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Les gazettes imprimées de Gilets jaunes

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Les gazettes imprimées de Gilets jaunes

Des contre-pratiques automédiatiques ?

Par Mélanie Lecha

    Résumé

    A partir de décembre 2018 et jusque courant de l’année 2020, des groupes de personnes s’identifiant comme Gilets jaunes ont produit et distribué un peu partout en France des gazettes « jaunes » : petits journaux imprimés et locaux destinés à accompagner le mouvement. L’article propose d’interroger la circulation de leurs pratiques automédiatiques numérique et papier au prisme des inégalités sociales-numériques (Granjon 2022) mais aussi de la « gafamisation » des TNIC. Il montre que ces initiatives papier sont pensées comme des dispositifs pour produire de l’engagement et participer à l’extension des espaces légitimes du débat démocratique autour d’une scène publique populaire privilégiant souvent et à dessein les espaces non-numériques. Ce travail micro-sociologique s’appuie sur la confrontation de mon expérience de participation à l’une de ces gazettes avec les entretiens semi-directifs menés auprès de cinq personnes impliquées dans la publication de trois de ces titres « made in Gilets jaunes ».

    Introduction

    Si l’enjeu pour les personnes mobilisées derrière l’étendard « Gilets jaunes » depuis novembre 2018 est, dans un premier temps, de revendiquer un problème public1 par l’occupation de ronds points, occupant par là-même une scène publique construite et relayée par les médias mainstream (Chomsky 1997), les formes d’organisation du mouvement laissent rapidement entrevoir la volonté de construire une scène publique populaire parallèle, voire concurrente des instances traditionnelles du débat démocratique autorisé (Ballarini, 2015 ; 2018). Si l’on veut penser la mobilisation des Gilets jaunes « en contrepoint de la monopolisation des biens publics par l’État ou de la manipulation de l’opinion publique par les médias »2, cette expression de scène publique populaire nous semble à toutes fins utile. Nous choisissons de la réhabiliter bien que François et Neveu considéraient en 1999 qu’il s’agit d’une

    expression est en elle-même imprudente en ce qu’elle suggère une division dichotomique entre un espace public bourgeois et une forme de contre-espace public populaire. […] Mieux vaut donc parler d’un processus autonome de construction de composantes populaires d’un espace public global confronté à un processus de démocratisation […]. Certains groupes sociaux dominés, structurellement désavantagés par les logiques de fonctionnement de l’espace public, peuvent aussi trouver dans la constitution d’espaces de socialisation et de débat, fonctionnant temporairement comme des isolats, des moyens pour exprimer des malaises et des revendications, formaliser leurs intérêts. S’il est dépassé, ce moment autarcique peut constituer un préalable, l’occasion de donner à la parole d’un collectif en voie d’institutionnalisation une forme qui lui permette de se faire entendre dans l’espace public « central ».

    Ces propos – certes anciens – nous semblent contradictoires dans la mesure où ils expriment l’idée selon laquelle il n’y aurait pas de dichotomie dans l’espace public tout en reconnaissant l’existence d’une scène « centrale » issue d’une structure de domination. Au contraire, il nous semble qu’employer cette expression permet de caractériser la dynamique d’autonomisation qui, de la protestation auprès « des politiques », ou de la publicisation (Cefaï, Pasquier 2004) d’un problème public, s’est prolongée en un « faire politique » avec ses propres espaces d’expression : en témoigne l’organisation d’assemblées générales plénières ou décisionnelles, locales et fédératives – telles les ADA3 ; mais aussi avec ses propres espaces médiatiques qui se sont développés par voies papier et numérique, que l’on nomme parfois automédias (Thiong Kay, 2020 ; Galligo et al. 2021) pour rendre compte des dimensions personnalisées et automatisées de certaines pratiques nouvelles. L’ensemble de ces outils permet d’alimenter des espaces d’auto-réflexion et d’auto-institution de la communauté (Cefaï 2013) : nous avançons que c’est en ce sens que peut être compris le phénomène des gazettes imprimées de Gilets jaunes.

    Dans un rapport préliminaire réalisé par une équipe de l’université de Toulouse en 2018, les chercheur⸱euses ont montré qu’une partie importante des prises de parole de Gilets jaunes dans les deux premières semaines de la mobilisation sur les réseaux sociaux (groupes Facebook, Twitter) « concentre des critiques sur la couverture médiatique : les minorations du mouvement, l’accentuation des incidents et un parti-pris des médias contre le mouvement. » Dans leurs mots, cela nous informe sur « la volonté partagée de se doter d’une information alternative à la médiation journalistique »4. En ce sens, si l’intérêt de la recherche scientifique s’accroît vis-à-vis des nouveaux usages médiatiques des TNIC dans un contexte de mobilisation (Morales et al. 2021 ; Thiong-Kay 2020 ; Carlino 2020 ; Mabi 2016 ; Milan 2015), les recherches sur les journaux imprimés produits par les Gilets jaunes n’ont pas suscité, semble-t-il, la même curiosité. Pourtant, la persistance de ce medium qui, pour toutes les gazettes collectées fait cœxister le document numérique (Roger T. Pédauque 2006) – le plus souvent sous la forme d’un PDF, et l’imprimé, interroge. Faut-il y voir une stratégie d’évitement des technologies numériques de l’information et de la communication (TNIC) dans un contexte de mobilisation sociale ? Une micro-sociologie de cette activité de fabrique populaire de l’information peut-elle nous aider à identifier des réticences ou des écueils liés aux usages du numérique pour générer participation à ou confiance en l’information auprès des publics visés ?

