, 1984), de Certeau famously juxtaposed strategies versus tactics : (Powerful) strategic actors try to seize and hold a territory, while the (powerless) tactical operator moves across these strategic terrains, appropriating any opportunity this terrain might offer them, in a continuous and unceasing nomadic movement. Agency rests in the mobility and agility of this otherwise powerless tactical actor.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Strategic versus tactical media&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De Certeau’s image of tactics versus strategies applied to the media landscape divides this up neatly into a corresponding binary :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote&gt;
&lt;p&gt;The strategic media of dominant power ;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;versus&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;the tactical media operations of the powerless / ordinary citizens (the practitioners of everyday life).&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;At the time when de Certeau developed his ideas around the juxtaposition of the tactical and the strategic, and by and large still when the first edition of the Next 5 Minutes festival was developed (then still referring to ‘Tactical Television’), broadcast media and professional documentary and film production were still homogenous spaces, operating largely in the interest of powerful state and corporate actors. Previous activities such as political cinema traditions in Latin-America and community access to cable television networks in the US and Canada had started to reveal the first cracks in this otherwise closed and monolithic edifice. The ‘tactical television’ makers started to insert themselves into these fissures and cracks in the media landscape - teaming up with squatter radio groups and early attempts at public networks for computer mediated communication (Usenet, BBS culture, and early forms of wider access to internet-based networks).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On- and offline independent, community, and movement media initiatives have persisted to this day in the face of strategic media empires (ranging from global satellite TV networks to the rise of corporate online platforms after 2005 – the start of YouTube). Tactical media operators have been equally persistent, but here in resisting such divides between mainstream and alternative media channels, cross-connecting between sub- and mainstream cultures, cross-wiring media circuits between the independent and corporate and state networks, and appropriating the strategic media space of so-called ‘social’ media. Their continuous nomadic movement across all media channels – mainstream and alternative – in the service of the powerless is juxtaposed to the desperate yet successful attempts of strategic power to hold the terrain of corporate and state media spaces.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;An inversion of strategies versus tactics&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;However, this division of strategic &lt;em&gt;versus&lt;/em&gt; tactical media no longer holds. Tactical media operations have in recent years been co-opted by some of the most dominant and powerful strategic political actors : On the one hand, we regretfully had to witness the emergence of the alt.right and its collusion with ‘Trumpism’ during the 2016 presidential campaign in the US. On the other hand, the appropriation of distributed media infrastructures by mega-scale corporate platforms has revealed how ‘tactical’ uses of distributed media (the internet) could be successfully aligned with ‘strategic’ political and corporate interests.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;What the political theorist Jodi Dean early on termed ‘publicity’s secret’ (Dean, 2002) became palpable in these and other dynamics in online distributed media : politically contestational and even subversive materials and content could be pushed from the nodes into the network, appropriating large scale networking infrastructures. However its circulation reinforced rather than diminished existing power hierarchies, as these hierarchies (and their monetisation mechanisms) are no longer geared towards ‘content’, but much rather to ‘traffic’. More traffic means deeper monetisation, means increased power. Dean terms this process the ‘decline of symbolic efficiency’. In some cases (such as the 2016 Trump campaign) these tactical operations were also content-wise co-opted by strategic power players and contributed to the ‘efficiency’ of the overall presidential campaign – even though they most likely were not a determining factor.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;The implication here is that tactical media forms now perform powerful strategic political functions. This constitutes an absolute paradox in terms of de Certeau’s model, but one that turns out to function highly efficiently.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;The problem of time&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;The insistence on the here and now by activists and tactical media practitioners, on the ‘event’, the intervention, and the vitality of immediacy is increasingly becoming a problem and a liability. To meet the demands of the urgency of the moment, the issue at stake, the matter of concern, the incident or crisis, these practices run the imminent danger of an entrapment in the immediacy of the ‘eternal now’. Every sense of past and future seems to have become absent from the action, the response to the immediate problem at hand.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;This dominance of the ‘eternal now’ obscures a clear and critical view on the mechanics of strategic power and exactly its appropriation of the tactical operations of the powerless. While activists are continuously inventing new tactics of mobilisation and new ways of giving visibility to problems that are ignored or deliberately obscured, giving voice to the voiceless, they seem particularly inapt at translating these into structural political change. Occupy Wall Street was perhaps the most iconic example of an activist ‘campaign’ that was simultaneously characterised by an enormous success in terms of popular mobilisation, and paradoxically an almost complete lack of political efficacy.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;The mobilisation tactics employed by these activist campaigns subsequently resurfaced in the service of strategic powerful actors. These actors, most notably the successful Trump 2016 presidency campaign, were able to direct the energies they unleashed towards a deeply regressive and reactionary politics, drawing on extensive material, financial and institutional capacities that the Occupy Wall Street protestors lacked access to.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;The play on / of the affective registers&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;One of the preferred tactics of online reactionary right wing political groups and pranksters such as the alt-right movement who played a significant part in the 2016 Trump campaign was Meme Warfare. Meme Warfare was not invented by these groups but originates from media-savvy progressive contestational, anti-capitalist activism. In particular, it emerged out of the context of Adbusters magazine and media foundation, spearheaded by director Kalle Lasn and editor Micah White (White, 2013). More than building on a sophisticated analysis of a given political problem these tactics play on the affective registers (affect and emotion). The essence of their tactic was to draw on early forms of culture jamming and Guy Debord’s artistic practice of &lt;em&gt;détournement&lt;/em&gt; to ‘hijack the corporate conceptual universe’ (White, 2013) by appropriating and inverting corporate cultural symbols (brands, slogans, narratives, visual identities) to engender an affective response with the general public.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Both affect (non-conscious and precognitive) and emotion (conscious) are directly embodied. The memes spread over online networks invoked (involuntary) bodily responses. Thus the ‘somatic turn’ – the turn towards the body – that has dominated recent critical theoretical enquiry was already inscribed in these tactics. Micah White must have intuitively grasped this connection when he wrote the call to ‘Occupy Wallstreet’, and others followed suit who called for giving the US it’s ‘Tahrir moment’ – after the iconic massive popular occupation of Tahrir Square in Caïro, Egypt in early 2011, which lead to the downfall of the autocratic military ruler Hosni Mubarak.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;What the ‘constructive failure’ (White, 2016) of Occupy Wallstreet managed to do, despite its apparent lack of political efficacy, was to reveal the enormous potential for affective mobilisation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Affect Space&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;In a conceptual and interdisciplinary public research project, initiated with Open! Platform for Art, Culture &amp;amp; the Public Domain, called Technology / Affect / Space (Seijdel &amp;amp; Kluitenberg, 2017), we explored the concept of Affect Space. In the project we positioned Affect Space as an emerging techno-sensuous spatial order constituted through the interplay of (mobile / wireless) technology, the affective intensity of highly ‘charged’ social events, and the simultaneous offline / online presence of social actors in hybridised (media/physical) public urban spaces. This emerging techno-sensuous spatial order is characterised by highly unpredictable non-linear dynamics that while unpredictable are in no way arbitrary. These dynamics were revealed most clearly through the repetitive spectacle of very large public gatherings in dissent around the globe from 2011 onwards. Tentatively named the ‘movement(s) of the squares’ they emerged seemingly spontaneous across different geographies, political and cultural contexts, appearing as if ‘out of nowhere’ around ever changing issues at stake.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;The concept of Affect Space was first proposed in a long-read essay written for the Open! platform and published in 2015 (Kluitenberg, 2015), and subsequently developed further in a second essay in 2017 (Kluitenberg, 2017). In these essays the contours of a model were suggested that builds on three constitutive elements :&lt;/p&gt;
&lt;ul&gt;
&lt;li&gt;A technological component : Interconnected communication networks, in particular internet, mobile media and wireless networks perform a crucial function to mobilise large groups of people around ever changing ‘issues at stake’.&lt;/li&gt;
&lt;li&gt;An affective component : A recurrent characteristic is the affective intensity generated and exchanged in these mobilisation / activation processes in overlapping mediated and urban public spaces — instantiated in the body of the physical actors at the screens and in the streets. Reasoned arguments seem to play much less of a role here than affective images, aphoristic and suggestive slogans and embodied collective rituals.&lt;/li&gt;
&lt;li&gt;A spatial component : The affective intensities generated in the activation process cannot be shared effectively in disembodied online interactions at the screen. This lack stimulates the desire for physical encounter, which can only happen in a physical spatial context — paradigmatically in (urban) public space, where mobile media then feed the action in the streets immediately back into the media networks.&lt;/li&gt;
&lt;/ul&gt;
&lt;p&gt;Yet again, while the tactic of creating large scale hybridised public gatherings (simultaneously offline and online) utilising a variety of affective attractors&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/013-A/#fn4&quot; id=&quot;fnref4&quot;&gt;4&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;, this potential for affective / physical mobilisation was exploited most effectively by the Trump campaign. In particular the frequent crowded and highly charged town hall meetings and their mediated extensions created a framework for somatic activation eerily similar to the mobilisation tactics of the Occupy movements. However, now this framework for somatic activation stood palpably in the service of strategic power. This play on / of the affective registers eventually culminated in the storming of the US Capitol on January 6, 2021 by Trump supporters attempting to disrupt the electoral college vote certifying the presidential election win by Joe Biden. The Capitol storming of that day is a prime example of the techno-sensuous spatial order of Affect Space operating in full (violent) force.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;A different sense of time&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;To address these conditions from the perspective of tactical media and associated activist practices a different sense of time, a different temporality is required. This different sense of time needs to be developed in at least in two distinct directions :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;The first is the most obvious : The dominance of the ‘eternal here and now’ that activist and experimental cultural producers find themselves trapped in – the immediacy of ‘the event’, the ‘real-time’ (Paul Virilio) – needs to be challenged and broken. This requires an extension of the temporality of tactical media beyond its nomadic ‘hit and run’ tactics.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;The increased interest in forensic investigation and documentation, most visibly developed by the research agency Forensic Architecture at Goldsmiths University of London&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/013-A/#fn5&quot; id=&quot;fnref5&quot;&gt;5&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt; and the Bellingcat investigative journalism research collective&lt;sup class=&quot;footnote-ref&quot;&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/013-A/#fn6&quot; id=&quot;fnref6&quot;&gt;6&lt;/a&gt;&lt;/sup&gt;, points in a productive direction. New forms of (online) tactical and autonomous archiving (Artikişler, 2016) suggest another important route to extend the temporal awareness of activist initiatives.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Documentation practices counteract the apparent amnesia, voluntary or involuntary, that seems to befall activist and experimental initiatives. They reveal correspondences and divergences over time. More importantly still the perspective of strategic power is always long-term, while the practice of the nomadic tactical actor is almost by necessity entrapped in a short term perspective. Much of the political agency and efficacy of these different actors lies in their capacity to construct extended structures in time (sustainable strategies), and not just in space (mobilisation tactics). In that sense, we might call Occupy Wall Street not so much a ‘constructive failure’, but rather a ‘failure by design’.&lt;/p&gt;
&lt;h1&gt;The time space of absence and disappearance&lt;/h1&gt;
&lt;p&gt;The second change in the sense of time (temporality) that is required to address the curious inversion of the tactical and the strategic here is far less straightforward – it requires a redirection of attention towards the affective and in particular to what I would call the ‘affect-driven’, or what Brian Massumi refers to as the non-conscious (Massumi, 2002).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Both the time space of affect and the intensified machine time of ultra-short duration mark a space of absence and disappearance. In his famous text ‘The Autonomy of Affect’ Massumi has described this time space of absence strikingly as ‘the missing half second’ (Massumi, 2002). While the bodily interaction with the environment is immediate and overfull in asignified potentiality, cognitive processing (filtering) is delimitative and takes time – in fact the vast majority of possible and actual sensations are filtered out by the human cognitive system. Countless experiments by neuropsychologists and neuroscientists have timed this process of filtering and capture at an average of 0,5 seconds (Massumi’s ‘missing half second’), though it may extend even to 0,8 seconds.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;However, the body registers signals from the environment and from within the body itself much quicker. These responses, regularly measured in laboratory observation settings (mostly when testing product, visual, auditory, olfactory designs) through changes in bodily states (eye movement, galvanic skin resistance, temperature and respiration levels, or hormonal excretion), can be timed on average at 0,25 seconds. This registered but not yet conscious (precognitive) bodily intensity is what can be called affect. The implication here is that affect moves at twice the speed of conscious perception.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Massumi’s notion of the ‘missing half second’ bears more than an accidental similarity to Paul Virilio’s suggestion of a division of human and technological time into two distinct time forms : the ‘Extensive Time’ of human perception and decided action, where past, present and future are still preserved, and the ‘Intensive Time’ of the ultra-short duration of machine operations that collapse the three time forms of decided action (past, present, future) into one : the real-time by operating in a time space too fast, too short, too intense to be accessible for human consciousness (Virilio, 1994).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Because of the ultra-short duration of the bodily affect and the real-time machine operation, both are equally inaccessible to human cognition - this is their time space of absence. However, we know more and more about how affect works as a bodily event and how it affects behaviour. Because they escape direct conscious assessment the time space of affect and the intensive machine time are ultimately manipulable (not least by means of real-time media).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;To be able to address this critical dimension of ultra-short duration effectively the temporality of tactical media needs to be not just extended but simultaneously compressed. The analysis of the emergent techno-sensuous spatial order of Affect Space has offered first steps in this direction.&lt;/p&gt;