    Cet article propose donc de porter un regard réflexif sur les modalités de circulation des pratiques automédiatiques numérique et papier auprès des groupes à l’initiative de ces gazettes en croisant mon expérience militante de participation à l’un de ces journaux5 avec les témoignages de cinq personnes qui ont été impliquées dans la publication de trois autres titres de gazettes GJ. Lors de ces échanges qui ont duré pour chacun environ deux heures, sept thématiques ont été traversées bien que les discussions aient été laissée libres : récit de la naissance du projet et présentation des objectifs de la gazette, description des modalités d’organisation, réflexion sur le rapport au public et la réception, réflexion sur les dispositifs papier et numérique mis en place, rapport au journalisme entretenu par les personnes mobilisées et bilan de l’expérience automédiatique. Les discutant⸱es ont contribué de manière active à trois titres de gazettes : Carole6 et Ben ont été les initiateur·ices de Nous sommes Gilets Jaunes (54 numéros publiés de manière hebdomadaire entre février 2019 et mars 2020 en région montpelliéraine), la discussion a été menée ensemble et en visioconférence. De même pour Thomas et Alex, qui ont été des contributeurs réguliers de la Gazette Jaune de Grenoble (32 numéros publiés de manière hebdomadaire entre avril 2019 et février 2020). Enfin la discussion avec Domi s’est déroulée seul et en visioconférence ; ce dernier a été à l’initiative du Canari enragé (2 numéros publiés entre mars et avril 2019 et distribués à Nantes)7. Pour l’ensemble des interlocuteur⸱ices sauf Domi, qui est président d’une association d’usagers des médias, ces expériences éditoriales étaient une première que les participant⸱es décrivent comme une nécessité contextuelle qui ne reposait sur aucune prédisposition ou compétence préalable particulière. Ces gazettes ont été réalisées sur leur temps libre après la journée de travail, parfois – voire souvent – en prenant sur leurs heures de sommeil et cette activité a pris beaucoup de place dans leur mode d’engagement dans la mobilisation. Enfin, tous les échanges ont eu lieu entre mars et avril 2021, soit plus ou moins deux ans après qu’aient eu lieu ces expériences médiatiques ; il convient donc de préciser que nos discussions ont été conditionnées par le souvenir qu’elles nous ont laissé.

    1/ Le papier comme stratégie pour mobiliser un public populaire

    Lorsque l’on interroge les individus sur l’élément déclencheur qui les a motivés à initier ces projets de gazette, la première des raisons évoquées pour les trois journaux est la couverture de la mobilisation jugée fallacieuse, mensongère et qui a eu pour effet de véhiculer une mauvaise image du mouvement auprès des publics : « On a commencé début décembre. Et moi la première chose qui m’a frappée, enfin qui nous a frappé avant même qu’on aille sur les ronds points, c’est ce qu’on entendait de fausses informations sur les Gilets jaunes, voilà. Et le premier truc qui nous est venu à l’esprit est qu’il faut informer les gens parce que les médias mainstream ne faisaient que mentir sur le mouvement […] on s’est dit : il faut informer les gens sur qui on est, nos revendications » (Carole, Nous sommes Gilets Jaunes). On retrouve les mêmes mises en cause dans la bouche de Thomas, investi dans la Gazette jaune de Grenoble : « * Moi c’était plus pour informer les gens à chaque fois de pourquoi on bloquait les trucs parce qu’on sentait que dans les médias y’avait aucune résonance du pourquoi du comment, même au niveau local dans les journaux locaux »*. Domi (Le Canari enragé) partage un sentiment similaire et met en cause un travail journalistique bâclé qui ne reposerait que sur la parole des forces de police ou des institutions politiques, sans prendre en charge la parole des personnes mobilisées. En effet, un autre point commun très rapidement évoqué dans les entretiens est la volonté de publiciser des angles morts du traitement dans les grands médias, comme la répression vécue par les manifestants : « Y’avait aussi […] dénoncer tout ce qui était violence policière et raconter comment les manifs se passaient, des témoignages en premier c’était des témoignages sur le terrain, je me rappelle d’une gazette où il était question du 1er mai sur Grenoble qui avait pas mal dégénéré avec des gens qui avaient été fracassés, pas mal de gens arrêtés etc., et personne n’en avait parlé, c’était passé complètement inaperçu, et y’avait besoin de parler de ça, d’avoir des témoignages » (Thomas). En effet, les genres du témoignage, du portrait et du billet d’opinion sont très représentés dans les gazettes, dont l’analyse exploratoire avait montré, pour un précédent travail8, une grande polyphonie. Afin de mieux comprendre ces initiatives et leur inscription dans le contexte de la mobilisation, il est nécessaire d’élucider à qui ces voix s’adressent.

    Lors de nos échanges, les rédacteurs et rédactrices des gazettes caractérisent tous et toutes une double énonciation : ils estiment s’adresser à un destinataire « non Gilet jaune », auprès duquel on espère apporter une information différente du traitement par les instances traditionnelles de l’information et, plutôt dans un second temps, aux camarades de mobilisation : « Nous on s’est rapproché des AG et puis des commissions de communication, […] y’avait la communication dans les manifestations avec les médias tout ça mais y’avait pas la communication envers le peuple […] moi je trouvais que c’était le moyen d’engager justement le dialogue avec le non GJ, parce que la distribuer aux GJ ça leur faisait plaisir, ça amenait des dons, mais eux ils étaient déjà convaincus, alors que les autres, le challenge c’était de leur donner la première gazette, qu’ils acceptent de la prendre et de la lire ». La recherche de construction d’un espace médiatique autogéré et d’une adhésion populaire se lit dans chacun des témoignages ; tous et toutes racontent avoir cherché à distribuer leurs gazettes dans des lieux de passages ordinaires : elles ont été déposées dans les tramways, distribuées au marché autour de petits kiosques improvisés, aux abords des manifestations ou dans les voitures arrêtées aux ronds points. Elle se lit aussi dans les quantités imprimées : Carole et Ben déclarent tirer chaque semaine environ 4000 exemplaires pour la seule région montpelliéraine. Ils s’occupent à domicile de l’impression car, après une mauvaise expérience de collaboration avec les syndicats, et sur les conseils de personnes connaisseuses, ils ont fait le choix d’investir dans des imprimantes semi-professionnelles financées par les dons. Thomas et Alex se rappellent quant à eux imprimer entre 600 et 1200 exemplaires par semaine, aidés par un syndicat ayant mis à disposition leur matériel et par le réseau des personnes mobilisées possédant elles-mêmes une imprimante. L’initiative est un peu moindre pour Domi qui déclare avoir produit 500 exemplaires pour chacun des deux numéros du Canari enragé à Nantes, sur ses fonds propres, en passant par une imprimerie. Dans ces dimensions et avec cette régularité, l’édition de gazettes apparaît, du moins concernant celles de Montpellier et de Grenoble, comme un outil politique structurant. A cet égard, les rédacteurs et rédactrices avancent différents avantages stratégiques qui les ont amenés au choix du medium papier en cœxistence du document numérique.

    En premier lieu, la distribution papier est présentée comme un moyen d’atteindre un public populaire de manière aléatoire et de façon plus efficace que par voie numérique : « J’ai trois enfants dyslexiques qui ne lisent pas et le seul moment où ils ont lu c’est dans le tram là où ils s’ennuient. Du coup l’idée est venu comme ça de se dire qu’on va faire un format papier qu’on va déposer dans les trams et qui va faire le tour de la ville, la première idée elle part de là » (Carole). On comprend rapidement dans les échanges que l’enjeu est de provoquer un temps de lecture effectif, même si furtif. Il s’agit presque de chercher à « obliger » la lecture : « Les premiers numéros y’avait eu des manqués, y’avait eu des essais, […] le format A4 ça nous semblait déjà trop énorme pour garder ça dans sa poche vite fait, d’y lire plus tard, moi je l’imaginais comme un truc à lire comme quand on est au chiotte qu’on lit vite fait, aller retour – non mais c’est même pas dégradant ! […] Écrire des articles trop longs, en fait il faut que les gens ils se posent, qu’ils aient le temps, il faut qu’ils aient choisi le truc en fait, mais c’est vrai que quand c’est un truc rapide, tu obliges les gens à lire, parce que l’entête elle accroche, et ils savent que y’a que 4 lignes derrière, et ils sont obligés de les lire, ils pourront pas faire autrement, c’est trop tentant » (Thomas). Le format court apparaît ainsi dans trois des témoignages comme particulièrement important pour ne pas décourager à partir de son propre rapport à la lecture (Ben : « On a vu le journal Jaune de Toulouse, des pages complètes, c’est une horreur à lire, on l’a jamais lu »), mais aussi sur la base de retours qu’ils et elles reçoivent : « Quand on a fait des articles, pour la cathédrale, on a du tricher, pour que ça rentre. [Mais] beaucoup nous ont dit dans les manifs : olala y’a trop de chiffres, c’est trop compressé, c’est trop long ! » (Carole).

    Au delà de la réflexion sur l’expérience de lecture, la présence d’illustrations est décrite pour les gazettes de Montpellier et de Grenoble comme une stratégie supplémentaire et indispensable pour capter l’attention : « On faisait des fausses pubs et on s’est bien marrés d’ailleurs. […] Quand on voyait que le titre ou l’image les faisait sourire, on se disait c’est bon, arrivés chez eux ils vont la lire […] C’était important qu’il y ait ce dessin, on les voyait se marrer, en fait il regardait la première page le centre et le dos pour voir un peu le programme de ce qui les attendait dans la semaine et ils lisaient après plus tranquillement » (Carole). L’observation de la réaction des publics est importante dans le processus de création et représente, d’après eux, le gage d’une plus grande efficacité pour mobiliser des publics, l’enjeu étant de susciter la curiosité pour donner envie de lire du contenu auto-produit dans un contexte de criminalisation de la mobilisation. Cefaï et Pasquier ont rappelé à cet égard les « effets de la matérialité des supports sur les opérations de lecture (Chartier, 1996) » et comment cela peut influer sur les modalités de réception :

    Un texte est toujours configuré par les dispositifs de sa fabrication et de sa diffusion : dans le cas de l’imprimé, le format du livre, les dispositions de la mise en page, les modes de découpage du texte, les conventions typographiques sont investies d’une « fonction expressive » et entrent en ligne de compte dans la constitution de la signification. Organisés par une intention, celle de l’auteur ou de l’éditeur, ces dispositifs qualifient le texte, contraignent sa réception, en orientent la compréhension et en contrôlent l’interprétation.9

    Ainsi, bien que l’audience papier soit limitée au nombre d’impressions réalisables, la stratégie est de miser sur la qualité de la réception (capter une attention effective, même si oblique). Il faut néanmoins noter que parmi les 10 titres de gazettes GJ que j’ai pu retrouver, ces deux là sont les seules qui ont été distribuées de manière hebdomadaire, en aussi grande quantité et sur une longue durée. La majorité des autres titres se caractérisent par des articles plus nombreux, plus longs et développés, s’inscrivant ainsi davantage dans le genre de la revue mensuelle. En outre, ces expériences ont été plus sporadiques (entre 1 et 10 numéros pour la plupart de ces formats moyens/longs). C’est le cas, par exemple, de la gazette à laquelle j’avais participé.

    Dans un deuxième temps, le choix du medium papier est présenté par les individus comme une stratégie pour atteindre ou construire un public qui ne pourrait pas l’être, ou du moins pas de manière satisfaisante, en utilisant les TNIC10 : « Moi je suis partie du principe que ce soit le sondage ou la gazette, quand tu passes par le format numérique, tu n’as l’info que si tu vas la chercher alors que là on leur amenait, […] on les distribuait justement à des gens qui étaient pas manifestants, qui étaient pas dans les manifs etc. […] parce que le GJ lui il va la chercher l’info, et il est déjà informé plus ou moins puisqu’il est là, alors que les autres, s’ils vont pas la chercher l’information ils l’ont pas, puisqu’on leur ment à la télé, qu’on leur ment dans les journaux etc., donc pour nous le format papier c’était vraiment une façon de leur donner l’information sans qu’ils aient besoin d’aller la chercher, et ça avec le numérique c’est pas possible ». Ainsi, pour Carole, le format papier répond en partie à un manque de littératie informationnelle11 des publics sur les espaces numériques : « On a quand même fait du numérique, on les a mis en ligne etc., ça a tourné quand même il y a pas mal de gens qui l’ont vue alors qu’ils étaient pas GJ mais là où ça a le plus plu, c’est le format papier parce que c’est le problème de recherche d’information justement ». Thomas partage un avis similaire sur les usages informationnels des TNIC : « C’est vrai que l’habitude de regarder ne serait ce que des vidéos Youtube, allumer son ordi pour regarder des vidéos Youtube, y’a beaucoup de gens qui font pas ça, il faut que ce soit à la télé, et l’ordinateur sert juste pour aller sur regarder leur mails, y’a beaucoup de gens qui utilisent pas l’ordinateur comme média du tout, c’est hallucinant… enfin hallucinant… oui bah oui y’a beaucoup de gens qui regardent TF1 ! ». Ainsi, d’après lui, les canaux de diffusion papier et numérique touchent des publics différents : « * Ce qu’on remarquait nous dans notre gazette en l’occurrence c’est que la plupart des gens qui étaient connectés sur les réseaux sociaux ou sur les sites GJ actifs dans le numérique étaient déjà au courant de toutes ces choses : le RIC pour l’aéroport de Paris, toutes ces histoires là on les avait déjà partagés par d’autres moyens, relayés sur les réseaux sociaux et les gens étaient déjà au courant, donc nous j’avais l’impression que pour le côté information, on touchait vachement plus des gens qui étaient pas sur les réseaux sociaux avec cette partie papier, et ça, ça se ressentait, ça faisait pas doublon, ça touchait deux sortes de personnes différentes, et puis pas que des vieux qui ont pas les réseaux sociaux »*. A cet égard, dans son livre Classes populaires et usages de l’informatique connectée. Des inégalités sociales-numériques (2022), Fabien Granjon rapporte les propos du Centre d’Observation de la Société qui indique, à partir de données collectées en 2018, que