&lt;section class=&quot;footnotes&quot;&gt;
&lt;ol class=&quot;footnotes-list&quot;&gt;
&lt;li id=&quot;fn1&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;See for a first overview of different theoretical positions the collection “The Concept of Tactical Media” at the Tactical Media Files documentation resource : &lt;a href=&quot;http://www.tacticalmediafiles.net/collections/41572/The-Concept-of-Tactical-Media&quot; target=&quot;_blank&quot;&gt;http://www.tacticalmediafiles.net/collections/41572/The-Concept-of-Tactical-Media&lt;/a&gt; &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/013-A/#fnref1&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn2&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;This is of course not literally true, slightly over 5 billion people out of a global population of 8 billion can be considered an active internet user (mid 2023). &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/013-A/#fnref2&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn3&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;See the archived version of the text at the Tactical Media Files resource : &lt;a href=&quot;http://www.tacticalmediafiles.net/articles/3160/The-ABC-of-Tactical-Media&quot; target=&quot;_blank&quot;&gt;http://www.tacticalmediafiles.net/articles/3160/The-ABC-of-Tactical-Media&lt;/a&gt; &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/013-A/#fnref3&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn4&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;The essay (Re-)Designing Affect Space (Kluitenberg, 2017) offers a preliminary typology of different ‘affective attractors’ at play in these hybridised public gatherings. &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/013-A/#fnref4&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn5&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;&lt;a href=&quot;https://forensic-architecture.org/&quot; target=&quot;_blank&quot;&gt;https://forensic-architecture.org/&lt;/a&gt; &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/013-A/#fnref5&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;li id=&quot;fn6&quot; class=&quot;footnote-item&quot;&gt;&lt;p&gt;&lt;a href=&quot;https://www.bellingcat.com/&quot; target=&quot;_blank&quot;&gt;https://www.bellingcat.com/&lt;/a&gt; &lt;a href=&quot;https://automedias.org/fr/publication/013-A/#fnref6&quot; class=&quot;footnote-backref&quot;&gt;↩︎&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/li&gt;
&lt;/ol&gt;
&lt;/section&gt;
</content>
    </entry>
    <entry>
      <title>From Indymedia to Tahrir Square
      </title>
      <link href="https://automedias.org/en/publication/012-A/"/>
      <updated>2022-04-25T00:00:00Z</updated>
      <id>https://automedias.org/en/publication/012-A/</id>
      <author>
        <name>Harry Halpin, Evan Henshaw-Plath</name>
      </author>      
      <content xml:lang="en" type="html">&lt;h1&gt;Abstract&lt;/h1&gt;
&lt;p&gt;One of the most important developments in the history of the Web was the development of the status update. Although social media has been approached by a number of critical theorists as an instrument of control and surveillance, it should be remembered that social media began as liberatory technology harnessed by social movements. In this essay, we trace the origin of the status update for spreading news from protest-driven community networks like Indymedia and text messages for protest coordination via TxtMob. In fact, the use of status updates by Indymedia and the wider anti-globalization movement prefigured their usage in Tahrir Square and the Black Lives Matter movement in the USA. This historical link goes through Twitter itself, as the early Twitter engineers were veterans of Indymedia. There is still much to learn from Indymedia: Framing social media as invented and then harnessed by social movements may even provide innovative solutions to issues of content moderation and censorship. Exploring the origin of social media in social movements provides a perspective on the history of the Web from the tradition of the oppressed.&lt;/p&gt;
&lt;h1&gt;Introduction&lt;/h1&gt;
&lt;p&gt;The history of the most innocuous feature of the Web, the ubiquitous status update, ends up revealing a thread of historical events that demonstrate the use of social media for politics was planted at the very inception of Web 2.0. As described by Tim Berners-Lee, the original Web is a web of data and documents, and not one that easily tracks and displays updates in near real-time [4]. Instead, the model of the Web 1.0 put forward by Berners-Lee was closer to an archive of collective knowledge in the vein of Wikipedia rather than the continual stream of updates that characterize platforms such as Facebook and Twitter. Indeed, although much has been made of the social networking aspect of Web 2.0 in terms of the history of social media, one can argue that the move towards status updates is equally an important transition in the history of the Web [13]. Then the question is naturally asked: From whence did this concept of the status updates come from, and why?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;The story behind the status update leads into long-forgotten events and unexpected usages of the Web. Contrary to popular narratives [1], innovation on the Web is not just driven by start-ups and military funding, but also has been driven by the real needs of self-organized social movements expressed by code. Twitter is a perfect example: Although there is no doubt that as a company Twitter was in part the result of venture capitalists giving money to entrepreneurs like Jack Dorsey and Evan Williams [5], the secret story of how the concept of the status update can be traced to anarchists such as Evan Henshaw-Plath, Blaine Cook, Tad Hirsch, Nathan Freitas and many others active towards the end of the anti-globalization movement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;It is precisely this double-sided history of the status update that we delve into in this paper, tracing the origin of Twitter to two projects by social movements called Indymedia and TxtMob. It is somewhat surprising that this history is not more well-known, and even the most prominent books on the use of Twitter by social movements seem to have left this story out [19]. This is not surprising, as these academics were not heavily involved in the social movements that led to this technology, and so it is the duty of the engineers who worked with these social movements to set the record straight, so to speak. In Section 2, we outline the genesis of the status update and how it gained traction in the Indymedia platform that was created by social movements, and then the mobile messaging platform TxtMob that was used to spread status updates at protests via SMS-based text messaging. Then in Section 3, we delve into how a few programmers from Indymedia helped found Odeo, the pod-casting company that then gave birth to Twitter [5], leading to the universalization of the status update. Finally, we conclude in Section 4 with how the future trajectory of the Web may be reflected in previous socio-technical revolutions.&lt;/p&gt;
&lt;h1&gt;Indymedia and the Origin of the Status Update&lt;/h1&gt;
&lt;p&gt;Social media did not happen all at once, but was an idea that was simultaneously and independently invented. The use of CGI (Common Gateway Interface) scripts put forward by early Mosaic employees in 1993 allowed some level of dynamic websites since nearly the birth of the Web [4]. As early as 1997, websites such as slashdot allowed users to submit their own stories about technical subjects and the short-lived SixDegrees website allowed for the first form of web-driven social networking with an individual profile. Then in 1998, early blogs like OpenDiary allowed writers to post time-stamped writing and for commentary via a Web interface. However, the concept of a status update, a piece of information with a particular time-stamp delivered in a timely manner typically as part of a feed (a temporally ordered collection of status updates), had not yet reached widespread usage for breaking news updates. Strangely enough, the spark that lit the fire of social media’s usage for news was the Indymedia network of websites [6].