    « si l’écart en matière d’équipement entre les bas revenus et la moyenne de l’ensemble de la population s’est réduit, du fait de la baisse des prix, [reste que] 14 % des bas revenus (en dessous de 70 % du niveau de vie médian) ne se connectent pas à internet ». […] De même, le niveau de certification scolaire s’avère être une variable des plus clivantes quant à l’usage de l’informatique connectée : « 57 % des peu/pas diplômés n’ont pas d’ordinateur chez eux, 46 % ne se connectent pas à internet, 76 % n’ont pas de tablette, 63 % pas de smartphone et 17 % pas de téléphone portable ».12

    Outre cette dimension matérielle, Fabien Granjon rappelle à juste titre que l’accès à l’informatique connectée13 ne présume pas de capabilités14 à en tirer profit dans une démarche, par exemple, de recherche d’information. En 2017, l’Insee avait estimé à 48 % la part de la population française « possédant des capacités numériques faibles ou nulles. »15 En 2019, il révèle que 24 % de la population déclare être incapable de chercher de l’information sur internet. Ils sont aussi 14% à n’avoir jamais ni envoyé ni lu de courriels et 54 % à ne pas avoir utilisé de réseaux sociaux pour communiquer, bien qu’usagers d’Internet. En dépit de ces inégalités sociales-numériques, reste que le smartphone « est désormais le terminal principal des pratiques informationnelles (59 %) et que les réseaux sociaux sont à l’origine de près de 40 % des contacts informationnels (contre 18 % en 2013) ».16 En 2010, une étude menée par Fabien Granjon et Aurélie Le Foulgoc montrait déjà l’évolution des pratiques informationnelles au contact des TNIC :

    Ces auteurs démontrent que l’internet déplace peu à peu les routines d’information en enrichissant le répertoire d’usages des internautes (de nouveaux “arts de faire” émergent) et en modifiant les manières de lire. La recherche d’informations oscille ainsi entre démarche volontariste et pratique opportuniste (sérendipité). De manière générale, la consommation d’actualités en ligne favorise les échanges et les discussions sur les réseaux sociaux qui font fonction, en particulier chez les jeunes, à la fois d’outils de transfert et de production d’informations.17

    Conscient⸱es de ces phénomènes que les interrogé⸱es observent dans leur quotidien et au sein de leur entourage, ils et elles évoquent certains risques liés aux pratiques d’information numérique par le biais de plateformes gafamisées18 déjà bien identifiés par la communauté scientifique* * : les bulles de filtres ou l’effet « chambre d’écho »19, des algorithmes aux règles de fonctionnement obscures qui (in)visibilisent certains contenus au détriment d’autres, la possibilité d’une censure organisée par la connivence d’intérêts entre le gouvernement et des entreprises comme Facebook (Thomas : « Même dans la vraie vie on peut censurer, mais sur le numérique si on prend pas les précautions on peut facilement le bloquer aussi, c’est vrai que la version papier les gens ont une impression de plus sécurisé, dans le côté de la distribution papier »). Il est ainsi permis de voir dans la démarche papier sinon une prise en compte, du moins un effet des inégalités sociales-numériques dans le rapport à l’information, ainsi qu’une réflexion sur le rapport de force techno-politique qui se joue à travers les infrastructures numériques et enfin, une attention portée sur les dispositions de lecture projetées sur ce public imaginé en amont du processus d’édition. De nouvelles formes hybrides naissent de ces expériences automédiatiques, où le contrat de lecture sur support papier, pensé en concurrence des pratiques de lecture sur smartphone, se réinvente pour que chaque exemplaire trouve un lecteur ou une lectrice effective dans un contexte de guerre de l’attention (Citton 2014). Dès lors, on peut voir dans cette activité de distribution ciblant des lieux de passage ordinaire une démarche engagée dérivée du tractage militant mais qui, en cherchant à s’imposer dans l’espace quotidien des « non GJ », semble mimer ou concurrencer le fonctionnement algorithmique de sélection de l’information visibilisée sur les réseaux sociaux.

    2/ Espaces numériques, espaces physiques et régime(s) de confiance

    Les discutant⸱es racontent mobiliser des TNIC pour certains usages jugés mineurs tels que la recherche et la vérification d’informations, les échanges sur des plateformes de discussion pour l’organisation éditoriale (Discord, Facebook…) ainsi que pour la diffusion numérique (à travers des pages Facebook ou sur des sites Web créés pour l’occasion) pensée davantage comme une vitrine de contact et un espace d’archivage des numéros. Pour Thomas comme pour Domi, la critique du numérique intervient très vite comme celle d’un espace défaillant pour échanger de manière constructive, contrairement aux dynamiques de groupe dans des espaces physiques : « La demande des GJ pour nous à Grenoble, ça se résumait au kiosque du centre de Grenoble, […] en fait tout ce que les GJ à Grenoble aurait demandé c’est d’avoir ce kiosque une fois par semaine pour se réunir, ou en gros ce qui était la mairie avant, qui était censé être la mairie, ou le peuple peut venir discuter, porter des doléances, se rassembler tout simplement pour discuter politique ou pas, mais un lieu de rassemblement des gens. ». Dans ce contexte d’atomisation (Arendt 1972) des individus issus des classes populaires20, entendu comme la désagrégation des structures ou des espaces collectifs et du lien social, le fait que la pratique du numérique émane d’une démarche individuelle amène, d’après eux, une relation plus pauvre, des débats plus stériles ou moins structurés : « *T’imagines dans une réunion quelqu’un qui se pointe, je vais à l’extrême, et qui vient nous dire que la terre est plate. Il se ferait contrer tout de suite ! Ce même mec qui a mis des trucs et qui a fini par se convaincre que la terre était plate, sur Facebook ou réseaux autres, il peut publier son truc. ». Ainsi, la gazette est finalement présentée comme l’appendice ou la matérialisation d’une parole populaire construite par le collectif : « On aurait fait une gazette en se basant juste sur le fil Facebook des GJ de Grenoble, on aurait été mal barrés on aurait été à côté de la plaque quoi, c’est clair que y’avait absolument besoin des AG et de rencontrer les gens dans la vraie vie pour faire ça ». Cette impression est partagée par Carole, qui considère que le mouvement des Gilets jaunes ne peut être correctement compris en se reportant aux espaces d’expression sur les réseaux sociaux : « Je trouve que c’est pas tellement révélateur parce que sur internet y’a des gens qui interviennent juste pour dire de la merde, juste pour casser le truc, c’est pas forcément productif ni révélateur de la vérité… » Dès lors, en se distinguant de la prolifération des opinions ou témoignages agrégés par la lecture sur les réseaux sociaux, la gazette apparaît comme un espace de construction autant que de négociation collective de l’identité et des débats qui animent les réseaux de sociabilité des GJ au plus près du terrain.

    De fait, chez Carole, la critique de l’usage de l’informatique connectée dans une démarche informationnelle se dessine, en creux, à un second niveau. On comprend que, pour elle, la distribution papier permet d’avoir un accès immédiat à la réception des lecteurs et lectrices et ouvre la possibilité d’un échange dont la proximité physique se fait garante de la sincérité dans la démarche médiatique : « Par exemple sur le suicide des personnes âgées, on a vu directement l’émotion que l’article avait suscité, des gens qui allaient lire à des terrasses de café qui revenaient nous parler pour dire « ça m’a énormément touché etc. » *et ben on a beaucoup de choses personnelles, de vécu, de moi, de Ben, de tous ceux qui ont participé, ou même de Gilets jaunes qui sont venus nous donner des témoignages, et donc on avait directement le ressenti des gens, de voir sur l’article, les dessins leur parlaient, les amusaient… ». La proximité est aussi une dimension que Thomas met en avant pour valoriser l’usage du medium papier : « Auprès des GJ j’avais l’impression d’être reçu comme quelqu’un qui… ah enfin quelque chose qui est « made in Gilets jaunes », tamponné, c’est ce qui me vient : made in Gilets jaunes, les gens ils ont confiance, ou artisanal, ou du coin, et la réception des gens était… et même les gens bloqués dans les ronds points ! » Dès lors, s’il s’agit bien sûr d’informer un public, c’est aussi un certain mode d’engagement qui est recherché à travers la production et la distribution des gazettes : une adhésion susceptible de se transformer en action. Pour Carole, la récompense était de voir des « non Gilets jaunes » interpelé⸱es lors d’une précédente distribution revenir au rond point pour récupérer la gazette et partager une opinion sur un article lu : « Même des gens qui sont des opposants aux GJ […] ce qui est fou c’est que les PME, les petits artisans qui passaient au rond point, au départ ils arrivent au rond point en disant « ouai dégagez ! » lalala, « et moi j’ai rien etc. », et la semaine d’après quand il est passé il disait « ah elle était bien la partie sur le CICE, effectivement nous on touche rien on nous le vole le CICE ! » donc ils ont compris qu’on se battait pas que pour nous, pas que pour 100 balles parce qu’on était des pauvres gens au RSA […] Mais c’est ça le truc il fallait informer les gens. » Dès lors, la gazette papier s’affirme davantage comme un dispositif pour désautomatiser le rapport à l’information, pour construire un public médiatique supposé introuvable par voie numérique qui pourrait devenir un public politique enclin à se mobiliser dans les nouvelles scènes publiques construites par les Gilets jaunes (AG, manifestations, actions de blocages, investissement dans les commissions…). Nous nous référons à la définition de Cefaï et Pasquier pour comprendre ce glissement de sens :

    Le public des médias, de l’art, du sport ou de la culture n’est sans doute pas totalement superposable au public politique. À ce public est assignée une place de destinataire dans un dispositif de représentation. Son exposition à l’œuvre, au spectacle ou à la partie vise à l’émouvoir, à le distraire ou à le séduire, rarement à le convaincre par l’usage de la raison. Par contre, le public politique, au sens fort, celui de Dewey, est un public associatif, enquêtant ou délibérant, visant à contrôler les conséquences d’un événement ou d’une action et à définir des modalités du bien public. Ce public n’est pas un simple destinataire d’une politique conçue ailleurs par d’autres : il cherche à prendre en main sa propre existence et son propre destin de public.21

    En ce sens, et pour reprendre les mots de Laurent Thiong-Kay, « les automédias sont plus frontalement et directement investis dans le rapport de force politique enclenché par la mobilisation. »22 Cet objectif prend la forme d’une recherche de restauration d’un régime de confiance populaire qui procède par la relation physique, jugée plus authentique et constructive que la relation médiée par les TNIC. Ainsi, en faisant le choix d’une diffusion limitée par les moyens matériels d’impression mais incarnée, c’est une démarche ciblée visant à désanonymiser le producteur et le récepteur de l’information qui est privilégiée, travaillant ainsi, exemplaire après exemplaire, au démantèlement de ce que le philosophe Bernard Stiegler, poursuivant les travaux de Le Bon et de Freud, nommait les « foules conventionnelles » :

    « Dans la société automatique, des réseaux numériques dits « sociaux » canalisent ces expressions en les soumettant à des protocoles obligatoires auxquels les individus psychiques se plient parce qu’ils sont attirés par ce que l’on appelle l’effet de réseau, qui devient avec le social networking un effet automatiquement grégaire, c’est à dire hautement mimétique. Ainsi se constitue une nouvelle forme de foule conventionnelle, au sens que Freud donnait à cette expression. […] Comme masses […], ces foules deviennent le mode d’être ordinaire et permanent des démocraties industrielles, lesquelles forment du même coup des télécraties industrielles. »23

    Dans ces pages, Bernard Stiegler rappelle que les modalités d’interaction, d’interlocution ou d’accès à l’information sont préfigurées par le dispositif technique d’un réseau social comme Facebook de manière délétère car non collective, bien qu’il puisse exister des phénomènes d’appropriation ou de détournement des usages qui ont pu profiter, a priori, à un mouvement social comme celui des Gilets jaunes. L’expérience de ces gazettes imprimées comme objets informationnels et comme dispositifs d’engagement peut ainsi être interprétée au carrefour de deux contraintes épistémiques et techno-politiques : une carence dans l’élaboration ou l’appropriation collective de savoirs pharmacologiques24 associés aux TNIC, et dans un contexte de recherche de construction de contre-pouvoirs en dehors des espaces numériques gafamisés qui contraignent l’expression libre des singularités.