&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Parallel to the development of the Web in 1994, the indigenous Zapatistas of southeast Mexico gripped international headlines when they declared that ‘another world is possible’ against the ‘end of history’ declared by neoliberal capitalism [20]. Convening international encounters in Chiapas, a global social movement colloquially known as the ‘anti-globalization’ social movement formed as a ‘network of networks’ – in parallel to the internet [20]. This loose social movement may more accurately be described as an ‘alter-globalization’ movement as, while it warned that globalization’s freedom of trade would lead to global immiseration, the movement imagined a world of globalized dignity and sovereignty. This movement against corporate globalization was organized primarily via the development of e-mail such as the PGA (People’s Global Action) mailing-list, which allowed activists from across the globe to co-ordinate low latency international solidarity as for the first time, as direct peer-to-peer communication could establish real links between groups as diverse as student activist groups at the University of North Carolina and sweatshop organizers in the Philippines. Just as the Internet poured over borders, the nascent anti-globalization movement began organizing ‘days of action’ across borders, first at the MAI (Multilateral Agreement on Investment) meeting in Canada in 1998 [7]. While the movement and its use of technology has been historically well-documented [3], the Web-based media technology pioneered by this movement should be revisited in order to understand how the status update become ubiquitous on the greater Web [14].&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;The concrete needs of social movements can be addressed by the development of disruptive innovation by social movements themselves. For example, crucial to the organization of these protests were shared calendaring services that listed all the protests going on globally, bringing various diverse movements into connection with each other via protest.net, thus giving the appearance of a widespread global movement where previously there had been only isolated groups. One of the fundamental problems facing the anti-globalization protests was the lack of mainstream media coverage. At the time in 1999, large protests in many countries like the United States were relatively unknown, and small-scale protests were mostly ignored by the radio and television-based media of the time. In response, an alternative media ecosystem focused on these pre-Internet media forms developed, such as Free Speech TV and Deep Dish Radio, but these alternative media outlets seemed unable to reach many people. When the mainstream media did take some limited interest in a protests in the 1990s, the protesters felt that they hopelessly distorted and inaccurately reported the events on the ground. While the protesters identified this (often lack of) coverage mostly as ideological bias within mainstream media, early media activists also identified very real inefficiencies at the heart of the media itself that could be remedied by using the early Web. Thus, it was only logical that the participants in the anti-globalization social movement would reach out to create their own websites for sharing and archiving the protests. Small online media groups organically formed such as DAMN (Direct Action Media Network) in order to relay independent coverage of the protests with the help of technology collectives such as tao.ca. These small local and online collectives would share first-hand reports and photos to the wider world using the only medium viewed as an alternative to mainstream newspapers and television shows: The Web.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;What was missing was a truly global event to bring this nascent form of media activism to the attention of social movements worldwide. The event that finally catapulted activist-driven social media onto the historical stage was the protests against the World Trade Center (WTO) in 1999, which used mailing lists to globally mobilize over fifty thousand activists in Seattle [7]. Six months ahead of the dates of the protest, media activists started creating an online platform to share and archive media about the protest by building on top of an obscure Australian open-publishing software called &lt;em&gt;active&lt;/em&gt;, previously deployed in anti-capitalist carnivals in Sydney and London earlier in the year. This software was then deployed to create a new website Indymedia.org – short for ‘Independent Media Center’ (IMC) – with the slogan “Don’t Hate the Media, Be the Media” [15].&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Unlike most web-sites at the time, Indymedia enabled any person to upload text and photos to the website without permission, and this status update would then be displayed instantly to the whole world in a newswire that consisted of a time-stamped collection of status updates. Indymedia was one of the first examples of the trend towards user-contributed news reporting and feeds in what later became generalized as Web 2.0. When the WTO protests led to running street battles by an anarchist Black Bloc and mass civil disobedience that shut down the WTO itself, Indymedia became overloaded with visitors as the mainstream media had been ignoring the protests. Indymedia became the primary source for news for both mainstream journalists and activists for breaking reports, and soon mainstream media was reporting news that they themselves had discovered using Indymedia [7]. The use of the status update in Indymedia serves a prime example of how innovative technologies are produced to solve the real social problems facing social movements.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;In a perhaps odd turn of events, the stridently anti-capitalist Indymedia could claim to have pioneered the use of the status update for live news reporting. However, the details of the technical implementation matter. The status updates of Indymedia were not presented as a stream of updates created by a single profile, but were instead presented as a collective timeline where all contributions were anonymous by default and presented only in the order they were given, with the most recent updates being on the top of the site. In this manner, Indymedia resembled more 4Chan than Twitter. This model valued collective social movements and news rather than individual micro-celebrity, and presented a different model of social media than that later popularized by Twitter and Facebook. Furthermore, this model of social media seemed attractive globally to places historically ignored by mainstream media, and new local websites took up Indymedia as a brand-name and were created globally from Thunder Bay in Canada to Palestine. There was nearly a new Indymedia site every ten days for the first two years, leading to over 140 sites by 2004. Each site would be maintained by a local collective that would in turn often engage in other forms of media production, such as the creation of video, and even early forms of livestreaming via leasing space on light poles with pre-paid modems. The early Indymedia sites soon forked the original software, or just rewrote it from scratch, leading to a multiplicity of mutually incompatible Indymedia sites that maintained the same look and feel as the original Indymedia, yet were ran on different codebases, from the static HTML produced by the Mir software to the PHP-driven dadaIMC software. However, these Indymedia sites were all knitted together such that the global Indymedia site (indymedia.org) was able to share status updates from local sites (from indymedia.org.uk to brasil.indymedia.org) using early IETF standards like RSS 1.0 (RDF Site Summary) [15]. This usage of RSS for thousands of news stories daily was one of the first actual real-world uses of the Semantic Web [4].&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;As the posting was anonymous by default, Indymedia was one of the first sites to suffer from posting of hate speech, neo-nazi content, and so-called ‘fake news.’ Thus, perhaps the most relevant aspect of Indymedia to current debates on censorship and content moderation on social media sites was the fact that each local collective managed and enforced their own content moderation policy. These publicly-published policies allowed each geographically-bound collective to formulate explicit criteria and processes for the removal of content, and volunteers from the collective removed content at all hours. As each site was geographically bound and ideologically motivated, the volunteers were often quite effective at manual content moderation in practice, and content moderation algorithms were not used. Likewise, as Indymedia status updates were displayed purely chronologically, journalists from the movement such as Brad Will would have their high-quality journalism blend and risk disappearing into various low-quality posts. Thus, the local collective would also choose to headline certain status updates by sharing them on the main page of the site where they would outlast the more ephemeral status updates of open-publishing on the Indymedia newswire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;However, a wave of repression soon hit the anti-globalization movement, such as the deployment of mobile police forces on bicycles at the Indymedia-organized protests against the 2001 Republican National Convention in the USA. The activists no longer needed to get their news out, but they needed to know the precise location of cops and mass arrests in the streets in as near as possible to real-time, and the traditional Indymedia website was not up to the task as it was bound to a desktop or laptop. As one of the last large protests of the anti-globalization movement loomed in 2004 at the Democratic National Convention in Boston, an MIT student called Tad Hirsch, working with the mysterious John Henry of the Institute of Applied Autonomy, created a group text-messaging app using SMS called ‘TxtMob’ that allowed protests to co-ordinate in the streets via text messages spread in near real-time [9]. In particular, it allowed people to not only receive messages from protest organizers but ask questions of other protesters using text messages from their mobile phone, re-creating a more horizontal form of decision-making than traditional top-down organizing over text messages as used in past protests. It was pioneered by a few hundred people in the protests against the Democratic National Convention in July 2004 in Boston.