    La recherche de construction d’une légitimité favorable à l’instauration d’un régime de confiance se lit aussi dans l’attention portée à la vérification de l’information dont témoigne les interrogé·es, comme Carole : « A chaque fois, pour mes articles j’ai toujours vraiment pris soin de mettre les sources, de mettre tous les liens pour que les gens puissent retrouver l’info, et de prendre soin d’aller chercher des sources sur des sites fiables, notamment le site de l’Assemblée, pour leur dire, que Legifrance, que Reuters… Voilà l’info c’est pas une feuille de chou à la con qui raconte n’importe quoi, c’est le site du gouvernement qui lui même nous dit que c’est comme ça, et du coup forcément nos infos, vu que c’est vérifié sur des sites fiables, c’était crédible et ils en redemandaient. » Domi explique, à l’instar de autres, connaître les règles de déontologie journalistique et tâcher de s’en rapprocher le plus possible : « Même si je ne suis pas journaliste, et que je me revendique pas comme étant journaliste mais usager des médias, je m’oblige à avoir une déontologie journalistique, c’est à dire recouper les sources, vérifier les informations, mettre les faits, dans tout ce que je publie. » Dans les discours de Carole et de Ben, on trouve l’idée de rechercher une forme de neutralité : « * Rester vraiment apartisans, ne jamais parler de ce que nous on pensait, de si on était plutôt de droite ou de gauche, ce que n’importe quel journaliste devrait faire, d’ailleurs nous on avait publié l’éthique journalistique pour rappeler aux journalistes qu’ils avaient prêté serment là dessus ! »* Thomas, lui, raconte veiller à diversifier les points de vue représentés : « On essayait le plus souvent d’avoir des témoignages extérieurs à ceux qui rédigeaient la gazette pour pouvoir avoir un témoignage authentique, vrai et incontestable quoi… »

    Un des moyens mis en avant par tous les comités de rédaction pour travailler à cette déontologie informationnelle est la dimension participative et collective dans le processus de production. Le choix des sujets, le travail d’écriture ou de relecture est une activité mise en place soit à travers des rendez vous conviviaux dans des bars, des cafés ou au domicile des participant·es, soit à travers des outils de discussion numérique comme Discord ou Facebook Messenger. Carole et Ben rapportent un épisode édifiant de cette vigilance collective autour d’un article que souhaitait écrire l’une des participantes :

    C S. notamment voulait absolument faire un article sur les suicides au sein de la police, moi à la base j’étais pas contre, mais j’ai été vérifier les chiffres, et en fait il s’avère que y’a pas plus de suicide dans la police que dans le reste de la population, et y’en a beaucoup moins que chez les infirmiers, les agriculteurs ou les personnes âgées… […] Moi je trouvais que faire sur le suicide des flics, parce que y’avait une capitaine de police qui s’était suicidée à Montpellier, pour moi c’était jeter de l’huile sur le feu c’était pas très respectueux par rapport à sa famille.

    B […] Moi j’ai dit ça peut venir de plein de choses qu’elle se suicide, c’est pas forcément du boulot, pas que !

    C Et puis surtout que là, tu vois, c’était les flics se suicident parce qu’ils en peuvent plus des GJ, pour leur dire de poser leurs armes…

    A l’issue d’un débat au sein du comité de rédaction, et pour éviter d’instrumentaliser une information, le choix a été fait d’écrire sur un autre sujet : celui du suicide chez les personnes âgées. A Grenoble, on met l’accent sur un travail minutieux de relecture collective : « On voyait les textes à plusieurs, et du coup on arrivait à synthétiser pour garder ce qui semblait pertinent pour tout le monde, à plusieurs on arrivait à faire des super articles, vraiment » (Alex). En ce sens, Thomas estime que toute production automédiatique doit procéder par un travail d’équipe et souligne la qualité de la production collective : « C’est quand même impressionnant, hallucinant comme, déjà, à 5 ou 6 ou 7 on va dire, on est capable de pondre un truc qui tient la route au niveau journalistique, […] pour ce que les politiciens pourraient estimer le « peuple », le « bas peuple », qui en fait est capable quand il se motive du même résultat que des enfants bien établis ou des gens qui ont des millions d’euros pour faire la même chose ». Cette réflexion fait écho à une autre idée évoquée par Ben, Carole, Thomas, Alex et Domi, auxquels je joins mon témoignage : nous mettons en avant, au-delà d’une démarche de qualité, la nécessité du travail d’équipe pour faire aboutir ces projets d’édition et les tenir dans la durée : du je au nous, un processus d’élévation de l’intelligence collective où chaque contribution transforme l’objet tout en transformant le groupe. J’ajoute à cette dimension collective une considération qui n’a pas encore été abordée dans l’article mais qu’on retrouve dans la plupart des entretiens : il s’agit de la notion de plaisir par laquelle procèdent l’activité de création de la gazette ainsi que son partage gracieux (elles étaient distribuées gratuitement ou à prix libre). A bien des égards, cette activité a permis de (nous) donner du courage et de (nous) faire plaisir pour sublimer la frustration de notre sentiment d’impuissance ou d’injustice.