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;As the more massive Republican National Convention protests in New York City approached in 2004, TxtMob gained 4,400 registered users. One of the primary problems created by gaining more users was allowing people to use the service for free to send and receive text messages. At the time, many telephone providers offered services to convert text messages to emails for free. As the protests approached in August, Nathan Freitas wrote a Java applet that communicated to a central server to convert every SMS message it received to an email and sent to a mobile phone company’s gateway to then be broadcast to the entire group as an SMS. Yet if all the text messages were sent in a centralized manner, the mobile phone company would likely shut down the gateway to stop what appeared to be spam. Therefore, Indymedia programmers Blaine Cook and Evan Henshaw-Plath put an applet in the Indymedia site to load in the background, hidden to a user, as the window was left open. In this manner, hundreds if not thousands of computers were ‘hijacked’ to deliver SMS messages to protesters for free. In the end, Indymedia ended up delivering over 40,000 SMS messages an hour. In the last two days of the protest, the American phone company T-mobile shut down the phone system during the RNC protest in New York City to disable the increasingly effective TxtMob system many years before Mubarak followed the same path in Egypt.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;The repression continued, as the so-called ‘war on terror’ took its toll on the anti-globalization movement, which slowly but surely transformed into a more centralized anti-war movement in the United States. In places from Italy to the UK, Indymedia Centers became the primary target of the police raids and server seizures, and the network slowly became a shadow of its former self in the 2010s, with the main network server itself eventually going inactive and protesters in newer social movements utilizing Twitter and Facebook instead of Indymedia [14]. The programmers behind the technical infrastructure of Indymedia went on as well. Some still maintain the email server riseup.net, which is the world’s largest non-profit email provider. However, two of the radical programmers behind Indymedia and TxtMob — Blaine Cook and Evan Henshaw-Plath — went on to create Twitter in Silicon Valley [5].&lt;/p&gt;
&lt;h1&gt;How TxtMob Led to Twitter&lt;/h1&gt;
&lt;p&gt;As the protests died down in 2004, Evan Henshaw-Plath and his wife Gabriela Rodriguez (Gaba) were hired by Evan Williams as the first engineers in the podcast startup Odeo (cf. footnote 1), which dreamed of democratizing access to media in a more traditional capitalist manner than Indymedia. At the time, Williams was the sole angel investor, and he also hired Noah Glass, who had created a service that allowed a voice message to be transformed into an audio file hosted on a web server [5]. Evan Henshaw-Plath began work while living in his van, and Noah Glass worked out of cafes. He also hired the anarchist programmer Blaine Cook, who used to work with tao.ca before joining Indymedia. Gabriela Rodriguez then left Odeo in 2005, and Odeo hired Jack Dorsey, who while sympathizing with activists was not active in Indymedia, to replace her after they failed to hire Moxie Marlinspike, whom later went on to create the encrypted messaging application Signal.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Work continued at a feverish pace by activists to harness mobile phones and SMS messages for protests in 2005 (cf. footnote 2). After Tad Hirsch fully open-sourced TextMob, a new version of TxtMob was built for the Mayday immigrant strike in 2005. As the original Odeo site was launched in summer 2005, Odeo raised over 5 million USD in funding. Yet Apple adding podcasts to iTunes doomed Odeo’s original project and so caused the company to look into a pivot. In January 2006 Blaine Cook, Evan Henshaw-Plath, and Tad Hirsch presented their work at the O’Reilly Media Emerging Telephony Conference (cf. footnote 3). Evan Williams becomes increasingly interested in telephony and TxtMob, and thus at an internal company hackathon in January 2006, the new version of TxtMob was demonstrated by Blaine Cook and Evan Henshaw-Plath to Evan Williams, Jack Dorsey, and the rest of Odeo. Everybody in Odeo signed up for and used TxtMob for a week, and afterwards there was a debriefing and critique focused on the difficulty of signing up and how hard it was to find groups. Commercial alternatives to TxtMob were also demonstrated, such as UPOC.com.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;As Odeo’s podcasting service floundered, Jack Dorsey pushed for the idea of sharing status updates, seemingly inspired by TxtMob, although Jack Dorsey had independently developed similar thinking in 2001 as Dorsey’s original sketches of status updates did not involve text messages. Noah Glass, Florian Weber, and Jack Dorsey then started in February 2006 to work on Twitter and created a demonstration by March 2006. The original demonstration screen shows the influence of Indymedia and TxtMob. Still working on Odeo, Evan Henshaw-Plath left in May 2006 to join Yahoo! in order to work on geolocation services called Fire Eagle. Although Twitter received early favorable coverage from venture capital magazines such as TechCrunch and an outburst of usage around the San Francisco earthquake in August 2006, it still only had 5,000 users — the same as TxtMob — by September 2006. Twitter added API and instant message integration, leading it to take off in 2007 at the SXSW conference. Over the course of time the status update became truly ubiquitous [5], becoming the primary method for sharing news across the world [10].&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Although Twitter is thought of a centralizing monolithic platform today, the early Twitter could be controlled by a chat bot that ran over the open XML-based chat standard XMPP. In the tradition of Indymedia and other blogging sites, early Twitter also supported standards for sharing status updates like RSS. Blaine Cook from Indymedia eventually became the lead technical architect of Twitter, where he worked on protecting users via creating the IETF OAuth standard so that users did not have to trust Twitter with their passwords to use the Twitter API. Although the goal was protecting users, the effect of OAuth was shifting power from Twitter to the preferred identity provider of the users themselves. At the time it was naively believed users would host their own identity providers [8], but eventually Google and Facebook became the primary identity providers for almost all users. In its first few years, the open source ethos of Indymedia prevailed at Twitter, as the entire early infrastructure could be accessed by anyone via APIs [16]. This allowed Twitter to essentially outsource much of its development, including that of machine-learning, to app developers and researchers, letting Twitter somewhat catch up to Facebook and Google.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;The origin of Twitter was at the intersection of dispatch systems, email, voicemail, and video, where elements of what was old, but worked, were re-imagined and created something new. The effect of this was the growth of Twitter from an experiment in status updates and text messages to a new medium, changing our relationship to power. So it should come as no surprise that the original use-case of Indymedia and TxtMob, the sharing of status updates about protests and the location of police forces, became the defining use-case of Twitter around the world as events unfolded in Tahrir Square in January 2011 [19].&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Technology does shape but does not determine social processes, and so while it does not determine change, technology helps create the possibility and facilitate change to the extent that social movements use technology. It is self-evident that technology is not deterministic, and it is an insult to the revolutions of 2011 to call them ‘Twitter revolutions,’ but Twitter was nonetheless more useful than platforms such as Google to these protests. The original use-cases and even values of Indymedia and TxtMob were built by their designers into the affordances provided by Twitter. It is no surprise that a vast social movement like Arab Spring – with little relationship to the anti-globalization movement that built the predecessors of Twitter – would arise to use Twitter to overthrow governments. The tools that had been pioneered by a relatively small amount of protesters as part of the anti-globalization movement were now able to be used by everyone, including those in the Global South that needed them the most, having more important things to tweet about than even Twitter expected.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;However, today the challenges facing Twitter seem to be that social movements from the extreme right, as well as various governments, have also discovered the affordances provided by Twitter. This has led Twitter to be enveloped in debates over content moderation and censorship, particularly after Jack Dorsey permanently banned Donald Trump from Twitter in 2020. In this regard, although technology shapes what is possible, somewhat like rules of physics, one should be reminded that inside the space of the possible there are many different politics. So, the history of Twitter ends up being neither one of political liberation of humanity via the freedom of information nor one of the recuperation of the cyberleft by Silicon Valley. Instead, we are faced with the all-too-human story of how the social and technical interleave in surprising ways, with social movements creating new technology and harnessing existing technology for their own needs, while venture capital-driven startups then universalize this technology, albeit for capitalist growth rather than human emancipation. In the end, we are left with the question of whether or not the roots of the status update in social movements may leave us some direction to solve the problems that Twitter, and social media as a whole, is inflicting upon humanity. Venture capital itself ends up playing the role of the unwitting promulgator of technologies built by radicals into the hands of the masses, with consequences neither venture capital nor radical technologists foresaw.&lt;/p&gt;
&lt;h1&gt;Conclusion&lt;/h1&gt;
&lt;p&gt;In conclusion, technology always encodes values, and not always the values that their users, or even designers, believe they encode. Technology may encode the values of surveillance capitalism, or it may encode new forms of values that resist recuperation. Yet values are far too often unclear: For example, what are the values of Twitter? Are the values of Twitter that of venture capital? Or does some radical kernel remain from its lineage in Indymedia and TxtMob?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Although only history can ultimately judge Twitter, Twitter may also learn from the forgotten values and practices of Indymedia. It can be argued that the ‘making explicit’ of the values of communities can lead to the control of online communities over their own discourse in order to resist propaganda. The decentralized nature of Indymedia seemed far more effective at this than Twitter, as Indymedia came specifically from geographically grounded communities with their own localized histories and activist values. Indeed, unlike social media platforms such as Twitter that are held to some ill-conceived Habermasian idea of an universal platform for communicative action, Indymedia wore its political ideology on its sleeve: Their online space was for social movements against neoliberal globalization, and only for those social movements. Learning from the experience of Indymedia, a return to this model of explicit values may make future social platforms more resistant to manipulation and more able to moderate their own content, as the boundaries of what should and should not be tolerated become much more clear.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;The harnessing of technology by social movements is a better framework to understand technology than a parade of inventors from Gutenberg to Berners-Lee. There are numerous stories of how technologies lead to shifts in the nature of power throughout history via enabling social movements. Social movements are both born in a technological matrix and have the range of capabilities amplified by new technologies, as is clearly the case with the usage of Indymedia by the anti-globalization movement and the use of Twitter movements from Tahrir Square to #occupy [18]. The temporal frequency of social movements should be grasped on a larger historical level: For example, there have been much previous work documenting the disruptive technological development of the printing press in the series of peasant wars that finally completed the transition of feudalism into capitalism [11]. Contradictions deepen as printing Bibles may have seemed to have reinforced the feudal theological state at first blush, yet the printing press was quickly subverted to print both vernacular Bibles and then incendiary pamphlets preaching anti-capitalist revolution [11].&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;As exemplified by the literary salons of France, the use of these technologies is often first pioneered by small groups before sparking wider revolution [11]. The heretical ‘republic of letters’ born from the massification of the written word eventually led to the formation of modern bourgeois nation-states that effected nearly all stratum of society. Take for example the ‘Committees of Correspondence’ that were the backbone of the American Revolution: Could they have existed without the spread of the written word? Would Black Lives Matter be as successful as it was without social media, given that the wanton murder of black people by the police in the United States far pre-dates social media? Slowly but surely, over time the technology of what was once a revolutionary vanguard falls into the hands of more and more people, so what starts out as a small group of activists using TxtMob eventually leads to people throughout the world participating leaderless uprisings [17].&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;This is not to say that the use of technology by social movements is necessarily progressive. In the modern age, the development of radio was crucial for reactionary social movements such as the rise of national socialism in Germany. Some of these examples are well-known and have been subject to great scrutiny [2]. Dialectically, technology always creates new spaces for both dissent and repression. In the digital era, the use of status updates for propaganda (a more accurate term for ‘fake news’) and surveillance demonstrates the repressive danger inherent in status updates. Yet does the apparent failure of the social media-empowered social movements, from the anti-globalization movement to Arab Spring to #occupy, point to an inherent flaw in the technology itself, as armchair activists like Morozov claim [12]?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;It is more intelligent to ask if these Web-mediated social movements have truly failed. These social movements have all to some extent accomplished changing the terms of the cultural configurations of their time in favor of the oppressed. Although the anti-globalization movement has passed, its critique of neoliberal globalization is widely accepted, even on the right. Occupy has led to a revival of radical socialism in the United States. Black Lives Matter has brought unprecedented scrutiny on the police. While Egypt lies under dictatorship again, Tunisia maintains a democracy. Their time may simply not have come; social movements before have been compared by Marx to a mole that burrows deep into the soil and surprises history itself when it pops its head back out: “Well grubbed, old mole!” While we must freely admit that spreading information is not enough, it is merely the first step in a struggle. What social movements need is to find a form of organization capable of sustaining autonomy. The question is then what kinds of technology can enable the kinds of self-organization needed. As important as status updates are, they are precisely only one tiny facet of what a social movement needs. A social movement that truly succeeds will need many other technologies: Technologies for deliberation and voting, for economic planning and monitoring, and for inspiring creativity and science. What we can learn from the failure of Indymedia and Twitter-inspired social movements is not that the widespread democratization of reading and writing is preordained to fail, but that simply the status update is not enough, a conclusion that is all-too self-evident. As social movements will continue to make new tools and utilize existing tools in unforeseen manners, the future of technology is still being written.&lt;/p&gt;
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      <title>[Event] Automedias : Mediactivism Disrupted ?