    Conclusion

    La confrontation entre mon expérience de participation à la publication d’une gazette imprimée pendant la mobilisation des Gilets jaunes et le témoignage de cinq autres personnes qui se sont investies dans des projets similaires a permis de mettre en évidence certaines considérations communes sur le rapport à l’information numérique ainsi que des récits et des pratiques différentes bien qu’il s’agisse toujours de prendre en charge la documentation et la publicisation des actions, des revendications ou des débats qui animaient alors ces groupes GJ. Dans le cas de Bonheur en bas, la gazette a laquelle j’ai contribué, le choix de l’imprimé s’était imposé dans la mesure où nous la percevions comme un outil de structuration de la mobilisation à l’échelle de notre territoire d’action et de nos espaces physiques de sociabilités GJ (les assemblées générales des « Gilets jaune Lyon centre » à la Bourse du travail, les manifestations ou actions dans la région). Les autres discutant⸱es ont montré que leurs initiatives étaient davantage pensées comme un dispositif à destination des personnes non mobilisées considérées comme un public médiatique victime de la désinformation organisée par les médias mainstream, dans le but de mobiliser un public politique sous la forme d’une attitude critique susceptible de se muer en adhésion ou en engagement dans la mobilisation. En ce sens, la distribution papier permet d’aller à la rencontre des autres dans les espaces du quotidien ; cette activité est perçue comme le moyen de (re)construire un régime de confiance populaire en l’information, en faisant gage de sa sincérité dans la démarche médiatique. Ces espaces de rencontres, de discussions et de débats physiques prolongés par la gazette entretiennent une scène publique populaire autonome des institutions politiques et médiatiques traditionnelles dans lesquelles les conditions de visibilité sont mieux contrôlées que par canaux de diffusion numérique. En outre, la dimension participative et collective de ces entreprises automédiatiques est pensée par ces collectifs comme indispensable pour garantir une information de qualité, d’où procède aussi la réinstauration d’un régime de confiance.

    Ainsi, ce travail a montré que la valorisation de la distribution de l’information à travers un dispositif papier relève moins d’une stratégie d’évitement que de contournement des TNIC, car elle est pensée en complémentarité des espaces de diffusion numérique pour atteindre des publics différents mais aussi pour engager des relations différentes où la notion de plaisir n’est pas absente. Ces projets de gazettes peuvent s’interpréter comme des objets séditieux face à l’automatisation de la médiatisation des rapports sociaux, et plus particulièrement du rapport au partage de l’information. Ils ne cherchent pas la diffusion de masse, mais au contraire une distribution ciblée, localisée et incarnée dans la lutte populaire pour l’extension des espaces légitimes du débat démocratique.

    1. « Un problème public s’inscrit dans l’horizon de sa résolution par une action publique, qui échoit en général aux pouvoirs publics : il se publicise au sens où il en appelle à l’État ou à des montages institutionnels qui agissent au nom du bien public. Mais indissociablement, au sens de Joseph Gusfield (2009), un problème public se publicise en se rendant sensible, en s’inscrivant dans un espace argumentatif et en donnant lieu à différentes espèces de récits – il se donne une configuration dramatique, rhétorique et narrative (Cefaï, 1996). Un problème public se constitue enfin en constituant un public, au sens de John Dewey (2010) : ce public n’est pas le simple destinataire de messages médiatiques, mais un collectif qui se fait dans les processus d’association, de coopération et de communication qui émergent autour d’un problème. » Cefaï, D. (2013). L’expérience des publics : institution et réflexivité. EspacesTemps. net, 4. ↩︎

    2. Cefai D. , Pasquier D. , Les sens du public : Publics politiques, publics médiatiques. PUF, 2003. p.19 ↩︎

    3. ADA : Assemblées Des Assemblées de Gilets jaunes. ↩︎

    4. Sebbah B. , Souillard N. , Thiong-Kay L. , Smyrnaios N. , Les Gilets Jaunes, des cadrages médiatiques aux paroles citoyennes. [Rapport de recherche] Université de Toulouse 2 Jean Jaurès. 2018. ↩︎

    5. Bonheur en bas sinon malheur en haut, 6 numéros publiés entre mars et juin 2019 et distribués en région lyonnaise. Il ne s’agit pas d’une expérience d’observation-participante mais bien d’un investissement personnel dans la mesure où je ne travaillais pas, à l’époque, dans la recherche universitaire. ↩︎

    6. Tous les prénoms présents dans l’article ont été modifiés en attendant l’accord des personnes ayant partagé leur témoignage. ↩︎

    7. Plusieurs autres collectifs à l’initiative de gazettes GJ ont été sollicités mais aucun n’a donné suite en raison peut-être de l’obsolescence des adresses mail ou des pages Facebook qui avaient été créées pour l’occasion et qui ne semblent plus être consultées à ce jour. ↩︎

    8. Visées discursives et profils éditoriaux dans la presse écrite des Gilets jaunes. Une analyse exploratoire outillée. Mémoire réalisé sous la direction de Marianne Reboul dans le cadre du M2 Humanités numériques, ENS de Lyon, année universitaire 2020-2021. J’avais fait, pour ce travail, la collecte et l’analyse exploratoire d’un corpus de 10 titres de gazettes GJ (89 numéros). ↩︎

    9. Cefai D. , Pasquier D. , Les sens du public : Publics politiques, publics médiatiques. PUF, 2003, p.40. ↩︎

    10. TNIC : Technologies numériques de l’information et de la communication. ↩︎

    11. « L*’information literacy [peut être] définie comme la capacité individuelle à évoluer dans et à s’adapter à un environnement informationnel (médiatique, numérique) de plus en plus complexe (Le Deuff, 2009 ; Bawden, Robinson, 2002) et inflationniste. » Fabien Granjon, Classes populaires et usages de l’informatique connectée. Des inégalités sociales-numériques, Paris, Presses des Mines, 2022, p.161 ↩︎

    12. Ibid. p.18-19 ↩︎

    13. « Tout dispositif technique constitué, a minima, d’un système d’exploitation informatique et d’une connexion internet (smartphone, tablette, ordinateur, etc…) » Ibid., p.13 ↩︎

    14. « Force est donc de reconnaître qu’il existe des différences notoires de capacité des personnes à actualiser les potentiels de l’informatique connectée, notamment selon qu’elles sont plus ou moins dotées en capital culturel et social (Faucher, 2018). Cette inégalité des capabilités qui ne peut se réduire à une simple dotation différenciée de compétences et de savoir-faire (car elle est fondamentalement dispositionnelle) se traduit en des expériences variées d’estime/mésestime de soi. » Ibid., p. 229 ↩︎