      </title>
      <link href="https://automedias.org/en/event/005-E/"/>
      <updated>2024-07-12T00:00:00Z</updated>
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      <author>
        <name></name>
      </author>      
      <content xml:lang="en" type="html">&lt;h1&gt;Presentation&lt;/h1&gt;
&lt;p&gt;“Whether it is the self-media gesture produced on the fly by a single individual with a smartphone, or the collective auto-media enterprise already seen in the field of democratic struggles and experiments, which reinvents the forms of tactical media and of mediactivists, automediation refers to the self-production and self-communication of political information through the use or reinvention of digital communication devices and circuits.”  This is the definition of Automedia given in the introduction to the collective research dossier published by the organization of the same name in issue 6 of Les Cahiers Costech.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Yet if automedia and automediation seem to have inherited the avant-garde of tactical media — or, more broadly, of the mediactivist tradition — their reinvention in the age of technology, digital platforms, and Artificial Intelligence appears, even today, rather an issue to be conquered than an established socio-technical reality. While a media transformation is indeed underway as a result of the conditioning brought about by the digitization of communication media, this does not guarantee a renewal of the political issues targeted by the mediactivist tradition.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On the contrary, the infrastructural context in which these new practices are developing seems to bear witness more to the cultural mutations of information capitalism than to a renewal of the counter-hegemonic posture  proper to mediactivism, which would require — among other things — technological sovereignty and a new media economic organization. With the exception of a few digital programs (such as Discord, Mastodon, Telegram or Mobilizon), communication on the Internet today takes place primarily on the major platforms of digital capitalism, whether American (Facebook, X, YouTube, Instagram, Twitch, Linkedln, etc.) or Chinese (TikTok). This applies to the vast majority of information disseminated online, irrespective of the political leaning or intent of its source.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;More precisely, the digital turn of mediactivism seems to empty the movement of its radicality, as if in an attempt to defuse its political ambition, while capitalizing on the digital wills and expressions of its participants. While mediactivism are likely to glean new political potential from digital technologies and Artificial Intelligence , we hypothesize here that its political aims are being corrupted by the techno-economic context to which they are now subject — a process that Bernard Stiegler calls disruption.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;In his book États de choc, Bêtise et savoir au 21ème siècle , Stiegler develops Naomi Klein’s analyses published in La Stratégie du choc:la montée d’un capitalisme du désastre  to conceptualize a &amp;quot;strategy of technological shock in which it is the conditions of autonomy and heteronomy of academic institutions in the broadest sense […] that are radically modified &amp;quot; by a techno-economic context conducive to destructive innovation. Stiegler later redeveloped this analysis in Dans la Disruption, Comment ne pas devenir fou?  to generalize this process beyond the assault on state institutions by libertarian techno-capitalism.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;However, the major interest of Stieglerian analysis lies in concepts aimed at deconstructing the posture of political opposition in order to renew forms of combat (becoming techno-political) and to elicit responses specific to its technological devenir. Following in the footsteps of Jacques Derrida , Stiegler recalls the pharmacological nature of technology (that all technology is both poison and remedy) and advocates bifurcation rather than revolution as a strategy for combating disruption. If “the [pharmaco-political] question is always to turn poison into remedy”, then the political challenge is no longer so much to oppose this process of transformation, in order to return to the mediactivist tradition, as to bifurcate it towards digital politico-media forms that can resolve certain aporias of the mediactivist tradition.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Thus, we propose the term automedia to describe the media concept that has emerged      from the disruption of mediactivism by digital capitalism, redefining the mediactivist as YouTuber or TikToker . The stakes of this seminar are twofold. Firstly, it will explore the hypothesis of this disruption, which constitutes automedia as a destructive innovation of the mediactivist movement. Secondly, it will examine the devenir and potential forms of a pharmaco-politics of automedia, in order to conceptualize and shape its positive devenir .&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Several developments allow us to characterize this disruption and to distinguish the automedia model that is emerging from the mediactivist model from which it originated. We note two major evolutions in relation to mediactivism:auto-media implicates principles of both self-production and technological auto-mation within media production companies. The term thus synthesizes a semantic declension from the prefix “auto-” to produce at least two meanings.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;In the technical history of mediactivism, the dynamics of self-production were reserved for a few initiates from the world of audiovisual and/or film production, who came together in groups to form a collective factory. In contrast, the automediated factory lends itself to individual practice and embodiment by any user of digital communication devices and platforms, without requiring specialized technical (audiovisual) or technological skills. Furthermore, the processes of technological auto-mation are today being renewed by the digital technologies and Artificial Intelligence of today are now  bringing the circulation of information into a new era of media production that did not exist at the birth of mediactivism half a century ago.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;The monthly sessions of this seminar, which will run until the summer of 2024, will each examine some of the salient points of this disruption. They will also attempt to propose bifurcations in order to constitute the concept of automedia and the practice of automediation as a positive transformation of mediactivism in the digital age and Artificial Intelligence.&lt;/p&gt;
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      <title>[Event] Designing Truth
      </title>
      <link href="https://automedias.org/en/event/006-E/"/>
      <updated>2023-07-17T00:00:00Z</updated>
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      <author>
        <name>Igor Galligo</name>
      </author>      
      <content xml:lang="en" type="html">&lt;h2&gt;Presentation&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;The aim of this symposium is twofold. Firstly, it will attempt to analyze the problems associated with post-truth (disinformation, misinformation, fake-news, conspiracy theories, etc.) on digital social networks not as the consequence of bad citizen behavior on the networks that should be moderated, regulated and banned, but as the negative effect of the globalizing imperialist strategy of big-tech that does not recognize locality as a variable in expressions of truth.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;In response to this analysis, the second challenge will be to promote the figure of the automedia and the creative process of exosomatization in platform design as alternative concept for overcoming the opposition between locality and globality, in order to resolve the political and epistemic tensions grouped under the name of post-truth. The aim is to rethink the concepts and production processes of digital social networks based on the cultural, social and geographical references of a given territory, aware of its singularity and its epistemic limits.&lt;/p&gt;
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      <title>[Event] Deepfake
      </title>
      <link href="https://automedias.org/en/event/004-E/"/>
      <updated>2023-05-10T00:00:00Z</updated>
      <id>https://automedias.org/en/event/004-E/</id>
      <author>
        <name></name>
      </author>      
      <content xml:lang="en" type="html">&lt;h1&gt;Presentation&lt;/h1&gt;
&lt;p&gt;Since Greek antiquity, the rhetorical tradition has proposed to conceive and apprehend the search for truth differently from the Western philosophical tradition that was born with Plato. Platonic politics wished to control the city by subjecting political expression to the philosophical concept, whereas rhetoric opposed the logocratic and universal claim of philosophy, in the name of the diversity of subjectivities and forms of life that composed the demos, and justified democratic deliberation as a form and process of agreement and democratic agency.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;This symposium aims to develop a critique of the current debates against Post-Truth and fakeness, led today by Big Tech in an effort to ensure its hegemony on the process of subjectivation  and to control the political expression of the demos through the control of the digital economy, which today includes the economy of creation and economy of imagination. In addition to the critical force of the rhetoric that we wish to rehabilitate, in order to denounce the illusion of a digital democracy through the current platforms of digital capitalism, this colloquium would like to suggest a different approach to the problems related to the deepfake by proposing an articulation between a Critical Digital Rhetoric and a Digital Political Economy.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Rather than censoring the new combination of Fakeness and Artificial Intelligence, called the deepfake, as Big Tech is doing today, we wish to reintegrate the production of deepfake in a new digital political economy, which would exploit the rhetorical potential of deepfake in a new economy of digital democracy. The latter would face the challenge of revealing the democratic value of the deepfake through the possibility of a circulation and a reappropriation of symbolic images as well as a digital hermeneutic. It is thus a new rhetorical paradigm of digital democracy that we wish to promote as an alternative to the alienating alliance of surveillance capitalism, computational capitalism, computational sciences, and data sciences.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&quot;https://automedias.org/en/publication/007-A/&quot; target=&quot;_blank&quot;&gt;Read the argument&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
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    </entry>
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      <title>[Event] Automedias
      </title>
      <link href="https://automedias.org/en/event/003-E/"/>
      <updated>2022-06-22T00:00:00Z</updated>
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      <author>
        <name>Igor Galligo, Cemil Sanli</name>
      </author>      
      <content xml:lang="en" type="html">&lt;h1&gt;Présentation&lt;/h1&gt;
&lt;p&gt;Comme vous le savez, nous n’avons pas tous le même accès aux médias. Certaines classes sociales et opinions sont moins privilégiées que d’autres, voire invisibilisées, et cela nous le remarquons chaque jour sur les plateaux télé et dans la presse. Une majorité mise sous silence, qui s’est manifestée autrement avec le mouvement des Gilets Jaunes, et notamment grâce à un nouveau phénomène socio-technique : l’AUTOMEDIA !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L’AUTOMEDIA est né de l’association de la fonction vidéo des smartphones et de la fonction partage des réseaux et applications numériques. Il ou elle est un.e citoyen.ne, militant.e ou simple amateur.rice, qui décide par lui-même ou elle-même, de contribuer à la production et à la diffusion d’une information d’intérêt public par des moyens de captation, d’enregistrement et de communication numériques.