    15. Ibid., p.455 ↩︎

    16. Sonet, V. « Retour critique sur une décennie d’information sur smartphone comme produit de contraste des ambitions des plateformes. » Les Cahiers du journalisme - Recherches, 2021, vol. 2, n°6, p. R11-R32. ↩︎

    17. Jouët J. , Rieffel R. (dir.), S’informer à l’ère numérique, Presses universitaires de Rennes, coll. « Res Publica », 2013, p.18-19 ↩︎

    18. GAFAM est un acronyme formé à partir des cinq grandes entreprises américaines (Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft) qui reposent sur des modèles de capitalisation numérique liés principalement à la captation et à la marchandisation des données personnelles produites par les usagers. Par extension, j’utilise l’expression « plateformes gafamisées » pour désigner tout service numérique qui procède selon un modèle capitalistique similaire. ↩︎

    19. « La bulle de filtres ou bulle de filtrage (de l’anglais : filter bubble) est un concept développé par le militant d’Internet Eli Pariser. Selon Pariser, la « bulle de filtres » désigne à la fois le filtrage de l’information qui parvient à l’internaute par différents filtres ; et l’état d’« isolement intellectuel » et culturel dans lequel il se retrouve quand les informations qu’il recherche sur Internet résultent d’une personnalisation mise en place à son insu. Selon cette théorie, des algorithmes sélectionnent « discrètement » les contenus visibles par chaque internaute, en s’appuyant sur différentes données collectées sur lui. Chaque internaute accéderait à une version significativement différente du web. Il serait installé dans une « bulle » unique, optimisée pour sa personnalité supposée. Cette bulle serait in fine construite à la fois par les algorithmes et par les choix de l’internaute (« amis » sur les réseaux sociaux, sources d’informations, etc…). Article « Bulle de filtres », consulté sur Wikipedia.org le 30/05/2022. URL : https://fr.wikipedia.org/wiki/Bulle_de_filtres* ↩︎

    20. Fabien Granjon rapporte le témoignage d’une GJ qui prolonge cette réflexion sur les espaces physiques et numériques, nous la reproduisons ci-dessous :« Nathalie a également adhéré à plusieurs dizaines de groupes Facebook GJ « pour être informée au mieux et surtout depuis l’intérieur ! Ça, ça me fait du bien ». Toutefois, elle précise ne jamais intervenir et se contenter de lire les posts des autres, tout comme n’avoir jamais été « à la pêche aux amis » sur ces groupes : « Moi, ce qui me plait, c’est de rencontrer les gens en vrai, dans la vraie vie et de faire quelque chose avec eux, d’aller en manif et d’inventer quelque chose ensemble. Pas derrière un écran. C’est pour ça que je regrette de ne pas être allée plus sur les ronds-points. Oui, c’est un regret. Découvrir les parcours de vie. Facebook, c’est bien pour l’info, comme le web… ça c’est super, mais l’amitié, c’est autre chose, il faut qu’il y ait une vraie rencontre, une rencontre comme avec le public dans le théâtre, quand se crée quelque chose avec le public. […] L’important c’est pas ça… Donc Facebook, bavarder… mouais… moi, c’est pas ça que je cherche en premier. C’est l’action qui m’intéresse. » Ibid., p. 289 ↩︎

    21. Cefai D. , Pasquier D. , Les sens du public : Publics politiques, publics médiatiques. PUF, p.18-19, 2003. ↩︎

    22. Thiong-Kay, L. « L’automédia, objet de luttes symboliques et figure controversée. Le cas de la médiatisation de la lutte contre le barrage de Sivens (2012-2015) ». Le Temps des médias, 35, 105-120, 2015. ↩︎

    23. Stiegler B. La société automatique, Fayard, Paris, 2015. P. 72-74 ↩︎

    24. « En Grèce ancienne, le terme de pharmakon désigne à la fois le remède, le poison, et le bouc-émissaire. Tout objet technique est pharmacologique : il est à la fois poison et remède. Le pharmakon est à la fois ce qui permet de prendre soin et ce dont il faut prendre soin, au sens où il faut y faire attention : c’est une puissance curative dans la mesure et la démesure où c’est une puissance destructrice. Cet à la fois est ce qui caractérise la pharmacologie qui tente d’appréhender par le même geste le danger et ce qui sauve. Toute technique est originairement et irréductiblement ambivalente : l’écriture alphabétique, par exemple, a pu et peut encore être aussi bien un instrument d’émancipation que d’aliénation. Si, pour prendre un autre exemple, le web peut être dit pharmacologique, c’est parce qu’il est à la fois un dispositif technologique associé permettant la participation et un système industriel dépossédant les internautes de leurs données pour les soumettre à un marketing omniprésent et individuellement tracé et ciblé par les technologies du user profiling. » Article « Pharmakon (pharmacologie) », consulté sur https://arsindustrialis.org le 30/05/2022. URL : https://arsindustrialis.org/pharmakon ↩︎

    Bibliographie

    1. Arendt , H. (1972) Le système totalitaire, les origines du totalitarisme, « Totalitarianism », Seuil Gallimard, 2002, I, Une société sans classes.
    2. Ballarini, L. (2015) « Quelle place pour le public dans l’espace public ? ». Séminaire de recherche de l’équipe Praxis, Centre de recherche sur les médiations (Université de Lorraine), Nancy, France.
    3. Ballarini, L. (2018) « L’espace public à l’épreuve des Gilets jaunes ». Article de blog consulté le 25 avril 2022. [URL](https ://ballarini.fr/loic/2018/12/19/lespace-public-a-lepreuve-des-gilets-jaunes/)
    4. Ballarini, L., Ségur, C. (2017) Devenir public. Modalités et enjeux (dir.) Paris, Éditions Mare et Martin, coll. « Media critic », 192 p.
    5. Broca, S. (2015) « Les deux critiques du capitalisme numérique ». hal-01137521
    6. Carlino, V. « Vidéo en ligne et contestation politique radicale. Entre intégration aux pratiques militantes et critique des plateformes. » Terminal. Technologie de l’information, culture & société, L’Harmattan / CREIS, 2020, Les - groupes minoritaires et/ou marginalisés à l’ère numérique, 127, pp.[En ligne].
    7. Chomsky, N. (1997) « What makes mainstream media mainstream. » Z magazine 10.10 : 17-23.
    8. Citton, Y. (2014) L’économie de l’attention : Nouvel horizon du capitalisme ?. Paris : La Découverte.
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