En échangeant collectivement des images, des paroles, ou des histoires, l’automedia contribue aussi à la constitution de valeurs, de rêves et de combats communs, qui font émerger de nouvelles communautés politiques.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En France, le mouvement des Gilets Jaunes s’est propagé à une vitesse extraordinaire en s’appropriant des technologies automédiatiques. Il a pu tisser un réseau médiatique alternatif face aux chaînes d’information dominantes, qui lui a conféré une puissance de socialisation sans précédent depuis 50 ans.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais dans leur écrasante majorité, les automédias n’existent aujourd’hui qu’à travers les réseaux sociaux et supports d’un capitalisme numérique. Facebook, Twitter, YouTube, Instagram, TikTok, et d’autres, sont des entreprises privées qui répondent aux valeurs et aux logiques d’un modèle économique aliénant et discriminant. L’opacité des algorithmes de recommandation, les contraintes en matière de publication, la censure ou l’autocensure, la suppression arbitraire de certains groupes, l’existence souterraine d’une économie des médias consumériste et productiviste fondée sur le narcissisme, la publicité, le clash, l’émotion, la pulsion, etc. limitent aujourd’hui les ambitions politiques des automédias. Ceux-ci sont en réalité conditionnés par des designs numériques qui capitalisent sur les expressions de leurs excitations et de leurs effets sociaux, positifs ou négatifs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans ce contexte, il nous apparaît aujourd’hui indispensable, non seulement de faire reconnaître l’avant-garde automédiatique de cette nouvelle démocratie numérique en train de naître, mais aussi d’inventer de nouvelles infrastructures numériques de l’information qui permettront à leurs usagers d’acquérir une souveraineté sur leurs outils de médiation, ainsi qu’une autonomie (plus qu’une indépendance) sur les valeurs qui sous-tendent les normes et les protocoles de production de leurs informations. Il faut donc que les automédias entrent dans une nouvelle phase d’auto-conception de leurs médias afin de produire des outils cohérents avec les horizons politiques des valeurs et des idéaux qu’ils défendent ou promeuvent.
C’est là le sens du terme « automédia » et c’est le double enjeu de notre évènement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les 22, 23 et 24 juin 2022, nous vous invitons à venir écouter et discuter avec des automédias, des journalistes, des développeurs informatiques et des chercheurs pour participer à une réflexion sur les fondements économiques, politiques et technologiques d’un nouveau système contributif automédiatique&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cet événement gratuit de trois jours aura lieu à La Plaine St-Denis, dans l’auditorium de la Maison des Sciences de l’Homme Paris-Nord, tout près du métro Front Populaire (Terminus ligne 12).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il sera aussi retransmis en direct par la chaîne Le Media, partenaire de notre événement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour participer, venez nombreux !&lt;/p&gt;
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      <title>[Event] Digital Grassroots Democracy
      </title>
      <link href="https://automedias.org/en/event/001-E/"/>
      <updated>2020-03-07T00:00:00Z</updated>
      <id>https://automedias.org/en/event/001-E/</id>
      <author>
        <name></name>
      </author>      
      <content xml:lang="en" type="html">&lt;p&gt;Far from media clichés, it must be acknowledged that the Yellow Vests movement distinguished itself from previous political struggles in France through numerous technological, media, and digital uses, practices, and initiatives.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;The Yellow Vests have made digital social media (Facebook, Instagram, WhatsApp, Telegram, Mastodon, etc.) their home to communicate, mobilize, coordinate, and organize. Some have embraced new audiovisual technologies (dashcams, GoPros, smartphones, etc.) to inform or document lesser-known aspects or experiences  within the social movement. Other, more prominent figures have repurposed tools such as Facebook Live to create new interactive ways of building community.
Beyond these adaptations, the Yellow Vests have also become designers of digital platforms to develop new technological tools for organization and deliberation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;The Yellow Vests have therefore not only gathered at roundabouts across France or come to demonstrate on the Champs-Élysées; they have also imagined and produced digital conceptions of politics, grounded in their cultures and their concerns, in order to develop new political powers and experiences.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;It is this new Digital People’s Democracy that we hope to discuss on March 7 among researchers, engineers, digital designers, and, of course, many Yellow Vests
coming from Paris, the Paris region, and other parts of the country.
We hope that the digital practices and creations of the Yellow Vests that will be presented can be enriched by the diversity of the invited speakers who will take part in the discussions.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;In the afternoon, joint workshops (speakers + audience) will be organized to further these discussions with everyone present at the event. These workshops will be led by
partner institutions and associations, citizens, Yellow Vests, or organizations specializing in digital technology.
The event will be filmed and broadcast live by the team from the Quartier Général channel.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;We will also be broadcasting live from the Yellow Vests’ Assembly of Assemblies No. 5, which will take place in Toulouse on the same day.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;We hope to see many of you there!&lt;/p&gt;
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      <title>[Event] Designing Community
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      <updated>2019-04-19T00:00:00Z</updated>
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      <content xml:lang="en" type="html">&lt;p&gt;At a time when ecological and social emergencies are making the need for a new way of thinking and building the common good more pressing than ever, we will examine design’s capacity to contribute to the construction of its cultural organ—the community—drawing on its psychosomatic drivers: shared affect and territory. While design research involves, in particular, the invention of new production processes and circuits, the aim of these meetings will be to reflect on the production of our shared existence based on the production infrastructures of our technical environment, and their capacity to weave and enliven shared affects driven by democratic, cosmopolitical, and aesthetic concerns. French and European scientists, philosophers, artists, designers, architects, and entrepreneurs are thus invited to reflect and formulate together a new digital and participatory era of community-building, urgently called for by the political crisis expressed by the French Yellow Vests movement.&lt;/p&gt;
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